‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 62 sur 79 · Examinons donc nos voies et les voies · texte numérisé non relu

Examinons donc nos voies et les voies

des Démons, les voies des esprits bienheureux et celles du Seigneur. Je confesse que j'entreprends un Iravail au-dessus des mes forces. Mais vous m'aiderez par vos prières à obtenir de Dieu qu'il m'ouvre le trésor de son intelligence, et que les discours que je voiis adresse lui soient agréables. Les voies des enfants d'Adam sont toutes, ou de nécessité, ou de cupidité. Voilà les deux choses qui nous conduisent et qui nous attirent. La nécessité nous presse plus fortement, et la cupidité nous attire et nous emporte. Nous devons attribuer la nécessité principalement au corps. Et la voie de la nécessité n'est pas unique ; elle a des détours qui nous causent plus de dommages et de pertes que de prolits, si toutefois elle nous profite. Quel homme ne sait pas combien notre condition présente nous assujétit à des nécessités de toute sorte ? Qui pourrait en expliquer le nombre, qu'une dure expérience nous révèle assez? Chacun apprend par lui-môme combien il a souvent besoin-de crier à Dieu : Seigneurj dèlivrex-moit non pas d'une seule nécessité, mais de tant de nécessités que je souffre ^ l Et tout homme qui ne ferme pas l'oreille aux avertissements du sage, non content de demander d'être délivré de la voie de la nécessité, demande encore de l'être de la voie de la cupidité. Car que dit le sage ? Détoumez-vovs de vos propres désirs^ et ne suivez point vos convoitises^. Car à choisir entre deux maux, mieux vaut vivre dans la nécessité que dans la cupidité. A la vérité, nos nécessités sont nombreuses; mais le nombre de nos cupidités est encore plus grand, en toutes manières ; il dépasse toute mesure et toute borne. Elles viennent du cœur de l'homme, et c'est pourquoi elles sont d'autant plus abondantes et plus variées que l'âme a plus de puissance, d'étendue et d'activité que le corps. Enfin ces deux voies paraissent bonnes aux hommes, et elles ne finissent qu'à l'abîme de l'enfer. Si vous avez trouvé ces voies de l'homme, songez que c'est d'elles qu'il est dit : Il n'î/ a qu'affliction et malheur dans leurs voies 3, en sorte que l'affliction est dans la nécessité, et le mallieur dans la cupidité. Comment le malheur se rencontre-t-il dans la cupidité, ou comment les hommes n'y trouvent-ils pas le bonheur qu'ils y rêvent? Qu'arrive-l-il donc lorsqu'un homme pense avoir trouvé, dans l'abondance des biens et des délices de la terre, la félicité qu'il a désirée ? Je soutiens que cet homme est d'autant plus misérable qu'il embrasse, avec plus d'ardeur, la misère même, comme une véritable félicité,

1 Pa, XXIV, 19. — • Ecde., xvin, 30. — • Pa. xin, 7.

et qu'il se plonge plus avant dans cette misère, s'imaginant se plonger dans un bonheur complet. Que les enfants des hommes sont à plaindre, qu'ils sont malheureux par cette fausse et trompeuse félicité ! Malheur à celui qui dit : Je suis riche, je n'ai besoin de rien, tandis qu'il est pauvre, nu, misérable. La nécessité procède des infirmités de la chair, et la cupidité, de l'indigence du cœur et de roubli. L'Ame cherche et mendie, parce qu'elle a oublié de manger son pain; elle n'est si avide des choses de la terre, que parce qu'elle ne songe Jamais à celles du ciel.

4. Etudions maintenant les voies des Démons pour nous en garantir. Considérons-le> pour nous en éloigner. Ces voies sont la présomption et l'obstination. Voulez-vous savoir d'où j'ai appris cela ? Voyez leur chef : ses esclaves lui ressemblent. Considérez les commencements de ses voies, et vous verrez qu'il s'est jeté d'abord dans une présomption insensée en disant : Je siégerai sur la montagne du testamenty du côté de l'aquilon^ je serai semblable au Très-Haut ^ Que cette présomption est téméraire I Qu'elle est horrible ! Aussi, tous ces esprits artisans d'iniquité ne sont-ils pas tombés par cette présomption? N'ont-ils pas été renversés par leur orgueil sans pouvoir demeurer debout? La présomption les a empêchés de se maintenir dans l'état glorieux où Dieu les avait mis. Et, à cause de leur obstination, ils ne sont point capables de se relever après leur chute. Leur orgueil a éloigné d'eux l'esprit de sainteté, et cette obstination l'empêche de revenir. La présomption des Démons est bien digne d'étonnement ; mais leur obstination ne l'est pas moins. Il ne peuvent changer, parce que leur orgueil monte toujours. Us n'ont point voulu quitter la voie de leur présomption ; ils se sont jetés dans celle de Tobstination ; en demeurant présomptueux, ils restent opiniâtres. Que le cœur des enfants des hommes est méchant et dans un étrange renversement, lorsqu'ils suivent les vestiges des Démons, et qu'ils entrent dans leurs voies ! Tous les efforts de ces esprits d'iniquité conti-e nous ne tendent qu'à nous séduire, qu'à nous engager dans leurs voies, qu'à nous y retenir, afin de nous conduire avec eux à la fin qui leur a été préparée. Fuyez, ô homme ! fuyez la présomption, si vous voulez empêcher que votn^ ennemi ne triomphe de vous, car c'est principalement dans ces vices que cet ennemi se plaît à nous faire tomber, car il a éprouvé par lui-même combien il nous est difficile de nous retirer de cet abîme.

* Isa!., XIV, 13.

POUR LB CARÊME

5. Je ne dois pas vous laisser ignorer, mes frères, de quelle manière on descend ou plutôt on tombe dans ces deux vices. Le premier degré de cette descente et de cette cliûte, c'est lorsque Ton dissimule et que Ton se cache à soi-même sa propre faiblesse, sa propre méchanceté, sa propre inutilité. Quand l'homme s'excuse, quand il se flatte, quand il se persuade être quelque chose, bien qu'il ne soit rien, alors il se fait son propre séducteur. Le second degré, c'est l'ignorance de soi-même. Lorsque l'homme, par le premier degré de sa chute, se cache lui-même sa honte et sa nu^ dite, comme avec des feuilles de figuier, il ne lui reste plus que de ne pas voir les blessures qu'il tient cachées, et qu'il n'a cachées que pour ne pas les voir. Il arrive de là que son aveuglement, à l'égard de lui-même, grandissant, si un autre lui montre ses blessures, il soutient que ce ne sont pas des blessures. Il use de paroles d'injustice et d'iniquité pour excuser ses péchés, et s'efforce de justifier les excuses à l'aide desquelles il se détend. Et ces excuses des péchés sont le troisième degré voisin de la présomption, s'il n'y touche pas. Car quel mal peut-on rougir de commettre, quand on ose justifier celui que l'on a commis? Le pécheur arrivé là ne pourra pas rester sur celte pente ténébreuse, car l'Ange mauvais, ministre de Dieu, le poui*suit et le pousse. Aussi il y a un quatrième degré ou plutôt un quatrième précipice, un qua^ trième abîme : le mépris : car dit le sage : Lorsque ïimpie esi arrivé au fond du pré" cipicey il méprise i. Le puits de l'abime se ferme sur lui, le mépris jetant l'âme dans l'impéniteuce, etl'impénitence s'établissant et s'affermissant dans le cœur par l'obstination. C'est là le péché qui ne doit être remis ni dans ce siècle, ni dans le siècle futur, parce que ce cœur impénitent et endurci n'a plus ni crainte de Dieu, ni respect pour les hommes. Celui qui s'attache ainsi au Démon en toutes ses voies est devenu manifestement un même esprit avec lui. Les voies des hommes que nous avons indiquées plus haut sont celles dont il est dit : Je souhaite que vous ne soyez attaqués que par une tentation humaine ^. Car c'est chose humaine que de pécher. Mais qui ne sait que les voies des Démons sont éloignées de la nature de l'homme? Il est cependant quelques hommes à qui la mauvaise habitude semble avoir fait prendre la nature dé ces esprits malheureux? Du reste si Ton voit des hommes persévérer dans le péché, cette persé-

* Pfoverb., xviii, 3. — « I Cor., x, 13.

vérance opiniâtre n'est plus chose humaine mais diabolique.

6. Maintenant quelles sont les voies des saints Anges? Il ne faut pas douter que ce ne soient celles que le Fils unique a marquées lorsqu'il a dit : Vous verrez les Anges monUr et descendre au-dessus du Fils de Vfwmme^.\o\\k donc leurs voies ; monter et descendre. Ils montent pour eux ; ils descendent pour nous, condescendant à nos besoins. Ainsi ces bienheureux esprits montent par la contemplation de Dieu, ils descendent par le soin qu'ils ont de nous, afin de nous garder en toutes nos voies. Us montent vers Dieu pour jouir de sa vue, ils descendent vers nous pour obéir à ses ordres, car il leur a commandé d'avoir soin de nous. Toutefois, en descendant ainsi vers nous, ils ne sont point privés de cette jouissance de la gloire qui les rend heureux, parce qu'ils voient sans cesse la face du Père.

7. Vous désirez aussi connaître les voies du Seigneur. Je présume beaucoup de moimême en m'engageant à vous les montrer. L'Écriture sainte nous dit quil nous enseignera lui-mêms ses voies 2. Car qui pourrait-on mieux croire sur ce sujet ? Il nous a donc enseigné lui-même ses voies lorsqu'il a fait dire à sou prophète : Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité 3. C'est ainsi qu'il vient à chacun des hommes en particulier , et à tous en général. Lorsque nous présumons beaucoup de sa miséricorde, et que nous oublions la vérité , Dieu n'est pas encore en nous. Et il n'y est pas non plus, lorsque la considération de sa vérité nous jette dans une crainte extrême et que nous ne demandons aucune consolation au souvenir de sa misériricorde. Car celui qui ne reconnaît pas la miséricorde où elle est véritablement , s'éloigne de la vérité, et la miséricorde ne saurait être véritable sans la vérité. De sorte que la justice et la paix se rencontrent avec la miséricorde et la vérité. Par conséquent Dieu, qui a établi sa demeure dans la paix, ne saurait être loin. Combien l'Écriture sainte nous donne-t-elle de lumières et de connaissances sur l'union si heureuse et si accomplie de cette miséricorde et de cette vérité ? Votrs miséricorde et votre vérité m'ont soutenu^ dit le prophète ^. Et il dit ailleurs : Votre miscricorde est toujours devant mes yeux^ et je me plais à contempler votre vérité ^. Et Dieu a dit de ce prophète : Ma vérité \et ma miséricorde sont avec lui ^.

* Jean, i, 3!. — > Pa. xxiv, 9 ; Michée, iv, 2. — * Ps. XXIV, 10.'— * Ps, XXXIX, 12. — » Ps. XXV, 3. — « Ps. Lxxxviil, 25.

8. Considérons aussi les voies que le Seigneur a prises pour venir à nous, et nous trouverons que,comme nous possédons maintenant, en sa personne, un Sauveur plein de miséricorde, nous trouverons en lui, à la fin du monde, un juge plein de justice et de vérité, selon les promesses qui en ont été faites. Et c'est pour cela qu'il est dit: Dieu aime la miséricorde et la vérité ; le Seigneur donnera la grâce et la gloire^. Notre-Seigneur, dans son premier avènement, s'est tout à la fois souvenu de sa miséricorde et de sa vérité qu'il avait promises à Israël ; et, dans son dernier avènement, quoiqu'il doive venir juger la terre avec sa parfaite équité, et tous les peuples dans sa vérité, néanmoins, il n'exercera point son jugement sans miséricorde, si ce n'est à l'égard de celui qui aura été sans miséricorde. Ce sont là les routes de l'éternité dont un prophète a dit : Les collines du monde se sont abaissées devant les voies de son éternité ^. Il m'est facile de prouver que Dieu n'a jamais cessé et ne cessera jamais d'exercer cette miséricorde et cette justice, puisque la miséricorde du Seigneur est de toute éternité ^, et doit s'étendre jusque dans Vétemité, et que la vérité du Seigneur doit aussi durer éternellement *. Les collines du monde, c'est-à-dire, les Démons superbes, les princes des ténèbres de ce siècle, se sont abaissés devant ces voies . Ils ont ignoré les voies de la vérité et de la miséricorde , ils ne se sont point souvenus de ses sentiers. Quelle part peut avoir à la vérité celui qui est par excellence menteur et père du mensonge ? C'est pourquoi il est dit de lui : Il n'est point demeuré dans la vérité. Quant à la miséricorde, les maux qu'il nous a infligés témoignent assez combien il en est éloigné. Quand donc a-t-on vu miséricordieux celui qui a été homicide dès le commencement ^ ? Celui qui est méchant pour lui-même, pour qui sera-t-il bon? Or, qu'il est méchant et injuste à luimême celui qui ne s'afflige jamais de ses propres iniquités, et à qui sa propre damnation n'inspire jamais un sentiment de pénitence ! Sa fausse présomption l'a éloigné de la voie de la vérité, et son obstination cruelle lui a fermé la voie de la miséricorde, de sorte qu'il ne peut jamais ni trouver en lui la miséricorde, ni l'obtenir de Dieu. C'est de cette manière que ces collines si élevées ont été contraintes de s'abaisser devant les voies de TÉternité. Ces esprits superbes se sont éloignés des voies si droites et si équitables du Seigneur par des détours et par des chemins obliques et tor-

* Pb. lxxxiii, 12. — « Habao., ni, 6. — ' Pa, en, 17. * Ps. cxvi, 2. — » Jean, viii, 44.

tueux, qui ont plutôt été pour eux , des précipices que des chemins. Ah I que les autres collines se sont abaissées avec plus de prudence et d'utilité ! Elles n'ont point été abaissées par force, et comme si elles eussent été en opposition avec ces voies saintes. Les routes de l'Eternité les ont elles-mêmes courbées, et ne voit-on pas maintenant aussi les collines du monde abaissées, puisque les grands et les puissances du siècle s'abaissent devant Notre- Seigneur, par une pieuse soumission et adorent ses pas? Ces collines ne se courbent-elles pas lorsque, renonçant à la pernicieuse hauteur de leur vanité et de leur cruauté, ces grands suivent les humbles sentiers de la vérité, de la miséricorde ?

9. Non-seulement les saints Anges, mais aussi les hommes prédestinés règlent toutes leurs voies sur ces voies de Notre-Seigneur. Le premier degré par lequel l'homme misera* ble sort de l'abîme du vice est cette miséricorde par laquelle il a pitié de lui-même et de son âme, et travaille à plaire à Dieu. Il imite le grand ouvrage de la divine miséricorde. Il s'afflige avec celui qui a souffert pour lui d'extrêmes douleurs, mourant lui-même, en quelque sorte, pour son salut, sans s'épargner. Cette compassion qu'il a de lui-même le ramène à son cœur. Et cette compassion le fait entrer, pour son salut, au plus profond de son âme. U ne lui reste plus qu'à marcher dans la voie royale de la vérité, à joindre la confession de la bouche à la contrition du cœur, comme je vous l'ai souvent recommandé, car nous croyons du cœur pour la justice, et nous confessons de bouche pour le salut. Il est nécessaire que celui qui revient à son cœur en se convertissant, soit petit à ses propres yeux, selon cette parole de la vérité même : Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme un petit enfant^ vous n'entrerez point dans le royaume des cieux ^. Qu'il ne se dissimule pas ce qu'il ne peut ignorer ; il s'est réduit jusqu'au néant. Qu'il ne rougisse pas de produire au dehors et à la lumière de la vérité les défauts qu'il voit, avec des sentiments de compassion, dans le secret de son cœur. Ainsi l'homme entre dans les voies de la miséricorde et de la vérité qui sont les voies du Seigneur, les voies de la vie. Et le fruit de ces voies c'est le salut de celui qui les suit.

10. Les Anges aussi tendent évidemment aux mêmes voies. Car, lorsqu'ils montent à la contemplation de Dieu, ils cherchent la vérité dont ils se remplissent sans cesse en la désirant, et qu'ils désirent toujours en la pos-

< Math., xviii, 3.

POUR LE CARÊME

sédant. Lorsqu'ils descendent, ils exercent envers nous la miséricorde en nous gardant en toutes nos voies. Car ces bienheureux esprits sont les ministres de charité de Dieu qui nous sont envoyés pour nous donner secours i; ils sont nos serviteurs et non nos maîtres. En cela ils imitent l'humilité du Fils de Dieu qui n*est point venu pour être servi, mais pour servir ^ et qui a vécu parmi ses disciples comme s'il avait été leur serviteur. Le fruit de ces voies angéliques, est, quant à eux, la béatitude et l'obéissance dans la charité ; quant à nous, cette utilité consiste, d'une part, dans la communication qui nous est faite des grâces de Dieu, et de l'autre, dans la garde de notre route, puisque Dieu a commandé à ses Anges de vous garder dans tous vos besoins et dans tous vos désirs. Sans ce secours, vous pourriez entrer facilement dans la voie de la mort, passer de la nécessité dans l'obstination, et de la cupidité dans la présomption, qui sont les voies non pas des hommes, mais des Démons. Car en quoi les hommes sont-ils plus facilement opiniâtres, sinon dans les choses qu'ils feignent ou s'imaginent appartenir à la nécessité ? Avertissez, on vous répond ordinairement : je puis ce que je puis, je ne puis rien au-delà de mes forces. Mais gardez- vous bien d'alléguer ainsi des prétextes et des excuses de nécessité et d'impuissance, et soyez dans d'autres sentiments'. Quant à la présomption, nous n'y tombons que poussés par l'ardeur et la violence de nos désirs.

11* Dieu a donc ordonné aux Anges, non pas de nous retirer de nos voies, mais de nous y garder soigneusement, et de nous conduire dans les voies de Dieu par celles qu'ils suivent, et où ils nous tiennent en nous gardant. Comment, direz-vous? Les Anges agissent par la charité seule, et d'une manière beaucoup plus pure et plus parfaite que nous. Pour nous, avertis et poussés par la nécessité, descendons et accommodons-nous aux besoins du prochain, exerçons envers lui la miséricorde, et en même temps , élevons nos désirs vers Dieu, à l'imitation de l'Ange, travaillons de

t Hébr., r, i4.— « Math., xx, 28.— • Térence, Andrienne, act. u, 8C. i.

toute l'affection et de toutes les forces de notre âme, à monter jusqu'à la souveraineet éternelle vérité. Dieu nous exhorte à élever nos cœurs avec nos mains i. Nous entendons dire tous les jours : les cœurs en haut. La parole de Dieu nous reproche notre négligence, et nous crie : Enfants des hommes ^ jusqties à qimnd aurez^ vous le coBur appesanti? Pourquoi aimez-vous la vanité^ et cherchez-vous le mensonge^. Un cœur déchargé du poids , de la pesanteur qui le retient sur la terre, s'élève plus facilement à la recherche et à l'amour de la vérité. Cependant ne soyez pas étonnés que des esprits, qui daignent nous garder dans nos voies, ne dédaignent point de nous admettre avec eux dans les voies du Seigneur. Mais qu'ils y marchent plus heureusement, et avec plus de sûreté que nous! Et cependant la manière dont ils suivent la miséricorde et la Vérité est inférieure à celle avec laquelle celuL qui est la Vérité même, et la Miséricorde, suit et observe, dans toutes ses œuvres, la voie de cette miséricorde et de cette vérité.

12. Comme Dieu a mis toutes les créatiu*es en des degrés convenables I Lui, l'Être souverain, au-dessus duquel et au-delà duquel il n'y a rien, occupe le premier rang. Il n'a pas placé ses Anges dans cette élévation souveraine, mais dans une condition sûre. Voisins de cet Être souverain, ils sont afTermis dans leur élévation par la vertu supérieure de Celui qui les domine. Quant aux hommes, ils ne sont ni au plus haut degré, ni dans un état sûr; ils sont obligés à se tenir sur leurs gardes. Les Démons habitent la région de Fair où ils errent sans repos , comme s'ils étaient agités par le vent. Indignes de monter dans le ciel, ils dédaignent de descendre sur la terre. Mais c'est assez pour aujourd'hui. Puisse Celui de qui vient notre suffisance nous donner moyen de lui rendre grâces suffisamment, car nous ne pouvons rien de nous-mêmes, pas même avoir une bonne pensée, sans l'aide de Celui qui donne à tous abondamment, et qui est béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

> Thren., lu, ii, — « Ps. iv, 3. — • Il Cor., m, 5.

SERMONS m SAINT BERNARD

SERMON XII

Sur les onzième et douzième versets : Tarce qu'il a cothmandé à ses congés de vous garder en toutes vos voies. Ils vous porteront entre leurs mainSf de peur que votre pied ne heurte contre quelque pierre.

i. Je vous ai dit, dans le sermon d'hier, si vous vous en souvenez, que les voies des Démons étaient la présomption et Tobstination, et je vous en ai donné la raison. Nous pouvons encore, si vous le jugez nécessaire, rechercher ces voies par un autre procédé. Car encore qu'ils tâchent de nous les cacher, par tous les moyens possibles, le Saint-Esprit nous les dévoile en mille manières, et il nous explique, en divers endroits de l'Écriture, quels sont les sentiers des méchants. Nous y lisons que les méchants marchent autour de nous^. Nous lisons que leur prince tourne de tous les côtés , cherchant une proie à dévorer'^. Nous voyons en effet dans le livre de Job, que, Satan paraissant devant la Majesté divine avec les enfants de Dieu, et interrogé d'où il venait, fut contraint de répondre : J'ai marché tout autour de la terre, et je l'ai visitée de tout côté^, Disons-donc que les voies du Démon consistent à tourner et à circonvenir. Il use du second procédé contre nous; le premier le ramène à lui-même. Il s'élève toujours, et il retombe toujours. Sa présomption croit et monte sans cesse. Mais Dieu l'humilie toujours, à mesure qu'il tente de monter et de s'élever. N'est-ce pas véritablement un mouvement circulaire que l'activité de cet esprit qui le fait toujours monter et toujours descendre, toujours retourner au point d*où il est parti? Car celui qui marche ainsi en tournant, marche, mais n'avance pas. Malheur à l'homme qui suit ce mouvement circulaire, qui ne se sépare jamais de sa propre volonté ! Si vous essayez de l'arracher à cette volonté propre, il vous semblera, un moment, qu'il vous suit; mais c'est une ruse. Sa marche est un circuit : il se prépare à retourner, il tient toujours à sa volonté, sans qu'on l'en puisse détacher, il s'agite, il fuit, il reste attaché à sa volonté propre.

» Ps. XI, 9. — « I Pierre, v, 8. — » Job, i, 7.

2. Si ce mouvement circulaire des Démons qui les ramène au même point est criminel, le mouvement par lequel ils nous circonviennent est pire encore. Le premier leur est comme naturel, et c'est principalement ce qui les fait Démons. Mais comment, mes frères, un esprit, ennemi si superbe, descend-il vers des hommes misérables, pour les surprendre? Considérez de quelle manière ces auteurs de toute impiété tournent autour de nous. Leurs yeux superbes regardent les hauteurs. Néanmoins leur envie et leur curiosité malignes vont cherclier les choses les plus basses pour y trouver les moyens d'entraîner les hommes au mal. Mais ce n'est qu'afin de s'élever davantage par leur exécrable vanité qu'ils descendent et qu'ils s'abaissent ainsi. Ils s'imaginent qu'ils deviendront plus élevés en avilissant les hommes et en les tenant comme sous leurs pieds, par le péché, selon ce qui est écrit dans le prophète : Pendant que f impie s'enorgueillit et s'élève, le pauvre tombe dans la désolation^. Combien donc les mauvais Anges imitent-ils, par une émulation détestable, les voies si saintes des bons Anges qui montent et qui descendent? Ils montent pour contenter leur vanité, ils descendent pour satisfaire leur jalousie. Incapables de cette miséricorde et de cette vérité dont je vous entretenais hier, ils ne descendent vers nous que par une insatiable cruauté ; ils ne s'élèvent au-dessus de nous que par une gloire tout imaginaire et toute fausse qu'ils se donnent à eux-mêmes. Mais, si d'un côté ils descendent vers nous comme des ennemis qui s'efforcent de nous perdre, d'un autre côté, nous avons un grand sujet de rendregrâce à Dieu, de ce que, par son commandement exprès, les bons Anges descendent vers nous pour nous secourir et nous garder en toutes nos voies. Et non-seulement pour nous gar-

» Ps. X, 2.

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