‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 67 sur 79 · SERMON POUR LES ROGATIONS · texte numérisé non relu

SERMON POUR LES ROGATIONS

T>es trois pains. (Luc, xi, 5,ro.)

1. Qui de votis a un amij ete. Pourquoi en déclarant qu'il lui est survenu un ami ne se borne-t-il pas à demander un seul pain? Croyait-il cet ami assez avide pour ne pas se contenter d'un pain unique? Il est étrange de servir trois pains à un même convive. Croyez donc que cet homme est venu , accompagné de sa femme et de son serviteur, et que c'est là ce qui porte Tami à lui présenter trois pains. A mon avis, cet ami qui vient à moi, c'est moimême, car personne ne m'est plus cher, perpersonne ne me touche de plus près. L'ami m'arrive de voyage quand, abandonnant les choses passagères, je rentre en mon cœur, selon ce qui est écrit : Revenez pécheurs revenez à votre cœur ^. Et chacun est véritablement à lui-même son ami^ quand il revient de ce voyage, car celui qui aime l'iniquité hait son &me. Dès le jour de ma conversion, mon ami m'est donc revenu. Il est revenu d'une région lointaine, où pâtre de pourceaux, il dévorait leur vile nourriture sans pouvoir se rassasier. Il est revenu affamé, «faibli par les privations, épuisé par le jeûne, n est revenu ^vec le besoin de trouver un ami. Hais, hélas ! il a choisi un hôte bien pauvre, il est entré sous un toit bien dénué. Que ferais-je pour cet ami si malheureux ? je n'ai absolument rien à lui offrir. G'^st mon ami je l'avoue, mais je suis pauvre moi-même. 0 ami, pourquoi venir à moi dons une si grande dé-tresse ? Je suis indigent ; il u'y a pas de pain dans ma mwspft. SWe-toi, nie dit-il, cours.

va réveiller ton grand ami qui t'environne d'une affection incomparable et dont |personne n'égale l'opulence. Cherche, sollicite, frappe : car celui qui cherche trouve^ celui qui demande reçoit, et on ouvre à celui qui frappe. Crie et dis : Ame prête-moi trois pains.

S. Mes frères quels sont ces pains? puisrtons-nous mériter de les recevoir! car, peutêtre, eelui-ià seul les connaît qui les reçoit ? Je croîs cependant que nous devons solliciter les trois pains de la vérité, de la charité, de la force. Je confesse en avoir un |rand besoin, à Tarrivée de mon ami revenu de voyage, avec sa femme et sou serviteur. En effet ma raison (elle. est cet homme) languit dans l'ignorance de la vérité ; ma volonté languit aussi privée d'amour, et ma chair souffre parce que U force lui manque. Ma raison comprend mal ce qu'il faut faire ; ma volonté aime peu ce que la raison comprend, et le corps corruptible qui appesantit FAme, l'empêche d'exécuter ce que nous voulons. Mon cœur s'est desséché^ ma chair aussi, parce que j'ai oublié de man« ger mon pain. Je n'éprouverais pas ces défidllances, si ma raison s'était constamment exercée dans la recherche de la vérité, ma volonté dans le désir de la charité, ma chair dans la pratique de la vertu. 0 ami ! prêtezmoi donc trois pains : que je comprenne, que j'aime, que je fasse votre volonté I C'est en quoi consiste la vie, la vie de l'esprit, puisque TÉcriture dit : Que la vie est dam la volonté du Seigneur ^.

* p8. ui^f.e.

POUR L'ASCENSION DU SEIGNEUR

SERMON PREMIER

Sur la lecture de r Évangile. (Marc, xvi, 14,20.)

1 . Jésus apparut atix onze disciples lorsqu*ils étaient assis à table ^. La bonté et rhumanité du Sauveur, mes frères, paraît ici d'une manière bien admirable , Quelle confiance ne devonsnous pas avoir qu'il est avec nous lorsque nous vaquons à la prière, en voyant qu'il ne dédaigne pas de se trouver au milieu de ceux qui sont à table? Je dis que sa bonté est manifeste, en ce que, connaissant le limon dont nous avons été formés, nos infirmités ne le rebutent pas, il nous secourt dans nos besoins, il a compassion de nous, si toutefois loin de flatter notre chair en suivant ses désirs, nous ne lui accordons que ce qui lui est absolument nécessaire. C'est pourquoi l'Apôtre disait : Soit que nous mangions^ soit que nous buvionsj quelque chose que nous fassions, nous devons tout faire pour la gloire de Dieu 2. Ensuite il leur reprocha leur incrédulité et Za dureté de leur cœur, parce quil n'avaient pas cru au témoignage de ceux qui Vavaient vu ressuscité. Entendez-vous, mes frères, comment Jésus-Christ reprend ses disciples; je dis plus, il leur fait des reproches? et ce n'est pas encore dans un moment indifférent, mais à l'heure où il est sur le point de les priver de sa présence corporelle, temps auquel il semble qu'il eût dû les épargner davantage. Si donc il arrive désormais que celui qui vous tient la place de Jésus-Christ vous re-

* Marc, XVI, 14. — « I Cor., x, 31.

prenne, gardez-vous bien de vous en formaliser ; c'est ce que le Sauveur a voulu nous apprendre dans la conduite qu'il a tenue avec ses Apôtres avant de monter au Ciel. Mais que prétend-il, en leur reprochant de n'avoir point cru à ceuit qui Vavaient vu ressusciter? Est-ce qu'il y a ici des yeux assez heureux pour être témoins de sa résurrection? On ne lit nulle part, et on ne croit pas qu'aucun mortel l'ait vu ressusciter. Il faut donc qu'il veuille parler des Anges, au témoignage desquels la foi chancelante des Apôtres a hésité.

2. Maintenant pour accomplir ce qui est écrit : Enseignez-moi la bonté, la discipline, et la science ^ ; il faut que la prédication de la doctrine suive la grâce de la visite et la censure des reproches ; et qu'il dise : Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé. Que dirons-nous sur ces paroles, mes frères? Il me semble qu'elles sont pour les chrétiens qui vivent dans le monde, un grand motif de confiance, et je crains même qu'ils n'en prennent occasion de suivre les inclinations de la chair en s'appuyant, plus qu'ils ne le doivent, sur leur baptême et sur leur foi, sans en faire les œuvres. Mais considérons ce qui suit : On reconnaîtra ceux qui croiront, aux signes suivants. Si les paroles précédentes peuvent inspirer aux gens du siècle une vaine confiance, n'estil pas à craindre que celles-ci ne jettent les

^ Pe. cxviii, 66.

POUR L'ASCENSION DU SEIGNEUR

personnes même religieuses dans le désespoir? Car qui sont parmi nous ceux en qui l'on peut trouver les signes qu'ils n*ont pas la foi, jdont Jésus-Christ fait l'énumération dans ce passage, et sans lesquels cependant personne ne peut être sauvé? Puisqu'il est écrit que celui qui ne croira pas sera condamné; et ailleurs : Sans la foi il est impossible de plaire à Dieu. Quel est, en effet, celui qui chasse les démons, qui parle plusieurs sortes de langues, qui manie les serpents? Si de nos jours il ne se trouve pei-sonne; ou s'il n'y en a que très-peu qui jouissent de ces dons, il n'y aura donc personne de sauvé, ou il n'y aura que ceux qui les possèdent? Le mérite ne consiste cependant pas dans ces œuvres. Elles n'en sont pas même toujours la preuve, puisque beaucoup de ceux qui pourront dire : If avons-nous pas chassé les démons en votre nom? N'est-ce pas en votre nom que nous avons fait tels ou tels miracles? ne laisseront pas d'entendre au jour du jugement ces terribles paroles : Je ne vous connais pasj retirez-vous de moi, ouvriers d'iniquité ^ L'Apôtre se serait donc trompé lorsqu'il dit, en parlant du juste Juge, qu'il rendra à chacun selon ses œuvres^^ si au jour du juge* ment il fait plus d'attention aux miracles qu'aux mérites?

3. Ne doutons pas, cependant, que les mérites ne soient des gages de salut beaucoup plus sûrs et beaucoup plus utiles. Pour moi, il me semble qu'il est facile de donner aux signes que le Sauveur exige en preuve de notre foi, un sens tel, qu'ils soient en même temps et une preuve indubitable que nous croyons, et une marque certaine de salut. Car le premier effet que la foi agissant

par la charité, produise dans nos cœurs, c'est la componction, qui certainement chasse le démon en déracinant le péché. Ensuite ceuxlà parlent une langue nouvelle, qui, croyant en Jésus-Christ , mettant en oubli ce qui était autrefois la matière de leurs entretiens, cessent d'imiter nos premiers parents, d'emprunter à leur exemple des paroles de duplicité et de malice pour multiplier excuses sur excuses dans leurs péchés. Mais dès que par la componction du cœur et l'humble aveu de leur misère ils ont effacé leurs péchés, afin d'éviter la rechute, et pour que leur nouvel état ne devienne pas pire que le premier, ils sont dans la nécessité de prendre les serpents; je veux dire, d'étouffer toutes les suggestions du démon. Si, cependant, il arrive qu'une racine repousse et ne puisse être assez tôt extirpée; si la concupiscence de la chair combat opiniâtrement contre l'esprit, que faire alors? Certainement s'Us ont pris quelque breuvage' empoisonnéy il ne leur fera aucun mal^ parce qu'à l'exemple du Sauveur, après l'avoir goûté, ils refuseront d'en boire : c'est-à-dire, après avoir ressenti la délectation du péché, ils refuseront d'y donner leur consentement. C'est ainsi que le sentiment de la concupiscence ne leur nuira pas, parce qu'il ne peut y avoir de damnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. Cependant, il faut l'avouer, c'est une guerre bien fâcheuse et bien dangereuse, que d'avoir toujours à combattre tant de faiblesse et de corruption. Mais ceux qui croiront imposeront les mains sur les malades et ils seront guéris; c'est-à-dire, ils couvriront de bonnes œuvres ces affections malades, et ce remède les guérira.

SERMON II

Comment Jésus-Christ est monté au-dessus des deux pour tout consommer.

1. Mes frères, cette solennité est glorieuse et joyeuse tout ensemble, puisqu'elle apporte à Jésus-Christ un honneur singulier et à nous un sujet spécial de réjouissance. Elle est le complément et le couronnement des autres solennités, et l'heureuse conclusion du voyage

1 Math., VIT, 22,23. — « Rom., ii, 6.

S. Bern. — ToM, III.

du Fils de Dieu. Car Celui qui est descendu, est aussi Celui qui remonte aujourd'hui audelà des cieux pour tout consommera Après avoir montré qu'il était le Maître de la terre, de la mer et de l'enfer, il ne lui restait plus qu'à prouver, par une démonstration

1 Ephés., IV, 10.

analogue ou plus décisive, qu'il était éga* lement le maître de l'espace et des cieux. La terre avait reconnu son empire quand à ce cri puissant sorti de ses lèvres : Lazare sors d'ici ^ elle rendit un cadavre. La mer lui avait rendu le même témoignage en s'affermissant sous ses pieds, devant les apôtres qui s'imaginaient voir un fantôme ^, et l'enfer dont Jésus- Christ brisa les portes d'airain > en fit autant quand le Sauveur y enchaîna cet homicide insatiable appelé le diable, Satan 4. Certes Celui qui a ressuscité les morts, purifié les lépreux, Uluminé les aveugles, affermi les boiteux^ dissipé tous les genres d*inflrmités, était bien le maître souverain, et, de la même main qui avait tout créé, il réparait tout. Ainsi encore Celui qui avait prédit à Pierre qu'il trouverait un statère dans la bouche d'un poisson ^ se montrait vraiment le roi de la mer et de tout ce qu'elle contient. Mais Celui qui a traîné à sa suite les puissances de l'air, et les a clouées à sa croix a montré clairement son empire sur les officines de l'enfer. Car c'est lui qui a passé en faisant le bien, en guérissant tous les hommes opprimés par le démon ^, lui qui au milieu des champs, enseignait les foules, et qui devant le gouverneur recevait des soufflets ; durant tout le temps qu'il était visible ici-bas, et conversait avec les hommes, parmi d'innombrables labeurs, il opérait le salut du monde.

2. Donc, ô Seigneur Jésus, pour fermer votre tunique sans couture, et donner à notre foi toute son intégrité, il vous reste à vous élever sous les yeux de vos disciples, par delà tous les cieux, et à vous montrer le maître de l'espace en le traversant. Ainsi vous prouverez que vous êtes le roi suprême, en accomplissant tout en tout ; et désormais tout genou au ciel, sur la terre et aux enfers, devra fléchir devant vous, et toute langue confesser que vous êtes dans la gloire, à la droite de votre Père 7. C'est là que se trouvent d'éternelles délices. Aussi Tapôtre nous invite à chercher les choses d'en haut, là où le Christ est à la droite du Père». C'est là en effet qu'est notre trésor, Jésus-Christ en qui sont cachées toutes les richesses de la sagesse et de la science, et en qui habite corporellement toute la plénitude de la divinité ».

3. Songez, mes frères, à la vive douleur et à la crainte qui saisirent le cœur des apôtres quand ils virent leur maître enlevé du milieu d'eux, soulevé au milieu des airs, sans l'aide

» Jean, xi, 43, 44. — « Malh., xtv, 25, 26. — » Pa. cvi, 16.— ♦ Apoc, XII, 9. 20. 2. ~ » Math., xvii, 26.— « Act., x, 38. — 'J Philipp., ii, 10, 11. — « Coloes., m, 1. -<• * Coloss., II, 3, 9.

d'échelles ou de cordes, environné des hommages des Anges qui ne lui prêtèrent pourtant aucun secours et s'avançant dans l'immensité de sa force. Alors s'accomplit cette parole : Voits ne pouvez pas venir où je vais ^ Ûs Tauraient suivi dans tous les endroits de la terre, et même sur la mer, comme le fît un jour Pierre 2, au risque d'être submergé ; ils étaient incapables de le suivre en cette rencontre, car le corps corruptible appesantit Vâme, et cette habitation d'argile tire en bas l'esprit et ses pensées ^. Ils étaient donc en proie à une douleur extrême à la vue de Celui pour lequel ils avaient tout quitté, ravi à leurs affections et à leurs yeux. Et les fils de l'Époux pouvaient-ils donc ne pas pleurer la perte de l'Époux ? Ils étaient aussi remplis de crainte, en se voyant abandonnés orphelins au milieu des Juifs, avant d'avoir reçu la vertu d'en haut. Jésus les bénissant était donc emporté dans l'espace. Peut-être, en sa miséricorde, eûtil été ému de pitié de laisser ainsi ses disciples malheureux et son école pauvre encore , s'il n'était allé au ciel leur préparer une place, et s'il n'eût été expédient de leur ôter sa présence sensible. Heureuse et magnifique procession à laquelle les apôtres ne sont pas môme admis ; la pompe triomphale des âmes saintes et des vertus célestes conduit Jésus-Christ jusqu'à son Père à la droite duquel il prend place. C'est alors qu'il a vraiment accompU toutes choses. Né au milieu des hommes , il a vécu parmi eux, il a souffert de leur part, et pour eux, il est mort, il est ressuscité, il est assis à la droite de Dieu. Je reconnais là cette tunique d'un seul tissu qui trouve son achèvement dans ce céleste séjour. Là Jésus-Christ est complété et a complété toutes choses.

4. Cependant en quoi ces solennités me touchent-ellesî Seigneur Jésus, qui me consolera, moi, qui ne vous ai point vu suspendu à la croix, meurtri de coups, couvert de la pâleur de la mort? Je n'ai point compati à votre trépas, je n'ai pas honoré votre tombe, je n'ai pas versé sur vos blessures l'onction de mes pleurs. Pourquoi ne m'avez- vous pas salué quand, beau sous votre vêtement royal, vous rentriez glorieux dans les hauteurs des cieux ? Ah ! mon âme se fût refusée à toute consolation, si les Anges ne m'avaient prévenu de ces paroles pleines d'allégresse : Hommes de Galilée pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? ce Jésus qui vous est enlevé retiendra comme cous le voyez remonter au ciel^. Us le déclarent, il reviendra de cette façon. Viendra-t-il nous prendre avec

* Jean, xiii, 33. — * MaJh., xiv,29. —«Sages., ix, 15. — * Act., I, 2.

POUR L'ASCENSION DU SEIGNEUR

ce cortège singulier et universel, quand précédé des Anges, et suivi des hommes, il descendra pour juger les vivants et les morts? Sans aucun doute il viendra ; mais comme il est remonté, et non dans l'appareil où il est descendu d'abord. Il est venu dans l'humilité pour sauver les âmes ; il reviendra dans l'éclat ressusciter ce cadavre, le réformer sur le modèle de son propre corps, afin d'entourer ce vaisseau misérable d'honneur et d'éclat. Alors on verra, étincelant de puissance et de majesté. Celui qui avait commencé par se cacher sous une chair infirme. Je le verrai donc, mais pas maintenant; je le verrai, mais pas de près, dé façon que cette seconde glorification l'emporte en excellence et en splendeur sur la première.

8. En attendant, le Christ, gerbe de nos prémices est offert, élevé à la droite du Père, et il est présent devant Dieu pour nous. Il est assis, ayant à droite la miséricorde, à gauche le jugement, une miséricorde immense et un jugement infini, tenant irrévocablement l'eau à droite, le feu à gauche. Et, en effet, il a affermi sa miséricorde sur ceux qui le craignent, dans la mesure qui sépare le ciel de la terre ^ afin qu'ils comprennent que la miséricorde divine amoncelée, dépasse la distance placée entre le ciel et la terre. Car les desseins de Dieu sur eux restent inébranlables et cette miséricorde (du Seigneur) s'étend de l'éternité à l'éternité sur ceux qui le craignent; de l'éternité par la prédestination, à l'éternité par la glorification. De même , dans les réprouvés, Dieu se montre terrible envers les enfants des hommes ; ainsi , de part et d'autre, la sentence étemelle reste immuable, et dans ceux qui arrivent au salut, et dans ceux qui périssent.^ Qui sait si les noms de tous ceux que je vois ici sont inscrits dans les deux et gravés au livre de la prédestination ? Des signes de votre vocation et de votre justification, j'en crois voir quelques-uns dans cette vie humble que vous menez. Ahl quelle joie inonderait mes os, si je pouvais savoir cela 1 Mais l'homme ignore s'U est digne d'amour ou de haine 3.

6. C'est pourquoi, mes bien-aimés, persévérez dans la vie que vous avez choisie, afin que l'humilité vous conduise à l'élévation. C'est la vraie route, il n'en est pas d'autre ; suivre un autre chemin c'est tomber plutôt que monter.

1 Pb. 011,8, a. — • Ecole., IX, 1.

L'humilité seule élève, seule mène à la vie. Jésus-Christ, en tant que Dieu, ne pouvait ni croître, ni monter, car au-delà de Dieu il n'y a rien. En descendant il a trouvé le moyen de monter, lorsqu'il est venu s'incarner, souffrir et mourir, pour nous soustraire à la mort éternelle. C'est pourquoi Dieu l'a exalté, puisqu'il est ressuscité, monté au ciel, et assis à la droite de Dieu. Allez, et faites de même ; vous ne pouvez monter qu'à la condition de descendre, car loi étemelle l'a décrété : Quiconque s'élève sera abaisséj et qui s'abaisse sera élevé 1. 0 perversité! ô illusions des fils d'Adam ! monter est très-difBicle, descendre trèsfacile : et ils montent légèrement, et ils descendent malaisément , prêts aux honneurs et à l'élévation des charges ecclésiastiques redou^ tables pourtant aux épaules mêmes des Anges. Mais quand il s'agit de vous suivre, ô Seigneur Jésus 1 on en trouve à peine qui se laissent traîner ou qui consentent à être conduits par les routes de vos commandements. Caries uns sont traînés et ils peuvent dire : Tirez-moi après vous. D'autres sont conduits et ils disent : Le roi m'a introduit dans le cellier au vin. ^ D'autres sont enlevés à ^exemple de l'apôtre ravi jusqu'au troisième ciel. Les premiers sont heureux parce qu'ils possèdent leurs &mes dans la patience. Les seconds sont plus heureux parce qu'ils le louent spontanément : pleine-* ment heureux sont les troisièmes dont la liberté est comme ensevelie dans le§ profondeurs de la divine miséricorde ; un esprit ardent' les emporte au sein des richesses de la gloire; est-ce avec ou sans leur corps? ils l'ignorent 3. Ils ne savent qu'une chose, c'est qu'ils sont ravis. Bienheureux, ô Jésus 1 celui qui vous a sans cesse pour guide, à la place de cet esprit rebelle qui a prétendu monter et que votre main divine a foudroyé. Pour nous, votre peuple, les brebis de votre troupeau, . puissions-nous vous suivre , et aller à vous par vous ! Car vous êtes la voie, la vérité, la vie ^. La voie par vos exemples, la vérité dans vos promesses, la vie dans la récompense^; vous avez les paroles de la vie éternelle et nous savons et nous croyons que vous êtes le Christ fils du Dieu vivant^, Dieu suprême béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

i Luc, «V, 11.— ■ Ganliq., i, 3. — » II Cor., xir, 2. — * Jeao, Mv, 6. — « Id., VI, 69, 70.

hirî

SERMON m

De Vintelligence et de ï affection.

1. Aujourd'hui, le maître des deux, par sa puissance surhumaine, a pénétré les hauteurs célestes, et secouant le nuage des infirmités de la chair, il s'est revêtu du manteau de sa gloire. Le soleil s'est élevé à Thorizon, il a dardé toute la force de ses feux. Il a dilaté et multiplié ses rayons sur la terre, et personne ne peut se dérober à sa chaleur. La sagesse de. Dieu est retournée dans la région de la sagesse, là, où tous ont le sens et la passion du bien, parce que leur intelligence apporte à la parole divine, une perspicacité merveilleuse, et leur cœur, une affectueuse disposition. Nous habitons, nous, une région où la malice abonde, et où la sagesse est rare, car le corps corruptible alourdit l'âme , et cette maison d'argile abaisse le sens occupé de nombreuses pensées i. Par ce sens, il faut ici entendre, à mon avis, l'intelligence. En réalité, elle est abaissée, quand elle s'occupe d'objets nombreux, au lieu de se recueillir dans le souvenir exclusif de cette cité, qu'elle doit un jour habiter. L'intelligence, ainsi occupée, est fatalement abaissée et tiraillée en mille manières. Par âme, l'Écriture entend ici ces affections qui, dans la corruption du corps, sont en proie à diverses passions, qu'on ne peut pas calmer pleinement, moins encore guérir, tant que la volonté ne cherchera pas un oJjjet unique, et ne tendra pas & cette unité.

2. Il y a donc en nous deux choses qu'il faut purifier, l'intelligence et l'affection, l'intelligence pour qu'elle connaisse, l'affection pour qu'elle veuille. Heureux et vraiment heureux ces deux hommes, Élie et Hénoch soustraits à tous les objets et à toutes les occasions capables d'entraver leur intelligence ou leur cœur : vivant pour Dieu seul, ils ne connaissent, ils ne désirent que lui. En effet, il est dit d'Hénoch : // a été ravi, de peur que la malice, ne changeât son intelligence, ou que le mensonge ne séduisît son âme 2. Notre intelligence était troublée pour ne pas dire aveuglée, notre affection souillée et grandement souillée.

» Sag03. IX, 15. - « Siigcs., IV, If.

Mais le Christ illumine Tintelligence, et TEsprit-Saint purifie le cœur. En venant ici-bas, le Fils de Dieu a fait dans le monde, tant et de si éclatants miracles, qu'il a retiré notre intelligence de toutes les mondanités, pour l'appliquer à la pensée des merveilles qu'il a réalisées, pensée qui dépasse notre capacité. Il lui a ouvert une carrière infinie. Le torrent de ces pensées est, au dire du prophète, d'une profondeur infranchissable i. En effet, qui pourra apprécier dignement les prévenances du maître souverain pour nous, les secours qu'il nous a apportés, cette majesté mourant pour nous rendre la vie, acceptant l'esclavage, pour nous mettre sur le trône, s'exilant pour nous rendre la patrie, s'abaissant aux plus vils offices, pour nous établir sur toutes ses œuvres?

3. Tel s'est offert aux apôtres le maître des apôtres ; les perfections invisibles de Dieu ne se révèlent plus à l'aide des réalités visibles ; le créateur de toutes choses se montre en personne. Et parce que les disciples étaient charnels, que Dieu est esprit et qu'il n'y a pas de rapport entre l'esprit et la chair, il s'est voilé pour eux sous l'ombre de son corps, afin que, grâce à sa chair vivifiante, ils vissent le Verbe dans la chair, le soleil dans la nuée, la lumière dans le vase d'argile, le cierge dans la lanterne. Car le souffle de notre bouche, c'est le Christ, le Seigneur à qui nous avon^ dit : Nous vivrons à votre ombre parmi les nations^. A votre ombre, dit le prophète, et parmi les nations, et non parmi les Anges, où nos yeux purifiés contempleront la lumière dans toute sa pureté. C'est pourquoi la vertu du Très-Haut a couvert la Vierge de son ombre, de peur que la splendeur ne l'éblouît, et que cette aigle privilégiée fût incapable elle-même de supporter les feux de la divinité. Il a donc aussi présenté sa chair à ses disciples, afin de ramener leur pensée des choses humaines à sa chair, organe des merveilles qu'il faisait et disait, et de les élever ainsi de la chair à l'esprit; car Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent doivent l'adorer en

* Ezôch., xLVii, 5. — * Thren., iv, 20.

POUR L'ASCENSION DU SEIGNEUR

esprit et en vérité ^. Dites, n'a-t-il pas éclairé leur intelligence, lorsqu'il leur dévoila le sens des Écritures, leur montrant qu'il fallait que le Christ souffrit et ressuscitât des morts, et entrât ainsi dans sa gloire 2?

4. Mais, habitués à cette chair très-sainte, les apôtres ne pouvaient entendre parler de son éloignement, ni se faire à l'idée de se voir quittés par Celui pour lequel ils avaient tout quitté. Pourquoi cela? Si leur intelligence était éclairée, leur affection n'était pas encore purifiée. Aussi ce bon maître leur disait-il avec douceur : // vous est avantageux que je m'en aille. Si je ne m'en vais pas, le Consolateur ne viendra pas à vous. Mais parce que je vous ai dit ces choses, la tristesse s*est emparée de votre cœur *. Pourquoi donc l'Esprit-Saint ne pouvait-il venir sur les apôtres tant que Jésus- CUrist était sur la terre ? Avait-il en horreur cette chair conçue et née de lui et par lui, dans la Vierge et de la Vierge-mère? Assurément non. Il voulait nous montrer la route à suivre, et nous tracer le modèle à imiter. Enlevé au ciel du milieu des disciples éplorés, Jésus- Christ leur a envoyé le Saint-Esprit qui a purifié leur affection, c'est-à-dire leur volonté, ou plutôt il l'a transformée , de façon à leur faire désirer de voir monter au ciel ce Dieu qu'ils voulaient retenir ici-bas. Ainsi fut accompli ce qu'il leur avait dit : Pmir vous, tous serez dans la tristesse mais votre tristesse se changeraenjoie^ :decette façon leur intelligence fut éclairée par Jésus-Christ et leur volonté épurée par l'Ësprit-Saint : le bien qu'ils connaissaient, l'ont voulu, et c'est en quoi consistela religion parfaite, ou la perfection religieuse.

5. Je me souviens maintenant du saint prophète Elisée. Élie lui ayant dit de demander ce qu'il voudrait pendant son éloignement ou son ascension, il répondit : Je demande que votre esprit soit double en moi. Mais Elisée, vous demandez là un^ chose difficile. Cependant si vov^ me voyez quand je serai enlevé d'auprès de vous vous serez exaucé 5 1 Ne trouvez-vous pas dans Elisée l'image du Seigneur en son ascension? Et Elisée ne représente-t-il pas le chœur apostolique, avec ses anxiétés et ses soupirs, à la vue du Christ montant au ciel? Comme rien ne pouvait séparer Elisée d'Élie, les apôtres ne pouvaient être privés de la présence de Jésus-Christ? C'est avec peine qu'il leur persuada que sans la foi il est impossible de plaire à Dieu. Et quel est le double esprit sollicité ici, sinon l'illumination de l'intelligence et la purification de l'affection. Privi-

* Jean, iv, 2i. — * Luc, xxiv, 45, — ' Jcaii, xvi, 6, 7. — * Jean, xvi, 20. — » IV Roi»., 11, 9, 10.

lége difficile, car rarement trouve-t-on ici-bas une âme qui le mérite. Cependant si vous me voyez quand je serai séparé de vouSj votre prière sera exaucée. Pour obtenir cette faveur, il n'est rien que vos enfants ne doivent sacrifier. Seigneur Jésus, car, sous leurs yeux vous avez été élevé au ciel et leur regards avides vous ont suivi dans votre marche puissante et glorieuse. Nous pouvons encore trouver ce double esprit dans cette parole du Sauveur à ses disciples : Celui qui croit en mm fera les œuvres que je fais et même de plus extraordinaires * . En effet, Pierre n*a-t-il pas opéré des prodiges plus étonnants que ceux du Christ, bien que par lui, puisqu'on lit de lui : On plaçait les malades sur leur grabats au milieu des places, afin que V ombre de Pierre en couvrit quelqu'un, et qu'ils fussent délivrés de leurs infirmités 2 ? On ne voit nulle part que notre Seigneur ait guéri des malades avec son ombre. 6. Je ne doute donc pas que l'intelligence de tous ceux qui sont ici ne soit éclairée; mais les cœurs ne sont pas purifiés. Je le conjecture à des signes trop évidents. Vous connaissez tout ce qui est bien, quelle route il faut suivre, et comment on y doit marcher; mais la volonté n'est pas la même chez tous. Les uns ne marchent pas seulement dans tous les exercices de cette route et de cette vie ; ils courent, ils volent : pour eux les veilles sont courtes, la nourriture douce, les haillons suaves, le travail, non-seulement supportable, mais désirable. Les autres éprouvent des sentiments tout différents : leur cœur avide et leurs inclinations rebeUes à ce régime s'y plient à peine sous l'empire de la honte, et sous l'impulsion de la crainte de l'enfer. Il en est même qu'on n'y peut contraindre, qui se sont fait un front de prostituée et qui ne savent plus rougir. Il en est , dis-je , beaucoup parmi nous, qui partagent notre table, notre sommeil, nos chants, nos travaux et qui sont malheureux, misérables, parce qu'associés à nos tribulations, ils n'ont pas nos consolations. Le bras du Seigneur est-il raccourci, et Celui qui, en ouvrant sa main, comble tout être vivant de ses bénédictions, ne peut-il être libéral envers tous? Quelle est donc la raison de ceci? Ces gens ne voient pas Jésus quand il leur est ravi ; ils ne songent pas qu'il les a laissés orphelins, qu'ils sont étrangers et pèlerins sur la terre, qu'ils sont retenus dans l'horrible cachot d'un corps infect, et ne sont pas avec Jésus-Christ. Dans ces conditions, s'ils restent longtemps sous ce lourd fardeau, où ils en sont écrasés et succombent, ou les voilà dans une sorle d'enfer ; ils ne respirent plus

* Jean, XIV, 12. — « Act., v, 15.

pleinement à la lumière des miséricordes du Seigneur : ils ne goûtent plus cette liberté d'esprit qui seule rend le joug de Jésus-Christ doux et son fardeau léger.

7. La cause de cette tiédeur funeste est qu*en eux Taffection, c'est-à-direlavolonté, n'est pas puriûée. Ils ne veulent pas le bien autant qu'ils le connaissent. Ils sont entraînés et séduits par leur propre concupiscence. Ils demandent de misérables consolations charnelles à tout, à des paroles, à certains signes et certains ac« tes» Et s'ils les interrompentquelquefois,ils ne les rompent jamais absolument. Aussi diri* gent-ils rarement leurs affections vers Dieu« Leur componction est passagère et non continuelle, ou, pour mieux dire, elle n'est que momentanée. Or une àme esclave de ces préoccupations, ne peut être remplie des visites du Seigneur. Plus elle saura se sevrer des unes, plus elle sera favorisée des autres, et dans une égale proportion. Ou, si vous le préférez, ces choses ne se marieront jamais ensenîble* L'huile s'arrête quand les vases ne sontpas vides. On ne met sûrement le vin nouveau qu'en des outres neuves. L'esprit et la chair, la ferveur et la tiédeur n'habitent pas sous le même toit, puisque la tiédeur provoque le dégoût de Dieu. ^

8. Les apôtres encore attachés à la chair de Jésus-Christ (la seule chair sainte, puisqu'elle appartenait au Saint des Saints), n'ont pu être remplis de l'Esprit divin qu'après son départ ; et vous, enchaînés et collés à votre chair souillée et salie par toute sorte d'imaginations impures, vous vous croyez capables de recevoir cet esprit si pur, sans essayer de renoncer complètement à ces consolations matérielles ! Commencez , votre cœur sera triste; mais persévérez, cette tristesse se changera en joie. Alors vos affections se purifieront, votre volonté se renou-^ vellera, ou plutôt elle sera comme créée une seconde fois ; et tout ce qui vous semblait dif-^ ficile deviendra aisé ; vous y sentirez douceur et avidité. Envoyez votre esprit^ est-il dit, et tout sera créé^ et vous renouvellerez la face de la terre ^. De même qu'on connaît l'homnie extérieur à sa physionomie, on connaît l'homme

* Apoo., III, 16. — • Pa. cm, 80.

intérieur à sa volonté. Le Saint-Esprit crée et renouvelle la face de la terre, c'est-à-dire que la volonté, de terrestre, devient céleste, et est prête à obéir avec promptitude. Heureux les cœurs ainsi disposés, qui loin de sentir le mal en eux, sont sous l'empire d'une dilatation merveilleuse 1 Quant à ceux dont nous avons rappelé le souvenir plus haut, c'est d'eux que Dieu a dit ce mot terrible : Mon esprit ne re«tera pas dans ces hommes^ parce quils sont chair ^ ; c'est-à-dire charnels, et tout ce qu'il y avait en eux de spirituel s'est évanoui dans la chair.

9. Mes très-chers frères, puisqu'aujourd'hui l'Époux nous est ravi, non sans jeter quelque trouble en nos cœurs, et ravi pour nous envoyer l'Esprit de vérité , pleurons et demandons-lui de nous trouver ou plutôt de nous rendre dignes de sa visite, de remplir cette maison où nous sommes réunis, de &çon que l'onction qui vient de lui plutôt que les corrections nous instruisent , et qu'après ayoir éclairé notre intelligence et purifié nos affections, il vienne en nous pour y établir sa demeure. Gomme le serpent de Moïse dévora tous les serpents des magiciens 3, ainsi cet esprit, à son arrivée, consumera toutes nos affections et nos joies charnelles, versera en nous ses consolations et nous fera trouver le repos dans le travail, la joie dans la tribulation, la gloire dans le mépris. G^est ainsi que les apôtres qu'il avait remplis, sortaient radieux du conseil, parce qu'ils avaient été trouvés dignes de souffrir des humiliations pour le nom de Jésus 8. Car l'esprit de Jésus, esprit de bonté, de sainteté, de droiture, de douceur, de force, allège et élargit tout ce que ce monde pervers offre de difficile et d'étroit. Il convertit l'opprobre en félicité, et le mépris en élévation. Donc, selon l'exhortation du prophète, sondons nos voies et nos pensées : éU^ vons nos casurs et nos mains^ ^ afin de goûter des joies abondantes dans la solennité de l'Ësprit-Saint qui nous aidera à pénétrer dans toutes les vérités, selon la promesse du Fils de Dieu *.

A Gen., VI, 3. — » Exod., vu, 12. — • Acl., v, 41. — ♦ Thren, m, 40. — • Jean, xvi, 13.

POUR L'ASCENSION OU SEIGNEUR

SERMON IV

T>e deux ascensions mauvaises, celle du démon et celle du premier homme. 1)e six bonnes

ascensions de Jésus-Christ qui sont aussi les nôtres.

{ . Si nous célébrons avec piété les solennités de la Nativité et de la Résurrection du Seigneur, il convient d'apporter à la fête de son Ascension une égale dévotion, car elle n'est en rien inférieure à ses sœurs; elle en est le terme, ej le couronnement. Oui, c'est à bon droit un jour de pompe et de joie, que celui où ce soleil plus que céleste, ce soleil de justice s'est oflert à nos yeux, voilant sous le nuage de sa chair et le sac de sa mortalité, la vivacité] de son éclat, et tempérant ainsi la lumière inaccessible. C'est aussi une heure de grande joie et de transports que celle où environné de félicité, il a déchiré ce sac, et sans en séparer sa substance, le débarrassant de toute vétusté, corruption, misère et abaissement, il a consacré les prémices de notre résurrection. Cependant en quoi ces solennités me touchent-elles, si ma vie reste enchaînée à la terre? Et qui oserait aspirer à monter au Ciel, si Celui qui en est descendu le premier n'y était aussi remonté le premier ? C'est pourquoi je vous dis : cet exil serait à mes yeux à peu près aussi insupportable que l'enfer, si le Dieu des armées ne nous avait laissé un germe d'espérance et d'attente, quand il s'est élevé sur les nuées et a donné l'espoir aux croyants. Si je ne m'en vais^ disait-il, le Consolateur t^e viendra pas ^ Quel Consolateur? Celui qui répand en nous la charité, qui empêche l'espérance d'être confondue : le Consolateur qui fait que notre conversation est au ciel : cette vertu d'en haut qui élève nos cœurs. Je vais vous préparer une place j puis je reviendrai et je vous prendrai avec moi, ^ Là où sera le corps les aigles se rassemble^ ront^ Voyez- vous comme la solennité de ce jour est la consommation de toutes les autres solennités, en exprime le fruit, et en augmente la grâce ?

2. Comme tous les mystères du Dieu né pour nous et qui nous a été donné, l'Ascension s'est accomplie pour nous et nous profite. Dans cette vie, notre condmte semble livrée au

* Jean, xvi, 7. — • Jean, xiv. 2, 3. — • Math.,^xxiv, 28.

hasard ou à la nécessité. Le Christ , vertu et sagesse de Dieu, ne pouvait être asservi à ces causes. Quelle nécessité enchaînerait donc la vertu de Dieu? En quoi la sagesse divine agirait-elle au hasard? Ses discours, ses œuvres, ses souffrances, n'en doutez pas, ont été volontaires ; tout y est plein de mystères ; tout y est riche en fruits de salut. Ce principe posé, lorsqu'il nous arrive de connaître quelque fait relatif au Christ, n'allons pas y voir une découverte personnelle; sachons-le, il y avait une raison antérieure à la connaissance que nous en avons. De même que l'écrivain range ses idées dans un ordre arrêté d'avance, ainsi tout ce qui vient de Dieu est réglé, et particulièrement les œuvres opérées par sa majesté présente dans la chair. Mais, ô limites étroites de nos connaissances ! 6 pauvreté de notre science! que nous savons peu, et que ce peu est lui-même restreint ! c'est à peine s'il nous arrive quelques étincelles d'un si vaste foyer de lumière, du flambeau posé sur le chandelier 1 Mais plus notre capacité individuelle est faible, plus il faut mettre de fidélité à communiquer aux autres les lumières qui nous sont données. Aussi, mes frères, je ne veux, ni ne dois vous priver des lumières que, pour votre édification, Jésus-Christ a daigné me donner touchant son Ascension, ou mieux , touchant ses ascensions^ surtout quand les donà spirituels ont la prérogative de pouvoir se communiquer sans s'amoindrir. Peut-être tout ceci est-il déjà connu de quelques âmes qui en ont également reçu la révélation ; mais par égard pour ceux que leurs occupations ou leur application à des objets plus sublimes peut<^tre, ou dont l'intelligence est moins vive, je dois dire ce que je sens.

3. Le Christ qui est descendu estaussimonté ^. Ce sont les paroles de l'Apôtre. Moi je crois, qu'en descendant, Jésus-Christ est monté. Ainsi devait-il descendre afin de nous apprendre à monter. Nous sommes avides d'ascension, et

1 Ephés., lY, 40.

nous avons tous la passion de nous élever. Car nous sommes des créatures nobles, au grand cœur, naturellement jalouses d*exaltation. Mais malheur à nous si nous voulons suivre Celui qui a dit : Je prendrai place sur la tnontagm du testamenty du côté de l'aquilon ^ ! Malheureux I du côté de l'aquilon I Quelle froide montagne ! Nous ne te suivons pas. Tu es avide de pouvoir ; tu en ambitionnes les hauteurs. Combien pourtant, jusqu'aujourd'hui, suivent ces traces souillées et malheureuses! ou plutôt, qu'ils sont rares ceux qui ne sont pas esclaves de la fureur de dominer ! Aussi donne-t-on le titre de bienfaiteur aux dépositaires du pouvoir, et loue-t-on le pécheur de se laisser aller aux désirs de son cœur. Tous adulent, tous jalousent les puissants. Et qui suivez-vous, hommes infortunés ? qui suivez-vous ? Ne voyez-vous pas Satan tomber comme la foudre ? N'est-ce pas ici cette montagne que l'Ange a gravie et où il est devenu démon ? Ou faites cette remarque : après sa chute, la jalousie le torture ; il forme le coupable projet de supplanter Thomme, il n'ose pas cependant lui suggérer l'idée de monter sur cette montagne, ou son inutile tentative d'ascension lui avait montré un abîme. 4. Toutefois cet adversaire rusé sut trouver un expédient. Il fit voir à l'autre une autre montagne semblable. Vous serez j dit-il, comme des Dieua^ sachant le bien et le mal ^. Elle est funeste encore cette ascension ou plutôt cette descente de Jérusalem à Jéricho. Malheureuse montagne que la science qui enlle ! et pourtant, vous voyez jusqu'à ce jour ramper vei's elle les enfants d'Adam en masse, comme s'ils ignoraient quelle chute terrible leur père a faite en essayant de la gravir, et comment il a entraîné et brisé avec lui sa postérité ! Les blessures que vous avez reçues dans cette ascension, alors que vous étiez encore cachés dans votre pore ne sont pas guéries, et voilà que vous tentez une ascension personnelle, afin que la dernière erreur devienne pire que la première. Malheureux I quelle est donc cette terrible passion? Enfants des hommes, jusques à quand vos cœurs seront-ils appesantis If Pourquoi chérissez-vous la vanité et le mensonge 3 ? Ignorez-vous que Dieu a choisi ce qui est faible selon le monde pour confondre la force, et la folie pour confondre la sagesse ^ ? Quoi ! rien ne nous retient, ni la crainte des menaces du ciel, qui perdra la sagesse des sages, et réprouvera la prudence des prudents, ni l'exemple d'un père, ni nos propres senti-

* Isaï., XIV, 13. — « Gen., iii. 5. — ' Pa. iv, 3. — ♦ I Cor., 1, 87.

ments, ni l'expérience de la dure nécessité à laquelle nous a réduits la folle passion de savoir !

5. Nous venons donc de vous montrer, mes frères, une autre montagne, non pas à gravir, mais à fuir. C'est la montagne où montait Celui qui voulut savoir, comme Dieu, le bien et le mal. C'est la montagne que dressent jusqu'aujourd'hui et élèvent ses fils, qui ne trouvent rien de si vil dont ils ne prétendeat exhausser la montagne de la science. Voyez : l'un poursuit la connaissance des lettres, l'autre celle des choses du monde, celui-ci d'idées, qui déplaisent à Dieu, celui-là d'un métier vulgaire, et avec une telle ardeur, que rien ne lui coûte, pourvu qu'il arrive à passer pour plus entendu que les autres. C'est ainsi qu*ils édifient Babel, qu'ils s'imaginent arriver jusqu'à ressembler à Dieu ; ainsi rêvent-ils l'inutile, négligeant l'indispensable. Qu'avez-vous de commun avec ces montagnes dont l'ascension est si difficile et si périlleuse ? Ou pourquoi déserter celle qu'il est si aisé et si utile de monter ? L'ambition du pouvoir a privé un Ange de la félicité des Anges : et Je désir de la science a dépouillé l'homme de la gloire de l'immortalité. Essayez de vous élever aux hauteurs du pouvoir : que de contradictions vous rencontrez I que d'oppositions ! que d'obstacles ! Quelle route laborieuse ! Vous arrivez au terme de vos désirs. Mais, dit TÉcriture, Les puissants seront puissamment tourmentés ^ Je ne parle pas des sollicitudes et des anxiétés, dont le pouvoir est la source. Un autre ambitionne la science qui enfle ; quel travail I quelle fatigue d'esprit ! et cependant il entendra dire : Vous crèveriez que vous n'y arriveriez jamais. Son regard sera attristé toutes les fois qu'il se verra relégué au dernier rang. Et où aboutiront les enflures de son orgueil : Je perdrai, dit le Seigneur, la sagesse des sages et je réprouverai la prudence des prudents 2.

6. Mais passons : vous avez vu, je pense, combien nous devons fuir ces deux montagnes, si nous redoutons le précipice qui a englouti l'Ange et la chute qui a renversé l'homme. Montagnes de Gelboé, que ni la pluie, ni la rosée ne descendent sur vous»! Que faisons-nous, cependant? Monter de cette façon n'est pas expédient, et pourtant, nous avons la passion de monter. Qui nous apprendra à bien monter? Qui ? Celui dont nous lisons : // est descendu, et il est aussi montée. C'est à lui qu'il appartenait de nous montrer la route qui nous conduit aux hauteurs pour nous empocher de suivre les

» Sages., VI, 7. - « I Cor., i, 19. - « Il Rois., i, 21. — * Epbes., IV, 10.

POUR L'ASCENSION DU SEIGNEUR

pas d*un guide ou plutôt d'un séducteur perfide. Parce qu'il ne pouvait plus monter, le Très-Haut est descendu, et il a consacré ainsi une voie d'ascension douce et salutaire. Il est descendu des cimes de la puissance, revêtu d*une chair infirme ; il est descendu de la montagne de la science, parce qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication. Car quoi de plus infirme qu'un corps délicat et des membres d'enfant ? Quoi de plus ignorant qu'un petit être qui ne connaît que le sein de sa mère ? Quelle impuissance comparable à celle de ces membres cloués dont on peut compter tous les os? Quelle folie égale en apparence celle de cette victime qui livrait son âme à la mort, et payait ce qu'elle ne devait pas? Vous voyez à quel degré il est descendu, et comment, du haut de sa puissance et de sa sagesse, il s'est anéanti. Mais il n'a pu s'élever plus haut sur la montagne de la bonté, ni nous donner de sa charité des preuves plus expressives. Et ne vous étonnez pas que le Christ soit monté en descendant, puisque l'Ange et l'homme sont tombés en montant. U cherchait, à mon sens, cette façon de monter celui qui demandait : Qui montera sur la montagne du Seigneur ^ ou qui se tiendra dans le lieu qui lui est consacrerai PeuX-ètre aussi Isale, voyant les hommes renversés parle désir même de s'élever, les appelait-il à cette montagne quand il s'écriait : Fenez, montons à la montagne du Seigneur^. Et ne condamne-t-il pas manifestement l'ascension des montagnes précédentes, en célébrant la fécondité de celle-ci, celui qui a dit : Pourquoi considérez-vous ces grasses montagnes? Oui c'est une montagne grasse^ une montagne riche^. Voici donc la montagne de la maison du Seigneur , élevée au sommet des collines, sur lesquelles avait vu bondir l'Époux, le prophète qui disait : Le voici! Il vient en bondissant sur les monts ^ Al enseignait le chemin à qui l'ignorait; il traînait un petit enfant, il le guidait. C'est pourquoi il s'avançait comme pas à pas, afin que de vertu en vertu le Dieu des Dieux se montrât en Sion^, car sa justice est comme la montagne de Sion^.

7. Mais considérons, je vous prie, les bonds de ce géant parti des hauteurs du ciel, et qui y remonte comme par degrés 7. Voyez d'abord cette première montagne sur laquelle il monte avec Pierre, Jacques et Jean et sur laquelle il est transfiguré devant eux. Son visage étincelle comme le soleil, et ses vêtements deviennent blancs comme la neige s. La gloire

» Ps. xxni, 3. — « Isal., ii, 3. -- > Pa. lxvii, 16, 17.— ♦ Cantiq., ii, 8. — • Ps. lxzxiii, 8. — • Id., xxxv, 7. — ' P8. xviii, 6, 7. — * Malh., xvii, 2.

de la résurrection est celle que nous contemplons sur la montagne de l'espérance. Pourquoi y monte-t-il et s'y transfigure-t-il, sinon pour nous apprendre à nous élever par la pensée à cette gloire future qui nous sera révélée? Heureux celui qui médite sans cesse devant Dieu, et qui repasse attentivement en son cœur les délices de la droite de Dieu ! Quelle peine peut sembler pesante à celui qui songe constamment que les souffrances de cette vie n'ont aucun rapport avec la gloire qui nous attend ? Que peut désirer en ce monde misérable celui dont l'œil contemple sans cesse les biens du Seigneur dans la terre des vivants, et reste fixé sur les récompenses éternelles ? Mon cœur vou^ a parlé, dit le prophète au Seigneur, mon cœur vous a dit : Mon visage vous a ch^chéy je chercherai votre visage. Seigneur^, Qui me donnera de vous voir tous debout, en haut, les regards fixés sur la félicité qui nous viendra de Dieu?

8. Trouvez bon que nous restions quelque temps sur cette montagne , nous pourrons franchir les autres plus vite. Qui ne serait retenu sur celle-ci par ce cri que Pierre y a poussé : Seigneur, il est bon de demeurer ici^f Est-il donc un bonheur aussi grand, ou plutôt est-il un bonheur autre que celui qui place notre âme dans le bien, puisque notre corps ne peut habiter cette région ? Je crois que celui qui entrait dans le labernacle admirable, jusqu'à la maison de Dieu, la joie et la confession sur les lèvres , faisait aussi entendre ce cri 3 : Il est bon de demeurer ici. Qui de vous, songeant en son cœur à cette vie future, à la félicité, aux transports, à la béatitude et à la gloire des enfants de Dieu, et méditant ces grandes cJioses, en une conscience tranquille, n'épancherait en ces termes la suavité intime dont elles remplissent son âme : // est bon de demeurer icil Non pas en ce triste pèlerinage oii le corps nous retient, mais dans ce doux et salutaire souvenir où le cœur habite. Qui me donnera les ailes de la colombe, et je volerai au lieu du repos ^'i Mais vous, fils des hommes, fils de l'homme descendu de Jérusalem à Jéricho, fils des hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti? Montez, montez vers le cœur élevé, et Dieu sera exalté &. C'est la montagne où Jésus-Hlirist est transfiguré. Montez, et vous apprendrez que le Seigneur a merveilleusement traité son Saint.

9. Mes frères, je vous en prie,, que vos cœui's ne s'appesantissent pas au milieu des soucis mondains : car pour ce qui est des excès et de

1 Ps. XXVI, 8. — > Malh., xvii, 4. — • Ps. xu, 5. —

♦ Ps. Liv, 7. — « Ps. Lxiii, 7, 8.

rivresse, grtces à Dieu, je n'ai guère sujet de vous en parler : déchargez, je vous en supplie, vos cœurs du lourd fardeau des pensées terrestres, afin que vous sachiez que le Seigneur traite ses saints d'une façon merveilleuse ; dressez en vous-mêmes non-seulement les tentes des patriarches et des prophètes, mais les demeures multiples de cette maison céleste, à l'exemple de celui qui allait dans le tabernacle du Seigneur immolant une hostie à la voix puissante, et chantant à Dieu ce psaume : Que vos tabernacles sont aimés, 6 Dieu des vertus! Mon dme soupire et défaille dans les parvis du Seigneur ^ Allez aussi, vous mes frères avec des sentiments de piété et de dévotion, pour hostie, visiter par la pensée les régions supé* rieures, et les innombrables demeures de la maison du père ; prosternez-vous humblement devant le trône divin de l'agneau ; adressez de respectueuse supplications à chaque ordre des Anges ; saluez les nombreux patriarches, les rangs pressés des prophètes, le sénat des apôtres ; admirez les couronnes des martyrs aux fleurs empourprées, les chœurs des vierges tout embaumées du parfum des lis, et autant que vous le permet l'infirmité de vos cœurs, prêtez l'oreille à ce cantique nouveau dont l'harmonie surpasse le miel en douceur : Je me suis souvenu de toutes ces choses^ dit le prophète, et j'ai épanché mon âme «. Quelles sont ces choses ? Je passerai au lieu de votre admirable tabernacle^ jusqu'à la maison de Dieu. Et encore : Je me snis souvenu de Dieu et j'ai goûté des délices '. D a vu celui qu'ont vu les apôtres, et d'une façon analogue, avec cette différence que sa vision était toute spirituelle et n'avait rien de corporel. Il ne l'a pas vu à la façon de celui qui disait : Nous Vavons vu ; il n'avait ni aspect^ ni beauté *. U l'a vu transfiguré, revêtu d'une beauté supérieure à celle des enfants des hommes, celui qui se déclare enivré de cette vision, comme les apôtres. Il fait bon demeurer ici, disaient-ils au Seigneur. Et, afin que rien ne manque à cette ressemblance, les Apôtres tombent prosternés en terre ^ ; et le prophète avoue que son âme a défailli 6. Quelle multitude de douceurs, vous avez réservées, Seigneur, à ceux qui>ous craignent 1 Montez donc sur cette montagne, contemplez-y face à face la gloire divine, et vous vous écrierez à votre tour : Attirez-nous à votre suite. Car à quoi sert-il de savoir le but où il faut tendre, si vous ignorez la route qui y mène?

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