On distingue donc quatre genres de per
> Ps. II, 11. — « Ps. cxviii, 54. — > Ps. xxsiii, 19. — '* Règle de Saint Benoit, ch. lxxii.
POUR LE DIMANCHE DES RAAIEAUX
sonnes dans la procession du Seigneur : les bons prudents et les bous simples ; ce sont ceux qui précèdent, et ceux qui suivent. J'ai ajouté la qualité de bons, parce que la prudence sans bonté n'est qu'iniquité, selon ces paroles de TEsprit saint : Ils sonê sages et Us font le mal^\ et les simples qui ne sont pas bons sont insensés. Or dans la procession du Seigneur, ni les méchants ni les fous ne sont admis. Ceux qui sont à ses côtés sont les contemplatifs. Ceux qui le portent, parce que son joug leur pèse, sont ceux qui ont le cœur dur et les indévots. Tous accompagnent le Sauveur, et aucun d'eux ne voit sa face. Ceux qui précèdent sont occupés à préparer le chemin : ils mettent toute leur sollicitude à purifier les autres de leurs péchés et à les délivrer de leurs tentations. Ceux qui suivent sont dans l'impossibilité de voir sa face mais, comme il a été dit à Moïse, ils le voient par derrière. La bête de charge qui le porte ne lève jamais les yeux pour le regarder, mais elle les tient toujours fixés vers la terre. Ceux qui sont à ses côtés peuvent quelquefois le
voir, mais furtivement, et comme en passant, jamais clairement, tant qu'ils sont dans le chemin. Cependant ils le voient plusi découvert que les autres , selon ce qui est écrit ^e Moïse et des autres Prophètes, que ceux-ci n'avaient de communication avec Dieu que par des visions et des songes, au lieu que Moïse lui parlait face à face. Il est certain cependant, que, tant qu'il a vécu en ce monde, jamais il n'a pu obtenir de voir pleinement la &ce du Seigneur parce qu'il est écrit : Aucun mortel ne pourra voir Dieu et vivré^y c'est-à-dire : Personne no me verra face à face pendant cette vie, dans cette procession. Que le Seigneur, donc, mes frères, par sa grande bonté, nous accorde la gr&ce de marcher avec une telle persévérance à sa suite, pendant cette vie, que nous puissions mériter de le suivre au jour de son magnifique triomphe, où son Père le mettra en possession solennelle de son Royaume, et qu'il nous introduise dans la Cité sainte, où il vit et règne avec lui, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON III
T)es cinq jours de la Trocession^ de la ^é/ectiorij de la Tassion^ du 7{epos
et de la ^Insurrection.
1 . Dieu a tout lait avec nombre, poids et mesure ^; mais au temps où il s'est montré ici-bas, et où il a conversé avec les hommes, ses œuvres, SCS paroles, ses souiTrances, tout cela a reçu de lui une disposition telle, qu'on n'y trouve ni un iota qui n'ait son sens, ni un détail qui ne cache un mystère. Mais il a entouré d'un éclat plus vif et les quatre jo urs qui vont suivre et celui que nous honorons en ce moment; le jour de son triomphe, le joui' de son repas, celui de sa passion, et celui de sa résurrection. Jours remarquables, et dignes entre tous d'être étudiés. Le premier de ces jours, il a daigné accepter la gloire humaine, et au milieu d'une émotion et de transports univereels entrer à Jérusalem, non pas à pied selon son habitude, mais porté sur une monture. C'était une préparation à sa passion, car son triomplie surtout alluma la
* Jérém. iv, 22. — » Sages, xi, 21.
S. Bern. — ToM. III.
jalousie des prêtres. Déjà les peuples avaient voulu le prendre et le faire roi : mais nous lisons qu'il les évita par la fuite ^. Aujourd'hui il vient sans qu*on le cherche, afin qu'on l'accueille en roi d'Israël et qu'on lui donne ce nom. Il y a plus ; au milieu de ces éloges, il excite luimême les cœurs. Ilfaut faire la même observation au sujet de la passion. Il sortit de Jérusalem et se cacha aux Juifs : il ne voulait plus marcher ostensiblement en Judée, parce qu'on cherchait à lui ôter la vie ; mais sachant son heure venue, il va, maître de lui-même, libre, au-devant de sa passion. Car il convenait que notre pontife fût éprouvé en tout, à l'exception cependant du péché. Il voulait, en sa qualité d'homme, accepter ou repousser, àl'occasion, les prospérités et les adversités, apanage de
1 Exod. XXXIII, XXIII, li, 20. — * Jean, vi, 15. — * Jeuii VII, 1. — ♦ Hébr. IV, 1*.
rhumaaité, et nous donner en lui-même un exemple salutaire des unes et des autres. Car si e*est modération de se soustraire quelquefois aux éloges populaires et aux succès, c'est jus» tice de s*y prêter à certaines conditions. Il y a aussi prudence à fuir la persécution et l'adversite en certains lieux et en certains temps, comme au besoin à les supporter avec cou* rage.
3. C'est sur ces deux choses, la prospérité et l'adversité, que roule toute la vie humaine. Néanmoins toute la vertu repose sur ces quatre formes très*connues. Il convenait que Celui en qui habitait la plénitude de toute vertu les pratiquât toutes, afin de montrer à tout le monde qu'il savait, et vivredans l'abondance, et souffrir la détresse. La Sagesse de Dieu n'était pas de ceux qui trouvent la mort dans leur prospérité, ni la Vertu de Dieu de ceux que l'égarement peut perdre* Car ces deux choses sont écrites : la prospérité, non de tous« mais des insensés, les tue : et l'égarement, non de tous, mais des enfants les perd ^ Cependant avec quelle modestie il semble avoir accepté cette gloire I II s'avance en triomphe, non sur un char traîné par des chevaux, mais sur un âne. Et il disait : Si on vous dit quelqus chose^ répondez : Le Seigneur en a besoin. Il s'agit d'une grande œuvre, l'œuvre du salut. Il était venu sauver les hommes et les bêtes, et Dieu prodiguait sa miséricorde. Sa bonté ménage les débuts de notre conversion, afin que nous engendrions d'abord un fils de la servante. Sur l'ordre du Seigneur on délie celui qui était attaché, incapable ou sans volonté de faire le bien, ou plus fortement encore enchaîné d'un double lien, l'absence de pouvoir et l'absence de volonté. Il ne sait pas encore goûter en son cœur ces joies intimes dont Dieu est la source. Il croit ce qu'il fait agréable à Dieu ; il se console en pensant que Dieu est son obligé et va répétant souvent que le Seigneur a besoin de ses actions. Avec le temps Usera plus touchéde la pensée de sa propre dette ; il craindra d'être trouvé ingrat envers tant de bienfaits reçus, et dira : Je suis un serviteur inutile, vous n'avez pas besoin de mes biens. Mais c'est là une affection vraie et fidèle ; c'est le fils de la femme libre avec qui le fils de l'esclave ne saurait partager l'héritage. Voilà pour le triomphe de Jésus-Christ.
3. Mais avant sa Passion, le Père de famille, dans sa tendresse, prit soin de préparer un repas à ses serviteurs ; et en cela aussi brilla la bonté et rhumanité du Sauveur* Ayant aimé les siens U les aima jusqu'à la fin ; et il disait :
« Prov. I, 3, 32. — « Math., xxi, 3.
J'ai désiré d'un vif désir manger avec vous celte Pâquôi o/tant de souffrir ^. Il le fallait bien. Satan les cherchait pour les cribler comme du froment ; il fallait se b&ter de leur donner un aliment. Ah! si après avoir pris cette nourriture, ils ont faibli un instant, qu'est-ce donc s'ils eussent été à jeun? C'est pour cela qu'il a nourri non-seulement leur corps, mais leur cœur surtout. Ce n'était pas une passion physique, mais une tentation spirituelle qui les menaçait. Jésus*Christ devait être seul dans son mystérieux passage. Car cette hostie comme elle fut seule capable de nous servir, suffisait seule à notre rachat* II ne convenait pas que Pierre, ou Jacques, ou Jean souffrit pour le salut des hommes. Ce^ pendant Jésus-Christ eut deux compagnons en son supplice, mais deux scélérats : il n'y a pas sujet de soupçonner qu'ils aient été là pour parfaire l'efficacité du sacrifice de Jésus- Christ.
4. De quels pains donc Jésus-Christ a-t*il nourri ses apôtres à la Cène? A mon avis, il les a nourris de cinq pains. Ma nourriture^ disait-il, est de faire la volonté de mon Pire'^. C'est une nourriture, mais du cœur. Car qu'est-ce qui soutient et fortifie le cœur humain, le réconforte en toutes ses nécessités autant que l'accomplissement de la divine volonté, qui descend jusqu'aux entrailles de l'âme, la conscience? Que les paroles et les exhortations du Ciel, la promesse de ses consolations, que les larmes de la prière soient aussi les pains du cœur, c'est ce qu'ignore seul celui dont le cœur est desséché, parce qu'il a oublié de manger son pain. Mais la chair de Notre-Seigneur est la nourriture par excellence, nourriture de vie, pain vivant venu du Ciel*. Regardez bien : rien de tout cela n'a manqué dans cette Cène si solennelle du Seigneur. Les disciples étant encore à table, lui se lève, se ceint d'un linge, met de l'eau dans un bassin, lave les pieds des disciples et les essuie. Ce n'est pas ici une volonté charnelle, la volonté du sang, mais la volonté du Père, notre sanctification. Si je ne te lave, dit-il à Pierre qui se refusait à ce service, tu n'auras aucune part avec mot*. Nous savons quel est Celui qui a dit : Celui qui vient à moi je ne le repousserai pas .* car je suis descendu du Ciel, non pour faire ma vo lontèy mais la volonté de Celui qui m*a envoyé^. C'est fort à propos et conformément à son ha-bitude, qu'à l'exemple il ajoute l'exhortation de la parole. Dans son discours, qui est trèslong, il prit soin de les ranimer et de les ré-
* Luc. xxn, 15. — « Jean iv, 34. — » Id. vi, 56, é8^ 51é — ♦ Id. xiii, 8. — » Id. VI, 37, 38.
POUR LE DIMANCHE DES RAMEAUX
chauffer par de nombreuses promesses relatives à sa résuiTection, à la venue du Paraclet, à leur confirmation, et à leur assomption auprès de lui. Ensuite il pria, et, jusqu'à trois fois, durant son agonie. Il semble qu'alors, les larmes ne sortirent pas seulement de ses yeux, mais pour ainsi dire de tous ses membres, afin que tout son corps, qui est l'Eglise, fût lavé par les larmes du corps entier. Quant au sacrement de son corps et de son sang, personne n'ignore que ce précieux et singulier aliment nous a été donné à pareil jour pour la première fois i , et que c'est dans ce jour aussi que le Seigneur nous a imposé l'obligation d'y participer.
5. Suit le jour de la Passion où il a sauvé l'homme tout entier, en faisant de tout son être une hostie salutaire, livrant son corps à de si grands supplices et à tant d'outrages, et son âme aux émotions d'une double et tendre compassion, causée d'une part par l'inconsolable affliction des saintes femmes, de l'autre par le découragement et la dispersion de ses disciples. Ces quatre choses furent la croix de Jésus-Christ. Et il a enduré tout cela pour
nous, lui dont l'extrême charité compatissait à notre sort. Cependant tout ce qui le concernait a eu une fin, ainsi qu'il le disait aux femmes éplorées^; fin très-prompte et très-célèbre, d'abord le repos de la tombe, ensuite la résurrection. Et nous aussi, si nous avons hâte d'entrer en ce repos, souvenons-nous qu'il nous faut traverser des tribulations multipliées. Et d'abord, c'est beaucoup, tant que nous sommes dans la tribulation, nous semblet-il, d'aspirer au repos, comme si nous n'avions plus rien à désirer au-delà. Mais, au sein même du repos, le désir de la gloire et celui de la résurrection ne nous permettront pas un repos complet : Çwe, dès maintenant^ dit l'Es^ prity ils se reposent de leurs travau4Jo^. Ceux qui dorment dans le Seigneur se reposent donc de leur travail; mais ils ne cessent de crier* Sous le trône de Dieu en effet, crient les âmes de ceux qui ont été égorgés pour lui : si rien ne les fait souffrir, elles n'ont cependant pas encore tout ce qui peut les rendre heureuses, elles attendent que la résurrection suive pour elle le repos, et que la Pâque couronne le Sabbat. Ainsi soit-iL
1 Ma!h., XXVI, Marc, xiVj'Luo. xxn, cl Jean, xiii, 18* * Luc, xxin, 28. — * Apoc, xiv. 13.
POUK LE MERCREDI SAIMT
SERMON
Sur la *Passton du Seigneur.
1. Veillez, mes frères, de pcw que les mystères de ce temps ne passent infructueux pour vous. La bénédiction abonde; recevez-la en des vases dignes d'elle. A tant et de si grandes grâces, apportez des âmes généreuses, des cœurs attentifs, des affections cliastes, des consciences pures. Vous êtes invités à cette sollicitude, non-seulement par la profession que vous avez embrassée, mais par la pratique de l'Église universelle dont vous êtes les fils. En effet, dans cette semaine sacrée, tous les chrétiens, ou plus que de coutume, ou contre leur coutume, se montrent pieux, modestes, graves, afin de paraître partager en une certaine mesure les souffrances de Jésus-Christ. Et qui donc pousse l'irréligion jusqu'à ne pas être ému d'un sentiment de componction, l'insolence jusqu'à ne pas s'humilier, la colère, jusqu'à refuser de pardonner, la mollesse jusqu'à se soustraire à toute abstinence? Quel libertin ne se contient un instant ? Quel pécheur, n'est touché de repentir? Et c'est justice. C'est la Passion du Seigneur qui jusqu'aujourd'hui remue le monde, brise les pierres, et ouvre les tombeaux. Après elle vient la Résurrection dans laquelle vous célébrerez la fôte du Dieu Très-Haut. Plaise à Dieu que l'empressement et l'avidité de vos cœurs vous aident à entrer jusqu'au fond des merveilles opérées par Dieu I Rien au monde ne pouvait surpasser l'excellence dc»s choses qu'il a accomplies en ces jours. Et quelle meilleure.
quelle plus utile recoiiunaudation à faire à ce même monde, que de célébrer chaque année, par une fête perpétuelle, cet anniversaire, avec de pieux désirs, et un souvenir riche de suave reconnaissance! Ces deux événements se rapportent à nous : car tous les deux renferment des fruits de salut ; tous les deux apportent la vie à nos âmes. Admirable est voti-e Passion, ô Seigneur Jésus! Elle a ruiné toutes nos passions, pardonné toutes nos iniquités, elle oppose un remède efficace à chacune de nos misères. Car quelle plaie si mortelle qu'elle soit, n'est guérie par votre mort ?
2. Dans cette Passion, mes frères, il convient de considérer spécialement trois choses : l'œuvre, le mode, la cause. L'œuvre fait éclater la patience de Jésus-Christ, le mode son humilité, la cause sa charité. Patience merveilleuse : pendant que les pécheurs forgent sur son dos, rétendent sur le bois de la croix, comptent ses os ; pendant que ce puissant rempart gardien d'Israël est percé de tous côtés ; qu'on lui fouille les pieds et les mains; qu'il est conduit à la boucherie, comme un agneau et que, pareil à la brebis qu'on tond, il n'ouvre pas la bouche : il ne murmure ni contre son Père qui l'a envoyé, ni contre le genre humain an profit duquel il acquitte une dette qu'il ne doit pas, ni même contre ce peuple, son peuple privilégié qui paie de si grands bienfaits par de si indignes traitements! On rencontre des coupables qui acceptent humblement le châ-
POUR LE MERCREDI SAINT
tinient dû à leurs crimes et on les dit patients. D'autres endurent des tourments qui sont moins une expiation qu'une épreuve et un titre à la couronne : leur patience est estimée plus grande et plus justement admirée. Comment n'en pas voir la perfection en Jésus- Christ condamné à une mort cruelle, comme un voleur, par l'héritage qu'il venait spécialement sauver, en Jésus-Christ exempt de tout péché soit personnel, soit contracté? En lui hahite toute la plénitude de la divinité, non point en figure, mais corporellement : Dieu est subslantiellement en lui, se réconciliant le monde; il est plein de grâce, plein de vérité ; il vient en personne accomplir son œuvre, au lieu d'y apporter une simple coopération. L'œuvre est bien éloignée de luiy dit Isaïe * : C'est son œuvre, parce que son Père la lui donne à faire, et elle est éloignée de lui, car étant ce qu'il est, il consent à endurer de telles indignités. Ainsi vous voyez la patience de Jésus Christ reluire en son œuvre,
3. Étudiez maintenant le mode, vous l'y trouverez non-seulement doux, mais humble de cœur. Avec quels détails humiliants il a été condamné! Et à tant de blasphèmes et d'accusations calomnieuses il n'oppose que le silence. Nous l'avons vu^ dit Isaïe, et il était sans aspect. Ce n'est plus le plus beau des enfants des hommes : c'est un être couvert d'opprobre, c'est un lépreux, c'est le dernier des hommes, un homme de douleur, frappé de Dieu, abaissé, au point qu'il ne garde plus ni apparence, ni beauté 2. 0 le dernier et le plus grand des hommes! ô homme humble et sublime ! ô l'opprobre de la terre et la gloire des Anges! Nul n'est plus haut, nul n'est plus bas à la fois. On le couvre de crachats; on le rassasie d'opprobres, on le condamne à une mort infâme; on le range parmi les scélérats. Quel ne sera pas le mérite d'une humilité qui se montre en une telle mesure, ou plutôt qui dépasse toute mesure ? Si la patience de Jésus- Christ est singulière, son humilité est admirable: et toutes les deux sont sans exemple.
4. Ces deux vertus sont relevées encore par la cause qui les inspire, la charité. D'ans l'excès de l'amour que Dieu a pour vous, pour racheter un esclave, le Père n'épargne pas son Fils, le Fils ne s'épargne pas lui-môme. Oui c'est ici une charité extrême, elle dépasse tout mesure; elle excède tout mode; elle est supérieure à tout. Personne, dit Jésus-Christ, lie peut porter l'amour au-delà du sacrifice de sa vie^. Vous l'avez porté plus loin, mon Dieu, en donnant la vôtre pour vos ennemis.
quand votre mort nous a réconciliés et avec votre Père et avec vous. Y a-t-il, dans le présent, y a-t-il eu dans le passé, l'avenir offrira-t-il une semblable charité? C'est à peine si on meurt pour un juste : vous avez souffert pour des coupables, en mourant pour nos crimes ; vous êtes venu justifier gratuitement les pécheurs, transformer vos esclaves en frères, des captifs en cohéritiers, des exilés en rois. Mais ce qui illustre par-dessus tout tant de patience, et d'humilité, c'est que Jésus-Christ a livré son âme à la mort, et porté le poids des péchés du monde en priant pour les pécheurs, afin de les arracher à leur perte. Parole vraie et digne d'être reçue : parce qu'il l'a voulu, il s'est offert au supplice. Non-seulement il a consenti à souffrir, mais il a souffert parce qu'il l'a voulu. Il avait seul la puissance de quitter la vie. Personne ne pouvait la lui ôter : il l'a donnée spontanément. Après avoir goûté le vinaigre, il s'écrie : Tout est consommé. Il ne reste plus rien à accomplir : Je ne dois pas attendre plus longtemps. Et inclinant la tête, obéissant jusqu'à la mort de la croix, il rendit l'esprit 1 . Qui donc s'endort si facilement à son gré? Mourir c'est une grande faiblesse : mais mourir de la sorte quelle puissance immense ! La faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes. L'iiomme en sa folie peut porter sur lui-même des mains criminelles; ce n'est pas là déposer sa vie ; c'est plutôt la chasser et la briser avec violence. Toi, sacrilège Judas, tu as bien eu la misérable faculté de te pendre; mais ton âme criminelle, en quittant ton corps, n'obéissait pas à la volonté, mais au lacet qui te l'arrachait. Tu ne l'as pas vendue, tu l'as perdue. Seul il a livré sa vie à la mort. Celui qui seul est revenu à la vie par sa vertu personnelle. Il a eu seul le pouvoir de la déposer. Celui qui posséda exclusivement la faculté de la reprendre, parce qu'il était le maître de la vie et de la mort.
5. Digne de Dieu est donc une charité si inestimable, une humilité si admirable, une patience qu'on ne peut surpasser! Digne de Dieu est une hostie si sainte, si immaculée, si agréable! L'agneau ainsi égorgé mérite de recevoir la puissance de faire ce pour quoi il est venu, d'ôter le péché du monde. Je parle d'un triple péché qui a dominé la terre. Croyez-vous que je veuille parler de la concupiscence de la chair, de la concupiscence des yeux, et de l'orgueil de la vie? C'est un triple lien difficile à rompre : voilà pourquoi tant de gens le traînent, ou plutôt sont euxmêmes traînés dans les chaînes de la vanité. Mais ce premier et précédent ternaire prévaut
* laaï, xxviu, 2!. — « IsaT, lui, 2-1. — • Jean, xv, 13. * Jean, xix, 30.
justement dans les élus. Gomment en effet, le souvenir de la patience de Jésus-Christ n'écarterait-il pas la volupté des cœurs? Gomment la considération de son humilité n'écraseraitelle pas l'orgueil ? Cette charité, si nous la méditons, si elle remplit notre ftme, est bien capable d'en bannir totalement la curiosité. Contre ces passions, un énergique remède, c'est la Passion du Sauveur.
6. Mais je pense à vous dire comment un autre péché, triple aussi, trouve son remède dans la vertu de la croix ; peut-être cette idée vous sera-t-elle plus profltable. J'appellerai le premier originel , le second personnel , et le troisième singulier. On appelle originelle cette grande faute que nous avons héritée du premier Adam, en qui nous avons tous péché, et pour laquelle nous mourons tous. Crime énorme qui souille et le genre humain tout entier, et chacun de ses membres, en sorte que personne n'est soustrait à ses atteintes. Du premier homme il descend jusqu'au dernier; ce poison nous couvre de la plante des pieds à la cime de la tète. Il envahit la vie tout entière, du moment où notre mère nous conçoit jusqu'à celui où la mère commune nous reçoit dans son sein. D'où vient qu'un joug accablant pèse ainsi sur tous les fils d'Adam, et sur tout leur être, depuis le jour qui les tire des entrailles maternelles jusqu'au jour de leur sépulture ? Nous sommes conçus dans la souillure, nous sommes formés dans les ténèbres, et enfantés dans la douleur. Avant de paraître, nous sommes un fardeau pour nos mères ; en sortant de leur sein nous le déchirons à la fiiçon des vipères ; et il est bien étonnant que nous ne soyons pas déchirés à notre tour. Notre première parole se traduit par des larmes; et c'est justice, puisque nous entrons dans la vallée des larmes; en sorte qu'on peut nous appliquer ce mot de Job : Vhomrm né de la femmej vit peu de temps et il est rempli d*innambrables misères ^ . A défaut de paroles, les épreuves de la vie se chargent de nous enseigner cette vérité. L'homme né de la femmes rien de plus abject. Et pour qu'il n'aille pas demander aux sens corporels la flatterie d'un plaisir sensible, à l'entrée même de la vie une voix terrible Tavertit qu'il en faudra bientôt sortir. Il vit peu de temps. Et loin de lui l'idée que ce court espace, qui sépare l'entrée de la sortie, soit libre de toute peine. Il est rem* pli de nombreuses misères. Misères nombreuses en effet et de toute sorte; misères du corps, misères du cœur, misères dans le sommeil, misères durant la veille, misères de tous les côtés. Jésus-Christ aussi, né d'une Vierge, fait d'une
* Job, XIV, 1.
femme, mais d'une temme bénie entre toutes les femmes , à laquelle il dit : 0 femms ! voici votre fils * a vécu peu de temps sur la terre, et cependant il a été sujet à d'innombrables misères; et dans une vie si courte, il s'est tu en butte aux pièges, accablé d'Injures , chargé de coups, livré aux supplices, couvert d'outrages. 7. Douterez-vous qu'une semblable obéissance suffise à effacer le crime de la première prévarication ? Oui, elle suffit et môme au delà, car quelle différence entre le péché et la grâce ! Le péché d'un seul nous perd, et la gr&ce suffit à nous justifier d'offenses sans nombre. Grave est assurément ce péché d'origine qui blesse en nous la nature avec la personne. Cependant plus grave est le péché que nous commettons personnellement, en l&chant la bride à nos passions, et en faisant de nos membres des instruments d'iniquité, nous chargeant ainsi des liens d'une faute, non plus étrangère, mais propre et individuelle. Mais le péché le plus grave est celui commis contre le seigneur de majesté par ces impies qui ont iniquement immolé le juste, porté des mains sacrilèges contre le fils de Dieu même , se souillant du plus cruel des homicides , ou plutôt , s'il est permis de parler ainsi du plus affreux déicide. Que sont les deux crimes précédents comparés à cet attentat? Il fit frémir et trembler la machine du monde ef faillit tout repousser dans l'antique chaos. Supposons qu'un des grands de l'état ravage à mains armées les terres du Roi ; un autre se lève de la table, sort du conseil du prince, dont il court étouffer le fils de ses mains perfides. Le premier, comparé au second, ne semble-t-il pas innocent et pur? Ainsi en est-il de tout péché considéré relativement à celui-ci. Et cependant Jésus- Clirist s'est aussi chargé de ce péché, il s'est fait lui-môme péché, afin de détruire le mal par le mal même. Par là tout péché aussi bien originel que personnel a été effacé, et cet attentat unique s'est trouvé expié par lui-même.
8. C'est en raisonnant à maximo , comme on dit, que je trouve les deux moindres péchés effacés, et.voici mon argument. Jésus-Christ s'est chargé de tous nos crimes ; il a prié pour les transgresseurs , afin de les arracher à leur perte, 0 Père! pardonnez-leur^ car ils ne 9ateni ce qu'ils font. ^ Votre parole, Seigneur, vole irrévocable , elle ne reviendra pas à vous sans effet; elle atteindra son but. Voyez maintenant les œuvres du Seigneur, ces œuvres prodigieuses dont la terre est le théâtre. lia été battu de verges, couronné d'épines, percé de clous, attaché à un gibet, rassasié d'opprobres; et ce-
' Jean, xix, 26. — « Luc, xxiii, 34,
POUR LE MERCREDI SAINT
pendant il oublie toutes ses douleurs pour s'écrier : Pardonnez-leur. D'un côté, d'innombrables misères corporelles; de l'autre, la miséricorde de son cœur; douleurs d'une part, pitié de l'autre ; ici l'huile de la joie, là des gouttes de sang qui découlent sur la terre. Les miséricordes du Seigneur sont nombreuses, mais ses misères le «ont aussi. Les misères seront-elles victorieuses des miséricordes, ou les miséricordes le seront-elles des misères? Ah! Seigneur, que vos antiques miséricordes triomphent, que la sagesse ait raison du mal I L'iniquité est grande ; mais votre bonté n'est-elle pas plus grande? Oui sans doute. Rend-on le mal pour le bien, dit le prophète, pour qu'ils aient préparé une fosse à mœi âme ^ ? Oui ils ont creusé une fosse d'impatience, ils ont semé devant lui de nombreuses occasions d'indignation. Mais qu'est-ce que leur fosse comparée h l'abîme de votre mansuétude? Ils ont creusé une fosse en lui rendant le mal pour le bien. Mais la charité ne s'irrite pas , elle ne s'emporte pas, elle ne périt pas, elle ne tombe pas dans la fosse ; contre les mauvais procédés elle accumule les bons. Que les mouches ne gâtent pas, en y mourant, le parfum 2 qui découle de tout votre corps ; car la miséricorde remplit votre sein, et vous avez en vous une riche rédemption. Les mouches mourantes sont les misères, les blasphèmes, les outrages dont vous couvre une génération dépravée et irritante.
9. Et vous Seigneur? En élevant vos mains, quand le sacrifice du matin se transformait en celui du soir, par la vertu de l'encens qui montait au ciel, couvrait la terre, inondait les enfers, vous criiez, vous digne d'être exaucé pour vous-même : 0 Pire, pardonnez-leur y car ils ne savent ce qu'ils font. Quelle indulgence! quelle douceur! mon Dieu! Que vos pensées diffèrent des nôtres ! Comme votre miséricorde s'affermit sur les impies! ô prodige 1 II crie : Pardonnezleur; et les Juifs : Crucifiez-le ». Ses paroles sont plus douces que l'huile ; et leurs paroles sont des traits. 0 charité patiente et pleine de compassion! La charité est patiente; cela suffit. La charité est bonne ^ ; voilà le comble. Ne vous laissez pas vaincre par le mal; c'est la charité abondante. Mais triomphez du mal à force de bien^\ c'est la charité surabondante. Ce n'est pas la patience seule, c'est aussi la bonté de Dieu qui a amené les Juifs à pénitence : car la cliarité qui est bonne aime ceux qu'elle supporte, et les aime si ardemment. La charité patiente, dissimule, attend, souffre le pécheur, mais sa bonté nous tire, nous amène, nous re-
1 Jérém., xvin, 20,— » Ecclé,x, 1. — ' Jean, xix, 15. — * 1 Cor., XIII, 4. — "» Rom., xii, 21.
tire des voies de Terreur, et enfin couvre la multitude de nos péchés. 0 Juifs! vous êtes des pierres ; mais vous ftrappez une pierre plus tendre qui rend le doux son de la piété et laisse échapper à flots l'huile de la charité! Comment donc abreuverez-vous, Seigneur, au torrent de la volupté, ceux qui vous désirent, vous, qui inondez des flots de votre miséricorde ceux qui vous crucifient?
10. Il est donc évident que cette passion est très-puissante pour expier tous les genres de péchés. Mais qui sait si elle m'a été donnée î Oui elle me l'a été, car elle n'a pu être à d'autre. Serait-ce à l'Ange ? Il n*en a pas eu besoin. Au démon ? Il ne se relève pas. En effet, il a pris la ressemblance^ non des démons, mai^ des hommes ; il a pris un extérieur humain, et il s'est anéanti sous la forme de F esclave ^. Il était fils, il s'est fait esclave. Il n'en a pas pris seulement la forme pour s'abaisser ; il a pris celle d'un méchant esclave pour être châtié ; d'un esclave du péché afin de payer le châtiment d'une faute dont il était innocent. Il a pris la ressemblance des hommes, et non pas de l'homme, car le premier homme n'a été créé ni avec une chair de péché, ni avec la ressemblance d'une chair de péché. Le Christ est descendu plus avant dans la misère universelle, pour dérober à l'œil du démon ce grand mystère de bonté. C'est pourquoi il a été trouvé avec l'extérieur, et tout l'extérieur de l'homme : et quant à la dette de la nature, il n'a offert en lui aucune exception. Et parcequ'il a été trouvé ainsi, il a été crucifié. Il ne s'est révélé qu'à un petit nombre afin d'avoir des croyants ; mais il s'est caché aux autres : Car sHls eussent connu le maître de la gloire^ jamais ils ne V auraient mis en croix ^. Il a donc voulu unir l'ignorance à ce péché unique, afin qu'une ombre de justice permit de pardonner à leur ignorance.
11. Ce vieil Adam, qui s'enfuit loin de la face de Dieu nous a laissé un double héritage, le travail et la douleur : le travail dans l'action, la douleur dans la passion. Ce n'était pas là son lot au paradis, qu'il avait reçu pour le travailler et le garder, le travailler d'une façon agréable, le garder fidèlement pour lui et sa postérité. Le Christ, le Seigneur a considéré le travail et la douleur, pour les prendre en ses mains, ou plutôt, pour se livrer en leurs mains : il s'est enfoncé au plus profond de l'abîme, et les eaux sont entrées jusqu'à son âme : Voyez , dit-il à son père, tùyez mon abaissement, et mon travail • :. je suis pauvre,
* Philipp., II, 7. — « I Cor., ii, 8. — ' P». xxiv,
je suis dans les labeurs depuis n a jeunesse ^, Il a travaillé avec persévérance ;- ses mains se sont assujéties à ce travail. Voyez ce qu'il a dit de la douleur : 0 vous tous qui passez par le chemin^ voyez s'il est douleur comme ma dou^ leur^l II a vraiment porté nos langueurs ainsi que nos infirmités et nos douleurs ' : homme de douleurs, pauvre et souffrant, il a été tenté en tout à l'exception du péché, sa vie a été une activité douloureuse, sa mort une passion active, pendant qu'il opérait notre salut. Je me souviendrai donc toute ma vie des labeurs que Jésus-Christ a endurés dans ses prédications, .des fatigues de ses courses, des tentations de son jeûne, de ses veilles dans la prière, des larmes que la compassion lui arrachait. Je me rappellerai aussi les douleurs, les insultes, les crachats, les soufflets, les outrages, les reproches qui l'ont accablé, ses clous, et tous les traitements qui ont passé sur lui et Tout transpercé (a). La force, la ressemblance, si l'imitation s'y joint, m'entraîne sur ces traces. Sinon on me redemandera le sang juste qui a trempé la terre, et je partagerai le crime particulier des Juifs, pour avoir payé d'ingratitude une si grande charité, outragé l'esprit de grâce, profané le sang de l'alliance, et foulé aux pieds le Fils de Dieu.
13. La plupart des hommes sont condamnés au travail et à la douleur, mais plutôt par la nécessité que par leur volonté. Aussi ne sontils pas conformes à l'image du Fils de Dieu. D'autres les endurent parce qu'ils le veulent ; et ils n'ont rien à voir dans cet entretien. Le luxurieux veille toute la nuit, non-seulement avec patience, mais avec plaisir, pour assouvir sa passion. Le ravisseur veille le fer à la main pour saisir sa proie ; le voleur veille pour forcer la demeure d'autrui. Mais tous ces hommes et ceux qui leur ressemblent sont bien loin du travail et de la douleur que Dieu considère. Pour les hommes de bonne volonté qui ont, dans une intention chrétienne, quitté les richesses pour la pauvreté, ou méprisé, comme s'ils les avaient, les biens qu'il^ n'avaient pas, renonçant à tout pour Jésus-Christ, comme lui-même a tout laissé pour eux, ils le suivent partout où il va. Une pareille imitation est une preuve puissante que la passion du Sauveur et sa ressemblance avec notre humanité tournent à notre profit. Et voilà le Sauveur, voilà le fruit du travail et de la douleur.
*P8. Lxxxvii, 16. — • Thren., i, !2. — ' laaT., un, 4.
(a) On retrouve les mêmes expressions au Sermon 22 sur divers sujets n* 5, et au Sermon 43 sur le Cantique, n« 3. Nicolas de Qairvatix se les est aussi appropriées, dans sa lettre sixième.
13. Voyez donc avec quelle grandeur cette majesté s'est conduite envers vous. S'agit-il des choses qui composent le ciel et la terre, il a dit, et tout a été foit ^ ; et quoi de plus facile que de dire un mot ? Mais est-ce avec un simple mot que vous a relevés celui qui vous avait faits? Il a habité trente-trois ans la terre, conversant avec les hommes ; on Ta calomnié, insulté, il n'avait pas où reposer la tête. Pourquoi cela ? parce que le Verbe était venu des hauteurs où il résidait pour se vouer à une œuvre basse et pénible. Mais comme la pensée revêt une expression sensible, sans rien perdre d'elle-même, avant ou après ; ainsi le Fils de Dieu a pris une chair sans se mêler à elle, sans s'amoindrir, ni avant l'incarnation, ni après. En son Père il était invisible ; mais icibas nos mains l'ont touché, et nous avons vu de nos yeux celui qui était dès le commencement. Le Verbe s'étant uni une chair trèspure et une âme toute sainte, réglait librement les actions de son corps, et parce qu'il était sagesse et justice, et parce qu'il ne portait pas en ses membres cette loi rebelle à la loi de l'esprit. Mon verbe à moi n'est ni sagesse, ni justice ; il est capable de ces deux choses, qui peuvent être en lui , ou s'en éloigner, s'en éloigner surtout. Car il nous est plus habituel de servir les vices de notre chair que d'en régler les actes ou les passions. En effet, dès l'enfance, tout âge est enclin au mal, et jusque parmi les fléaux, et les glaives, sous les menaces de la mort, il rêve le plaisir.
14. Heureux celui dont la pensée (et notre pensée est notre verbe) règle les actions conformément à la justice^ de façon que son intention soit saine et ses œuvres pleines de droiture ! Heureux celui qui dirige vers la justice tous les mouvements de son corps et qui souffre, pour le fils de Dieu, tout ce qu'il souffre ! dont le cœur ne connaît pas le murmure, et dont les lèvres ne savent que remercier et louer Dieu ! Se tenir ainsi, c'est prendre son grabat, c'est s'en aller en sa maison . Notre grabat, c'est notre corps, ce grabat sur lequel nous gisions jadis languissants, esclaves de nos désirs et de nos concupiscences. Maintenant nous le portons quand nous sommes contraints d'obéir à l'esprit : et nous portons notre mort, puisque le corps est devenu mortel à cause du péché. Cependant nous marchons, mais nous ne courons pas ; le corps sujet à la corruption appesantit l'âme, et cette maison de terre abaisse l'esprit et ses pensées 2, Nous marchons aussi vers notre maison. Quelle
1 Ps. cxLViîi, 5. — • Sagess., ix, 15.
POUR LE JEUDI SAINT
maison? Vers la mère universelle, puisque leurs tombeaux dit le prophète , sont leur demeure pour jamais ^ Ou plutôt nous allons vers une maison bâtie de Dieu, et non par riîomme ^, la maison éternelle des deux. Si nous marchons sous ce fardeau, ah ! quand nous l'aurons déposé, songez comme nous courrons, comme nous volerons ! Nous volerons sur l'aile des vents. Notre Seigneur Jésus-Christ nous a embrassés par notre travail et notre douleur : embrassons-le à notre tour à cause de sa justice et pour sa justice, dirigeons nos actions vers la justice, et souffrons pour la justice. Disons avec l'Epouse : Je le tiensy je iie le
laisserai point aUef} ; et avec le patriarche : Je ne vous laisserai point aller que vous ne m* ayez béni ^. Car que reste-t-il, sinon attendre la bénédiction ? Après les embrassements viennent les baisers. Si je suis si bien attaché à Dieu, ne m'est-il pas permis de m'écrier ? Quil me baise d'un baiser de sa bouche ^. En attendant, mon Dieu, nourrissez-nous du pain des larmes, abreuvez-nous de larmes, avec mesure, jusqu'à ce que vous nous ameniez à cette mesure bonne, serrée, tassée, que vous verserez en notre sein, vous qui résidez dans le sein du Père, Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-ii.
POUR LE JEUDI SAINT
SERMON
Sur le baptême, le sacrement de VQ4utel et V ablution des pieds.
1. Voici des jours dignes de notre attention, riches de piété et de grâces, qui portent à la pénitence les cœurs même les plus criminels. Telle est la vertu des mystères qu'ils rappellent qu'ils briseraient des cœurs de rocher, et amolliraient des âmes de fer. Nous voyons aujourd'hui encore, le ciel s'émouvoir aux souffrances de Jésus-Christ, la terre s'ébranler, les pierres se fendre, et, par la confession des péchés, les tombeaux s'ouvrir. Mais il en est des mets spirituels comme des matériels : les uns font sentir immédiatement une saveur qu'il faut chercher avec effort dans les autres. Les vérités évidentes n'ont pas besoin de notre ministère : mais celles qui sont cachées demandent une considération attentive. Une mère ne donne pas à un enfant une noix entière; elle la brise pour lui en donner le fruit. C'est ainsi, mes frères, que je devrais, si je l'avais .pu, vous dévoiler le secret de nos mystères. Mais, dans mon impuissance, demandons à la Sagesse notre mère de nous rompre
« Pa. xLviii, 12. — « II Cor., v, 1 .
à VOUS et à moi ces noix, ces noix, dis-je, fruit d'un rameau sacerdotal, de cette tige puissante que le Seigneur a fait sortir de Sion. Ces mystères sont nombreux, et le temps ne nous permet pas de les sonder tous. Peut-être aussi quelques-uns d'entre vous sont-ils bien faibles pour s'élever à l'intelligence de si grandes choses. Je traiterai donc, avec l'aide de Dieu, de trois sacrements adaptés au temps où nous .sommes (a).
!2. On appelle sacrement un signe sacré ou un secret sacré. Beaucoup d'actions n'ont d'autre but qu'elles-mêmes ; mais il en est qui sont destinées à désigner d'autres choses; on les
* Cantiq., m, 4.— * Gen., xxxu, 26, — ' Cantique, i, 1.
(a) Le mot de sacrement est ici pris dans son acception générale, non-seulement comme désignant les vrais sacrements de la loi nouvelle, mais aussi les sacramentaux du nombre desquels fest l'ablution des pieds. Arnauld de Bonneval, dans un sermon sur ce sujet, un de ceux quicom« posent son livre det Œuvres cardinaUi de Jésus-Christy donne mdme à cette cérémonie le nom de sacrement. Du reste Hugues de Saint Victor, écrivaio de ce temps, indique d'une façon positive le nombre des sacrements.
appelle signes, ce qu'elles sont en effet. Emprun* tons un exemple aux usages delà vie. On donne un anneau uniquement pour donner cet anneau; il n'y a point ici de signification. Mais qu'on le donne pour investir quelqu'un d'un héritage, voilà un signe qui permet à celui qui le reçoit de dire : Cet anneau est sans valeur ; c'est l'héritage que je voulais. C'est ainsi qu'à l'approche de sa passion, le Seigneur prit soin d'investir ses disciples de sa grâce, et voulut que cette grftce invisible leur fût donnée sous un signe visible. Dans ce but ont été institués tous les sacrements; c'est à quoi sont destinées et la participation à l'Eucharistie, et l'ablution des pieds, et le Baptême enfin, initiation à tous les autres sacrements, qui nous associe à la mort de Jésus-Christ. C'est pourquoi la triple immersion rappelle le triduum que nous célébrons. Car, de même que pour les choses extérieures, il y a des signes infinis ; de même (je suis ma comparaison] qu'il y a diverses investitures, selon les biens mêmes dont on nous met en possession, et qu'on donne, par exemple, l'investiture au chanoine par un livre, à l'abbé par le bâton, à Tévêque par le bâton et Fanneau tout ensemble : ainsi les diverses divisions de grâces sont communiquées par des sacrements difTérents. Quelle grâce nous transmet le Baptême ? la purification des péchés. Car qui peut rendre pur un être issu d'un germe immonde? qui, sinon Dieu seul qui est sans péché? Le sacrement de cette grâce était d'abord la circoncision dont le couteau enlevait la rouille de la faute originelle communiquée par nos premiers parents. Mais à l'arrivée du Seigneur, de l'Agneau rempli de bonté et de douceur, de Celui dont le joug est si suave et le fardeau léger, une heureuse révolution s'est opérée; c'est l'eau avec l'onction de l' Esprit-Saint qui ôte des âmes cette rouille vieillie et guérit ce mal cruel.
3. Mais on demandera peut-être : Si le péché que nous héritons de nos premiers parents est effacé au baptême, pourquoi sentons-nous subsister en novis le péché de la concupiscence qui est le foyer embrasé du mal? Car on ne peut douter que cette loi de péché ne soit passée de nos premiers parents en nous ? Nous sommes tous engendrés par une volonté pécheresse ; de là vient la corruption même de notre volonté toute couverte d'ulcères (a). De là aussi ce prurit des passions, que nous subissons, et ces mouvements marqués d'un
(a) Dans certains mes. , on ne trouve jMs ce membre de phrase. «: De là. ...... . etc. » Ces paroles se relient bien
cependant à la suite du texte, et à l'image qu'il renferme.
caractère bestial que nous ressentons en nous. Je vous l'ai dit souvent, et il ne faut pas oublier cette vérité, nous sommes tous tombés avec le premier homme. Nous sommes tombés sur un monceau de pierres et dans la boue; nous ne sommes pas seulement salis, mais blessés, mais brisés. Nous pouvons bien nous laver en un instant, mais notre guérison totale exige des soins multipliés. Nous sommes lavés dans le baptême qui déchire la cédule de notre condamnation. Il nous confère une grâce qui empêche la concupiscence da nous nuire , pourvu que nous lui refusions notre consentement. Ainsi disparaît la sanie d'un ulcère invétéré, avec notre condamnation, et la réponse de mort qui en découlait. Mais qui pourra dompter des mouvements si fougueux ? Qui pourra supporter la démangeaison de cet ulcère ? Ayez confiance : la grâce nous vient encore ici en aide, et vous avez pour vous tranquilliser, le sacrement du corps du Seigneur et de son sang précieux. Car ce sacrement opère en nous le double effet d'amortir notre sensibilité dans les petites occasions et de nous empêcher de consentir aux péchés graves. Si vous ne sentez plus, ni si souvent, ni si vivement, les mouvements impétueux de la colère, de la luxure, ou des autres passions, rendez-en grâces au corps et au sang de Jésus- Christ, dont la vertu agit en vous : réjouissezvous qu'un affreux ulcère se ferme et touche à la guérison.
4. Cependant tant que nous habitons ce corps de péché, et durant ces jours mauvais, nous ne pouvons être sans péché. Faut-il pour cela nous désespérer? Non, Si nous disons (c'est saint Jean qui parle) qm notis n'avons pas de péché nous nous séduisons; la vérité n'est pas en noUfS. Mais si nou^ confessons nos péchés^ Dieu est fidèle, il nous pardonnera et nous pwrifiera^ , Car ne doutons pas de la rémission de nos offenses journalières ; en voici le sacrement dans l'ablution des pieds. Vous me demanderez peut-être d'où je sais que c'est le sacrement de cette rémission, surtout après que le Seigneur a dit à Pierre iTune sais pas présentement ce que je fais; tu le sauras plus tard? Il n'a pas parlé de sacrement, il s'est borné à dire : Je vous ai donné l'exemple afin qus vous m'imitiez. Il avait à leur dire bien des choses qu'ils étaient incapables d'entendre. C'est pour cela qu'il n'a pas voulu les livrer à l'anxiété, ou aux soupçons, ni leur adresser des enseignements au-dessus de leur portée. Mais voulez-vous voir que sa conduite en cette occasion renfermait avec un exemple,
J I Jean, i, 8, 9,
POUR LE JEUDI SAINT
un sacrement? Remarquez cette parole adressée à Pierre : Si je ne te lave tu n'auras aucune part avec moi. Il se cache donc ici un moyen nécessaire au salut, puisque, sans lui, Pierre n'aura point place au royaume du Christ et de. Dieu. Voyez Pierre saisi devant cette parole menaçante, reconnaître le mystère du salut et répondre : Ahf Seigneur! lavez non-seulement mes pieds y m>ais aussi mes mains et ma tête. Et comment savons-nous que cette ablution a pour but d'effacer les &utes qui ne sont pas mortelles, et dont nous ne pouvons nous préserver totalement avant la mort ? C'est qu'à l'apôtre présentant à cette ablution les mains et la tête, il est répondu : Celui qui est déjà lavé n* a besoin que de se purifier les pieds^.U. est lavé , celui qui n'a pas de péchés graves, dont la tête , c'est-à-dire , l'intention, les mains, c'est-à-dire les actes et la vie sont purs. Mais les pieds qui figurent les affections de l'âme, tant qu'ils foulent cette poussière, ne sauraient être sans souillure aucune, l'âme se laissant aller, ne fût-ce qu'un instant, tantôt à la vanité, tantôt au plaisir, tantôt à la curiosité : car, nous péchons tous en mille points^. 5. Cependant qu'on n'aille pas mépriser et dédaigner ces petites choses. Avec elles, le salut est impossible, et elles ne peuvent être effacées que par la médiation de Jésus-Christ, et par lui. Que personne ne s'endorme dans une
* Jean, xiii, 7, 10, 15. — * Jacq., m, 2.
sécurité funeste, couvrant ses fautes de fausses excuses, puisque, Jésus-Christ l'a déclaré à Pierre, si le Christ ne lave ces offenses, nous n'aurons point de part avec lui. D'un autre côté, ces fautes ne doivent pas nous causer d'inquiétudes extrêmes : car Notre- Seigneur les pardonnera facilement et même volontiers, si nous les reconnaissons. Dans ces faiblesses inévitables, la négligence est criminelle, et la crainte est de trop. Voilà pourquoi, dans la prière qu'il a lui-même instituée, il a voulu nous faire prier tous les jours pour ces péchés i. Nous l'avons remarqué, tout en nous sauvant de la damnation ; ( et il n'y a aucun sujet de damnation dans ceux qui sont en Jésus- Christ 2) , pour nous humilier. Dieu laisse la concupiscence subsister en nous, nous affliger, afin que nous sentions la puissance de la grâce, et que nous recourions au secours qui en. émane. De même, une miséricordieuse disposition de sa providence ne nous soustrait pas totalement à ces péchés moindres, mais elle les fait tourner à notre instruction ; elle veut que l'impuissance de les éviter nous apprenne que nos seules forces ne sauraient nous garder 'de plus grands excès, nous tienne dans une appréhension et une crainte gardiennes de la grâce, dont nous avons tant de raisons de sentir la nécessité.
* Luc, XI, 4. — • Rom., viii, 1.
POUR LE SAINT JOUR DE PAQUES
SERMON
Sur les sept sceaux rompus par Vo^gneau.
1. Le Lion de la tribu de Juda a remporté la victoire^. La sagesse a vaincu la malice, en atteignant avec force d'une extrémité jusqu'à l'autre, et en disposant tout avec douceur. Il a agi avec force pour moi, et avec douceur envers moi. Il a vaincu les blasphèmes des Juifs sur le gibet; il a enchaîné le fort armé dans sa maison, et il a triomphé de l'empire môme de la mort. 0 Juif, où sont tes opprobres? qu'est devenue la honte de ta captivité? Mort, où est ta victoire? Le calomniateur est confondu, le ravisseur est dépouillé. 0 nouveau genre de puissance ! la mort, jusqu'ici victorieuse, est saisie d'effroi. Que t'en semble, ô Juif, -qui branlais il y a quelques jours ta tête sacrilège devant la croix, et insultais au chef sacré du Christ, en l'accablant d'injures? S'il est roi d'Israël, disais-tu, qu'il descende de la croix ^. 0 langue empoisonnée, parole pleine de malice, discours d'iniquité ! Ce n'est pas là, Caïphe, ce que tu disais quelques instants auparavant : // est expédient qu'un homme meure pour le peuple^ afin que toute la Nation ne périsse pas 8. Gomme tu disais alors la vérité, tu ne parlais pas de ton propre mouvement, tu ne disais rien de toi-même; mais ces paroles : SHl est roi d'hraél, qu'il descende de la croix ^^ sont toutes de toi, ou plutôt, c'est le premier de tous les menteurs qui te
» Apoc, V, 5. — » Mftrc., XV, 32. — « Jean, ii, .50. — * Math., XXVII, 42.
les a inspirées. Quelle conséquence, en effet, entre la qualité de roi d'Israël, et l'obligation de descendre ? S'il est roi, ne doit-il pas plutôt monter? Tu as donc oublié, ancien serpent, avec quelle confusion tu as été forcé de te retirer, lorsque tu fus assez présomptueux pour lui dire : Jetez-vous en bas^ et je vou^ donnerai toutes ces choses, si vous vou^ prosternez devant moi pour m'adorer^? C'est ainsi, Juifs, que vous avez oublié ce que vous avez entendu, que le Seigneur doit régner par le bois, puisque vous refusez de reconnaître pour votre roi, celui qui est sur le bois. Mais peut-être ne l'avez-vous pas compris cet oracle ; car ce n'ei^t point pour les Juifs, mais pour les Nations, qu'il a été prononcé : Dites parmi les Natiowi que le Seigneur a régné par le bois^ (a).
2. Ce n'est pas sans doute sans raison que Pilate, gouverneur du royaume et gentil d'origine, fit attacher, au-dessus de la croix, cette inscription que les Juifs ne purent ni effacer ni changer, et qu'ils purent encore moins empêcher le Sauveur de souffrir, et de consommer l'œuvre de notre rédemption. Ils ont beau dire avec dérision : SHl est le roi d'Israël , qu'il descende; c'est justement parce qu'il est roi d'Israël, qu'il en porte le titre,
1 MatL., IV, 6, ». — » Ps. LXLv, 40.
(a) C'est la leçon de la version romaine on italique , ainsi que du psautier de St.-Gerraain. Voir le dialogne de S. Justin avec Tryphon.
POUR LE SAINT JOUR DE PAQUES
écrit au-dessus de sa tête, qu'il ne l'abandonnera pas, qu'il se gardera bien de déposer le sceptre du commandement qui a été imposé sur ses épaules ^. N'écrivez pas^ disent les Juifs à Pilate, qu'il est le roi des Juifs, mais qxjCil s est dit roi des Juifs. Ce que j'ai écrit est écrit 2, répondit Pilate. Si donc Pilate ne veut pas changer ce qu'il a écrit, pourquoi Jésus- Christ ne consommera-t-il pas ce qu'il a commencé ? Il a commencé le grand ouvrage de notre rédemption, il faut qu'il l'achève. Mais, disent-ils, il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même^. Insensés! et c'est justement pour cette raison qu'il demeure sur la croix ; car s'il venait à en descendre, il ne sauverait personne, puisque personne ne peut être sauvé, et encore moins sauver les autres, s'il ne persévère jusqu'à la lin. De l'aveu des Juifs, il a sauvé les autres ; il est donc le salut, il n'a donc pas besoin d'être sauvé lui-même. C'est lui qui opère notre salut . Hostie salutaire, il ne laissera pas son sacrifice imparfait. Insensé ! il connaît vos pensées. Il ne condamnera pas au silence les langues qui prêchent, qui consolent, et disent à chacun : Ne quittez pas votre place ; ce qui arriverait si on pouvait répondre : Jésus- Christ abandonne la sienne.
L'homme est porté au mal. C'est donc en vain, méchant, que tu as préparé tes flèches, et que tu couvres les soupirs des apôtres sous les insultes des Juifs. Les premiers désespèrent, les autres outragent, mais aucun de ces traits n'arrive à Jésus-Christ. Il a choisi un temps pour fortifier ses apôtres, un autre pour confondre ses ennemis.
3. Ajoutez, mes frères, qu'en demeurant sur la croix, Jésus-Christ offre à l'univers un modèle de patience ; il prêche à tous l'humilité ; il met le sceau à son obéissance; il perfectionne la charité. Ces quatre vertus sont comme quatre pierres précieuses qui ornent les quatre extrémités de la croix. Sur la tête est la charité, à droite l'obéissance, à gauche la patience et l'humilité, la racine de toutes les vertus, est à la base. C'est en consommant sa passion douloureuse sur l'arbre delà croix, que Jésus-Christ l'a enrichie de ces quatre joyaux précieux, lorsqu'il fit paraître son humilité au milieu des blasphèmes des Juifs, sa patience dans les tourments qu'il souffrit, soit intérieurement par les injures dont on l'accablait, soit extérieurement par les clous qui le perçaient. Y eut-il jamais une charité plus parfaite ? il a donné sa vie pour ses ennemis. L'obéissance, il l'a portée jusqu'à son comble;
* laaï.jix, 6. — * Jean, xix, 19, 22. — ' Math., xxvii, i2.
car, devenu obéissant jusqu'à la mort, après avoir incliné la tête, il rendit lui-même l'esprit. C'est de ces précieuses richesses, c'est de cette gloire, dont s'efforçaient de priver l'Église de Jésus-Ciirist ceux qui disaient : S'il est le roi d'Israël, quHl descende de la croix. Comme s'ils eussent dit : Qu'il n'y ait plus de règle pour l'obéissance, d'aiguillon pour exciter le feu de la charité ; qu'il n'y ait plus de modèle de patience et d'humilité. Mais il faudrait qu'ils pussent aussi effacer de l'Evangile ces consolantes paroles plus douces que le lait et le miel : Il n'est point de charité pareille à celle de celui qui donne sa vie pour ses amis ^, et ces autres paroles de Jésus-Christ à son Père : J'ai consommé V œuvre dont vous m'aviez chargé^; et ces autres qu'il adressait à ses Disciples : Apprenez de nwi que je suis doux et humble de cœur^ ; et enfin : Si je suis élevé de terre, j'attirerai tout à moi^. Ce sont surtout ces dernières, qui remplissent aujourd'hui de rage le serpent empoisonné, parce qu'il voit élevé dans le désert de ce monde le serpent d'airain, à l'aspect duquel nous trouvons la guérison des blessures qu'il nous a faites par sa malice ^. N'est-ce pas à son instigation que la femme de Pilate envoya dire au gouverneur : Ne vous mêlez pas de ce juste; car j'ai beaUfCOup souffert aujourd'hui dans un songe à cause de lui^? Il tremblait déjà ; mais présentement paralysé par la vertu de la croix, l'ennemi du genre humain cède à un tardif repentir : ceux qu'il avait poussés à crucifier Jésus-Christ, il les pousse à lui persuader de descendre de son gibet. S'il est le roi d'Israël, disent-ils, qu'il descende de la croix^ et nous croyons en lui. Ruse de serpent, invention diabolique. L'impie avait entendu le Sauveur dire : Je ne suis envoyé qu'aux brebis perdues d'IsraëP. Aussi savait-il quel zèle animait Jésus-Christ, pour le salut de ce peuple. Il suggère donc malignement à ces blasphémateurs de dire : Qu'il descende et nous croyons; comme si rien ne pouvait plus empêcher de descendre Celui qui souhaitait si ardemment la foi de ces Juifs.
4. Mais que machine donc sa fourberie et contre qui dresse-t-il des embûches? Contre Celui qui se rit de tout ennemi, et à qui le fils de l'iniquité ne saurait nuire. Il est insensible aux vaines promesses Celui qui connaît le fonds de tous les cœurs, comme sa douceur est à l'épreuve des plus outrageux blasphèmes. Le but des suggestions perfides de l'enfer
* Jean, xv, 13. — ' Jean, xvu, 4. — — * Jean, xii, 32. — ^ Nombre, xxi, 8. 19. — "^ Math., XV, 24.
3 Malli., II, 29.
— ^ Math., XX vu,
SBtlMONS DE SAINT BERNARD
était moins d'inspirer la foi aux Juifs, que d'ébranler la nôtre par tous les moyens. Nous lisons dans les livres saints : Les œuvres de Dieu sont parfaites * : or eussions-nous vu un Dieu en Celui qui laissait imparfaite l'œuvre de notre salut? Mais écoutons ce que Jésus-Ciirist répond par leProphète. Tu demandes des prodiges, ô Juif! Attends^moi au jour de ma résurrection'^. Si tu veux croire, je t'ai déjà montré de grands prodiges. J'ai multiplié les miracles; j'ai guéri les malades hier et avant-hier. Aujourd'hui je n'ai plus qu'à couronner ces merveilles. Tu as vu les esprits immondes sortir du corps des possédés ; les paralytiques bondir de leurs grabats : n'est-ce pas un prodige plus surprenant que d'arracher les clous oue tu as enfoncés en mes mains et mes pieds? C'est le moment de souffrir ; ce n'est pas celui d'agir. Tu as essayé vainement de devancer l'heure de ma passion ; tu tenteras aussi, pour l'empêcher, d'inutiles efforts.
5. Mais, si cette génération adultère et perverse demande un prodige, elle n'en aura pas d'autre que celui du prophète Jonas 8. Non pas un prodige d'abaissement, mais de résurrection. Et si le Juif ne le demande pas, que le chrétien l'embrasse avec joie. Le lion de la tribu de Juda est vainqueur. A la voix paternelle le jeune lionceau s'est réveillé; il est sorti d'un tombeau fermé Celui qui ne descend pas du gibet. Le miracle est-il plus grand? Prenons ici pour juges nos ennemis, qui ont mis tant de soin à sceller le sépulcre, qui l'ont couvert d'une lourde pierre, et l'ont entouré de gardes. Cette pierre énorme, qui excitait les inquiétudes des pieuses femmes, la résurrection faite, (Ange la renverse^ il s'assied des^ sus *, comme il est écrit. Il est donc constant que le corps ressuscité de Jésus-Christ est sorti d'un tombeau fermé, comme en naissant il était sorti d'un sein virginal, et qu'il est arrivé dans le cénacle, jusqu'aux disciples, les portes closes. Mais il est un lieu d'où il n'a pas voulu sortir les portes fermées; c'est le cachot de l'enfer. Il en a brisé les verrous de fer, il en a broyé toutes les barrières, pour en tirer ceux qu'il avait rachetés des mains de l'ennemi, et afin de faire sortir, portes battantes^ les blanches légions de ses saints qui avaient lavé et purifié leurs vêtements dans le sang de l'agneau, Parce qu'il est sorti avec ce sang, en baignant ces &mes, comme dans une eau pure, celui qui a vu ce grand événement en rend témoi«gnage. Oui assurément ces vêtements étaient blanchis dans le sang, mais dans le sang lai-
i Deulér., xxxii, 4. ~ « Sophon., m, 8. -«' » Matb», XII, 39. — ♦ Math., xxvui, 2. Marc.,xvi, 3.
teux , blanc et rouge d'un jeune agneau, comme vous le lisez dans le cantique des cantiques : Mon bien-aiméy dit l'épouse, est blanc et rouge ^ choisi entre mille K C'est pour cela que le témoin delà résurrection apparaît couvert d'une robe blanche, et avec un visage fulgurant.
6. Si pour confondre les Juifs, si pour répondre à cette insulte : Que le roi d'Israël descende de la croix, il suffisait à Jésus-Christ de sortir de son tombeau scellé, et on aiiait mis à le sceller et à le garder plus de soin encore qu'à enfoncer les clous dans le corps de la victime ; si, dis-je, le lion de Juda a déjà vaincu dans son procès même, et montré à ses ennemis un prodige plus grand que celui qu'ils demandaient, à quoi comparer celui de sa résurrection ? Nous voyons bien quelques résurrections précéder la sienne; mais elles n'en étaient que des préludes, et elles lui sont inférieures sous un double rapport. Ces personnages ressuscites restaient tributaires de la mort; mais Jésus-Christ, sorti du tombeau, ne meurt pas ; la mort n'a plus d'empire sur lui. Ces autres morts devront ressusciter une seconde fois. Mais Jésus-Christ, mort pour le péché, ne meurt qu'une fois, et s'il vit, c'est pour Dieu \ c'est pour l'éternité. Le Christ est donc vraiment les prémices des ressuscites; il est soustrait pour jamais à la mort, puisque seul il est en possession de l'immortalité.
7. Un autre point met en lumière la gloire singulière de cette résurrection. Quel est celui de tous les ressuscites qui se soit rendu la vie à lui-même? C'est une chose inouïe qu'un homme endormi du sommeil de la mort se réveille lui-même ; c'est un fait exceptionnel qui n'est arrivé qu'à une personne, et qu'une fois. Le prophète Elisée a ressuscité un mort ^, mais un mort autre que lui-même. Lui-même depuis des siècles gtt en sa tombe, incapable de se ressusciter, espérant cette gr&ce d'un autre, de Celui qui, en sa propre personne, a triomphé de la mort. C'est ce qui nous fait dire des autres qu'ils ont été ressuscites, tandis que Jésus-Christ s'est ressuscité, lui qui seul, par sa vertu propre, est sorti vainqueur du s^iUcie. C'est là en effet la victoire du lion de la tribu de Juda. Que pourra donc ou plutôt que ne pourra pas vivant, et disant à son Père : Je suis ressuseitét et je suis encore avec vous 4 » Celui qui fut déjà puissant quand il était relégué parmi les morts, au milieu desquels il demeurait libre cependant?
* Cantiq.jV, 10. — "Rom., vi, 9, 10. — ' 4 Roia., iv, 35. — * P8. cxxxvin, 18.
POUR LE SAINT JOUR DE PAQUES
8. U n'a pas retardé sa résurrection au-delà du troisième jour, afin de réaliser cette pro« phétie : Il nous rendra la vie après deux jowrs^ et le troisième jour^ il nous resstueiUra i« U convient» en effet, que les membres suivent le chef. Jésus-Christ a racheté Thomme sur un gibet, le vendredi, jour même où il l'avait créé. Le jour suivant il s'est reposé dans le tombeau après avoir achevé son œuvre. Le troisième jour, qui est le premier de la semaine, le vainqueur de la mort s'est montré prémices des donnants, homme nouveau. Ainsi nous tous qui suivons les pas de notre chef, durant tout ce jour où nous avons été créés et rachetés, ne cessons de faire pénitence, de porter notre croix avec la persévérance du Christ, jusqu'à ce que l'esprit nous invite à nous reposer de nos travaux. N'écoutons personne, mes frères, ni la chair etle sang, ni l'esprit qui nous persuaderait de quitter le Calvaire. Restons en croix, mourons sur la croix ; que des mains étrangères et non notre légèreté nous en détachent. Des hommes justes ont descendu notre chef : que les saints Anges daignent nous rendre ce service, afin qu'ayant passé avec courage le jour de la croix, le second jour après la mort nous goûtions au sépulcre un doux repos et un suave sommeil, en attendant la bienheureuse espérance et l'arrivée de la gloire du grand Dieu qui ressuscitera enfin nos corps, le troisième jour, après leur avoir communiqué la gloire de son propre corps. Les morts de quatre jours exhalent une odeur infecte, comme il est dit de Lazare : Déjà il sentmauvais^ Seigneur y car il y a quatre jours qu'il est là ^.
9. Les fils d'Adam, par leur invention, ont donné naissance au quatrième jour; il ne vient pas de Dieu. Aussi sont-ils devenus corrompus, abominables, comme les animaux enfoncés dans leur fange. Les trois jours dont nous venons de parler, travail, repos, résurrection, sont une disposition de Dieu. Ils ne plaisent pas aux enfants des hommes qui préfèrent leur jour à eux, et négligent la pénitence pour se livrer à leurs plaisirs. Ce n'est pas là le jour que le Seigneur a fait. Ces hommes du quatrième jour exhalent une odeur d'infection, inconnue du Saint qui est né de Marie : il est ressuscité le troisième jour pour ne pas voir la corruption. Le lion de la tribu de Juda est donc vainqueur. L'agneau a été mis à mort, mais le lion est victorieux. Le lion rugira ; qui ne sera saisi de crainte ? Le lion, dis-je, le roi des animaux qui ne redoute aucune rencontre, le lion de la tribu de Juda.
» Osée, VI, 3. — • Jean, xi, 39.
Qu'ils tremblent ceux qui l'ont renié, et qui ont dit: Nous n'avons d'autre Roi que César ^ Qu'ils tremblent ceux qui ont poussé ce cri : Nous ne voulons pas qu'il règne sur nous 2. Il revient après avoir ressaisi son trône, et il va perdre les méchants. Et voulez-vous apprendre qu'ils revient après qu'il a reconquis son trône : Toute puissame^ dit-il, m'a été donnée au ciel et swr la terre >. Et le Père dit aussi dans le psaume : DemandCy et je te donnerai les nations en héritage; tu awras en ta possession^ les confins du m^ynde. Tu les gouverneras avec une verge de fer^ et tu lés briseras comme un vase d'argile *. Le lion est fort, il n'est pas cruel ; pourtant son indignation est redoutable, et la colère de la colombe est intolérable. Mais le lion rugira pour et non contre les siens. Que la terreur soit le partage des étrangers, et la joie le lot de la tribu de Juda.
10. Qu'ils tressaillent de joie ceux qui le confessent et dont les os même disent : Seigneur qui est semblable à vous ^^ Le lion de la tribu de Juda. La racine de David, David signifie désirable par la vue, ou fort par la main ; et le même prophète a dit : Tout mon désir est devant vous * : et je vou^ garderai ma force ^. Racine de David. David n'est pas sa racine ; c'est lui qui est celle de David, parce qu'il le porte, etn'enestpas porté. Vous avez raison, ô pieux roi, d'appeler votre fils votre Seigneur, puisque vous ne portez pas cette racine ; c'est elle qui vous soutient. C'est la racine de votre force . et de votre désir, racine désirable elle-même, racine puissante. /{ a vaincu le lion de la tribu de Juday racine de David^ pour ouvrir le livre et en délier les sept sceaux. Ce sont les paroles de l'Apocalypse. Que ceux qui les ignorent les apprennent ; que ceux qui les connaissent s'en souviennent. J'ai vu. dit saint Jean, à la droite de celui qui siégeait sur le trône un livre scellé de sept sceaux. H rCy [avait personne pour les briser et lire; et je pleurai^ parce qu^ nul n'était trouvé digne d'ouvrir le livrci Et un des vieillards me dit : Ne pleure pas : voici que le lion de la tribu de Juda^ racine de David a vaincu. Et j'ai vn^ au milieu du trônst l'agneau comme égorgé f et venant, il prit le livre de la droite de celui qui était assois sur le trône^ et il l' ouvrit j et il y eut une grande joie : et de
Îirandes actions de grâces. Jean avait entendu e lion, et il vit l'agneau. L'agneau est tué» il a pris le livre ; l'agneau l'a ouvert et le lion est apparu. Il est digne^ s'écrient les vieillards, il est digne t l'agneau immolé, de recevoir la force^f
i Jean, iii| ifi. ^ * Lue, xix, lé. «» ' MtCh., uviii, 18. — ♦ Ps. II, 8, 9. — » Pa. xxxxv, 10. — • Pb. zuvxi, 10. — '^ Id, Lviii, 10. — * Apoc, y, 12.
non de ne pas perdre sa douceur, mais de re-. cevoir la force, afin de rester agneau, en devenant lion. Je vais plus loin : il est aussi le livre qu*on ne pouvait ouvrir. Et qui donc serait digne d'ouvrir un tel livre ? Jean-Baptiste luimême s'en estime indigne; Jean-Baptiste, le plus grand des fils de la femme, /e ne mérite peu, dit-il, de dénov£r les courroies de sa chatusure 1 . Car cette majesté était venue à nous avec des chaussures, la divinité s'était incarnée, la sagesse de Dieu était venue, mais en un livre fermé et scellé. Ce que liait la courroie de la chaussure, les sceaux du livre le liaient aussi.
11. Mais que dire de ces sept sceaux? Les trois facultés de l'&me, raison, mémoire et volonté et les quatre éléments qui entrent dans la composition du corps ne seraient-ils pas ici désignés, afin de nous donner à entendre qu'il ne manqua au Sauveur rien de ce qui constitue l'humanité véritable ? Ou plutôt ce livre n'est-ce pas l'humanité, et n'est-ce pas en elle qu'il faut chercher ces sept sceaux ? Sept choses, en effet voilaient surtout, il me semble, la majesté présente dans la chair, et empêchaient d'ouvrir le livre et de reconnaître la sagesse cachée. Les voici : le mariage de la mère du Christ qui voilait un enfantement virginal et la pureté de cette conception, ce qui fait passer le Créateur de l'homme pour le fils d'un artisan. L'infirmité du corps. Il pleurait, il vagissait, on Tallaitait, il dormait ; il était assujéti aux autres nécessités de la chair, et c'est sous de tels dehors que se cachait la divinité, Ainsi encore, il reçoit le signe de la circoncision, remède du péché, et médecine contre cette maladie^ lui qui éiait venu ôter du monde toute maladie et tout péché. Il fuit en Egypte, devant un petit roi, Hérode, sans qu'on puisse reconnatre en lui, ni le fils de Dieu, ni le maître du Ciel. Et cette triple tentation au désert, à la cime du temple, au sommet d'une montagne ? Si vous êtes le fils de DieUy lui dit Satan, commandez que ces pierres deviennent du pain ; et encore : Jetez-vous en bas. Jésus-Christ n'a fait ni Tun ni l'autre, afin que le livre demeurât scellé, et que les ruses de Satan fussent déjouées. Satan fut si bien trompé qu'il regarda Jésus-Christ comme un pur homme, et dans l'aveuglement de son orgueil, il poussa la folie jusqu'à dire non plus ; Si vous êtes le fils de Dieu : mais je vous donnerai toutes ces choses, si vous tombez à mes pieds pour m'adover 2. Le sixième sceau fut celui de la croix où le maître de la gloire fut suspendu entre des
» Marc., 1, 7. — « Molh., iv, 3, 9.
voleurs et confondu avec des scélérats. La sépulture a fermé ce livre : aucun sceau n'a mieux serré, n'a mieux caché ce grand mystère de bonté. Le Seigneur, mis au tombeau, il ne restait plus, ce semble, qu'à désespérer ; aussi les disciples disaient-ils : Nous espérions < . Qui donc alors n'eût déploré de voir fermé ce livre sans personne pour l'ouvrir ?
12. Mais, ô bienheureux Jean, ne pleurez pas davantage, et vous, Marie, ne pleurez pas non plus. Loin d'ici le deuil ; que la tristesse écarte ses nuages. Réjouissez-vous dans le Seigneur, tressaillez, ô justes! glorifiez vous, vous, dont le cœur est droit ^. L'agneau immolé, le lion ressuscité mérite d'ouvrir le livre ; ou plutôt, le livre est digne de s'ouvrir lui-même. En ressuscitant du sein des morts, par sa vertu personnelle, et après trois jours, selon sa prédiction, et de l'aveu de ses ennemis ; en ressuscitant avec tant de gloire et de majesté, il nous montre clairement que les sceaux mentionnés plus haut, que les voiles dont ils s'était enveloppé étaient de sa part volontaires et non nécessaires ; sa bouté s'y prête sans que sa condition les exige. Pourquoi donc, ô Juif, scellais- tu la pierre du tombeau ? Parce que ce séducteur avait dit perdant sa vie : Je ressusciterai trois jours après ma mort ^ 1 Oui, c'est un vrai séducteur mais un séducteur plein de bonté, et non de malice. Vous m^ avez séduit, Seigneur, et j'ai été séduit^ dit votre prophète parlant en votre nom : Vous avez été plus fort que moi, et vous m'avez t>aincu^. 0 Juifs ! il vous a séduits dans sa passion; mais c'est dans sa résurrection qu'a prévalu et vaincu le lion de la tribu de Juda. S'ils l'avaient connu, jamais ils n'auraient crucifié le Dieu de la gloire^. Qu'allez-vous donc faire? 11 l'a prédit, et il est revenu à la vie. Examinez bien les sceaux du sépulcre : il est ouvert ; ou vous donne le prodige du prophète Jonas, comme il l'a lui-même annoncé. Jonas sort des flancîi du cétacé, et Jésus-Christ sort le troisième jour des entrailles de la terre. Toutefois il y a manifestfuneut ici plus que Jonas s, dans Celui qui s'arrache vaillamment lui-même du sein de la mort. C'est pourquoi les Ninivites s'élèveront contre vous au jugement et seront vos juges, parce qu'ils ont écouté le prophète, tandis que vous n'écoutez pas le maître des prophètes.
13. Vous disiez : Quil descende de la Croix et nous croyons en lui *. Vous avez voulu rompre le sceau de la Croix, en promettant d'en-
J Luc, XXIV, 21. — 2 Ps. XXXI, 11.— » Malh., xxvii, 63. — ♦ Jérôm., XX, 7. — « I Cor., lî, 8. — « Math., 12, 3î>, il. — ^ Math., xxvir, 42.
POUR LE SAINT JOUR DE PAQUES
trer dans le sein de la foi. Le voilà levé et non brisé, entrez donc. Si yous ne croyez pas à Jésus-Christ ressuscité, vous n'eussiez pas cru davantage à Jésus-Christ descendant de sa croix. La croix du Christ vous scandalise à ce 'point : car, dit l'Apôtre, la parole de la Croix est un scandale pour les Juifs ^. Qu'au moins le spectacle inoui de sa résurrection vous réveille. Nous trouvons, nous, la gloire dans la croix. Pour nous, qu'elle sauve, elle est la force de Dieu, et la plénitude de toutes les vertus. Prenez au moins part à sa résurrection. Mais peut-être vous scandalise-t-elle encore davantage, et, odeur de vie pour nous, elle est pour vous une odeur de mort. Pourquoi donc insistons-nous? Le frère atné ne peut souffrir le bruit de la symphonie et des chants, il s'indigne qu'on ait pour nous égorgé le veau gras. Il reste dehors et refuse obstinément d'entrer 2. Pour nous, mes frères, entrons, et mangeons les azymes de la sincérité et de la vérité ; car Jésus-Christ, notre Pâque a été immolé^. Embrassons les vertus qui nous sont recommandées à la croix, l'humilité, la patience, l'obéissance, la charité.
14. Songeons aussi sérieusement aux leçons que nous donne cette grande solennité. La résurrection, c'est un passage, c'est une transmigration, car Jésus-Christ, mes frères, n'est pas aujourd'hui retombé parmi nous, il est ressuscité ; il n'est pas revenu sur cette terre, il s'est élevé plus haut, il est passé plus loin. Ce nom de Pâque donné à cette fête ne signifie pas retour, mais passage , et la Galilée où sa vue nous est promise veut dire transmigration. J'en ai l'assurance, la pensée de plusieurs de ceux qui m'écoutent me devance, et ils devinent le but où tendent mes paroles. Expliquons-nous pourtant, mais avec brièveté, de crainte que la longueur de cet entretien ne devienne, en ime si grande solennité, une charge à votre piété. Si l'œuvre du Calvaire consommée, Notre-Seigneur était rentré dans cette vie mortelle et remplie d'épreuves, je ne dirais pas, mes frères, qu'il est passé, mais qu'il est revenu; je ne dirais pas qu'il est monté en une région plus haute, mais qu'il est rentré dans son premier état. Mais aujourd'hui qu'il entre dans une vie nouvelle, il nous invite à passer avec lui, il nous appelle en Galilée. Car parce qu'il est mort pour le péché il n'est mort qu'une fois ; mais en sa vie actuelle il ne vit plus pour la chair ; il vit pour Dieu.
1 5. Et que dirons-nous , nous qui ôtons à la résurrection du Seigneur son nom de Pâque
* I Cor., 1, 23. — « Luc, xv, 28. — » Cor., v, 7.
S. Bern. — ToM. m.
en sorte que pour nous, au lieu de passer, il revient ? Nous avons pleuré ces jours derniers; nous nous sommes adonnés à la componction, à la prière, au recueillement, à l'abstinence, jaloux de racheter et d'expier dans cette quarantaine sacrée les négligences des autres temps de l'année. Nous nous sommes associés aux souffrances de Jésus-Christ, nous nous sommes replongés dans le baptême de larmes, de la pénitence et de la confession. Mais si nous sommes morts au péché comment vivronsnous encore pour lui? Si nous avons pleuré nos négligences, pourquoi y retomber? On nous verra encore, comme dans le passé, curieux, loquaces, paresseux, vains, soupçonneux, médisants, emportés, esclaves de ces vices que nous avons pleures ces jours-ci avec tant de sollicitude. J'ai lavé mes pieds, comment les salir de nouveau? J'ai quitté ma tunique, comment la reprendre^ ? Mes frères, agir ainsi ce n'est pas passer; Jésus- Christ ne se montrera pas ainsi ; ce n'est la route où Dieu nous montrera son salut, car qui regarde en arrière est indigne du royaume de Dieu^.
16. C'est ainsi, hélas! que les partisans du monde, ennemis de la croix de Jésus-Christ qui portent vainement le nom de chrétiens, tout le long du carême soupirent après les jours de la résurrection, pour se livrer plus librement au plaisir.- Je touche, mes frères, un triste sujet qui assombrit cette joyeuse solennité ; mais je dois déplorer l'injure qu'on lui fait, et que je puis dissimuler aujourd'hui moins que jamais. 0 douleur ! La résurrection de Jésus-Christ clôt le temps des sacrifices et ramène celui du péché. Voici revenir les excès, l'ivresse, l'impureté et tout son cortège : on lâche la bride aux passions; comme si Jésus- Christ était ressuscité pour cela et non pour notre justification ! Malheureux ! est-ce ainsi que vous honorez Jésus-Christ que vous avez reçu? Vous vous êtes préparés à sa réception, en confessant vos péchés avec des gémissements, en châtiant vos corps, et répandant l'aumône. Et après l'avoir reçu vous le livrez à ses ennemis ; ou plutôt vous l'expulsez de vos cœurs, en y faisant rentrer vos désordres passés. La lumière ne peut habiter avec les ténèbres, Jésus-Christ avec l'orgueil, avec l'avarice, avec l'ambition, avec la haine, avec la luxure et la fornication. Quoi! devez- vous moins d'égard à sa présence qu'à sa venue prochaine ? Le temps de sa résurrection est-il moins vénérable que celui de sa passion? Mais, je le vois, vous ne respectez ni l'un, ni l'autre, car si vous partagez ses souffrances
» Caotiq., v, 3. — « Luc, ix, 62.
TOUS auriez part à 6on règne : en mourant avec lui tous ressusciteriez avec lui.
17. Mais aujourd'hui Tusage ou la dissimulation sont les seuls motifs d'une humiliation qui n'est suivie d'aucune joie spirituelle. C'est pour cela, dit TApAtre, que beaucoup sont faibles et infirmes parmi tous^. De là cette mortalité si fréquente en ces jours, dans certaines contrées. Pécheurs, vous êtes pris au piège, non pour avoir péché, mais pour persister en vos iniquités, pour y mettre le comble, soit par l'absence, soit par la tiédeur de la pénitence, soit par la négligence à fuir, après une malheureuse expérience, des occasions périlleuses qui allument vos passions. L'ennemi vous a enlacés, l'Ecriture le dit, en des nœuds serrés*. Si le remords vous éloigne des sacrements de Jésus-Christ, vous n'avez pas la vie en vous. Ecoutez-le lui-même vous dire : Si vous ne m^mgez la chair du fils de l'homme et si vous ne buvez son sang^ vous ri avez pas la vie en vous^. Le recevoir indignement c'est manger votre jugement, en ne discernant pas le corps sacré du Seigneur. Pécheurs, rentrez donc en vous-mêmes ; cherchez le Seigneur de tout votre cœur, détestez le mal; faites pénitence non-seulement de bouche, mais en esprit et en vérité. Mais comme la pénitence qui reste disposée à s'exposer est insufQsante, comme c'est errer encore que de ne pas chercher un guide, montrez votre repentir en fuyant les occasions. Sinon il est à craindre que ce jour, établi aussi pour la perte et la ré- Burrection de plusieurs, ne tourne à votre réprobation, soit parce que vous êtes évidemment éloignés de Jésus-Christ avec qui vous ne communiez pas, soit en votre qualité d'associés de Juda, en qui Satan est entré après la bouchée que Jésus-Christ lui eut offerte*.
1 I Gor., H, ao. — « Job, XL, 12. '— ' Jean, yi, 54. — * Jean, xiu, 27.
18. Mais, pourquoi juger ceux qui sont dehors? Pourquoi, sinon ai&n de pleurer sur le malheur qui nous a engagés dans les mêmes
{déges, et nous féliciter d'avoir été retirés par a miséricorde divine, de la condition déplorable où nous gémissons de voir nos frères 1 Ah ! que Dieu nous trouve saints, et débarrassés de cette misérable et sacrilège habitude I Puissions-nous recueillir, sans en rien perdre, tous les fruits de la résurrection, passer et croître chaque année davantage! Car tou> ceux qui, après les tristesses de la pénitence, loin de revenir aux consolations chamelles^ pénètrent plus avant dans la confiance en h bonté divine, entrent en une dévotion nouvelle et dans la joie du Saint-Esprit. Ils sont moins attristés du souvenir de leurs péchés passés, qu'émus par le souvenir, enflammés par le désir des récompenses étemelles. Voilà ceux qui ressuscitent avec Jésus-Christ, qui célèbrent la Pftque, qui se hâtent d'aller en Galilée. Vous donc, mes très-chers frères, si vous êtes ressuscites avec Jésus-Christ, cherchez les choses d'en haut où le Christ réside à la droite de Dieu le Père ; goûtez les choses d'en haut, et non celles de la terre ^, afin que comme Jésus-Christ est ressuscité des morts par la gloire de son Père, vous aussi vous piarchiez en une voie nouvelle ' ; afin que de la joie séculière, et des consolations mondaines, la componction et la tristesse qui est selon Dieu, vous amènent heureusement à la sainte dévotion, aux transports d'une félicité spirituelle. Daigne vous accorder cette faveur. Celui qui est passé de ce monde à son Père ! Qu'il nous attire à sa suite, qu'il nous invite à entrer en Galilée, afin de se montrer à nous, lui le Dieu béni par-dessus tout dans les siècles ! Ainsi soit-il.
* ColoM., m, 1, 2. — 2 Rom., vi, i.
POUR LE TEMPS DE LA RÉSURRECTION
SEBMON II
ADRESSÉ AUX ABBÉS (a)
Sur ce passage de rÉvajQgiJle : iMarU-SMadeleine, ^arie^ mire de Jacques^ etSalomé^ etc.
(Marc, XVI, i.)
1 . Nous avons appris de l'Apôtre que le Christ habite par la foi dans nos cœwrs K Ce qui nous autorise à croire que le Christ vit en nous aussi longtemps que la foi y vit elle-même. Mais quand notre foi est morte, Jésus-Christ est en quelque sorte morte en nous. Or la preuve de cette vie de la foi ce sont les œuvres, selon ce qui est écrit : Les œwûtes que mon Père m*a ordonné de faire^ rendent témoignage de moi ^. Il ne contredit pas ce sentiment. Celui qui soutient que la foi sans les œuvres est morte ^. Car comme nous constatons la vie du corps par son mouvement, nous reconnaissons celle de la foi aux bonnes œuvres. L'âme, principe du mouvement et du sentiment, est la vie du corps; et c'est la charité qui est la vie de la foi , parce que c'est par elle qu'elle opère , selon ces paroles de î'Apôtre : c*est la foi qui opère par la charité *. D'où il suit^ que lorsque la ch^té vient à se refroidir, la foi meurt, comme le corps lorsque r&me se retire. Si donc vous voyez un
(a) C'est aiDsi gue nous réfabUssons l'ordiç des SennoDs de Pâques, d'après les mss. et les premières éditions, omettaot ici le Sermon ZLIV, sur divers s\tjetSf placé habitue]lementaprès le a» jennoo qui sait. Comparer Sennan LVIIl, sur divers sujets,
* Éphés., m, 17. — « Jean, t, 36. -=- » Jaoq., u, 20. — * Galat. , V, 6.
homme prompt et fervent à faire le bien, appliqué à Taccomplissement de tous ses devoirs, ne doutez pas que la foi ne soit vivante en lui, puisqu'il a le caractère infadllible de la vie. Mais il s'en trouve plusieurs qui, après avoir commencé par l'esprit, finissent, faélas! msdheureusement parla chair. Or nous savons que dès lors l'esprit de vie ne réside plus en eux; selon ce qui est écrit : Mon esprit ne demeurera point dans l'homme charnel i. Si donc l'esprit n'y demeure pas, il est indubitable que la charité n'y réside pas non plus, puisqu'elle n'est réj)andue dans nos cœurs que par l'Esprit Samt qui nous est donné 2. 2. Or celui qui nous dit, comme nous l'avons déjà remarqué, que la foi opère p^r la charité, fait certainement consister la vie de la foi dans la charité. D'où il faij|^t conclure que la foi meurt lorsque l'Esprit-Saint se retire, jparce que c'est cet Esprit qui vivifie '. Enfin , si c'est une véritable mort , que de vivre d'une manière cl;iamelle ^, il suit nécessairement que ceux que noii^s regardions comme vivants, et avec raison, peipidant qu'ils mortifiaient les inclinations de la chair, s'Us en deviennent les esclaves, doivent
* Gen., vi,3. — « Rom., v, 5. — » JeaD,yi, 64. — ♦ Rom»i
TXU, 6.
être pleures comme morts. Aussi lisez-vous dans le même apôtre : Si vous vivez selon la chair vous mourrez; et vous vivrez si vous mortifiez par C esprit les œuvres de la chair ^. Malheur donc à vous, qui, comme des chiens, retournez à votre vomissement, qui, comme des pourceaux, vous roulez de nouveau dans la boue, après avoir été lavés 2. Je parle à ceux non -seulement qui retournent réellement de corps dans TÊgypte, mais même à ceux qui le font en esprit, nourrissant dans leurs cœurs de l'affection et de l'attachement pour les vains plaisirs du siècle, et qui, par conséquent, n'ont point la vie de la foi, qui est la charité. Car si quelqu'un aime le monde, la charité du Père ne réside point en lui «. Peut-on une mort plus funeste que de porter du feu dans son sein, je veux dire le péché dans sa conscience, sans le voir, sans en être efTrayé, et sans faire aucun mouvement pour le secouer?
3. Or, mes frères, cette mort de la foi dans l'âme, c'est Jésus-Christ dans le sépulcre. Que lui ferons-nous? Que firent les saintes femmes qui , parmi toutes les autres , avaient un amour plus ardent pour le Sauveur? Elles achetèrent des parfums afin de le venir embaumer. Ce n'était point pour le ressusciter, et nous savons, mes frères, que nous n'avons pas le pouvoir de le faire. Tout ce que nous pouvons, c'est d'embaumer. Et pour quelle fin? de peur que celui qui est dans cet état de mort n'exhale une mauvaise odeur qui soit pour les autres une odeur de mort; pour l'empêcher lui-même de se corrompre et de tomber en dissolution. Que les trois femmes donc achètent leurs parfums, je veux dire : l'esprit, la langue et la main; ce sont, si je ne me crompe, ces trois puissances que le Sauveur commanda à Pierre de mettre en usage pour la conduite des âmes, lorsqu'il le chargea de paître son troupeau^. Paissez-le de l'esprit, lui dit-il, paissez-le de la bouche, paissez-le par vos œuvres. Paissez le troupeau par vos prières, par vos instructions et par vos exemples.
4. Que l'Esprit donc prépare ses parfums, et, avant toute chose, qu'il soit animé d'une compassion affectueuse, d'un zèle désintéressé, et surtout d'un esprit de discrétion. Un frère vient-il à pécher, c'est le cas de déployer une affectueuse compassion, inspirée par l'humanité et que vous trouvez en vous. Vous qui êtes spirituels^ dit l'Apôtre, instruisez ces personnes atec douceury songeant que vous
i Rom., 8,13. — « Il Pierre, 11, 22. — » I Jean, 11, 15. — ♦ Jean, xxt, 17.
pouvez être tenté vous-mêmes i. Et quand le Seigneur sortait, la croix sur les épaules, et que pleuraient sur lui, non pas encore toutes les tribus de la terre, mais quelques femmes, il se tourne vers elles pour leur dire : Filles de Jérusalem ne pleurez pas sur moi; pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants 2. Observez ici l'ordre exprimé. Sur vous d'abord, ensuite sur vos enfants. Songez à vous-mêmes afin de savoir compatir aux autres, afin de reprendre avec douceur. Considérez-vous vous-mêmes de peur d'être tentés. Mais parce que l'exemple est une persuasion plus efiicace, et qui s'imprime plus profondément, je vous renvoie à ce saint vieillard qui, apprenant qu'un de ses frères avait commis une faute, se mit à verser des larmes amères et à s'écrier : Lui aujourd'hui , moi demain '. S'il pleurait ainsi sur lui-môme , croyez-vous qu'il fût sans pitié pour son frère ? Cette compassion affectueuse est utile à un grand nombre : car un cœur généreux rougit de contrister un autre cœur à qui il cause de telles anxiétés.
5. Mais quelle conduite tenir avec ces esprits obstinés et ces fronts opiniâtres qui abusent de notre compassion et de notre patience ? Nous avions pitié d'un frère, ne faut-il pas maintenant avoir aussi pitié de la justice que nous voyons méprisée avec tant d'impudence, et provoquée avec tant d'audace? Je le sais. S'il y a quelque charité en nous, il nous est impossible d'endurer un pareil mépris de Dieu. Voilà le zèle de la justice qui nous enflamme contre les prévaricateurs. C'est un amour pieux envers la justice de Dieu que nous voyons méprisée. Toutefois la compassion affectueuse doit encore dominer ici. Sinon dau> la violence de notre esprit nous brisons les vaisseaux de Tharsis, nous achevons le roseau cassé , nous éteignons la mèche encore fumante.
6. Mais à ces deux sentiments d'affectueuse compassion et de zèle pour la justice, il est nécessaire de joindre l'esprit de discrétion, de peur de substituer mal à propos im de ces sentiments à l'autre, et de tout confondre imprudemment. Que notre esprit ait donc un troisième parfum, la discrétion, afin que tenant à propos compte des temps, 11 sache déployer du zèle, sans négliger l'indulgence. Qu'il soit le Samaritain évangélique, observant soigneusement les occurences qui demandent l'huile de la misércorde ou le vin de la ferveur. Et pour que vous ne voyiez pas ici mes idées personnelles , écoutez le prophète demander ces qualités, et les demander dans
1 Galal, VI, 1. — « Luc, xxiii, 28. — > Vie des Pères,
POUR LE TEMPS DE LA RÉSURRECTION
le même ordre. Enseignez-moi, Seîgnefur, la bonté, la discipline et la science ^ .
7. Mais où puiserons-nous ces parfums? car la terre de nos cœurs ne porte pas ces germes de vertus; elle engendre plutôt des ronces et des épines. Il faut donc les acheter. Mais à qui? A celui qui a dit : Venez acheter sans argent, et sans échange, le vin et le lait ^. Vous n'ignorez pas ce qu'indique la douceur du lait, ce que figure la fermeté du vin. Mais acheter sans argent, sans échange, qu'est-ce? Les partisans de ce siècle ne connaissent pas cette façon d'acheter; mais l'auteur du siècle n'en connaît pas d'autre. Car le prophète a dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, puisque votis fCanez pas besoin de mes biens ^, Quel échange recevra donc en retour de sa grâce celui qui n'a besoin de rien, qui est le maître de tout? La grâce est gratuitement donnée, l'acheter est encore une acquisition gratuite; car ce qu'on donne pour elle reste en nos mains.
8. Les trois aromates de l'esprit doivent donc être achetés avec l'argent de la volonté propre. En y renonçant nous ne perdons rien : nous gagnons au contraire beaucoup, puisque, par une heureuse transformation, elle devient commune de propre qu'elle était. Or la volonté commune, c'est la charité. Nous achetons donc sans échange, recevant ce que nous n'avions pas, et gardant en de meilleures conditions ce que nous avions. Quelle compassion aura pour son frère, celui à qui sa volonté propre n'inspire de compassion que pour luimême? Celui qui s'aime lui-même aimera-t-il la justice et aura-t-il en horreur l'iniquité ? Il peut bien dissimuler aux yeux des hommes, se tromper lui-même, et quand il obéit aux suggestions de l'amour-propre ou de la haine, se croire guidé par la compassion et le zèle de la justice. Mais il est aisé de reconnaître l'abîme qui sépare la volonté propre de la charité : ces deux choses sont en opposition directe. Car la charité est bienveillante, elle ne se réjouit pas du mal ^. Et quant à l'esprit de discrétion, nous le savons, rien ne l'affaiblit plus que la volonté propre, qui pervertit le cœur et aveugle les yeux de la raison. Achetons donc les trois parfums de l'esprit, la compassion affectueuse, le zèle de la droiture, et l'esprit de discrétion : achetons-les, dis-je, au prix de la volonté propre.
9. Il y a aussi trois aromates de la langue, modération dans la réprimande, abondance dans l'exhortation, efficacité dans la persuasion. Voulez-vous avoir ces aromates? Achetez-
* P«.cvni,66.— «IsaT.,LV,4 . — » Pa. xv,2. — ♦ I Cor., XIII, 4,6.
les à votre Dieu. Achetez-les, dis-je, comme les précédents, sans aucun échange, afin de recevoir et de ne rien débourser. Achetez de Dieu la modération dans la correction. C'est un grand bien ; c'est un don exquis et rare : Car la langue, dit Saint- Jacques, personne ne la peut dompter i. Vous rencontrerez bien des gens qui, avec la meilleure intention, et avec un bon cœur, disent légèrement des paroles qui blessent ceux qui les entendent. La parole vole et ne revient plus î. Elle devait guérir, mais elle a semblé mordante; elle ne fait qu'ir riter davantage quand l'impudence s'ajoute à la négligence ; l'impatience y met le comble : et celui qui gisait dans la fange s'y enfonce plus avant ; il recourt à des paroles de malice pour couvrir d'excuses ses fautes, et, semblable au furieux, non-seulement il repousse, mais il cherche à mordre la main du médecin. Beaucoup d'autres manquent de paroles, et l'impuissance semble leur coller la langue au palais, ce qui nuit singulièrement aux auditeurs. D'autres au contraire ont une parole abondante et facile. Mais leurs discours ne plaisent pas, ne sont pas goûtés, et, partant, se trouvent dénués d'efficacité. Vous voyez donc combien il est nécessaire d'acheter de Celui qui est le principe de tout bien, de toute science, la modération dans la réprimande, l'abondance dans l'exhortation, et l'efficacité à persuader.
10. Achetez-les donc avec la monnaie de la confession, afin de vous purifier de vos péchés avant d'essayer de purifier ceux d'autrui. Quel grand et merveilleux mystère que la résurrection d'une âme 1 N'y mettez pas une main impure. Si vous ne pouvez, ou plutôt parce que vous ne pouvez y apporter l'innocence, lavez vos mains au milieu des innocents, avant d'entourer la tombe du Seigneur. La confession purifie tout. Cette ablution sera pour vous une sorte d'innocence, et vous permettra de prendre place parmi les âmes sans tache. On n'approche pas de l'autel avec des vêtements ordinaires, on prend des habits blancs. Vous aussi, pour venir au tombeau, de Jésus-Christ lavez- vous, couvrez-vous de vêtements blancs et glorieux afin qu'on vous dise : Vous avez revêtu la confession et la beauté '. Car là où est la confession est aussi devant Dieu la beauté. Tout ceci a pour but de nous faire acheter, avec la monnaie de la confession, les aromates de la langue, réprimande modérée, exhortation abondante, persuasion efficace.
H. Cependant nous lisons*, et une expérience quotidienne nous apprend que le
* Jacq., ni, viii, — • Horace, Épltre, llv. I, xviii, 71. — • Ps. cin, 1. — ♦ St-^igoiTêAê-Granà, — FeutoraX.
prédicateur dontlatiedsitnépriséeyoitsa parole condamnée au même sort. Que la main prépare donc aussi ses aromates^ de peur que le sage ne lance contre nous tes raillerïes dirigées contre le paressent qui ne peut^ sans peine^ porter sa main à sa bouche ^ et que Thoinme objet de tos corrections île tous réplique t Vous instruisBx les autres et 'oous ne tous ins^ truisex pas tous-même 2* Vous liez des far-»deaux énormes^ impossibles à soulever ; voua les mettez sur les épaules des hommes, sans même les toucher du doigt <« Je tous le dis : la parole vivante, efficace, c'est l'exemple, (|Ui persuade aisément ce que nous voulons faire entrer dans les cœurs, puisqu'il prouve la possibilité de ce que nous prêchohs. Pour cela il faut à votre maiti des aromates, la continence de la chair, la miséricorde envers nos fihères, la patience dans la bonté. Ce qui fait dire à TApôtre : Vitons dans la sobriété^ la jusiice et la piété ^. Ces trois choses sont surtout nécessaires à notre vie, puisque nous devons la première à nous-mêmes, la seconde au pi^ochain, la troisième à Dieu. QelUi qui se litre à la fornication pèche contre son propre corps : il lui ravit un grand honneur ; il lui imprime une flétrissure horrible et infâme ; il prend les membres de Jésus-Christ pour en faire les membres d'une prostituée. Ce n*est pas uniquement de ces jouissances abominables, mais de toute volupté charnelle que je tous exhorte à vous priver. Avant tout, visez à cettç continence parfaite que tous vous devez à vousmêmes; car vous n'avez personne qui vous touche de plus près que vous. Ajoutez à cette vertu la miséricorde que vous devez au prochain, votre salut est inséparable du' sien, et la patience que tous deyet à Dieu, de qui dépend ce salut. Car tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ Jésus ^ souffriront persécution *. C'est par de nombreuses tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume des deux 6. N'allez pas vous perdre par l'impatience : souffrez tout pour Celui qm le premier
* Prov., XIX, 24. — « Rom., n^ 21. — • Math., xxiu, 4. - * file, II, 12. — * ÎI Tim., m, 12. — « Ad., xiv, 21.
a enduré pour tous de plus grandes épreuves, et qui ne laissera pas votre patience inutile, comme le dit le prophète : La patience des pauvres rte périra pas sans retour ^ .
12. Or les aromates de la main s'achètent avec l'argent de la soumission. C'est elle qui dirige nos pas, et nous mérite la grâce d'une sainte vie. Si la désobéissance a mis en nos tnembres une loi contraire, qui ne sait que Tobéissance nous donne la Continence ? C'est elle encore qui d'habitude règle en nous la miséricorde, qui nous enseigne la patience et nous la donne. Munis de ces pal-fiims, approchons de celui dont la foi est morte. Mais si nous considérons quelle entreprise c'est pour nous de ressusciter un pareil mort, combien il est difficile d'avoir accès en un cœur fermé paf la pierre de l'obstination et de l'impudence, nous ne pourrons nous empêcher de dire avec les saintes femtnes : Qui nom ôtera la pierre de l'entrée du sépulcre? Cependant lorsque pénétrés de cette frayeur, nous craignons d'approcher et d'entreprendte un si grand miracle, il arrive souvent que le Seigneur, toujours plein de bonté, se laisse toucher par les gémissements de nos cœurs, et que le mort ressuscite au seul son de sa voix toute-puissante. L'Ange du Seigneur, je veux dire une certaine gaieté paraît sur son visage, cotnme l'Ange à l'entrée du sépulcre. Je ne sais quel éclat nous annonce qu'il est ressuscité, et bientôt nous voyons clairement que ce nest plus le même homme; il nous donne lui-même entrée dans son cœur, il nous invite même à en sonder les replis, et roulant de ses propres mains la pierre d'obstination qui le fermait il s'assied dessus. Et ainsi sa foi étant ressuscitée, il nous fait voir les linceuls dans lesquels elle était ensevelie. Enfin en nous découvrant les passions qui le tyrannisaient, en nous faisant l'aveu de toutes ses faiblesses, en nous montrant comment il s'était enseveli lui-même par sa tiédeur et sa négligence, il semble nous dire ce que l'Ange disait aux saintes femmes : Venez et voyez où le Seigneur était placé 2.
* Ps. IX, 19. — « Malh., xxviii, 6.
POUR LE TEMPS DE LA RÉSURRECTION
SERMON III
C^aaman se plonge sept fois dans le Jourdain; purification de sept lèpres; sept apparitions
du Seigneur ressuscité qui désignent les sept dons du Saint-Esprit,
1 . Dans la médication matérielle on emploie d'abord les purgations, puis les aliments, afin de débarrasser le corps des humeurs dangereuses, et de le fortifier ensuite à l'aide d'une nourriture énergique. C'est ainsi que le médecin de nos &mes, notre Seigneur Jésus-Christ, dont toute la vie dans la chair est un remède de salut, ayant sa Passion, nous a offert sept purgations , et après sa résurrection , autant d'aliments à la fois salutaires et doux. Notre Elisée a ordonné au lépreux Naaman de se plonger sept fois dans le Jourdain, mot qui veut dire descente ^ . En effet dans la descente de Notre Seigneur Jésus-Christ, dans la yie humble qu'il a menée avant sa passion, nous trouvons une purification, une purgation. Mais dans sa résurrection et dans la vie qu'il a menée ensuite durant quarante jours, nous trouvons une nourriture et des aliments délicieux qui réparent nos forces. Caria lèpre de l'orgueil nous a envahis de sept façons : par la propriété des biens matériels, la gloire des vêtements, Ja volupté des corps, deux fois par la bouche, ainsi que par le cœur. La première est la lèpre de la maison qui nous porte à vouloir être riches ici-bas. Nous nous en purifions en nous plongeant dans le Jourdain, c'est-à-dire, dans la descente du Christ. Car nous le voyons lui, le riche par excellence, se faire pauvre pour nous. Splendeur inénarrable du ciel, il est descendu en ce monde ; il a dédaigné nos richesses et il a choisi une pauvreté si grande qu'à sa naissance on l'a déposé dans une crèche, parce qu'il n'y avait pas de place pour lui dans une hôtellerie 2. Qui ne sait que plus tard le fils de l'homme n'eut pas où reposer la tête? Celui qui se plonge dans ces pensées peut-il chercher encore les richesses de ce monde? Quel abus de voir aspirer à la fortune un vermisseau pour lequel le Dieu de Majesté et le Seigneur des armées a voulu être pauvre !
2. Par la lèpre du vêtement, entendez la pompeuse vanité de ce siècle. Vous vous en débar-
* IV Rois, V, 10. — « Luc, n, 7.
rasserez en vous plongeant encore dans le Jourdain, où, vous verrez le Christ du Seigneur enveloppé de langes grossiers, devenu l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple. Dans ce même Jourdain nous nous purifions de la lèpre du corps, en méditant la passion de Notre Seigneur, et en rougissant de poursuivre le plaisir. Mais sur la bouche, il y a, nous l'avons dit, une double lèpre. Nous arrive-t-il quelque adversité, nous murmurons, et les paroles d'impatience coulent comme la sanie d'une lèpre. On s'en guérit en considérant Celui qui s'est laissé conduire comme un agneau à la boucherie, sans ouvrir les lèvres *, qui, à la malédiction, n'opposa jamais la malédiction et qui, dans ses souffrances ne formula jamais une menace \. Dans la prospérité, contrairement à celui qui a dit : Ce n'est pas celui qui se recommande lui-mim^ qui est approuvé ', nous nous recommandons, nous, non par notre patience, mais par l'arrogance, et nous voilà souillés d'une autre lèpre, la jactance. Pour nous en laver plongeons-nous dans le Jourdain, et imitons Celui qui ne cherchait pas sa gloire personnelle. Aussi quand les Démons criaient qu'il était le Fils de Dieu, il leur imposait silence ^, et il défendait aux aveugles illuminés de raconter leur guérison s.
3. Le cœur aussi est atteint d'une double lèpre, la volonté propre, et le conseil propre. Ces deux lèpres sont les plus dangereuses, et d'autant plus qu'elles sont intérieures, Je parle de cette volonté propre, qui n'a rien de commun avec Dieu ni avec les hommes, mais est exclusivement lanôtre. C'est ce qui arrive quand nos volontés, au lieu de se référer à l'honneur et à la satisfaction de Dieu, à l'utilité ou au service de nos frères, n'ont d'autre but que nousmêmes, et la satisfaction de nos inclinations personnelles. La vertu directement opposée à ce vice c'est la charité qui est Dieu. La volonté propre est l'ennemie de Dieu à qui elle fait une
i Isal., LUI, 7. — " I Pierre, 11, 23. — • Il Cor., x, 18. - * Luc, IV, 31, 35. — » Math., IX, 30.
guerre cruelle. Car qu'est-ce que Dieu hait et punit, excepté la volonté propre? Otez la volonté propre, il n'y a plus d'enfer, et le feu éternel n'a plus d'objet. Présentement môme, quand nous endurons le froid, la faim, ou toute autre sensation pénible, qu'est-ce qui est blessé en nous, sinon cette volonté propre? Notre volonté accepte-t-elle ces peines , elle devient commune. Mais il reste en elle une faiblesse , un prurit de personnalité qui nous fait souffrir tant qu'il n'a pas disparu. Car on doit appeler propre volonté celle à laquelle nous donnons notre assentiment, et devant laquelle le libre arbitre s'incline. Les désirs, les concupiscences que nous subissons malgré nous ne sont pas la volonté ; ils n'en sont que la corruption. Or avec quelle violence la volonté propre ne se déchaîne-t-elle pas contre Dieu ! Apprenez-le et tremblez, esclaves de la volonté propre ? Premièrement elle se soustrait et se dérobe à l'autorité de son auteur à qui elle devait obéir, en se donnant toute à lui. Mais se bornera-t-elle à cet outrage? Non. Elle va plus loin, et, autant qu'il est en elle du moins, elle prend, elle ravit ce qui est à Dieu ! Quelle borne en effet se pose à elle-même la cupidité humaine? Celui qui demande à l'usure un misérable gain, n'essaierait-il pas de gagner l'univers, s'il en avait le pouvoir, comme il en a la volonté ? Je le dis avec assurance : le monde entier ne suffirait pas à satisfaire la volonté propre. Et plût au ciel qu'elle s'en contentât, sans oser, par un crime ineffable, porter ses coups contre son auteur 1 Mais la volonté propre attaque Dieu lui-même autant qu'elle en est capable. Elle souhaiterait bien en effet que Dieu ne pût, ou ne voulût châtier ses crimes, ou qu'il les ignorât. Elle voudrait donc que Dieu n'existât pas, puisqu'elle le souhaite ou impuissant, ou injuste, ou ignorant. Cruelle et exécrable malice, qui aspire à détruire la puissance, la justice, la sagesse de Dieu ! Voilà la bête la plus féroce, le monstre le plus affreux, la louve la plus dévorante, la lionne la plus impitoyable. Voilà la lèpre la plus impure qui demande qu'on nous plonge dans le Jourdain, et que nous imitions Celui qui n'est pas venu faire sa volonté. Aussi disait-il en sa passion : Çwc ma volonté ne se fasse pasy mais la vôtre ^ I
4. Quant à la lèpre du propre conseil, elle est d'autant plus pernicieuse, qu'elle est plus cachée. Et plus elle est grande, plus on s'estime bien portant. C'est la maladie de ceux qui ont le zèle de Dieu, mais un zèle qui n'est pas selon la science, qui se passionnent pour leur erreur, qui s'y obstinent, et ne veulent
i Luc, xzi 1,42.
écouter aucun conseil. Us brisent l'unité; privés de toute charité, ils sont les ennemis de la paix ; la vanité les gonfle ; ils se complaisent en eux-mêmes ; grands à leurs propres yeux, ils ignorent la justice de Dieu, pour établir la leur. Et, n'est-ce pas le comble de l'orgueil, qu'un homme seul préfère son jugement à celui de toute une communauté, comme s*il avait seul l'esprit de Dieu? Refuser d'obéir c^est le crime cCidoldtrie, et résister^ c'est comme si on commettait le péché de divination ^. Allez maintenant, allez, vous,'qui vous prétendezplus religieux que vos frères, qui n'êtes pas, croyezvous, comme le reste des hommes. Ce sont des idolâtres, des devins, si toutefois ils en croient celui qui tient ce langage plutôt qu'euxmêmes. C'est aussi ce que dit la Vérité même : S^il n'écoute pas VÉglise, qu'il soit pour vous comme un païen et un publicain 2. Mais où purifier cette lèpre sinon dans le Jourdain? Plongez-vous-y vous qu'elle ronge ; considérez la conduite de l'Ange du grand conseil. Voyez-le se soumettre à la volonté d'une femme, la bienheureuse Vierge et d'un pauvre artisan, Joseph. Trouvé au milieu des docteurs qu'il écoute et qu'il interroge, et repris par sa mère, en ces termes ; Mon fils pourquoi agir ainsi avec n*ms? Ne saviez-vou^ pas^ répond-il, qu'il faut que je sois aux choses de mon Père? Mais ils ne comprirent pas ce mot. Et que fait le Verbe ? Il n'est pas compris par eux : Il descendj de façon qu'il leur était soumis ^, Comment ne pas rougir de son obstination, quand la Sagesse même renonce à son propre conseil? Il semble renoncer à l'œuvre qu'il avait commencée et l'abandonner. Et en effet, à dater de cette époque, et jusqu'à trente ans, il n'est plus question ni de sa doctrine, ni de se^ œuvres.
8. Mais peut-être faut-il lui demander pourquoi il abandonne ainsi sa volonté et son conseil? Seigneur! cette volonté à laquelle vous renoncez, si elle n'est pas bonne, comment était-elle la vôtre? Si elle l'est, pourquoi y renoncer ? Ce conseil, s'il n'est pas bon, comment est-il le vôtre? S'il l'est, comment l'abandonner ? Tout cela était bon, tout cela était bien à lui ; il y renonce pourtant pour quelque chose de mieux. Il ne fallait pas préférer une idée personnelle au sentiment commun. C'était bien la volonté du Christ, et une volonté bonne, celle qui disait : S'il se peut, que ce calice s'éloigne de moi *. Mais celle de laquelle il disait : Que votre volonté se fasse ^ ! était meilleure encore, car elle était commune à la fois
* II Rois, XV, 23. — « Math., xviii, 17. — • Luc, ii, 46, v,l — ♦ Math., xxvi, 59. — • Luc, xxu, 42.
POUR LE TEMPS DE LA RÉSURRECTION
et au Père, et au Christ lui-même qui s'est offert parce qu'il l'a voulu et à nous. Si le grain de froment n'était tombé en terre pour y mourir, il fût resté seul ; mort il a porté du fruit au centuple. C'était la volonté du Père ; il voulait avoir des enfants à adopter ; c'était la volonté de Jésus-Christ d'être le premier né de nombreux frères ; c'était la nôtre, puisqu'il avait en vue notre rédemption. Il faut en dire autant du conseil. C'était bien le conseil de Jésus-Christ, et un conseil excellent que celui qui lui faisait dire : Ne faut-il pas que je sois aux choses qui regardent mon pèrel Mais on ne le comprit pas : alors il le modifia pour nous purifier de la lèpre du conseil personnel. Il nous donna l'exemple afin que nous le suivions. Il savait bien dès le début ce qu'il devait faire. Mais il voulut nous donner ce modèle d'humilité, et nous préparer en lui un divin Jourdain destiné à laver cette détestable lèpre. Écoutez donc vous tous que souillent soit la lèpre de la volonté propre, soit celle du propre conseil ; écoutez ce que l'esprit dit aux Églises, condamnant ces deux maladies dans ce texte si court : La sagesse qui est d'en kauty est premièrement pudiqusj ce qui est opposé à l'impureté de la volonté propre ; ensuite pacifique 1 ; ce qui est opposé à la rébellion obstinée du propre conseil.
6. Que le malade guéri de ces sept lèpres cherche sept aliments dans les sept dons du Saint-Esprit. Or, comme dans la vie du Seigneur qui précède la passion, nous trouvons sept purgations, dans les sept apparitions arri-
* Jacq., III, 17.
vées après la résurrection nous pouvons trouver les sept dons du Saint-Esprit. Dans la première, recevez le don de crainte : à l'arrivée des saintes femmes un Ange descend du ciel, la terre tremble, et il faut que cet Ange rassure ces visiteuses effrayées ^ Vous trouvez l'esprit de piété dans l'apparition à Simon 2. Quelle bonté singulière de la part du Seigneur Jésus de se montrer particulièrement, et d'abord à l'apôtre coupable d'une apostasie honteuse, afin que la grâce surabondât là où avait abondé le péché! C'est l'esprit de science qui, aux disciples allant à Emmaûs, expliqua les Écritures, en commençant par Moïse et par les prophètes ». C'est l'esprit de force qui fit entrer Jésus-Christ à travers les portes closes du cénacle où il montra ses mains et son côté * : ainsi on montre en signe de vaillance les coups qui ont percé un bouclier. Par l'esprit de conseil, Jésus-Christ conseilla aux apôtres qui se fatiguaient à un péché stérile, de jeter le filet à droite de la barque &. Par l'esprit d'intelligence, il ouvrit leur esprit à l'intelligence des Écritures. Par l'esprit de sagesse, il leur apparut le quarantième jour, et s'éleva au ciel en leur présence ^, et ils virent le Fils de l'homme remonter au séjour qu'il avait quitté. Jusqu'à ce jour il sauvait les croyants par la folie de la prédication ; mais, dès que devant eux il fut remonté à son Père, sa sagesse commença à se manifester.
* Math., xxviii, 2, 10. — * Luc, xxiv, 34. — ' Luc, xxïv, 27. — * Jean, xx, 19, 20. — « Luc, xxiv, 45. — • AcL, I, 9.
POtIR L'OCTAVE DE PAQUES
SERMON PREMIER
'De la foi victorieuse et des trois témoignages au ciel et sur la terre. (I Jean, v, 4,1 1.)
1 . Tout ce qui est né de Dieu triomphe du monde. Depuis que le fils de Dieu, égal à son Père, a daigné devenir aussi fils de Thomme et prendre notre nature, la petitesse humaine est autorisée à parler de génération céleste. Car il n'est pas indigne de Dieu de se constituer le père de ceux dont le Christ s'est fait le frère. C'est pourquoi saint Jean (qui nous recommande si souvent, et avec tant d'instance cette adoption des enfants de Dieu) au début même de son Évangile s'écrie : A tous ceux qui Vont [reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu i.l Nous venons d'entendre d'une de ses épîtres quelque chose d'analogue : Tout ce qui est né de Dieu triomphe du monde. Tous ceux qui sont à Jésus-Christ, le monde les hait avec Jésus-Christ ; mais à son tour le monde est vaincu par Jésus-Christ et par eux. Ife vous étonnez pas, dit-il, si le monde voy^ hait : sachez qu'il m'a haï avant vou^ 2, Et encore : Ayez confiance, car fai vaincu le monde 3. Ainsi éclate la vérité de ce mot de l'Apôtre : Ceux qu'il a connus par sa prescience (il s'agit évidemment de Dieu le Père), il les a aussi prédestinés à être conformes à V image de son Fils *. Remarquez ce mot de conformité. Us sont adoptés à sa suite, afin qu'il soit le premier né entre de nombreux frères. C'est aussi à sa suite que le monde les hait, et c'est
» Jean, i, 12. — • Jean, xv, 48. — ' Jean,xvi, 32. — ♦ Rom., VIII, 29.
encore après lui qu'ils triomphent du monde. 2. Il est donc vrai que ce qui est né de Dieu triomphe du monde, afin que la victoire remportée sur la tentation, serve de témoignage à la génération céleste ; de sorte que comme celui qui est fils par nature a vaincu le monde et son prince, nous tous, enfants d'adoption, nous sortions aussi de la lutte vainqueurs, mais vainqueurs en Celui qui nous fortifie, et en qui nous pouvons tout : Car la victoire qui m^t le monde sous nos pieds c^est noire foi. C'est en effet à la foi que nous devons l'adoption des enfants de Dieu; c'est la foi que le monde pervers hait et poursuit en nous, et c'est aussi par la foi qu'il est vaincu, selon ce qui est écrit : Les saints, par la foi, ont vaincu les royaumes ^ Pourquoi ne pas attribuer la victoire à la même cause qui donne la vie î Le juste , est-il dit, vit de la foi 2. Toutes les fois donc que vous résistez à la tentation et que vous êtes vainqueur de l'esprit méchant, n'attribuez pas vos succès à vos forces personnelles ; glorifiez-vous en Dieu et non pas en vous-même. Car comment ce fort armé cèderait-il devant votre faiblesse ? Écoutez un avertissement du pasteur à qui le Seigneur a remis son troupeau : Votre adversaire, le Démon tourne autour de vov^ en poussant des rugissements et cherchant une proie à dévorer. Résistez-lui, forts dans la foi '. Vous
1 Hébp., XI, 33. — « Rom., i, 17. — » I Pierre, v, 8, 9.