POUR LS G^ME
der et nous secourir, mais encore, comme dit le prophète, pour nou9 porter entre leurs mains^ de peur que noviS ne heurtions nos pieds contre quelque pierre,
3, Combien, mes frères, Dieu nous donne d'instruction, d'avertissement, de consolation dans ces paroles 1 Quel langage pouvonsnous rencontrer, dans tous les psaumes , qui console plus avantageusement l'affliction , qui avertisse plus fortement la négligence, qui instruise mieux l'ignorance? C'est pour cela que la divine Providence a voulu que les fidèles prononçassent souvent les versets de ce psaume, principalement dans ce saint temps de Carême* Et la raison qui a porté l'Église à nous faire ainsi répéter ce psaume semble être que Satan a employé ces paroles pour tenter Notre-Seigneur. Ainsi cet esprit si plein de méchanceté a été en cela utile aux enfants de Dieu, contre son intention. Car rien ne lui déplaît davantage, rien ne peut nous donner plus de joie que de voir sa malice tourner à notre bien. Dieu a commandé à ses Anges de vous garder en toutes vos voies. Que les miséricordes infinies de Dieu vous obligent à le louer, à le remercier et à souhaiter que la grandeur de ses merveilles soit annoncée aux enfants des hommes! Racontez parmi les nations que le Seigneur a fait de grandes choses, pour témoigner son amour à ses serviteurs. Seigneur, qu'est-ce que l'homme, pour que vous vous soyez révélé à lui? Comment daignez-vous en faire l'objet de votre amour? Vous pensez à lui avec une bonté paternelle, vous pourvoyez à ses besoins, vous avez de lui un soin ineffable. Et, pour comble de bienfaits et de grâces, vous lui avez envoyé votre Fils unique. Vous lui envoyez votre Esprit. Vous lui promettez la vue de votre visage. Et, afin de ne rien omettre au ciel des soins qui peuvent regarder notre intérêt et notre conservation, vous envoyez pour nous sur la terre, les heureux esprits, afin qu'ils soient toujours prêts à nous secourir et à nous servir dans toutes sortes de rencontres. Vous leur donnez ordre de nous garder. Vous en faites nos pédagogues et nos guides. Ce n'est pas assez que ces esprits soient vos Anges, vous avez encore voulu qu'ils fussent les Anges même des plus petits enfants. Leurs Anges^ dit Notre- Seigneur, contemplent toujours levisageduPère étemel K Ces créatures si heureuses remplissent l'oflice de médiateurs entre vous et nous.
4. Il a commandé à ses Anges de vous garder. Merveilleux effet de sa bonté I Indicible témoignage de son amour î tiar quel est Celui qui
i Math., XVIII, iO.
donne ce commandement? A qui et pour qui le fait-il? Qu'a-t-il commandé? Représentonsnous l'importance et la qualité de ce commandement; quel est donc Celui qui a commandé? A qui les Anges appartiennent-ils? A qui obéissent-ils? De qui doivent-ils exécuter la volonté? Il a commandé à ses Anges de vous garder dans toutes vos voies. Et ils sont si
{►rorapts à obéir, qu'ils nous portent sans déai entre leurs mains. C'est donc la souveraine majesté qui commande aux Anges, et à ses Anges, à ces esprits si élevés, si heureux, si voisins de Dieu, si unis à Dieu , si familièrement attachés à Dieu. Et il les charge de vous. Eh! qui êtes-vous? Seigneur, qu'est-ce que l'homme pour vous souvenir de lui? Qu'est-ce que le Fils de l'homme , pour que vous en fassiez tant d'estime? Comme si l'homme était autre chose que corruption et pourriture, ver de terre ! Mais quel est le commandement que Dieu a fait pour nous à ses Anges ? Leur a-t-il donné contre nous des ordres pénibles? Les a-t-il obligés à montrer leur puissance contre une feuille que le vent emporte, et de poursuivre une paille desséchée? d'éloigner le méchant, de lui ravir la vue de la gloire de Dieu? Cet ordre doit être porté un jour, il ne l'est point encore. Ne vous éloignez point du secours du Très-Haut, Restez sous la protection du Dieu du ciel, afin que vous ne donniez jamais occasion à sa justice de faire ce terrible commandement contre vous. Le Dieu du ciel ne fera point de commandement contre celui qu'il protégera, mais plutôt en sa faveur. Et ce qu'il ne commande pas est différé , afin que toutes choses soient pour ses élus. Comme les serviteurs du Père de famille s'offraient d'aller arracher promptement l'ivraie semée dans le bon blé, cet homme prudent leur dit : Laissez croître les mauvaises plantes avec les bonnes jusqu'au moment de la moisson , de crainte qu'en arrachant les mauvaises herbes^ vous n'arrachiez aussi le froment ^ . Comment donc ce froment pourra-t-il être conservé si long-temps ? C'est cette conservation qui est tout entière l'ouvrage de la grâce présente de Jésus-Christ, et du commandement que Dieu fait à ses Anges pour le temps où nous sommes.
5. Il a donc commandé à ses Anges de vous garder. 0 froment parmi l'ivraie ! 0 grain mêlé avec la paille ! 0 lys entre les épines ! Grâces, mes chers frères, grâces soient rendues à la bonté de Dieu, et pour vous et pour moi. Il nous a mis entre les mains un dépôt infiniment précieux, le fruit de sa croix, le prix de son sang.
> Math., XIII, 30,29.
G*est pourquoi il n*a pas voulu se contenter de cette garde si peu utile, si faible , si insuffisante dont nous étions capables; sur tes murailles, ô Jérusalem ! il a établi d'autres gardes. Ceux mêmes qui semblent être comme des murailles, et qui dans Tordre de ces murailles, semblent des colonnes, sont ceux qui ont le plus de besoin de ces gardes.
6. Il a commandé à ses Anges de vom garder en toutes vos voies . Combien cette parole doitelle vous porter au respect, vous donner de dévotion vous inspirer de confiance ; de respect pour la présence de notre bon Ange, de dévotion pour sa bienveillance^ de confiance pour sa protection. Ayez une attention particulière sur toutes vos actions, puisque les Anges, comme il leur a été commandé, vous sont toujoursprésentsdans toutes vos voies. En toutlieu, en tout endroit éloigné de la vue des hommes, ayez toujours un respect particulier pour votre Ange. N'ayez pas la hardiesse de faire en sa présence ce que vous ne voudriez pas faire sous mes yeux. Doutez-vous que cet esprit que vous ne voyez pas vous soit présent ? Ah ! si vous l'entendiez 1 si vous le touchiez ! si vous le sentiez ! Considérez que ce n'est pas seulement par les yeux qu'on est assuré de la présence des choses. Tous les objets, même corporels, ne peuvent pas être vus. Combien donc les réalités spirituelles sont-elles plus éloignées de la portée de nos sens ! Combien est-il plus nécessaire d'employer des moyens spirituels pour les trouver! Si vous consultez la foi, elle vous prouve que vos bons Anges vous sont toujours présents. Et je ne me répens pas de vous avoir dit que la foi vous le prouve, puisque l'apôtre nous enseigne que cette foi est une preuve et une démonstration des choses qui ne paraissent pas Ml est donc tout à fait indubitable que vos bons Anges vous sont toujours présents; et que non -seulement ils sont avec vous, mais qu'ils n'y sont que pour vous. Ils sont là, afin de vous protéger et de vous être utiles. Que rendrez-vous au Seigneur poiur tout ce qu'il vous a donné? Car à lui seul honneur et gloire. Pourquoi à lui seul? Parce que c'est lui qui a commandé à ses Anges de nous garder ; tout don parfait ne peut venir que de lui.
7. Mais encore que Dieu ait commandé aux Anges de nous garder,nous sommes néanmoins obligés à la reconnaissance envers la charité avec laquelle ils obéissent, et prennent soin de nous, dans nos grandes nécessités. Ayons donc une dévotion et une reconnaissance particulières envers ces gardiens excellents. Rendons-
* Hèbr., XI, i. — » Jacq., i, 17.
leur amour pour amour ; honorons-les autant que nous le pouvons , autant que nous le devons. Rapportons néanmoins tout cet amour et tout ce respect à Celui dont ils tiennent tout ce qui peut leur mériter ces sentiments de notre part. Lorsque l'apôtre a écrit qu'il faut rendre à Dieu seul l'honneur et la gloire ^, il n'a pas voulu contredire cette parole prophétique qui nous assure que les amis de Dieu devaient être extrêmement honorés 2. C'est ainsi que l'apôtre a dit : Ne devez rien à personne^ sinon la charité mutuelle. Il n'a pas eu intention de donner, par ces paroles, la liberté de manquer à beaucoup d'autres dettes envers le prochain , puisqu'il dit ailleurs : Il faut rendre thonneur à qui l'honneur appartient ^, et qu'il marque encore d'autres devoirs de la vie commune. Servons-nous donc d'une comparaison pom* entendre plus parfaitement le sentiment de l'apôtrè , et l'avertissement qu'il a eu dessein de nous donner. Considérez que les étoiles ne paraissent point parmi les rayons du soleil. Mais quand nous ne les voyons point paraître, pensons-nous qu'elles aient disparu et que leur lumière soit éteinte? Nullement. Nous savons qu'elles ne sauraient se montrer à nos yeux, parce qu'elles sont comme cachées par une plus grande lumière. Ainsi l'amour que nous devons à Dieu , supérieur à tous nos autres devoirs, doit régner en nous comme s'il était seul, en sorte que tout ce que nous devons aux créatures dépende de cet amour souverain , et que nous fassions tout par cet amour. Ainsi le culte que nous rendons à Dieu doit prévaloir sur tous les autres, et en être la règle, la mesure, la raison, le principe, le centre, le terme, la fin. Il faut en dire autant de l'amour que nous devons à Dieu. Car qu'est-ce que la Ibi divine a laissé aux autres amours , puisqu'elle nous oblige à consacrer à l'amour de Dieu tout notre cœur, toute notre âme, et toutes nos forces? Donc , mes frères, aimons en Dieu avec une dévotion particulière, ses saints Anges destinés à être nos cohéritiers , comme ils sont présentement établis nos tuteurs et nos gardiens. Dès maintenant nous sommes véritablement les enfants de Dieu , encore qu'il ne paraisse rien de ce que nous devons être avec lui dans la gloire. Nous sommes des enfants en minorité, sous la conduite de leurs tuteurs et de leurs gouverneurs , et dans cet état nous ne différons guère des serviteurs.
8. Cependant si nous sommes enfants, et si nous avons un chemin très-grand à faire , un chemin non-seulement très-long, mais très-
* II Tim., 1, 17.— «P8. Gxxxviii, 17. — • Rom., xiii, 8.
POUR LE CARÊME
périlleux, que devons-nous craindre avec de tels gardiens ? Us ne peuvent être vaincus, ni trompés par nos ennemis. Et ils peuvent encore moins nous tromper, puisque leur ministère est de nous garder de toute surprise et de toute tromperie dans nos voies. Us sont fidèles, ils sont prudents, ils sont puissants, que craignons-nous ? Suivons-les seulement. Attachons-nous à eux, et demeurons immuablement sous la protection du Dieu du ciel. Considérez combien cette protection^ combien cette vigilance à nous garder dans toutes nos voies nous est nécessaire. Ils vous porteront, dit le prophète, entre leurs mains, de peur qu^ tous ne blessiez votre pied contre quelque pierre. Pensez-vous que ce soit peu de chose de n'avoir point à craindre sur notre route de pierres d'achoppement? Faites attention, je vous prie, aux paroles qui suivent : Vous marciterez sur t aspic et sur le basilic; vou^ foulerez aux pieds le lion et le dragon. Combien est-il nécessaire à un enfant qui marche parmi tant de périls d'être conduit, d'être soutenu, d'être porté? C'est pourquoi le prophète dit : Ils vous porteront entre leurs mains. Us vous garderont dans toutes vos voies. Us se contenteront de vous conduire comme on conduit des enfants là où il peuvent marcher. Mais ils ne soufTrirout pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. Ils vous porteront entre leurs mains, pour vous aider à passer, sans encombre, les périls et les difficultés. U passe aisément celui qui est porté par de teUes mains. Le proverbe le dit : Celui que l'on soutient dans l'eau nage doucement.
9. Toutes les fois donc que vous vous sentez pressés par une violente tentation, et que vous êtes menacés d'une affliction véhémente, invoquez cet Ange qui vous garde, qui vous conduit, qui vous secourt si à propos dans vos peines. Ayez recours à lui, et diteslui : Seigneur sauvez-nous, nous périssons. Il ne dort ni ne sommeille. Si quelquefois il dissimule pour un temps le danger où vous êtes , c'est afin que vous ne soyez pas en état de vous précipiter hors de ses mains, ignorant que c'est lui qui vous soutient. Ces mains sont spirituelles , et les secours qu'elles donnent sont spirituels ; et chacun des élus reçoit en son âme différemment ces secours, selon les divei*s périls qui lui arrivent, et les difficultés qui se présentent à lui. Ces périls et ces difficultés sont comme des monceaux de pierre sur le passage de ceux qui
voyagent, et qui pourraient accabler les voyageurs, ou les arrêter. Je vais vous dire les tentations que j'estime les plus communes , et je pense qu'il n'y en a guère parmi vous qui ne les aient éprouvées. Un homme est violemment tourmenté, ou par une incommodité du corps, ou par une affliction temporelle, ou par la langueur et la lâcheté de son esprit, ou par une défaillance de l'âme. Il commence à être tenté au-dessus de ses forces ; il heurtera et se blessera bientôt contre la pierre, si personne ne vient à son aide. QueUe est cette pierre ? J'entends par cette pierre d'achoppement et de scandale, celle contre laqueUe se blessent tous ceux qui s'y heurtent, et qui brise ceux sur lesquels eUe tombe. C'est cette pierre angulaire, choisie, précieuse. Notre Seigneur Jésus-Christ i. Se heurter et se blesser contre cette pierre, c'est murmurer contre ce Sauveur, être scandalisé par le manque de courage, par les tempêtes et les agitations de cette vie. U faut donc alors le secours des Anges, la consolation des Anges , les mains des Anges. Et celui qui murmure et qui blasphème heurte véritablement contre cette pierre, se blessant lui-même, et non pas celui contre lequel il se précipite en furetir.
10. J*estime qu'il y a des hommes qui sont quelquefois soutenus par les Anges, comme avec deux mains, en sorte qu'ils passent par les dangers et les tentations qu'ils craignaient davantage, sans s'en apercevoir, et ils sont ensuite dans une grande admiration de l'extraordinaire facilité qu'ils ont vue succéder à la difficulté qui les arrêtait. Voulez-vous savoir ce que j'entends|par ces deux mains des Anges? J'entends par là deux connaissances et deux vues que ces esprits de lumière répandent eu nous, qu'ils y impriment ; d'un côté, la connaissance de la brièveté des afflictions de cette vie ; et, de l'autre, la connaissance de l'éternité de la récompense. Et qui serait assez incrédule pour ne croire pas que ces impressions si utiles et si saintes se font en nous par les bons Anges, puisqu'il est certain que les impressions malignes se font par les mauvais Anges. Accoutumez-vous donc , mes frères, à vous entretenir avec vos bons Anges, dans unç confiance et une familiarité particuUères. Pensez à eux, adressez-leur des prières ferventes et continuelles, puisqu'ils sont toujours présents pour votre défense et votre consolation.
1 Isal., vni, ii; et I Pierre, ii, 6,8.
SERMON XIII
Sur le douzième verset ! Ils vous porteront entre leurs mains ^ de crainte que vous ne heurtiei{
le pied contre quelque pierre.
\, Nous pouvons entendre ce verset dont nous avons maintenant à nous entretenir, non-seulement des consolations et des assistances présentes, mais aussi de celles de l'avenir. 11 est certain que les saints Anges nous gardent dans nos voies durant cette vie bornée. Et lorsque notre voyage sera fini, c'est-à-dire, lorsque nous sortirons de cette vie, ils nous porteront entre leurs mains. Et nous ne manquons pas ici de témoins fidèles ; il n*y a pas tong-temps que vous avez entendu lire que notre bienheureux père saint Benoît, paraissant avoir les yeux attentifs à regarder l'éclat d'une brillante lumière, vit l'âme de Germain, évoque de Capoue, portée au ciel par les Anges dans un globe de feu (a). Mais pourquoi chercher des témoignages de cette sorte î La Vérité môme dit, dans l'Évangile, que le pauvre couvert d'ulcères fut porté par les Anges dans le sein d'Abraham ^ Nous ne pourrions pas marcher dans une voie si nouvelle et si inconnue, si nous n*y étions conduits et portés, surtout quand il y aune si grande pierre sur le chemin. Quelle pierre? Celui qui était autrefois adoré dans des pierres, et qui présenta des pierres à Notre -Seigneur, en lui disant: Dites que ces pierres deviennent du pain 2. Et votre pied n'est autre chose que votre affection et votre passion. Voilà ce pied de l'âme que les Anges portent entre leurs mains, de crainte que vous ne le heurtiez contre la pierre. Car comment l'âme ne seraitelie pas extrêmement troublée si elle sortait toute seule de cette vie, si elle entrait dans ces routes sans consolation, si elle marchait avec ses pieds seulç, parmi ces pierres ?
2. Mais apprenez plus clairement combien il vous est nécessaire d'être portés sur des mains étrangères qui ne sont autres que celles
(a) Ce sermon a donc été prononcé peu après la fêle de saint Benoit ; le détail ici relaté se lit en saint Grégoire-le^ Grandf dialogues, liv. ii| cb. 35.
1 Luc, XVI, 22. — « Math, iv, 3.
des Anges. Vous marcherez sur t aspic et sur le basiliCy et vous foulerez au^ pieds le lion et le dragon. Que ferait ici le pied de l'homme? Quel serait le trouble de son âme au milieu de monstres si terribles? Ce sont les mauvais esprits bien figurés par ces noms. Car c*cst d'eux (vous vous en souvenez) que sont dites ces paroles : Il en tombera mille à votre main gauche^ et dix mille à votre main droite. Mais qui peut savoir si les œuvres de malice et les ministères d'iniquité sont divisés et partagés entre ces esprits, en sorte que ces divers offices, par lesquels ils exercent différemment leur méchanceté sur les hommes, doivent être signifiés et représentés par les divers noms et les différentes propriétés de ces bêtes ? L'un mérite d'être appelé un aspic, l'autre un basilic, Tautre im lion, l'autre un dragon, car chacun d'eux est occupé à nous nuire et à nous porter au mal d'une manière occulte. L'un agit par des morsures cruelles, l'autre par de simples regards, l'autre en rugissant et en frappant, l'autre par un souffle et par le venin de son haleine. J'ai lu qu'il y a un certain genre de Démons qu'on ne saurait chasser que par la prière et le jeûne. Les apôtres n'avaient nulle puissance par leurs paroles contre ces sortes de Démons ^. N'étaient-ils donc pas semblables à des aspics, puisqu'il est dit de ce genre de serpents, dans le psaume, quHls sont sourds et qu'ils se bouchent les oreilles, de crainte d'entendre la voix de l'enchanteur 2. Voulez-vous n'être point épouvantés par des monstres si terribles? Voulez- vous marcher avec sûreté, après votre mort, sur ces aspics ? Prenez garde, durant cette vie, de ne point marcher après eux. Gardez-vous de les imiter, et vous n'aurez point sujet de les craindre dans Tavenir.
8. Il y a un vice particulier sur lequel régnent ces Démons. Ce vice c'est ce mouvement circulaire contre lequel, dans le sermon
1 Math., XVII, 14, 20. - « Ps. lvii, 5.
POUR DE CARÊME
dliier, je vous ai mis en garde; c'est cette obstination contre laquelle je vous ai parlé. Je suis bien-aise de vous en parler encore ; et, toutes les fois que les occasions s'en présenteront, je ne négligerai point de vous indiquer des précautions, afin que vous fuyiez cette peste si pernicieuse de l'âme. C'est la ruine entière de la religion et c'est véritablement, comme dit Moïse, un incurable venin d'aspic ^ On dit que l'aspic presse une de ses oreilles contre la terre, et se bouclie l'autre avec sa queue, afin de ne point entendre. Ceux qui sont indociles et opiniâtres n'imitent-ils pas cet animal ? Car que peut sur leur esprit la voix des saints enchanteurs évangéliques ? Que peuvent sur ces cœurs les paroles et les avertissements de ceux qui leur annoncent les vérités chrétiennes ? Je prierai pour cette personne, jMiumilierai mon âme par le jeûne. Je me baptiserai pour ce mort, dans un flot de larmes. Que l'homme indocile et opiniâtre considère que ce n'est pas vers le ciel qu'il élève sa tête, mais que c'est sur la terre qu'il la tient attachée, puisque la sagesse qui vient du ciel non-seulement est modeste, mais pacifique. Au contraire cette prudence des aspics est terrestre et animale. Mais cet aspic ne se rendrait point sourd, si, outre qu'il tient la tête collée à la terre, il ne bouchait encore une de ses oreilles avec sa queue. Quelle est cette queue T La lin à laquelle on se propose d'arriver. La surdité est désespérée, lorsque d'un côté, un liomme collé à la terre s'attache à sa propre volonté ; et, que de l'autre, repliant sa queue, il forme dans son esprit quelque dessein, et met dans son cœur un objet qu'il désire d'obtenir. Je vous en conjure, mes frères, ne vous bouchez jamais les oreilles; n'endurcissez pas vos cœurs. De là viennent, dans la bouche d'un iiomme opiniâtre, tant de paroles mordantes et amères, parce qu'en cet état il est inaccessible à la bienveillance qui lui rappelle son devoir. Et parce qu'il s'est endurci avec tant de soin contre la voix de l'enchanteur, sa langue demeure toujours pleine d'un venin d'aspic.
4. Quant au basilic, on dit qu'il porte son venin dans les yeux, et que cet animal est plus médian t et plus à craindre que tous les autres. Voulez-vous savoir ce que c'est qu'un œil envenimé, un œil méchant, un œil capable de tuer par ses regards ? Représentez- voué l'envie. Qu'est-ce qu'envier, sinon regarder avec malignité? Si le Détnon n'avait point été un basilic, jamais la mort ne serait entrée sur la terre par sa jalousie î Malheur à l'homme de
^ Deutér.j xxxir, 33.
n'avoir point prévu la méchanceté de ce cruel envieux! Garantissons-nous, pendant que nous sommes sur la terre, des atteintes de ce vice, si nous voulons, après notre mort, n'avoir pas à craindre le ministre d'une si cruelle méchanceté. Ne regardez jamais le bien du prochain avec des yeux d'envie : regarder de la sorte, c'est (autant qu'on en a le pouvoir) l'infecter et, le corrompre, et, en quelque façon, le détruire. La vérité nous déclare que celui qui hait un homme est homicide *. Celui donc qui hait le bien qui se rencontre dans un homme, ne peut-il pas être appelé raisonnablement un homicide? L'homme vit encore, il est vrai, mais l'envieux est coupable de sajmort. Le feu que not!te Seigneur Jésus-Christ est venu apporter sur la terre est encore allumé 2; le jaloux mérite d'être condamné pour avoir éteint l'esprit de charité.
8. Redoutez encore le dragon. C'est une bête cruelle. Elle tue d'un souffle brûlant tout ce qu'elle touche. Non-seulement elle fait mourir les bêtes de la terre, mais encore les oiseaux du ciel. Ce dragon n'est autre chose que l'esprit décolère. Combien d'hommes dont la vie semblait sublime, misérablement enflammés au souffle de son haleine, sont honteusement tombés, nous en gémissons, dans la gueule de ce monstre 1 Qu'ils auraient mieux fait de slrriter contre eux-mêmes pour ne pas pécher ! A la vérité, la colère est une passion naturelle aux hommes ; mais ceux qui abusent des biens naturels seront sévèrement punis et périront misérablement. Prévenons cette passion, mes frères, dans les rencontres où il nous est important de la prévenir, de crainte qu'elle ne nous emporte à des actions inutiles et défendues. Ainsi d'ordinaire on repousse un amour par un autre amour, on chasse une crainte par une autre crainte. JVe craignez point ceux qui font mourir le corps, a dit Notre-Seigneur, et qui nont aucun pouvoir de nuire à nos âmes. Et il ajoute : Mais je vais vous dire qui vous devez craindre. Craignez celui qui a la puissance dt jeter le corps et Vdme dans les tourments éternels. Je vous le répète, c'est celui-là que vous devez craindre ^ : comme s'il disait : Craignez celui-là pour ne point craindre les autres. Que l'esprit de la crainte du Seigneur vous remplisse, et une crainte étrangère n'aura point place dans vos cœurs. Je vous le dis avec assurance, parce que ce n'est pas mol , mais la Vérité même qui vous le dit : ce n'est pas moi, mais c'est le Seigneur. Ne vous mettez point en colère contre ceux qui vous ôtent des biens passagers, qui
* I Jean, m, 15. — • Luc^ xii, 49. — • Id.
vous outragent, qui vous font souffrir des supplices, et qui ne peuvent rien de plus. Je vous vais montrer contre qui vous devez exercer votre colère. Mettez-^ ous en colère contre ce qui seul est capable de vous nuire et de faire que tout ce que vous souffrez ne vous profite pas. Voulez-vous savoir quel est cet objet si légitime de votre colère T C'est votre propre iniquité. C'est contre elle que je vous exhorte à vous mettre en colère , car nulle adversité ne vous pourra nuire si nulle iniquité ne vous domine. Celui qui s*irrite parfaitement contre cet ennemi n*est jamais troublé par les autres rencontres fftcheuses; il les embrasse plutôt avec joie. Je suis préparé, dit le prophète, à tous les fléaux ^ . Qu'on me dépouille, qu'on me traite injurieusement , qu'on me blesse en mon corps, je suis préparé, je ne suis pas trou- 1>lé , parce que la douleur que mes péchés me doivent donner m'est toujours toute présente. Pourquoi ne mépriserais-je pas toutes les afflictions, en comparaison de cette douleur? Mon propre fils me persécute ^ dit David ; puis^ je fn'irriter contre un serviteur qui me dit des injures^t Mon cœur m'a trahi, ma force m'a abandonné, ainsi que la lumière de mes yeux. Et je pleurerais des pertes temporelles, ou je songerais à des incommodités qui ne regardent que le corps 7
6. Cette disposition , non-seulement donne une patience et une douceur à laquelle le souffle ardent du dragon ne saurait nuire ; mais elle forme encore dans le cœur une force
et une magnanimité que les rugissements du lion ne peuvent épouvanter. Votre adversaire, dit Saint-Pierre, est comme un lion rugissant ^ Grâces au lion victorieux de la tribu de Juda, ce lion peut rugir mais non dévorer. Qu'il rugisse tant qu'il voudra, mais que la brebis de Jésus-Christ ne fuie pas. Combien ce lion fait-il de menaces? Combien exagèret-il les périls, essayant de les grossir dans Timagination des hommes? Mais n'imitons pas, à son égard, la lâcheté et la peur des bètes devant les lions, afin que ce rugissement qui n'est qu'un vain bruit ne puisse jamais nous abattre. Ceux qui ont examiné, avec plus de curiosité, les propriétés des animaux, rapportent que nulle béte n'est assez hardie poui* demeurer ferme devant le rugissement du lion, pas même celles qui résistent avec rage à ses attaques ; car souvent une béte qui ne peut résister au rugissement du lion ne laisse pas de le surmonter lorsqu'elle en est attaquée. Ce sont véritablement des bêtes, ce sont des hommes tout à fait privés de raison, ceux dont le faible courage cède à la seule crainte, et se laisse tellement surmonter par la seule pensée d'une peine qui n'est pas encore arrivée, qu'ils succombent avant le combat, non sous les flèches , mais sous le seul bruit de la trompette. Vous n'atez pas encore résisté jusques au sang 2, disait ce chef généreux, qui connaissait combien est vain le rugissement de ce lion. Et un autre apôtre ajoutait : résistez au diable et il fuira loin de vous '.
SERMON XIV
Sur les douzième et treizième versets : Vous marcherez sur V aspic et sur le basilic^ etc.
1. Rendons grâces, mes frères, à notre bienfaiteur, à notre rédempteur; à notre rémunérateur, ou plutôt à celui qui est toute notre espérance. Car c'est lui qui doit nous récompenser et être en même temps notre récompense, et nous n'attendons rien de lui que luimême. Premièrement nous tenons de lui tout ce que nous sommes ; il nous a faits, et nous ne
i Ps. xxzvii, 18. — * II Rois» XVI, 2.
nous sommes pas faits nous-mêmes. Or esi-<:e peu de chose que Dieu vous ait donné l'être? Songez quelles qualités il a mises en vous, en vous créant. Par le corps, il vous a fais la plus parfaite de toutes les créatui^es visibles; par l'âme, vous êtes ses images; il vous a communiqué la raison et l'intelligence ; il vous a rendus capables d'une félicité éternelle.
* I Pierre, v, 8. — • Hébr., xii, 4. — • Jacq., iv,
POUR LE CARÊME
L*honimc doit être admiré parmi toutes les autres créatures, à cause des deux parties qui le composent, unies ensemble par un art incompréhensible et une sagesse impénétrable. C'est là un don aussi grand que l'homme même. Que ce don est gratuit ! Car il est évident que l'homme n'a pu rien mériter avant sa création , puisqu'il n'était pas. Et après avoir reçu la vie, pouvait-il espérer payer la grâce qu'il avait reçue de son auteur ? fat dit au Seigneur, dit le prophète : Vous êtes mon Dieu, parce que vous n*avez besoin d'aucun de mes biens *. L'homme jne pouvait donc rien rendre au Dieu qui se suffit pleinement. Mais on attendait de lui une reconnaissance à laquelle son bienfaiteur avait droit. Et comment ne serait-il pas reconnaissant ? Si quelqu'un, vous avait rendu la vue, ou Fouie, ou quelque autre sens perdu ; s'il vous avait rendu la liberté de vos mains et de vos pieds longtemps immobiles ; s'il vous avait restitué l'usage de la raison perdue, quelle indignation exciterait contre vous l'oubli d'un bienfait de cette nature, l'ingratitude envers votre bienfaiteur! Or le seigneur votre Dieu vous a donné tous ces organes, qu'il a faits de rien. Il ne s'est pas borné à créer tout cet organisme, il l'a * disposé, arrangé, assignant à chaque partie sa fonction spéciale. Ne s'est-il pas ainsi assuré des droits nouveaux à votre reconnaissance?
2. Dieu ne s'est pas contenté de ce don déjà si grand de l'existence, il a voulu y ajouter tout ce qui était convenable à sa conservation. Et ici sa libéralité est aussi grande que l'avait été sa puissance. FaisoyiSy dit-il, l'homme à notre image et à notre ressemblance. Et qu'ajoute-t-il ? Qu'il soit le maître des poissons de la mer y et des bêtes de la terre et des oiseaux de l'air. Il venait de déclarer qu'il avait formé les cieux et leurs éléments pour l'usage de l'homme, car, il le dit, il a fait les astres pour être des signes^ et marqua' les temps, et les jours, et les années^. Et pour qui? pour vous seul. Car les autres créatures, ou n'ont aucun besoin de ces signes, ou ne sont point capables de les entendre. Que Dieu est donc riche ! qu'il est libéral dans ce second bienfait de notre conservation! Combien de choses pour soutenir notre vie ! Combien pour nous instruire ! Combien pour nous consoler I Combien pour nous corriger ! Combien enfin pour notre plaisir! Il est vrai, il nous a donné ces deux biens gratuitement et deux fois gratuitement. Que dis-je? Sans mérite de notre part, sans labeur de la sienne, car il a dit et tout a été fait. ^
> Ps. XV, 2. — s (5en., i, 26,1 J. — 3 Ps. xxxii, 9.
S. Bern. — ToM. 111.
Mais faut-il pour cela que nous reconnaissions, avec moins de soin et d'affection, sa puissance, sa libéralité, sa bonté ? Il est d'un cœur pervers de chercher des occasions d'ingratitude. Agir ainsi c'est être gratuitement ingrat. Les biens que nous avons reçus avec l'existence sont-ils moins utiles, pour n'avoir coûté aucune peine à leur auteur? Estimer que les biens qui coûteraient davantage à Dieu vous seraient aussi plus utiles serait un jugement personnel que vous n'auriez puisé qu'à votre propre école. Ainsi vous obligeriez votre frère avec empressement sans qu'il vous en coûtât rien : mais parce que ce service serait gratuit, vous ne voudriez pas cependant que l'obligé trouvât dans cette circonstance une cause d'ingratitude.
3. Considérez maintenant un troisième bienfait de Dieu, la Rédemption. Ici point de voile qui excuse. Cet ouvrage a été pour Jésus-Christ la cause de tant de labeurs ! 11 vous a rachetés gratuitement, mais non pas sans qu'il lui en ait coûté, n vous a sauvés sans avoir rien trouvé en vous qui l'oblige&t à vous faire cette grâce. Mais ce n'a pas été en ne donnant rien. Cpmment l'amour que nous lui devons est-il languissant ? Ah ! Tâme qui ne répond point à ce bienfait, qui ne s'exhale pas en actions de grâces et en louanges, n'est pas seulement assoupie, elle est morte. Il est évident que ce troisième bien rend les deux premiers beaucoup plus recommandables, en nous montrant que ça été un véritable amour de Dieu qui nous les a faits, et que s'il nous les a concédés sans se donner aucune peine, ce n'est pas qu'il ait refusé défaire autrement, c'est qu'il ne l'a pas fallu. Notre Dieu vous a donc faits. Il a fait une infinité de choses pour vous. Et enfin il s'est fait homme lui-même pour vous. Le Verbe s'est fait chair, et il a demeuré parmi 710U5 ^ Que restait-il à faire ? Il est devenu une même chair avec vous. Par lui vous ne serez avec lui qu'un même esprit. Que ces quatre bienfaits ne s'éloignent donc jamais de votre esprit, de votre bouche, de votre mémoire, de votre cœur. Pensez-y toujours. Mettez vos délices à les méditer. Aiguillonnez votre âme par la vive considération de ces bienfaits. Embrasez-la en l'y tenant attentive afin qu'elle aime, autant qu'elle le doit. Celui qui vous témoigne son amour en tant de manières. Souvenez-vous de ce qu'il nous dit : Si xious m'aimez gardez mes commandements ^. Observez donc les commandements do votre Créateur, de votre conservateur, de votre rédempteur, de votre rémunérateur.
* Jean, i, li. — î Jean, xiv, l'i.
4. Si les bienfaitfl sont au nombre de quatre, combien y a-t*il de commandements If Nous savons tous qu'il y en a dix. Multipliez par quatre le décaloguedelaloi, vous avez la vraie quarantaine, la quarantaine spirituelle. Demeurez dans la crainte; et préparez votre ftme à la tentation, Déflez-vous des ruses du serpent. Observez les embûches de Tennemi , car il s'efforce d*empécher par quatre sortes de tentations que nous ne nous acquitions de quatre devoirs et de quatre actions de gr&ces que nous devons rendre à Dieu. Jésus-Christ a éprouvé toutes ces tentations, selon ces paroles de l'apôtre : Jésus-Christ a été tenté en tôiUj A cause qu'il ressemblait aux pécheurs par sa ehair ^. Peut-être on s'étonnera de ma pensée, et on dira qu'on n'a pas lu que Notre-Seigneur ait souffert quatre sortes de tentations. Mais je crois qu'on ne tiendrait pas ce langage si on se rappelait avoir lu que la vie de l homme su/r la terre est u/ne tentation *. Celui qui considérera bien cette vérité ne se persuadera pas que Notre-Seigneur n'a souffert que les trois tentations marquées par l'Évangile, lorsqu'il jeûna dans le désert, et fut porté sur le plus haut du temple et sur le sommet d'une montagne >. Dans ces trois occasions la tentation fut manifeste. Mais les tentations qu'il souflHt depuis, jusqu'à la mort sur la croix, furent plus violentes, quoiqu'elles fussent plus cachées. Ceci ne s'écarte pas de la comparaison proposée. Car les trois premiers bienfaits déjà passés sont très-évidents et connus de tout le monde. Quant à celui de la vie étemelle, il n'est pas encore accompli, il n'est pas encore réalisé. C'est pourquoi nous ne devons pas nous étonner sr la tentation opposée à ce bienfait est secrète et 'cachée, puisque la cause l'est pareillement. Mais elle est plus longue et plus forte, car l'ennemi déploie, contre notre espérance, tout ce qu'il a de méchanceté.
8. Afin donc premièrement de nous rendre ingrats envers l'auteur de la nature, il s'efforce de nous jeter, en ce qui regarde cette nature, en des sollicitudes excessives. C'est ainsi qu'il osa dire à Notre-Seigneur, pendant qu'il avait faim dans le désert : Dites que ces pierres deviennent du pain. Comme si celui qui nous a ftiitsignorait les besoins de notre corps, ou si celui qui donne la nourriture aux oiseaux du ciel n'avait pas soin des hommes. Celui qui se prosterne devant Satan et l'adore, afin d'obtenir les biens temporels et passagers que sa cupidité désire, qu'ilest ingrat envers
* Hébr., XIV 15. — • Job, mi, !. — • Math., iv.
le Créateur qui a fait le monde pour l'homme ! Je vous donnerai tout, dit cet esprit méchant, si vous vous prosternez pour m'adorer. Misérable, avez-vous fait toutes ces choses? Comment pourriez-vous donner ce qui a été créé par Dieu? Ou comment espérer recevoir de vous; comment vous demander, en vous adorant, ce qui n'est pas en votre pouvoir, mais au pouvoir de Dieu qui l'a fait? Cette tentation, par laquelle Satan dit à Notre-Seigneur : Jetezvous du haut du temple, est un avertissement à tous ceux qui sont comme élevés au plus haut du temple, par leur ministère et leur dignité, de se tenir soigneusement sur leurs gardes. 0 vous, qui êtes établis dans la maison de Dieu à la place la plus éminente, soyez vigilants sur vous-mêmes! Vous qui, dans l'Église de Jésus-Christ, occupez la plus haute place, prenez garde à vous, et veillez. Que vous êtes ingrats envers Dieu, et que votre conduite est injurieuse pour le mystère de bonté, si vous y cherchez un moyen de flatter vos intérêts ! Quelle infidélité envers Celui qui a sanctifié de son propre sang, et consacré à la gloire de son père, le ministère qu'il vous a confié, si vous cherchez par là votre propre gloire qui n'est rien, si vous poursuivez vos intérêts, et non les intérêts de Jésus-Christ I Que vous répondez indignement à l'honneur qu'a daigné vous fiiire Celui qui, dans la dispensation des mystères de son humilité, vous a élevés si haut, qui vous a confié l'administration de ses sacrements , qui vous a donné une puissance toute céleste et peut-être plus grande que celle qu'il a donnée à ses Anges ! Si, de l'élévation où vous êtes, vous vous précipitez en bas, vous goûterez non pas les choses d'en haut, mais celles qui sont basses et terrestres. Nul doute que ceux qui, du comble des vertus, s'abaissent au désir de la vaine gloire, n'outragent la grâce et les bienfaits du Dieu des vertus qui a tant souffert, pour imprimer en nous le modèle de sa sainteté.
6. Examinons attentivement, mes frères, si cette première tentation qui trouble notre âme à l'accasion de nécessités corporelles, ne doit point être comparée à l'aspic. Cet animal blesse les hommes par ses morsures violentes et se bouche les oreilles pour ne point entendre la voix de l'enchanteur. Et qu'est-ce que le tentateur s'efforce de faire par ce genre de tentation? De boucher et fermer les oreilles de notre cœur contre les consolations de la foi ? Mais cet ennemi échoua auprès de Celui qui le confondit par cette réponse : V homme ne vit pas seulement de pain, m^is de toute parole qui procède de la bouche de Dieu. Dans ces
POUR LE CARÊME
paroles de Satan : Je xxrns donnerai toui, si vous vous prosternez pour nCcidorer S observez le sifflement artificieux du dragon par lequel il essaie de répandre son venin dans le cœur. On dit que cette sorte de serpents se cachant dans le sable attirent à eux par leur souffle envenimé, jusqu'aux oiseaux qui volent. Combien était envenimé ce souffle : Je vous donnerai toutes ces choses ^ si vous m'adorez en vous prosternant! Mais, Notre- Seigneur n'étant pas un oiseau ordinaire, le souffle du dragon fut impuissant contre lui.
7. Maintenant que penser du basilic? Plus monstrueux que tous les autres, sa vue seule, dit-on, fait mourir. Ce n'est autre chose que la vainc gloire, si je ne me trompe. Prenez garde^ dit Notre-Seigneur, à ne point faire vos œuvres de justice devant les hommes pour être considèr rés par eux ^ ; comme s'il disait : Gardez-vous des yeux du basilic. Mais à qui nuit donc le basilic? A ceux qui ne l'aperçoivent point. Car si vous le découvrez le premier, il ne peut vous nuire, dit-on, mais plutôt vous lui donnez la mort. 11 en est ainsi, mes frères. La vaine gloire fait mourir ceux qui ne l'aperçoivent pas, les aveugles, les négligents : ceux qui se présentent et s'exposent à elle, au lieu d'être plutôt occupés à regarder où elle est , à observer ses approches , à la discerner de tout ce qui la cache et qui la déguise, à considérer enfin combien elle est frivole, périssable, vaine , et inutile. Celui qui regarde la vaine gloire de cette manière donne sans doute la mort au basilic ; et, la vaine gloire, au lieu de lui ôter la vie de l'âme, périt elle-même, comme réduite en poussière. Il n'est pas besoin d'examiner de quelle manière se rattachait à la vaine gloire cette tentation suscitée par le Démon à Notre-Seigneur, lorsqu'il lui dit : Si vou^ êtes le Fils de Dieu jetez-vous en bas. Car quel en était le but, sinon de l'engager à se faire voir et louer par ce basilic ?
8. Et voyez comment le basilic se cacha afin d'empêcher Notre-Seigneur de le découvrir le premier. Il est écrite disait-il: Dieu a commandé à ses Anges de vou^ garder et de vov^ porter entre leurs mains. Esprit malin, qu'est-il écrit ? Il a commandé à ses Anges. Que leur a-t-il commandé? Observez et considérez que cet esprit malin et trompeur tut les paroles qui pouvaient anéantir l'artifice que sa malice lui suggéra. Car qu'est-ce qui a été commandé par Dieu à ses Anges î Qu'ils vous gardent dans toutes vos voies. Est-ce dans des précipices, comme aurait été l'espace placé entre le haut et le bas du temple , et dans lequel il
1 Math., IV, 3-9. — « Math., vi, 6.
sollicitait Notre-Seigneur de se précipiter ? Ce n'était pas là une voie, mais une chute. Et si c'avait été une voie, ce n'aurait été que la voie du Démon, et non pas la vôtre. Esprit superbe, c'est en vain que vous employez, pour tenter le chef, des paroles écrites pour consoler les membres. Ceux qui ont à craindre de se blesser les pieds contre des pierres ont besoin d'être gardés en marchant : mais celui qui n'a rien à craindre n'a pas besoin qu'on le garde. Pourquoi n'alléguez-vous point ces paroles : Vou^ marcherez sur Vaspic et sur le basiliCy et vous foulerez aua pieds le lion et le dragon ? C'est que ces paroles figurées ne regardent que vous. Une créature monstrueuse par sa méchanceté et digne d'être foulée aux pieds mérite d'être représentée par des animaux farouches et monstrueux, et de recevoir ces noms, non-seulement de la bouche de Celui qui est le chef de tous les fidèles, mais aussi de tousses membres. Cet impitoyable ennemi, après cette triple confusion, n'usa plus contre lui des ruses et des adresses du serpent, mais de la cruauté du lion ; il lui fit souffrir des injures et des outrages, les fouets, les soufflets et la mort de la croix. Mais le lion de la tribu de Juda victorieux, t'a publiquement foulé aux pieds. Trompé iàus ses prétentions, *il nous suscite de toute sa fureur, une persécution tout autre qu'au commencement, afin de nous priver du royaume des cieux par la violence des afflictions. Heureuse l'âme qui, foulant aux pieds ce lion par une vertu puissante, emporte ce royaume par une sainte violence !
9. Désormaisdonc, mes très chers-frères, marchons avec toute la précaution et tout le soin possibles comme sur l'aspic et le basilic. Gardons notre cœur de toute racine d'amertume. Loin denous toutesprit mordant, audacieux, violent, inexorable, rebelle. N'allons pas nous précipiter en bas, élevons-nous au-dessus de la gloire temporelle, sans la regarder. Imitons ces oiseaux qui volent sans s'arrêter sur la terre, et devant lesquels on tend inutilement des filets ^ Foulons aux pieds lelion et le dragon, afin que ni le rugissement de l'un, ni le souffle de l'autre ne nous puissent nuire. Ces quatre monstres se rapportent à quatre de nos passions. Par quelle passion pensez-vous que le dragon dresse ses embûches ? J'estime que c'est par la cupidité, parce qu'il sait qu'elle est la racine de tous maux, et que c'est elle principalement qui jette le cœur dans le désordre. Ce qui lui fait dire : Je vous donnerai toutes ces choses. Quant au lion, il est manifeste qu'il n'emploie
* Prov., I, 17.
ses rugissements épouvantables qu'à l'égard de ceux qui sont déjà dans la crainte. L'aspic observe ceux qui sont dans la tristesse, persuadé que cette passion ouvre la route à ses morsures. C'est pourquoi il ne s'approcha de Notre-Seigncur que lorsqu'il le vit souffrir la faim. Au contraire que ceux qui sont dans la joie craignent les regards du basilic, parce que c'est surtout la joie qui donne entrée aux rayons envenimés de ses yeux, et la vaine gloire ne nous blesse que par la vaine joie.
10. Considérez encore si nous pouvons opposer quatre vertus à ces quatre sortes de tentations. Le lion rugit. Qui ne le craindra pas? L'homme fort et courageux. Mais quand on s'est garanti du lion^ le dragon se cache dans le sable pour attirer l'àme par son haleine empoisonnée, en lui inspirant le désir des choses de la terre. Qui évitera ses pièges? L'homme prudent. Que si pendant que vous êtes sur vos gardes pour vous soustraire aux
pièges de l'ennemi, vous êtes molestés, voici que l'aspic se présente, croyant l'occasion favorable. Qui n'en sera pas blessé? L'homme à l'esprit égal et modéré, qui sait vivre dans l'abondance et dans la disette? Je crois que l'ennemi prendra encore occasion de vos succès, pour vous flatter et vous perdre par son regard mécliant. Quel homme détournera son visage des regards de ce basilic? Le juste, qui, loin d'usurper la gloire de Dieu, ne voudra pas même recevoir celle qui lui sera offerte par les autres hommes. Mais il faut pour cela un juste qui accomplisse avec justice, tout ce qui est juste, qui ne fasse point ses bonnes œuvres devant les hommes et qui ne lève jamais une tête superbe, quelque justice qu'il ait en lui-môme. Cette vertu consiste principalement dans l'humilité. Elle rend l'intention pure, et elle donne un mérite d'autant plus vrai et plus efficace qu'elle est plus éloignée de se rien attribuer.
SERMON XV
Sur le quatorzième verset : 'Parce quil a espéré en moi, je le délivrerai; je le protégerai,
parce qu'il a connu mon nom:
1 . Venez à moi^ vous tous qui travaiVex, et qui êtes chargés^ et je vous soulagerai^ dit notre Seigneur. Mettez mon joug sur vous^ et vou^ trouverez le repos de vos dmes^ parce que mon joug est douxy et que ma charge est légère ^. Il invite ceux qui sont accablés de travail à venir chercher du rafraîchissement II appelle ceux r|ui sont chargés à prendre du repos. Toutefois il ne décharge pas pour cela ceux qui vont à lui de toute sorte de fardeau et de travail. Il change plutôt leur fardeau et leur travail en un autre, mais en une charge légère et en uu joug infiniment doux, qui n'offre que rafraîchissement et repos, biens réels encore qu'invisibles. L'iniquité dans le cœur de l'homme lui est un fardeau plus pesant que ce talent de plomb ^ Sous cette charge pesante gémissait le pécheur qui disait : Mes iniquités couvrent ma tête, elles se sont appesanties sur
* Malh., XI, 28-30. — • Zach., v, 7.
moi comme un lourd fardeau ^ Quel est donc ce fardeau du Christ ? Ce fardeau si léger, à mon avis, c'est le fardeau de ses bienfaits, doux fardeau, mais à ceux qui le sentent et qui l'éprouvent. Car si vous n'avez pas encore '^enti sur vous ce fardeau, si vous ne vous apercevez pas que vous en êtes cliargés, il vous est pesant et périlleux. L'homme, dans tout le temps de cette vie mortelle, est comme un animal destiné à porter une charge. S'il porte encore ses péchés, il est chargé d'uu fardeau pesant. S'il en est déchargé, le fardeau est moins pesant. Mais s'il est éclairé de la véritable sagesse, la grâce, par laquelle Notre- Seigneur l'a déchargé de ses péchés, lui semblera encore une charge. Dieu donc nous charge en nous déchargeant. Il nous charge de ses bienfaits et de ses grâces, en nous déchargeant de nos péchés. Voici le langage
* Pa. XXXVI r, 5.
POUR LE CARÊME
d'un homme ainsi chargé : Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce quHl m*a donné? ^ Voici les paroles d'un autre aussi chargé : Éloignezvous de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur 2. Voici le langage d'un troisième : J'ai toujours craint Dieu, et j'ai toujours appré^ hendé sa colère, comme on craindrait les flots de la mer agitée '. J'ai toujours craint, dit-il. Comme j'ai craint avant d'avoir' reçu le pardon de mes péchés, j'ai continué à craindre après l'avoir obtenu. Heureux l'homme qui vit ainsi dans la crainte, également attentif à ne se laisser accabler ni par les bienfaits de Dieu, ni par ses propres péchés t
2. Si on nous représente la libéralité de Dieu si attentive et si riche envers nous, c'est pour nous solliciter à la reconnaissance et pour nous inviter à l'amour. Il a commandé à ses Anges de vous garder en toutes vos voies. Qu'a-t-il pu faire davantage pour vous? Mais je vois vos pensées, âme généreuse et lidèle. Vous êtes touchée d'avoir près de vous les Anges du Seigneur, mais vous aspirez à posséder le Seigneur même des Anges. Vous demandez, vous souhaitez que celui qui vous encourage par ses paroles, ne se contente pas de vous envoyer ses ministres, mais vous assiste lui-même, et que sans aucun intermédiaire, il vous baise d'un baiser de sa bouche. Vous savez que vous marcherez sur l'aspic, sur le basilic, sur le lion et le dragon, et vous êtes certaine de la victoire que Michel et ses Anges doivent remporter sur le dragon. Cependant ce n'est pas vers cet Archange, c'est vers le Seigneur même que vos désirs vous font crier: Délivrez-moi et mettez-moi pris de vous, et après cela, vienne m attaquer n importe quelle main * ? Être dans cette disposition, ce n'est pas seulement chercher un refuge plus haut que les refuges ordinaires, c'est en prendre un plus haut que les plus hauts, c'est mériter qu'après avoir dit : Seigneur, vous êtes mon espérance, il vous soit répondu : Vous avez choisi un refuge extrêmement élevé.
3. Le Seigneur, plein de miséricorde et de compassion, ne dédaigne pas d'être lui-même l'espérance des misérables. Il ne refuse pas de servir de libérateur et de protecteur à ceux qui espèrent en lui. Parce qu'il a espéré en moi, dit-il, je le délivrerai ; je le protégerai, parce qu'il a connu mon nom. Si le SeigTieur ne garde la forteresse, en vain celui qui la garde, se tient dans la vigilance s, qu'il soit homme, qu'il soit même ange. Des montagnes
' environnent Jérusalem : mais c'est peu, ce n'est rien, si le Seigneur lui-même ne couvrait son peuple. C'est pourquoi l'Épouse est dépeinte dans le cantique, sous les traits suivants. Ayant trouvé les gardes, ou plutôt trouvée elle-même par eux (car elle ne les cherchait pas), elle ne s'arrête pas, elle laisse les sentinelles, et, après s'être brièvement informée de son bien-aimé, elle voleàsa poursuite ^ . Son cœur n'est point occupé de ses sentinelles, elle met toute sa confiance en son Seigneur, et si l'on veut l'en détourner, elle répond : Je me confie en Dieu; comment dites^ous à mon âme : Volez comme Vojseau s^tr la montagne ^ ? Les Corinthiens ne Tiraitèrent pas, lorsque ayant rencontré à leur tour des gardes et des sentinelles, ils s'y arrêtèrent, sans passer au-delà. Je suis à Céphas, je suis à Paul, je suis à Apollon ^, disaient-ils. Mais que firent ces sentinelles si prudentes et si fidèles î Car elles ne pouvaient pas s'attribuer l'Épouse, pour laquelle elles n'avaient qu'un zèle tout saint et selon Dieu, et qu'elles voulaient conduire à Jésus-Christ, comme une vierge toute chaste. Ils m'ont frappée et m^ont blessée, disait l'Épouse. Qu'est-ce à dire? On la pressait de passer outre, si je ne me trompe, pour aller trouver son Époux. Ces gardes, dit-elle, m'ont ôté mon manteau *, sans doute, afin qu'elle courût plus librement. Considérez comme l'Apôtre frappe et corrige fortement les Corinthiens, de quelles flèches il les blesse pour lés empêcher de s'arrêter parmi les gardes. Patil, dit-il, a-t-il été cru^cifié pour vous, où avex-^ous été baptisés au nom de Paul ^? Lorsque quelqu^un d'entre vous dit : Je suis à Paul, et Vautre : je suis à Apollon, n'êtesvous pas des hommes? Qu'est-ce qu'Apollon? qu'est-ce que Paul ? Les serviteurs de Cehii en qui vous croyez ®. Je le délivrerai, dit le Seigneur, parce qniHl a espéré en moi. Ce n'est point dans les gardes, dans l'homme ; ce n'est point en un Ange, mais en moi seulement qu'il a espéré, n'attendant rien que de moimême par le ministère de ceux qui me représentent. Car tout don parfait vient du Ciel et du Père des lumières 7. C'est par moi seulement que la vigilance et les soins des hommes sont utiles, qu'ils peuvent tirer quelque fruit de leurs œuvres extérieures. C'est par moi que les hommes veillent, comme ils doivent, sur les âmes que je leur ai confiées. C'est par moi que les Anges sont si vigilants dans le ministère pour lequel je les ai envoyés sur la terre.
» P8. cxv, 12. -
* Ibld., xxxf, 23.
• Luc, V, 8. — ' Job, XXXI, 33.
- 5 Ps. CXXVT, 4.
* Cantiq.. m. 3. — « Ps. x, 2. — * Canliq., v, 7. — » I Cor., 1, 13.
7 Jacq., 1, 17.
> I Cor., I, 13.
— « Id. m, 45
par moi qu'ils portent les cceurs à de saints mouvements et en éloignent les suggestions malignes de l'ennemi. Et il faut encore que je garde moi-même le cœur de l'hon^me et la sainteté de ses intentions par l'assistance immédiate de ma grâce, car aucun œil humain, aucun œil angélique ne peut pénétrer en ce sanctuaire.
4. Reconnaissons donc, mes frères, autour de nous trois sortes de gardes. Soyons pour eux ce qu'il convient d'être, faisoiîis le bien devant les hommes, devant les Anges et devant Dieu. Appliquons-nous à contenter en toutes choses, autant que nous le pouvons, ceux qui nous aident et qui nous soutiennent; mais par-dessus tout, Celui qui est notre protecteur; rendons-lui louanges et actions de grâces en présence des Anges, afin que cette parole du prophète s'accomplisse en eux: Ceux qui vous craignent me regarderont et mront dans la joie^ parce que j'ai mis toute mon espérance dans votre parole^. Obéissons à nos supérieurs qui veillent comme ayant à rendre compte de nos âmes, afin qu'ils ne s'acquittent pas de ce devoir avec tristesse^. Grâce à Dieu, je n'ai pas besoin de vous avertir longuement sur ce sujet, ni de craindre ici beaucoup. Votre obéissance est prompte, comme votre vie est irrépréhensible, et c'est ma joie et ma gloire. Combien cette joie serait-elle accrue si j'avais l'assurance que les Anges ne peuvent rien voir en vous d'indigne, rien de l'anathème de Jéricho : ni murmure jsecret, ni médisance cachée, ni dissimulation, ni lâcheté, ni pensées honteuses, qui jettent, hélas I le trouble jusque dans nos sens. Cette certitude donnerait un grand accroissement à ma joie, mais elle n'en serait pas encore la plénitude. Nous ne sommes pas si élevés que nous puissions regarder comme une petite chose de ne pouvoir être jugés par les hommes, et de ne nous sentir coupables de rien. Mais si les plus grands saints craignent les jugements secrets de ce Juge, que nous avons sujet de trembler au souvenir de l'examen qui nous attend! Quelle serait ma joie si j'étais sûr qu'il n'y a rien dans aucun de nous qui puisse offenser cet œil qui seul connaît parfaitement ce qu'il y a dans l'homme, et qui y lit ce que l'homme n'est pas lui-même capable d'y voir! Mes frères, que ce jugement soit désormais une de nos pensées, et occuponsnous d'autant plus à le considérer avec crainte et tremblement, que nous pouvons moins comprendre l'abîme impénétrable, des jugements de Dieu, et ses dispositions immuables. Notre espérance, quand nous la joignons à cette
» ps. cxviii, 74. — « Hébr., xiii, 17.
crainte, est pleine de mérites, et nous espérons plus utilement quand nous sommes pénétrés de cette crainte.
8. A bien voir cette crainte, c'est une trèssolide et très-efficace matière d'espérance. Car elle est une des plus grandes grâces de Dieu , et les biens que nous recevons maintenant de sa bonté nous sont un gage assuré de ses miséricordes à venir. Dieu se plaît en ceux qui le craignent ^ et notre vie est en sa volonté , et notre salut étemel dépend de son bon plaisir. Parce quHl a espéré en moi, je le délivrerai. Qu'il est doux de songer que Dieu ne nous manque jamais, si nous espérons en luil Tout le mérite de l'homme consiste à mettre son espérance en Celui qui sauve tout l'homme. Nos pères ont espéré en vous, ils ont espéré et votts les avez délivrés. Ils ont crié vers vousy et ils ont été sauvés. Ils ont espéré en vous, et ils n^ont point été confondus^. Car qui a espéré en lui et a été confondu ? Peuple, espérez en lui : vous posséderez tous' les Ûeux où vos pieds auront passé. Votre pied, c'est votre espérance. Vous posséderez tous les biens que votre espérance aura embrassés , si toutefois elle est ferme et fixée en Dieu sans chanceler. Pourquoi craindre l'aspic ou le basilic ? Pourquoi redouter le rugissement du lion ou les sifflements du dragon?
6. Parce quHl a espéré en moi, je le délivrerai. Et afin que celui qui a été délivré n'ait pas besoin de l'être une seconde fois, je le protégerai et le conserverai , si toutefois il connaît mon nom, ne s'attribue point sa délivrance, mais en rapporte à mon nom toute la gloire. Je le protégerai, parce qu'il a connu mon nom. Voir le visage de Dieu, c'est la glorification ; connaître son nom, c'est une protection. L'espérance est dans le nom, la réalité dans la vue. Car on n'espère plus quand on voit et quand on possède ^. La foi vient de VouHe *, et selon le même apôtre, elle donne un corps à l'objet de notre espérance^. Je le protégerai, parce qu'il a connu mon nom. L'homme ne connaît point véritablement le nom de Dieu, quand il le prend en vain , quand il lui dit : Seigneur, Seigneur, sans observer ce qu'il lui commande ; il ne connaît pas le nom de Dieu, quand il ne l'honore point comme son père, et ne le craint point comme son maître, n ne connaît point le nom de Dieu, lorsqu'il tourne ses affections vers les vanités et les folies du monde. Heureux t homme dont le nom du Seigneur est toute l'espérance et qui ne regarde point des vanités et des folies pleines
* Ps. cxLvi, 11. — « P8. XXI, 5-6. — ' Rom., vin, 24. — Md. X, 17. — * Hébr., xi, 1.
POUR LE GARfiHE.
de fausseté ^ Il connaissait ce nom celui qui disait : // n^y a point (Vautré nom donné auùi hommes par lequel iU puissent être sauvés^. Et si nous connaissons ce saint nom invoqué sur nous, nous devons désirer qu'il soit toujours sanctifié en nous et demander cette sanctification dans nos prières, selon renseignement de Notre-Seigneur : Notre Père qui êtes dans Us Cieux, que 'cotre nom soit sanctifié^. Écoutez enfin la suite du psaume : // a crié vers moi, et je l'exaucerai. Voilà le fruit de la connaissance
du nom de tDieu et la puissance du cri de la prière. Or le fruit de oe cri, c'est d'ôtre exaucé par le Sauveur. Car, comment l'âme pourrait«»elle être exaucée si elle n'invoque pas? Ou, comment pourrait-elle invoquer le nom du Seigneur sans le connaître ? Rendons grâces à Celui qui a manifesté aux hommes le nom du Père, et qui a établi le salut dans i'invocation;de ce nom tant-puissant^ selon ce qui est écrit : Quiconque invoquera lé nom du Seigneur sera sauvi^.
SERMON XVI
Sur le seizième verset : // a crié vers moi, et je t exaucerai.
l. Il a crié vers moi, et je t exaucerai. Ces paroles sont véritablement une promesse de paix, une alliance de bonté, un pacte de miséricorde et de compassion. Il a espéré en moi y et je le délivrerai. Il a connu mon nom , et je le protégerai. 11 m'a invoqué, et je l'exaucerai. U ne dit pas : Il est digne, il est juste, il est droit, ses mains et son coeur sont purs; c'est pour cela que je le délivrerai, que je le ' protégerai, que je l'exaucerai. S'il tenait ce langage ou tout autre pareil, qui ne tomberait dans le désespoir ? Qui peut se flatter d'avoir le cœur pur? Mais, Seigneur, puisque vous avez tant de clémence et de miséricorde, je mets en vous toute ma confiance, et la loi que vous vous êtes donnée à vous-même, fait que j'attends en votre présence. Loi douce, celle qui n'établit point d'autre mérite pour être exaucé que le cri de celui qui demande I II a crié vers moiy dit le Seigneur, et je l'exaucerai. Il est bien juste que Dieu n'exauce pas celui qui néglige de crier vers lui, ne lui adressant aucune prière, ou ne le priant qu'avec langueur et négligence. Un désir ardent est un grand cri aux oreilles de Dieu; au contraire l'affection froide et languissante n'est qu'une parole à voix basse, qu'on n'entend pas. Comment pourra-t-elle percer les nuées? et être entendue dans le ciel? Les premières paroles de la prière que nous &isons tous les
» Ps. XXXIX, 5. — » Acte», IV, 12. ~ 3 Math., vi, 9.
jours nous avertissent que le Père auquel s'adressent nos demandes réside au ciel, et qu'il faut crier de tout notre pouvoir pour y lancer nos vœux par un effort puissant de l'esprit. Dieu est esprit, et il est nécessaire que ceux qui désirent que leurs cris parviennent jusques à lui, crient en esprit et en vérité (a^. Car Dieu ne regarde point le visage oe l'homme, ainsi que font les hommes, mais le cœur ; il écoute plutôt la voix du cœur que la voix du corps. C'est pourquoi le prophète lui dit avec raison ; Vous êtes le Dieu de mon cœur ^. Et c'est pour cela que Moïse, sans prononcer aucune parole, est néanmoins intérieurement entendu de Dieu, selon le témoignage de Dieu même : Pourquoi criez-vous vers moi 3?
2. Il a crié vers moi, et je Vexaucerai. Ce n'est pas sans sujet ; un besoin pressant arrache un grand cri. En criant de toutes les forces de son âme, que demande-t-il , sinon d'être consolé, délivré, glorifié? Pensez- vous qu'il est aussi exaucé, lorsqu'il crie pour les autres. Jel'exaur ceraiy dit le Seigneur. De quelle manière, Seigneur, et en quoi l'exaucerez- vous? léserai avec lui dans taffliction, je l'en tirerai et je le comblerai de gloire. Il me semble que je puis rapporter ces trois effets du secours à ces trois grands jours que nous devons bientôt
* Joël, n, 32. — » Ps Lxxii, 26. — • Exode, xiv, 15. (a) Comparer Serm, IX y du la Bonne intention, no 2.
célébrer. Jésus-Christ, cii effet, s'est soumis à raflliction et à la douleur lorsqu'il a souffert le supplice de la croix, méprisant la confusion et se proposant la joie de la gloire qui lui était due. Ce fut alors que les choses qu'il devait accomplir sur la terre furent terminées, comme il l'avait prédit avant sa mort. Et après qu'il eut dit en mourant : Tout est consommé, il entra aussitôt dans le repos de son sépulcre, et la gloire de la résurrection lui fut donnée sans retard le troisième jour. Le soleil de justice se leva pour nous dès le matin, lorsqu'il entra dans sa nouvelle vie. Et le fruit de l'affliction qu'il avait soufferte, et la vérité de sa délivrance parurent dans la manifestation de sa gloire. Ces trois choses arrivées en Jésus-Christ, dans l'espace de trois jours, doivent aussi nous arriver. Je suis avec kii dans la tribulation, dit le Seigneur. Quand cela, sinon dans le temps de notre affliction, dans le temps de notre croix, tant que s'accomplit ce que dit Notre-Seigneur à ces disciples : Votis aurez des traverses dans le monde^ , et ce que dit son apôtre : Tous ceux qui veulent vivre avec piété en Jésus-Christ souffriront persécution 2? Car notre délivrance pleine et parfaite ne pourra pas arriver avant le jour de notre mort, parce que les enfants d'Adam sont réduits à porter un joug pesant et dur, depuis le jour où ils sortent du sein de leurs mères, jusqu'au jour de leur sépulture dans la terre, la mère commune 3. Ce sera dans ce jour-là seulement que Dieu accomplira la promesse qu'il fait de délivrer celui qui aura mis son espérance en lîii, puisqu'alors le monde n'aura plus la puissance de faire souffrir ni le corps ni l'âme. Quant à la gloire, elle est réservée au dernier jour, au jour de la résurrection, où le corps semé dans l'ignominie, surgira dans la gloire.
3. Comment savons-nous que Dieu est avec nous dans l'affliction? Parce que nous subsistons dans cette affliction. Qui résisterait, qui pourrait vivre et persévérer sans lui? Nous devons regarder, mes chers frères, comme un grand sujet de joie d'éprouver diverses calamités, non-seulement parce que nous devons entrer dans le royaume de Dieu par beaucoup de souffrances*, mais encore parce que le Seigneur est près des cœurs affligés &. Si je marche au milieu des ombres de la mort, dit le prophète, je ne craindrai point les maux qui m'arriveront, parce que vou^s êtes avec m>oi^. C'est ainsi qu'iLest avec nous tous les jours de notre vie, jusqu'à la consommation des siè-
1 Jean, xvi, 33. — « Il Tim., m, 12. — ' Eccle., xl, 1. — * Acl., XIV, 21. — » Ps. XXXIX, 19. — «P?. xxit, 4.
des. Mais quand serons-nous avec lui? Quand nous serons ravis dans les airs pour aller à sa rencontre. Et quand nous verronsnous dans la gloire avec lui? Lorsque le Christ, notre vie, apparaîtra lui-môme. En attendant, il est nécessaire que nous demeurions cachés, afin que l'affliction précède notre délivrance, et que notre délivrance précède notre gloire. Écoutez le cri d'un homme délivré : Uon dme, entrez dans votre repos, puisque le Seigneur vous a comblée de ses bienfaits • car vous avez, Seigneur, retiré mon âme de la mort, mes yeux des larmes, m*is pieds de la chute ^. Je le délivrerai, je le glorifierai. Heureux l'homme que vous daignez consoler et soutenir en cette vie ! Plus heureux celui que vous avez effectivement délivré et affranchi de tant de maux ! Combien plus heureux celui que vous avez dégagé du fllet des chasseurs, retiré du monde, afln que la malice ne pervertît pas son cœur et que les artiflces ne pussent séduire son âme! Mais inflnimeQt plus heureux celui que vous aurez élevé et uni à vous, rempli des biens de votre sainte maison et rendu conforme à votre gloire!
4. Mes chers enfants, dans cette misère, poussons vers le ciel le cri de nos cœurs, et notre Dieu aura pitié de nous. Crions vers le ciel, puisque sous le ciel il n'y a que douleur, que travail, que vanité, qu'affliction d'esprit. Le cœur de l'homme est méchant et impénétrable^, ses inclinations le portent au mal. Il n'y a nul bien en moi, c'est-à-dire en ma chair. La loi du péché habite en elle, et ses désirs sont contraires à l'esprit. Je n'ai ni courage, ni force dans ma volonté. Mon corps est assujéti à la nécessité de mourir à cause du péché. Les peines et les afflictions se succèdent chaque jour. Le monde n'est que méchanceté et corruption. Que le siècle présent est injuste ! Que l'âme y est combattue et contrariée par les désirs terrestres I Nous sommes attaqués, de tous les côtés, par les princes de ce monde qui régnent dans les ténèbres et qui sont d'autant plus à craindre que leurs méchancetés sont toutes spirituelles et toutes cachées. Puissances invisibles qui remplissent et infectent l'air que nous respirons, et, parmi elles, le serpent qui les surpasse en perfidie. Voilà tous les maux que nous avons à craindre sous le soleil. Contre tout cela où trouver un refuge? D'où espérez-vous du soulagement et du secours? Si vous cherchez en vous, votre cœur est desséché, vous méritez d'être mis en oubli comme les morts. Cherchez-vous dans le corps ? Il est sujet à la corruption et son
1 Ps. cxiv. 7-8. — ■ Jépéin.,xvii, 9.
POUR LE CARÊME
poids appesantit l'âme. Si vous clierchez autour de vous, pette habitation de terre abaisse les pensées de Tesprit ^ Chercliez donc un refuge au-dessus de vous. Mais prenez garde, en vous élevant, de passer à travers cette troupe d'esprits présomptueux qui se sont perdus par Torgueil. Ils savent que tout ce que nous avons de parfait et de bon, ne peut venir que d'en haut, et ils se tiennent entre le ciel et la terre, comme des voleurs, pour nous ravir les dons de Dieu. Passez donc, passez audelà de ces esprits* si méchants et si vigilants qui travaillent, avec une malice infatigable, à nous empêcher de monter à la cité de Dieu. S'ils vous blessent, s'ils vous outragent, laissez-leur votre manteau, comme fit jadis Joseph à cette femme qui le voulait corrompre 2. Abandonnez votre tunique pour fuir avec ce jeune homme de l'Évangile, qui, au temps de la Passion de Notre-Seigneur, s'échappa nu des mains de ceux qui le voulaient prendre '. Dieu n'avait-il livré aux mains de l'impie que le manteau et la tunique de Job? Après lui
avoir donné le pouvoir de lui ravir tous ses biens, ne lui donna-t-il pas encore la puissance de l'affliger en son corps, se contentant de lui dire : Conserve seulement sa vie^. Que notre cœur soit donc toujours élevé vers Dieu, que vers lui montent notre cri et nos désirs, notre vie, notre intention, qu'enfin toute notre attente soit aux choses du ciel. Criez vers le ciel pour être exaucés, et afin que votre Père qui est dans le ciel, vous envoie de son sanctuaire le secours dont nous avons besoin, que sa protection descende sur nous de Sion. Demandezlui de nous soutenir dans l'affliction, de nous délivrer dans l'épreuve et enfin de nous gloririfier à la résurrection. Ces choses sont grandes à la vérité, mais c'est vous, notre grand Dieu, qui nous les avez promises. Nous les attendons de vos promesses, et nous osons dire : Si nous crions vers vous avec un cœur plein de foi, vous nous devez ce que nous vous demandons, vous avez promis ^. Ainsi soit-il.
SERMON XYII
Sur le dix-septième verset : Je le comblerai de jours et d'années^ efc, etc.
l . Par une heureuse coïncidence, mes frères, ce verset convient tout à fait au temps où nous sommes. Nous allons célébrer la Résurrection de Notre-Seigneur, et la nôtre nous est promise, en sorte que les membres peuvent honorer, avec une joie plus vive, dans leur chef, ce qu'ils attendent pour euxmêmes. Que ce psaume finit bien, puisqu'il assure à ceux qui le chantent une fin si heureuse! Ce verset achève le psaume d'une manière qui nous doit remplir de joie, puisqu'il nous promet de nous combler de tous les biens. Je le comblerai de jours et d'années, et je lui ferai part de mon salut. Je vous ai souvent rappelé, mes frOres, que la piété, selon la parole de saint Paul, renferme les promesses de la vie présente aussi bien que de Tarenir^. C'est pourquoi cet apôtre dit encore :
1 Sages, IX, 13. — ' Gen., xxxix, 12. — ' Marc, xiv, 52. — * I Tim., IV, 8.
Vous recevrez dès maintenant le fruit de votre fidélité y en obtenant la sanctification de vos âmes; et la fin, c'est la vie éternelle^. Voilà cette plénitude et cette longueur de jours qui nous est ici promise. Car qu'y a-t-il de plus long que ce qui est éternel? Qu'y a-t-il de plus long que ce qui ne doit jamais être terminé ? Heureuse fin qu'ime vie éternelle ! Heureuse fin qu'une gloire qui ne doit jamais avoir de fin! Il n'y a, sans doute, que les choses qui ont la bonté qu'elles doivent avoir dont la fin soit bonne. Poursuivons donc de tout notre cœur la sanctification, puisque c'est en elle seulement que consiste la bonté, et qu'elle doit être couronnée par une vie sans fin. Cherchons la sainteté et la paix, sans lesquelles personne ne verra Dieu*. Je le camble-rai de jours et je lui montrerai mon salut. Cette
* Job, II, 6. — « Hymne de Carême. — • Rom., vi, 22. — * Hébr., XII, 14.
promesse est de la droite de Dieu. C'est un don de cette droite qu'un saint homme souhaitait autrefois que Dieu lui tendit. Youi tendrez^ dit-il, votre droite à ttBWtre de vos mains^. C'est cette droite qui nous doit combler de délices étemelles. Cette main droite, il la désirait et l'a obtenue, celui dont le psalmiste a dit : Il vous a demandé la vie^ et vous lui avex accordé la longueur des jours, au siècle des siècles ^. Ce que Le sage explique encore plus clairement : Les richesses et la gloire sont dans sa main gauche^ et la longueur des jottrs est dans sa main droite^. Quel homme veut Yéritablement la Tie, et souhaite voir d'heureux jours? Car la vie dans laquelle nous vivons maintenant est plutôt une mort : on ne doit pas l'appeler simplement vie, mais vie mortelle. Lorsqu'un homme est sur le point de mourir, nous disons : Cet homme se meurt. Que faisons-nous dès que nous commençons à vivre, sinon d'approcher à chaque moment de la mort et de commencer à mourir? Les jours tels quels de cette vie sont courts et mauvais, comme dit le patriarche Jacob*. On ne vit véritablement que lorsque l'on possède une vie qui dure toujours, qui s'entretient par ellemême et qui n'a rien en elle de mortel et de corruptible. Les jours dont on jouit ne sont heureux que lorsqu'on est sûr que leur durée n'a pas de bornes. Grâces soient rendues à Celui dont la puissance et la bonté ont disposé toutes choses avec force et douceur ! Ces jours où nous n'avons que des peines à souffrir doivent finir bientôt, au lieu que ces jours où nous ne devons trouver que félicité doivent durer toute l'éternité.
2. Je le comblerai de jours. Le Seigneur explique encore davantage dans ce verset ce qu'il promet dans le précédent par ces paroles : Je le glorifierai. A qui ne doit pas suffire d'être glorifié par Celui dont les œuvres sont parfaites? Une pareille immensité peut-elle communiquer autre chose qu'une gloire immense ? 11 est nécessaire que la gloire venant de la gloire magnifique de Dieu participe à la grandeur du principe dont elle procède. Oui, c'est avec beaucoup de raison que saint Pierre appelle la gloire de Notre-Seigneur une gloire magnifique^. Qu'elle est magnifique et en ellemême et dans ses effets, se communiquant à nous avec tant de magnificence par une durée éternelle, par une variété infinie, par une plénitude sans mesure ! La gloire de cette vie est trompeuse. Tout l'éclat du monde n'est que vanité et les jours de l'homme sur la
1 Job, XIV, 45. — » Ps. XX, 5. — • Ppov., ni, 16. — Gen., xLVir, 9. — " II Pierre, i, 27.
terre n'ont qu'une durée passagère. C'est pourquoi cette gloire, cet éclat, cette vie ne seront jamais l'objet des désirs du sage. Il dira plutôt h Celui qui voit le fond de son cœur : Seigneur, vous le savez, je n'ai jamais désiré les jours de l'homme^. Mais j'ai un désir qui va plus loin : je ne reçois pas ces biens ; car je sais qui a dit : /e ne reçois pas la gloire qui vient des hommes^. Que nous sommes misérables de chercher la gloire que nous nous pouvons donner les uns aux autres, et de ne point chercher celle qui vient de Dieu seul? C'est la seule dont la longueur mérite d'être recherchée, et dont la plénitude peut satisfaire. Et nous négligeons de l'acquérir! Les jours de l'homme sont courts : ils fleuriront et passeront comme la fleur des champs. La fleur s'est séchée, et la fleur qu'elle soutenait s'est aussi fanée, mais la parole du Seigneur demeure éternellement^. C'est le vrai jour que celui qui ne doit point finir. C'est dans ce jour seulement que se rencontre l'éternelle vérité, l'éternité véritable, et conséquemment la plénitude véritable et éternelle, qui seule est capable de remplir tous nos désirs. Car comment la gloire trompeuse et vaine pourrait-elle les remplir ? Elle est vaine et trompeuse, de sorte que nous sommes obligés de reconnaître qu'elle nous met dans l'indigence et qu'elle nous épuise plutôt qu'elle ne nous remplit. En attendant, mieux vaut pour nous l'abjection que l'élévation, la souffrance que le plaisir. Toutes ces choses passent), mais les unes produisent des supplices et les autres une couronne.
3. L'affliction est utile, puisqu'elle nous éprouve et nous conduit à la gloire. Je suis avec lui dans taffliction, je le délivrerai et le remplirai de glovre. Rendons grâces au Père des miséricordes de ce qu'il est avec nous dans l'affliction, et de ce qu'il nous console dans toutes nos peines. Car je l'ai dit, c'est chose nécessaire que la souffrance qui se change en gloire, et la tristesse qui se change en joie, en une joie qui ne doit jamais finir, et ne nous peut jamais être ravie, joie toujours égale, abondante et multipliée, joie pleine et parfaite. C'est une nécessité qui enfante la couronne. Ne la méprisons pas. C'est une petite semence d'où doit sortir un beau fruit. Cette semence est peut-être insipide, acerbe : c'est le grain de sénevé. N'en considérons pas le deliors ni l'apparence , mais les qualités enfermées dans ce grain*. Souvenons-nous que ' les choses qui se voient^ sont temporelles et que celles qu'on ne voit point, sont étemelles *.
* Jérém., xvii, 16. — « Jean, v, 41. — s Isa!., xl, 8. — * II Cor., IV, 18.
POUR LE CARÊME
Goûtons dans ces maux les prémices de la gloire. Mettons notre gloire dans l'espérance que nous avons de participer à la gloire du grand Dieu. Ne nous contentons pas encore de mettre noire gloire dans cette gloire future, mettons4a dans toutes les afflictions de cette vie, puisqu'elles sont l'espérance de la gloire. N'est-ce pas ce que l'apôtre nous enseigne lorsqu'il ajoute ; Puisque Vafjtiction produit la patience^ et la patience l'épreuvet et l* épreuve l'espérance? U est manifeste, par ces paroles» que l'apôtre, après avoir dit que nous devons mettre notre gloire dans l'espérance, ne change pas d'idée. Il insiste en disant : Non-seulement cela, mais glorifkz-^ous dans les tribulations ^. Il ne propose qu'une sorte de gloire dans ces deux expressions, et il joint seulement les afflictions à l'espérance, pour montrer sur quoi l'espérance de la gloire doit être fondée, et en quel état on se doit glorifier de son espérance et s'y appuyer. Dans l'affliction on trouve l'espérance de la gloire, ou plutôt c'est l'affliction qui contient la gloire. Comme l'espérance du fruit est dans la semence, le fruit même est le germe ; c'est en cette manière que dès maintenant le royaume de Dieu est en nous, trésor sans prix dans un vaisseau de terre et dans un champ de vil prix, n y est, mais caché. Heureux celui qui l'y trouve! Quel est-il î C'est celui qui songe plutôt à la récolte qu'à la semence. L'œil de la foi trouve ce trésor, en ne jugeant pas des choses selon la surface, mais en voyant les choses qui ne sauraient paraître à nos sens, et regardant attentivement ce que ne saisissent pas les yeux du corps. Que l'apôtre avait bien trouvé ce trésor qu'il souhaitait de faire trouver à tous les autres, lorsqu'il disait : Ces peines si courtes et si légères produisent en nous un poids immense de gloire »! Il ne dit pas : Les afflictions seront couronnées ; mais elles produisent en nous un poids éternel de gloire. Cette gloire, mes frères, ne parait point. Elle est cachée en nous dans l'affliction. L'éternité est ainsi cachée et contenue dans un moment. Un poids d'une valeur infinie est contenu dans une chose si légère ! Hâtons-nous donc, pendant que nous sommes sur la terre, d'acheter ce champ, d'acheter le trésor caché dans ce champ. Estimons une grande joie de tomber dans l'affliction. Disons du fond du cœur : Mieux taut aller à la maison de deuil qu'à la maison du festin 4.
4. Je suis avec lui dans l'affliction, dit le Seignem\ Je chercherai donc dans l'affliction
* II Cop., lY, 17. — « Hom-, V, 4-3. -*- • Eccle., vu, 3.
autre chose que l'affliction. U m'est bon de m'attacher à Dieu, de mettre en lui toute mon espérance i, puisqu'il a dit : /a vous délivrerai et je vous ferai participer à nta gloire. Je suis avec lui dans l'affliction. Mes délices sont d'être avec Us enfants des hommes 2. C'est ce qui nous est signifié par le nom d'Emmanuel, qui signifie Dieu avec nous. Je vous salue^pleine de grâce, dit l'Ange à Marie : Le Seigneur est avec vous^. Il est avec nous dans la plénitude de la gr&ce, et nous serons avec lui dans la plénitude de la gloire. Il est descendu sur la terre pour être près de ceux dont le cœur est affligé, pour être avec nous dans les calamités de cette vie. Mais un jour viendra, dit l'Apôtre, où nous serons transportés dans les nuées, pour aller au-devant de Jésus-Christ, et ainsi nous serons toujours avec Notre-Seigneur, si toutefois nous travaillons à l'avoir toujours avec nous, afin que Celui qui nous doit introduire dans l'étemelle patrie, soit le compagnon de notre pèlerinage, ou plutôt que Celui qui doit être lui-même notre patrie, soit aussi notre voie. Seigneur, il vaut mieux pour moi souffrir, pourvu que vous soyez toujours avec moi, que de régner sans vous, que d'être dans les plus grandes félicités loin de vous, que de jouir même de la gloire étant séparé de vous. Oui, mieux vaut pour moi vous embrasser dans l'affliction, vous posséder dans l'épreuve qui me purifie, que d'être sans vous au ciel. Car qu'est-ce que je prétends au ciel, et qu'est-ce que je désire recevoir de vous sur la terre, sinon vous-même*? La fournaise éprouve l'or, et la tentation de l'affliction éprouve les justes s. C'est dans ces rencontres, Seigneur, que vous êtes avec eux, que vous demeurez au milieu d'eux, lorsqu'ils sont assemblés en votre nom , comme vous avez autrefois assisté de votre présence ces trois enfants jetés dans la fournaise. Vous rendîtes cette présence si visible, même à un païen qu'il s'écria : La forme du quatrième est semblable à un fils de Dieu ®. Pourquoi tremblons-nous ? pourquoi tardons -nous? pourquoi fuyons-nous cette fournaise? Le feu redouble d'ardeur, mais le Seigneur est avec nous dans la souffrance. Si donc Dieu est avec nous, qui sera contre nous ? S'il nous délivre, qui pourra nous ravir de ses mains toutes-puissantes? Enfin, s'il nous glorifie, qui pourra nous couvrir d'ignominie? S'il nous honore, qui nous humiliera?
5. Considérez enfin quelle est la gloire que Dieu nous doit donner. Je le comblerai de jours,
1 P9. LXXIl, ?8.
— * Ps. 72-25. —
— * Pfov., vin, 31.
Eccle., XXVI I, 6.
» Luc, I, 28.
' Daniel, m,
dit-il. Et premièrement, en mettant le nom de jours au pluriel, il nous marque non pas une vicissitude, mais un grand nombre de jours. Il ne faut point se figurer l'éternité comme une succession de jours, mais comme un jour permanent. Et c'est ce jour duquel il est dit : Un jour dans les parvis de Dieu vaut mieux que mille autres jours i. Nous lisons qiue des saints et que des hommes parfaits sont sortis de cette vie pleins de jours. Et je ne pense pas que CCS jours, dont on les dit remplis, signifient autre chose, sinon qu'ils ont été remplis de vertus et de grâces. Les saints reçoivent de jour en jour, non par leur esprit, mais par l'Esprit du Seigneur, cet accroissement et cette plénitude de vertus et de clartés qui les transforme et qui les rend semblables à lui. Si donc la grâce est appelée un jour, si l'éclat qui vient de l'homme, et si cette gloire sans fondement, que nous cherchons à recevoir les uns des autres, est, comme j'ai dit ailleurs, le jour de l'homme', combien la plénitude de la véritable gloire mérite mieux le nom de jour et de plein midi? Que si nous pouvons regarder comme plusieurs jours de la vie, les diverses divisions de grâces, comment ne pas voir un grand nombre de jours dans la multiplicité de la gloire? Enfin, apprenez plus clairement encore qu'il est des jours nombreux sans vicissitude : La lumière de la lune sera comme la lumière du soleil^ dit le prophète, et la lumière du soleil sera sept fois comm^ la lumière de sept jours 2. Je pense que c'était dans les jours permanents de cette étemelle vie, et non dans les jours passagei's de celle-ci que le roi fidèle souhaitait chanter ses cantiques dans la maison du Seigneur. Car ce sera redire des psaumes et des cantiques à la louange de Dieu que de jouir avec amour d'une si grande et si abondante gloire, et d'être toujours occupés à rendre des actions de grâce à la majesté divine.
6. Je le comblerai de jours» Comme s'il disait : Je sais ce qu'il désire, je sais ce dont il a soif, ce qu'il aime surtout. Ce n'est point l'or, ni l'argent, ni la volupté, ni la curiosité, ni aucune dignité du siècle. Il méprise tout cela comme de la boue. Il a vidé son cœur de toutes ces choses, et il ne peut souffrir qu'aucune l'occupe, parce qu'il sait qu'aucune ne le peut jamais remplir. Il sait à l'image de qui il a été fait, de quelle grandeur il est capable , et il ne veut point croître par le moindre côté de son être pour diminuer par le plus grand*. C'est pourquoi je le comblerai de jours celui qui ne veut être réjoui et
1 Ps. Lxxxni, H. — « IsaT, xxx, 26.
rempli que par la véritable et éternelle lumière. Et la longueur des jours dont je le ferai jouir sera interminable. La lumière que je répandrai sur lui ne se retirera jamais, et l'abondance dont je le remplirai ne connaîtra pas le dégoût. Il sera sûr de l'éternité de son bonheur, il puisera sa gloire dans la possession de la vérité et il trouvera toujours également sa joie au sein de l'abondance. Je lui montrerai mon salut, c'est-à-dire, il méritera de voir ce qu'il a désiré, lorsque le roi de gloire rendra l'Église, son épouse, 'sans tache, à cause de la splendeur permanente du jour où elle sera établie et sans rides à cause de la plénitude qu'elle trouvera en lui. Les âmes qui ne sont pas entièrement pures, ni celles qui sont dans le trouble, ne sont point encore capables de s'élever jusqu'à la splendeur de cette lumière. C'est pourquoi on nous commande d'acquérir la sainteté et la paix, sans lesquelles personne ne pourra voir Dieu ^ . Quand donc il aura rempli vos désirs de ses biens, en sorte que vous n'aurez plus rien à désirer, votre esprit étant apaisé par celte totale plénitude, vous pourrez alors contempler sans nuages la beauté parfaite et la majesté de Dieu, et vous lui serez semblable, parce que vous le verrez tel qu'il est. Peut-être aussi les habitants de ce siècle, ayant en euxmêmes la plénitude de la gloire qui leur sera propre, établis dans un séjour de délices éternelles, regarderont-ils de tous côtés toutes les œuvres de Dieu pour le salut et la félicité des hommes, et verront-ils reluire sa majesté par toute la terre. A cette idée, on peut rapporter ces paroles : Je lui montrerai mon salut.
7. Nous pouvons encore donner un autre sens à ce verset, et faire consister ces joui-s promis dans l'ostension même du salut. Je le comblerai de jours ^ dit-il. Et comme pour répondre à cette demande, d'où viendra cette longueur de jours en cette demeure céleste, où il n'y aura jamais de nuit, et où l'on n'aura point de soleil qui produise le jour, il ajoute : Je lui montrerai mon salut, afin, comme on le lit dans l'Écriture, que l'Agneau en soit la lumière 2. Je lui montrerai l'auteur du salut; je ne l'instruirai plus par la foi, je ne l'exercerai plus par l'espérance , mais je le remplirai de la vive contemplation du Sauveur que je lui ai donné. Je lui montrerai ce Sauveur, je lui montrerai Jésus-Christ, afin qu'il contemple éternellement celui en qui il a cru, qu'il a aimé, qu'il a toujours désiré. Seigneiu*, montrez-nous votre miséricorde, et donnez-nous votre Sauveur 5, et il nous suffît, car celui qui
1 Hébp., 11, 14. — « Apoc., XXI, 23. — « Ps. txxxi\,8.
POUR LE OmANCHE DES RAMEAUX.
le voit, vous voit aussi, parce qu'il est en vous et que vous êtes eu lui. Et la vie éternelle consiste à vous connaître, vous, le vrai Dieu, et à connaître Jésus-Christ que vous nous avez envoyé ^ Vous renverrez donc votre serviteur
en paix, selon votre parole, lorsque mes yeux verront le Sauveur que vous avez donné au monde, Jésus-Christ, notre Seigneur, qui est le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-il.
POUR LE DIMANCHE DES RAMEAUX
SERMON PREMIER
T)es trois classes de serviteurs de Jésus-Christ.
i. Ce n'est pas sans raison que l'Église, inspirée de l'esprit de son Époux et de son Dieu, associe aujourd'hui, par un nouvel et merveilleux mélange, une procession à la Passion. La procession, c'est le triomphe et ses applaudissements, la passion, c'est le deuil. Puisque nous sommes débiteurs envers les sages et les ignorants, voyons quel profit les uns et les autres retirent de cette association. Et d'abord, que dit-elle aux séculiers, car il faut commencer non par ce qui est spirituel, mais animal? Que l'âme mondaine voie donc et comprenne comment le deuil se rencontre aux frontières de la joie ! Celui qui, sur les autres points, a d'abord fait avant d'enseigner, prêchant d'exemple comme de paroles, se montrant dans la chair, a voulu donner en sa personne une preuve évidente de cet oracle qu'il avait prononcé par le prophète : Toute cfiair n'est que de l'herbe, et son éclat est passager comme celui de la fleur ^, C'est pourquoi il a voulu être exalté dans une procession glorieuse, lui qui savait qu'approchait pour lui le jour de sa très-ignominieuse Passion. Comment compter maintenant sur la gloire temporelle si incertaine, quand on voit Celui qui est sans péché,
* Jean, xvii, 3. — - Isal., xi, 6.
le créateur des siècles et des mondes, après une pareille exaltation, condamné à une pareille humiliation? Dans la même ville, du même peuple, au même temps, le voilà honoré de la gloire d'une procession solennelle et d'éloges divins, puis interrogé par l'outrage et la torture, et mis au rang des scélérats. Ainsi finit la joie éphémère; voilà le fruit de la gloire temporelle. C'est pourquoi le prophète fait cette prière : Qu'au milieu de la gloire, je chante vos louanges, Seigneur, et que je ne sente plus les pointes de la tristesse ^ C'est-àdire qu'il appelle une procession que ne suive pas la Passion.
2. Je m'adresse à vous,, maintenant, mes très-chers frères, et comme vous êtes spirituels, je vous tiens un langage tout spirituel. Dans cette procession, nous représentons la gloire de la patrie céleste; dans la Passion, nous en montrons la route. Si cette procession vous rappelle cette joie future, ces transports que nous ressentirons quand nous serons ravis dans les airs au-devant du Christ, si vous désirez ardemment voir ce jour où sera reçu dans la céleste Jérusalem le Christ-Roi, le chef avec ses membres , portant l'instrument
' Ps. xxîx, 13.
de la victoire au milieu des applaudissements, non plus des foules, mais des vertus angeliques , parmi les peuples des deux testaments poussant ce cri : Béni Celui qui vient au nom du Seigneur ^ : si, dis-je, vous avez considéré dans la procession le but où il faut aller, apprenez dans la Passion par où il faut aller. La route de la vie, c'est la tribulation présente; la route de la gloire, la voie qui conduit à la cité, notre définitif séjour, la voie du royaume, selon ce cri du larron en croix : Souvenez-vous de moi^ Seigneur^ quand vous serez arrivé dans votre royaume'^. Il voyait qu'il allait en son royaume , il le supplie de se souvenir de lui à son arrivée. Il y arriva aussi lui-môme. Voulez- vous savoir combien la route lui fut abrégée : il mérita d'être ce jour-là en paradis avec le Seigneur. La gloire de la procession lui rendit supportables les douleurs de la Passion , car rien n'est difficile à l'amour.
3. Ne vous* étonnez pas de m'entendre dire que la procession d'aujourd'hui représente celle du ciel, puisque, dans l'une et dans Tautre, on reçoit le même Christ; il est vrai qu'il est reçu de façon et par des personnes différentes. Dans l'une, Jésus- Christ s'assied sur un animal sans raison; dans l'autre, il y aura aussi une monture , mais une monture intelligente, puisque vous sauverez les hommes et les bêtes. Seigneur^, On trouve la même idée dans cet autre texte : Je suis devenu devant vous comme une bête de somme, et je suis toujours avec vous *. Et voyez si le prophète ne parle pas de la procession, lorsqu'il ajoute : Vou^ m* avez tenu par. la main droite, vous m*avez conduit à votre gré et vous m*avez reçu avec gloire. Là ne manquera même pas l'ânon, car si l'hérétique murmure , s'il écarte les petits enfants, en attaquant le baptême qu'on leur confère (a), Celui qui est né petit enfant, qui a choisi son premier bataillon parmi les enfants (je parle des innocents), aujourd'hui ne les exclut pas de sa grâce, n sied à sa bonté, il est aisé à sa majesté de suppléer en eux, par un effet de sa libéralité, à ce que la nature leur rend impossible. Là le peuple
1 Math., 2UUU, 9. -- » Luc. aiii, 42. — • Pi., xxxv, 7. — * Ps. Lxxii, 23.
(a) Allusion aux Henrîcîena. Voîf lettre 24f . Leurs idées étaient partagées par ces hérétiques de Gologrne dont les ereurs sont râutéet au aornuK» 65 et 66 tur le Çuntique,
ne jettera pas sous ses pas des rameaux, de vils vêtements, mais les animaux sacrés abaisseront leurs ailes, les vingt -quatre vieillards déposeront leurs couronnesi devant le trône de l'Agneau, et toutes les vertus angéliques lui feront hommage de leur gloire et de leur beauté ^
4. Mais puisque j'ai fait mention de monture, d'habits, de rameaux , il faut considérer plus attentivement le triple service que je vois rendre au Sauveur dans cette procession, premièrement, par l'animal qui le porte, secondement, par ceux qui mettent à ses pieds leurs habits, troisièmement, par ceux qui coupent les rameaux des arbres. Tous les autres ne donnent-ils pas de leur abondance? Ils honorent le Christ,Ipresque sans qu'il leur en coûte. . L'animal seul se met à son service. Dois-je me taire pour vous épargner l'orgueil, ou parler pour vous consoler? Cette monture, sur laquelle est assis Jésus-Christ, n'est-ce pas vous qui, selon le précepte de l'apôtre , glorifiez et portez Dieu en vos corps 2? Les gens du monde mettent au service du Seigueur, non pas leur corps , mais ses accessoires , les choses qui lui sont nécessaires, quand ils font l'aumône de leurs biens temporels. Les prélats coupent les rameaux des arbres , quand , par exemple , ils prêchent la foi et l'obéissance d'Abraham , la chasteté de Joseph , la douceur de Moïse et les vertus des autres saints. Toutefois, ils puisent eux aussi à des trésors remplis, et c'est un devoir pour eux de donner gratuitement ce qu'ils ont gratuitement reçu. Tous, cependant, s'ils s'acquittent fidèlement de leur fonction, sont dans la procession du Sauveur, et entrent avec lui dans la cité sainte, puisque le prophète a prévu le salut de trois personnages : de Noé , qui coupe les bois destinés à la construction de l'arche; de Daniel, devenu, par sa nourriture grossière et son abstinence, comme la bête qui porte Jésus-Christ, et enfin de Job, qui fait un bon emploi de ses biens, et réchauffe de la toison de ses brebis les flancs glacés du pauvre ^. Mais quel est celui dont Jésus-Christ est le plus rapproché dans cette procession, celle de ces trois classes dont le salut est plus voisin? C'est je crois ce qu*il vous est facile de voir.
« Apoc , IV. — « I. Cor., VI, 20. — > Ëzéch. xiv, 14.
POUR LE DIMANCHE DES RAMEAUX
SERMON I
^e la Tassion, de la Procession ^ et des quatre ordres de la Trocession.
1. Je dois être court aujourd'hui, car le temps nous presse. La procession qu'il nous faut célébrer nous offre sans doute de grands enseignements, mais elle nous empêche aussi de parler longtemps. Nous allons célébrer aujourd'hui une procession, puis nous entendrons lire la passion. Que signifie cette association singulière ? Quelle a été l'intention de nos pères en unissant ensemble ces deux choses f Je comprends qu'on retrace aujourd'hui par la procession, un triomphe qui s'est accompli aujourd'hui ; mais pourquoi y joindre la passion, qui n'a eu lieu que vendredi T Si on a joint ainsi ensemble la procession et la pas^ sion, c'est afin de nous apprendre à ne pas placer notre confiance dans les joies de ce monde, puisque le deuil touche à la joie. Ne soyons donc pas insensés ; que notre prospériténe nous donne pas la mort. Du sein des jours heureux, sachons prévoir d'autres jours malheureux, et réciproquement. Ce sont là les éléments dont la vie se compose , non-seu*lement pour les séculiers, mais même pour les hommes voués, comme nous, aux choses spirituelles. Aux premiers, nous voyons arriver tantôt des succès, tantôt des revers; et les hommes spirituels passent aussi alternative* ment de la tristesse à la joie. Le jour se com*» pose d'un soir et d'un matin : Vous le visitez le matin, et soudain loous l'éproweex ^. Telle est notre condition tant que ce monde dure, ou plutôt tant qu'il passe et fuit.
2. Mais à cette vie succéderont deux autres vies différentes et séparées. Dans l'une, pleurs et grincements de dents ; dans l'autre, actions de grâces et chants de joie. Dieu essuiera toute larfixe des yeux de ses saints^ et la mort ne sera plus, ni le deuil, ni les cris, ni la douleur : tout cela aura passé ^, En attendant, comme les partisans du monde sont condamnés à de nombreuses épreuves, les serviteurs de Dieu ne rencontrent pas toujours la satisfaction de leurs désirs. Malheureux, ils songent à des jours plus heureux, pour éviter le dé-
* Job. VII, 18. — » Apoc.« XXI, 4.
couragement et l'impatience, à l'exemple de Celui dont nous lisons dans le psaume : Il vous louera quand vous lui aurez fait du bien ^ Mais^ux jours heureux, ils songent à des jours qui le sont moins, pour échapper à l'orgueil et ne pas s'écrier dans leur abondance : Je ne serai pas ébranlé. Si la prospérité mondaine tue le mondain insensé, l'abondance de la prospérité spirituelle peut perdre celui qui n'est pas versé dans la science spirituelle, et qui, partant, n'est pas spirituel lui-môme, car l'homme spirituel juge toutes choses. Mais d'où vient donc que la prospérité tue l'insensé et non pas le sage 2 ? c'est ce que nous trouvons ailleurs : Le cœur du sage est là où est la tristesse, et le eœur des insensés là où est la joie . Aussi est-il justement écrit : Mieux vaut aller à la maison du deuil qu'à celle du festin 3. Si l'adversité abat bien des cœurs, la prospérité en jette un plus grand nombre dans les enivrements de l'orgueil, selon ce qui est écrit : Mille tomberont à votre côté, à ce côté gauche qui désigne l'adversité, et dix mille, c'est-à-dire de plus nombreux, à votre droite *, côté qui désigne la prospérité. Mais parce qu'on rencontre le péril de part et d'autre, le Sage prie, et dit : Ne me donnez ni la pauvreté, 7ii les richesses ^, de peur que les richesses ne me jettent dans l'orgueil ou la pauvreté dans l'abattement.
3. C'est pourquoi le Seigneur a pris soin de nous montrer l'humilité dans le triomphe, comme la patience dans la passion. Dans sa passion, il a été conduit comme une brebis à la boucherie, et, pareil à Tagneau qui se tait devant le tondeur, il n'a pas ouvert la bouche. On le frappait, il n'a pas fait entendre une menace ; au contraire, il priait, disant : 0 pire, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ^. Mais dans sa marche triomphale, les peuples se préparaient à aller à sa rencontre; il le savait bien, lui qui connaît le fond de l'homme. Il se prépare de son côté, il ne dispose pas des
* Ps. XLViii, 19. — * Prov., I, 32. — » Eccle., vu, 3. — * Ps. xc, 7. — * Prov., XXX, 8. — • Luc, xxiii, 34.
cbanûots et des coursiers, des freins d'argent ou des selles couvertes d'or. 11 monte un modeste ûnon, sur lequel les apôtres ont étendu leurshabits qui n'étaient pas faits, que je sache, des plus riches étoffes du pays.
4. Mais pourquoi, mes frères, Jésus-Christ a-t-il voulu entrer dans Jérusalem avec tant d'appareil, sachant que, dans peu, il devait y endurer les ignominies de sa passion? Ce fut sans doute pour en augmenter encore par là l'amertume. Car, dans le môme lieu, peu de jours après, il fut crucifié par ce même peuple qui l'avait reçu en triomphe. Quelle différence entre ces cris : Otez-le, ôtez-ls^ qu'il soit crucifié ^ ; et ces acclamations : Béni soit celui yui vient au nom du Seigneur; gloire lui soit rendue au plus haut des deux ^ ! Quel contraste de l'entendre aujourd'hui proclamer le roi d'Israël «, et d'entendre quelques jours après crier : Nous ne connaissons point d'autre roi que César ^! Quelle différence entre les rameaux verdoyants et la croix, entre les fleurs et les épines! On le dépouille, on se partage par le sort les vêtements de Celui sous les pas duquel on étendait les siens pour honorer son triomphe. Malheur à toi, amertume du péché , qui n'as pu être expiée que par ce torrent d'amertume !
5. Si je m'approche maintenant en esprit pour considérer cette entrée triomphante de Jésus-Christ, il me semble que j'y distingue quatre ordres différents que nous pouvons retrouver dans notre procession. Car quelques-uns précédaient et préparaient le chemin; ce sont ceux qui préparent vos cœurs au Seigneur, qui vous conduisent et qui dirigent vos pas dans la voie de la paix. D'autres suivaient, et ce sont ceux qui, bien pénétrés de leur insuffisance et de leur ignorance, suivent dévotement, et s'appliquent à imiter les exemples de ceux qui les précèdent. On y remarquait les disciples qui, comme de fidèles serviteurs, étaient aux côtés du Sauveur. Ce sont ceux qui ont choisi la meilleure part, qui, dans le cloître, ne vivent que pour Dieu, sont toujours' unis à Dieu, et ne s'étudiçnt qu'à faire sa sainte volonté. On voyait aussi la bête de charge sur laquelle le Sauveur était assis; elle était la figure de ceux qui ont le cœur dur, et dont l'esprit est comme abruti. Grâce à Dieu, nous n'avons pas ici beaucoup de gens de cette sorte, et nous n'en avons pas besoin, car ils sont plus à charge qu'utiles, et ne font pas beaucoup d'honneur à la procession. Us ne savent pas chanter, où s'ils le font, ce n'est
1 Jean, XIX, lli. — « Malh., xxi, 9. — ' Jean, xii, 13. ^1(1., XIX, 15.
que pour donner des sons discordants, qui approchent du rugissement ; il faut toujoui-s avoir la baguette à la main pour les conduire ou les exciter à coups d'éperon. Le Seigneur, cependant, s'ils refusent de se soumettre à la discipline, ne les abandonne pas, car c'est pour eux qu'il est écrit : Servez le Seigneur dans la crainte, et soumettez-vous au joug de l'obéissance, de peur qu'il n'entre en colère, et que vous ne veniez à périr de la voie de la justice ^ Mais enfin, si, sourds à la voie de Dieu, ils demeurent dans leur opiniâtreté, que restet-il ? si ce n'est que le Seigneur les rejette dans son indignation ; et que, sortis du véritable chemin, ils retournent aux épines et aux chardons, c'est-à-dire aux richesses du monde et aux voluptés de la chair, qui achèvent d'étoufffer en eux les fruits de la parole de Dieu.
6. Mais s'il s'en trouvait ici quelques-uns qui ne portent qu'avec répugnance le poids de la discipline régulière, à qui tout soit à charge, qui aient besoin d'être à chaque instant piqués et excités , je les conjure de travailler à corriger au plus tôt une vie si sem blable à celle d'une bête de charge, de devenir des hommes, s'ils le peuvent, et de tâcher de pouvoir être comptés au nombre de ceux ou qui précèdent, ou qui accompagnent, ou qui suivent le Sauveur; sinon, je les supplie au moins de rester ce qu'ils sont, de supporter un régime salutaire, malg-i-é sa rigueur, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de regarder leur humilité, et d'améliorer leur état. Mais voulez-vous que nous consolions un peu notre monture î Nous le savons bien, elle ne peut pas chanter. Elle n'est pas de ceux à qui il est permis de dire : Je chantais vos lois dans le lieu de mon j^èlerinage'^. Cependant elle a un privilège, c'est que Jésus-Christ est plus près d'elle que de tous les autres. Ceux qui le suivent à droite, ou à gauche ne sont pas comme elle qui le porte. Ecoutez le prophète dire la même chose : le Seigneur est près des cœurs troublés^. Une mère voit-elle un de ses enfants malade, elle lui prodigue plus de soin et de tendresse qu'aux autres. Ne vous indignez donc pas, ne vous laissez donc pas aller au mépris, tant que vous consentirez à devenir la monture de Jésus- Christ ; scandaliser l'un de ses petits, c'est offenser gravement celui qui les réchauffe,comme une mère au sein de sa miséricorde, jusqu'à ce qu'ils soient forts. C'est pour cela que saint Benoit nous avertit de supporter avec grande patience les défauts et les inûrmités de caractère ^.