Qu'y a-t-il de surprenant» mes frères
1 Luc, XXIV, 45. — • Luc, 1, 35. — » Math., xix, 27.
POUR L'ASCENSION DU SEIGNEUR
que la tristeese s'empare du cœur de ceux qui, dans la personne de Jésus-Christ, possédaient de si grands avantages, lorsqu'ils l'entendent dire et redire : Je vais où voiâs ne pouvez me suivre ?' Comment leurs entrailles ne seraient-elles pas émues, leur sensibilité troublée, leur esprit inquiet, leur visage consterné? Comment pourraient-ils de sang froid et sans être effrayés entendre la prédiction de son départ? Qu'il devait leur paraître dur de se voir délaissés par Celui pour Tamour duquel ils avaient tout abandonné? Cependant si le Sauveur permit que les Apôtres conçussent une si forte et si vive affection pour son humanité sainte^ ce n'était pas pour qu'elle demeurât fixée à cet objet sensible, mais il voulait les élever par ce moyen à une affection toute spirituelle, afin qu'ils pussent dire un jour : Quoique nous ayons connu le Christ selon la chair, cependant nous ne le connaissons plus maintenant 2. C'est pourquoi, afin de les consoler, ce bon Maître leur dit : Je prierai mon- père, et il vous donnera un autre Paraclet, l'Esprit de vérité qui demeurera en vous éternellement. Et encore : Je vous dis la vérité, il est expédient pour vous que je nCen aille, car si je ne ni en vais, le Paraclet ne viendra pas vers votis * ? Est-ce que la présence de Jésus-Christ ne pouvait sympathiser avec celle du Paraclet ? Ces paroles, mes frères, renferment un grand mystère, car que veut-il nous faire comprendre par ces paroles : Si je ne m'en vais, le Paraclet ne viendra pas à vous ? L'Esprit-Saint avait-il horreur de communiquer avec la chair du Sauveur? cette chair, qui, comme nous l'apprenons par les paroles de l'Ange député vers Marie , n'a pu être conçue que par son opération. Que veutil donc dire : Si je ne m'en vais, le Paraclet ne viendra pas à vous'i C'est comme s'il eût dit : Si je ne dérobe à vos yeux la présence de mon humanité, votre esprit tout occupé de cet objet sensible ne sera point capable de recevoir la plénitude de la grâce du divin Esprit, votre âme n'en pourra être remplie, et votre cœur ne la saurait goûter.
13. Que vous en semble, mes frères? si, ce que je viens de vous dire est la vérité, comment celui qui, séduit par je ^ne sais quel charme fantastique, est esclave 'de son corps de péché, de ce corps engendré dans le péché, accoutumé au péché, dans lequel on ne saurait rien trouver de bon, comment, dis-je, ose-t-il, dans ces dispositions, attendre l'Esprit saint? Si les Apôtres n'ont pu recevoir cette céleste visite, s'ils n'ont pu être remplis des
* Jean, viii, 12. — • II Cor., v, 16. — » Jean, xiv,'.16.— — ♦ Id., XVI, 17.
ardeurs du divin Esprit, tant qu'ils ont joui de la présence sensible du Sauveur, comment ceux qui restent enfoncés dans la fange de leur corps, qui ne cessent de le flatter, qui ne sèment que dans la chair, qui ne respirent que la chair, comment oseront-ils seulement espérer de participer au torrent de voluptés et de grâces que l'Esprit saint répand dans les âmes? Quelle erreur de croire qu'on ne puisse se complaire que dans ce qu'il y a de plus vil, et goûter en même temps les douceurs célestes? que le baume des consolations spirituelles puisse se mêler avec le poison des voluptés charnelles? que l'Esprit sanctifiant orne de ses dons celui qui est idolâtre de son corps? Vous êtes dans l'erreur, Thomas, si vous espérez voir le Seigneur, tant que vous serez séparé de la société des Apôtres. La Vérité ne se plait point dans les coins, ni dans les lieux écartés. Elle se montre ouvertement; c'est dans l'exactitude aux observances régulières, dans la vie commune, dans la pratique des exercices communs, qu'elle aime à se trouver. Jusques à quand donc aimerez-vous à vous éloigner des autres? Jusques à quand donc ai-, merez-vous et mendierez-vous avec tant d'empressement les consolations de votre propre volonté? Mais que fais-je? Écoutez plutôt ce que vous dit le Seigneur : Chassez l'esclave et son fils. Car le fils de l'esclave ne saurait être l'héritier 1 ; selon ce qui est écrit, qu'il ne peut y avoir d'accord entre la vérité et le mensonge, entre la lumière et les ténèbres, entre l'esprit et la chair, entre le feu et la tiédeur.
14. Mais en attendant, direz-vous, je ne puis vivre sans consolation. S'il tarde à venir, attendez-le, il viendra ; et bientôt 2. Les Apôtres l'ont attendu dix jours, persévérant tous ensemble . dans la prière , avec les saintes femmes et Marie la mère de Jésus s. Et vous aussi, apprenez à prier, à chercher, à frapper, jusqu'à ce qu'enfin vous trouviez, vous receviez, et qu'on vous ouvre. Le Seigneur connaît le limon dont il vous a formés, il ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces. Confiez-vous en lui; si vous êtes fidèles à l'attendre, vous ne l'attendrez pas dix jours. Il préviendra certainement des bénédictions de sa douceur une âme désolée et suppliante ; puisque vous refusez de chercher votre consolation dans les vanités du monde, il vous fera trouver vos délices à vous souvenir de lui, enivrés de l'abondance de sa maison, et abreuvés d'un torrent de voluptés. C'est ainsi que l'Écriture nous dit que pria
* Gen«, xzi, 10. — * Habac, 11, 3. — * Actes., i, 14.
autrefois Elisée, lorsqu'il pleurait les consolations qu*il goûtait dans la société d*Élie qui devait bientôt lui être enlevé. Mais considérez attentivement l'objet de sa prière, et la réponse qui lui fut faite : Je vous prie^ seigneur^ lui ditil, que votre double esprit descende sur moi. Car il fallait que cet esprit fût double en lui, afin que cette double grâce pût le dédommager de son absence. Si vous me voyez, lui répondit le Prophète, lorsque je serai élevé d'avec vous^ vous obtiendrez ce que vous demandez ^ . Et en effet son esprit fut véritablement doublé lorsqu'il le vit sortir de ce monde. Car en s'élevant visiblement dans le ciel, Élie emporta avec lui tous les désirs de son disciple, qui commença alors à goûter les choses du ciel et non les choses de la terre; son esprit fut doublé à la vue de ce départ, en ce sens, qu'à l'intelligence spirituelle se joignit l'affection spirituelle ; l'attachement qu'il avait pour sa chair devenant, par son élévation, purement spirituel.
15. C'est ce qui s'est opéré d'une façon plus manifeste dans les Apôtres. Car, lorsqu'à leurs yeux, le Seigneur Jésus fut élevé au-dessus des nuées, et qu'il s'élançait vers le Ciel, de manière que personne n'avait plus besoin de l'interroger et de lui demander où il allait ; ce fut alors, si j'ose le dire, qu'ils commencèrent à être instruits de cette foi cachée qui leur fit tendre des mains suppliantes vers le ciel, pour demander les dons de la grâce, jusqu'à ce que le bruit du vent impétueux venant d'en haut leur fît connaître, en se répandant sur eux sous la forme du feu, la venue de ce feu sacré que Jésus est venu apporter sur la terre, et qu'il désire tant de voir allumer partout. Ils avaient, à la vérité, déjà reçu l'Esprit-Saint, lorsque, soufflant sur eux, Jésus leur avait dit :
* IV Rois, 11,9, 10.
Recevez le Saint-Esprit ^ ; mais c'est l'Esprit de foi et d'intelligence, et non l'Esprit de ferveur, par lequel la raison était plutôt éclairée que leur volonté enflammée. Il fallait donc que cet Esprit fût doublé en eux. Car le feu divin, venant à embraser les cœurs de ceux à qui le Verbe du Père avait déjà enseigné la discipline et la science, et qu'il avait remplis d'intelligence, les trouvant ainsi purifiés, y répandit abondamment les dons de la grâce, changea entièrement leur amour, et les embrasa d'une charité si forte, qu'ils ne craignirent plus la mort; non-seulement ils ne fermèrent plus leur porte par la crainte qu'ils avaient des Juifs, mais rien ne fût capable de leur fermer la bouche. Si donc nous voulons, nous disposer, selon notre faible mesure, à recevoir une si grande grâce, dépouillons-nous tout-à-fait de nous-mêmes; vidons nos cœurs de toute satisfaction terrestre et de toute consolation sensible; surtout aux approches de ce grand jour de fête, livrons-nous tous ensemble avec plus de ferveur, d'instance, de confiance et de persévérance à la prière, afin que cet Esprit plein de bonté, de douceur et de force, cet Esprit qui soutient les faibles, qui aplanit les voies les plus rudes, qui purifie les cœurs, daigne, par sa visite, nous consoler et nous confirmer dans le bien; ce divin Esprit, qui, pour être distinct du Père et du Fils, ne fait cependant qu'un avec eux, trois en un, et un en trois, comme l'enseigne véritablement et fidèlement, l'Église Catholique, adoptée par le Père, épousée par le fils, et fondée par le Saint- Esprit; trois personnes adorables qui n'ont qu'un même être, et qui jouissent de la même gloire, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1 Jean, xx, 32.
POUR LA FÈTË DE LA PENTECOTE
SERMON PREMIER
Comment F Esprit- Saint exerce en nous une triple opération.
1. Nous célébrons aujourd'hui, mes trèschci's frères, la solennité du Saint-Esprit : elle appelle toute notre joie , elle est digne de toute notre dérotion, car le Saint-Esprit est en Dieu quelque chose de doux ; c'est la bonté de Dieu, et il est Dieu tout ensemble. Si donc nous célébrons les fêtes des saints, à plus juste titre faut-il solenniscr celui qui les a rendus saints. Si nous vénérons ceux qui ont été sanctifiés, ne convient-il pas d'honorer davantage encore le sanctificateur lui-môme ? C'est donc aujourd'hui le jour où l'Esprit-Saint d'invisible s'est rendu visible : ainsi, le Fils, invisible de sa nature, a daigné se montrer dans la chair. Aujourd'hui l'Esprit-Saint nous révèle quelque chose de lui-môme, comme nous avons reçu précédemment quelques notions relatives au Père et au Fils ; car la connaissance parfaite de la Trinité est rései^vée à la vie éternelle. Présentement nous connaissons en partie ; et nous croyons ce que nous sommes incapables de comprendre. En ce qui regarde le Père, je sais qu'il a créé, puisque les créatures crient : Il nous a faites ; nous ne nous sommes pas donné Vêlre ^. Les perfections invisibles de Dieu^ depuis la création du monde j par lui sont devenues visibles 2. Comprendre son éternité, son immutabilité, c'est trop pour moi ; il habite une lumière inaccessible. Du Fils, je sais quelque chose de grand : gr&ce à lui, je
J Ps. xcix, 3.-5 Hom., 1, 20.
S. Bern. — ToM. III.
connais son incarnation. Mais qui nous racon^ tera sa génération ^ ? Qui comprendra un fils égal à son père? Relativement au Saint-Esprit, si nous ne pouvons comprendre sa procession du Père et du Fils (car c'est ici une science merveilleuse, trop haute pour moi 2), je sais pourtant quelque chose, son inspiration. Et il y a en elle deux points à observer. D'où procède-t-il ? et où va-t-il ? La procession du Père et du Fils est cachée en des ombres épaisses; mais sa possession vers les hommes a commencé de se montrer aujourd'hui, et elle s'est manifestée aux fidèles.
2. Jusque-là, et c'était une nécessité, l'Esprit invisible révélait son arrivée par des signes visibles. Aujourd'hui, plus ces signes sont spirituels, plus ils sont convenables, et plus ils semblent dignes du Saint-Esprit. Il est venu sur les apôtres en langues de feu, afin qu'ils fissent entendre dans toutes les langues du monde des paroles de feu, et qu'ils prêchassent une loi de feu avec des lèvres embrasées. N'allons pas nous plaindre d'être privés de ce genre de manifestation : Car l'Esprit se manifeste à chacun pour son utilité 3. D'ailleurs, s'il faut le dire, c'est pour nous plus que pour les apôtres môme que cette manifestation s'est faite. A quoi devaient leur servir ces langues des nations, sinon à convertir les nations? Il y eut en eux une autre manifestation qui les
* laaï., LUI, 5. — * Ps. axxxviu, 6. — • I Cor., xii, 7.
concernait plus spécialement, et elle se réalise encore en nous. Car ils ont été manifestement revêtus de la vertu d'en Haut, ces hommes qui, d'une si grande pusillanimité sont arrivés à une si intrépide fermeté. Ils ne fuient plus ; la peur des Juifs ne les porte plus à se cacher; ils mettent à prêcher plus d'audace qu'ils n'en mettaient naguère à se cacher. Ce changement opéré par la main de Dieu se montre dans le prince des apôtres : jadis la voix d'une servante le glaçait de terreur ; aujourd'hui il reste inébranlable sous les verges dont les princes des prêtres l'accablent. Ils sortaient joyeux du conseil^ parce qu'ils avaient été trouvés dignes d'endurer t opprobre pour le nom de Jésus-Christ S ce Jésus qu'ils avaient délaissé, quand on le traînait devant le même conseil. A ce spectacle, comment douter de l'arrivée d'un Esprit puissant qui remplit ces cœurs d'une invisible énergie ? Ainsi encore les opérations deTEsprit en nous rendent témoignage de lui.
3. Nous avons reçu l'ordre d'éviter le mal et de faire le bien 2; voyez comment, sous ce double rapport, TEsprit vient en aide à notre faiblesse. Les grâces sont diverses, mais elles émanent du même Esprit s. Il nous détourne du mal par une triple opération, la componction, la supplication, l'intercession. En effet, c'est la pénitence qui commence notre retour à Dieu, et elle est l'œuvre de l'Esprit de Dieu et non du nôtre, comme la raison l'enseigne, et l'autorité le prouve. Quel est donc l'homme glacé qui, après s'être approché du feu, et s'y être réchauffé, doute que le feu lui ait communiqué une chaleur qu'il ne pouvait avoir sans lui î Ainsi le cœur, d'abord glacé par le péché, puis embrasé des ardeurs de la pénitence, n'hésitera pas à reconnaître qu'il a reçu la visite d'un autre Esprit qui reprend et juge le sien. C'est ce que vous trouvez précisément dans l'Évangile quand il parle de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croient en Jésus-Christ ; Cet Esprit^ est-il dit, convaincra le monde de péché *.
4. Mais à quoi sert le repentir qui ne sollicite pas le pardon 7 Et c'est ce que doit faire encore l'Esprit, en remplissant le cœur d'une douce espérance qui nous porte à demander avec confiance et sans hésiter. Voulez-vous que je vous montre que c'est encore bien là une œuvre de TEsprit-Saint î Tant qu'il est absent, vous ne sentirez rien de pareil en vous. C'est en lui que nous crions : 0 Père l C'est lui qui demande pour les saints avec
* Act, V, 41 . — « p8. xixin, i3. — • I Cop., HT, 4. — ♦ Jean, xvt, 8.
d'ineffables gémissements ^ ; voilà son action dans nos cœurs. Et dans celui du Père qu»* fait-il ? De même qu'en nous il prie pour nous ; en son Père et avec lui il nous remet nos péchés. Dans notre cœur, il est notre avocat et notre Seigneur dans le cœur du Père. C^ que nous sollicitons, il le donne lui qui nous donne la grâce de demander ; et, comme il nous élève par une pieuse confiance, ainsi sa douce miséricorde incline Dieu vers nous. Et, afin que vous sachiez bien que c'est l'Esprit-Saint qui opère en nous la rémission des péchés, écoutez une parole adressée jadL* aux apôtres : Recevez le Saint-Esprit ; les péchés seront remis à ceux à qui vous les retnetirez 2. Voilà pour la fuite du mal.
5. Mais loi*squ'il s'agit de nous porter à faire le bien, quel secours nous prête l'Esprit du bien ? Il avertit la mémoire , il éclaire la raison, il meut la volonté, et ce sont là les trois principales facultés de l'âme. 11 suggère le bien à la mémoire par de saintes pensées, et, par ce moyen, il dissipe notre lâcheté et notre indolence. Toutes les fois donc que vous sentirez ces bons mouvements dans votre cœur, rendez gloire à Dieu, et respectez TEsprit-Saint dont la voix se fait entendre à vos oreilles. Car c'est lui qui enseigne la justice, et le Sauveur nous dit dans l'Évangile : Cest lui qui vous suggérera tout ce que je vous dirai. Prenez garde à ces paroles : Il vous enseignera toutes choses 3. Car j'ai ajouté qu'il instruit la raison. Il ne suffit pas, en effet, de savoir qu'il jEeiut faire le bien, il faut encore que la grâce du Saint-Esprit nous apprenne quel est le bien qu'il faut faire ; comment nous devons réduire à l'acte cette bonne pensée, pour que le mouvement de Dieu ne soit point inutile, puisqu'il est écrit que celui qui connaît le bien, et ne le fait pas, n'est pas exempt dépêché^. C'est pourquoi il n'est pas seulement nécessaire d'être averti et enseigné par la grâce ; il faut encore être porté et appliqué au bien par cet Esprit qui aidenotre faiblesse, etparlequel nos cœurs sont remplis de la charité qui opère la bonne volonté.
6. Lors donc que î'Esprit-Saint vient ainsi prendre possession de toutes les facultés de votre âme, en lui inspirant le bien, en le lui faisant connaître, en l'y appliquant, parlant sans cesse dans votre intérieur, de manière que vous pouvez dire que vous entendez audedans de vous ce que dit le Seigneur Dieu, en éclairant votre raison, et en embrasant votre volonté, ne vous semble-t-il pas que toute la maison est comme remplie de langues
1 Rom., viii, 15, 26. — • Jean, xx, 22. — » Ibid., xiv, 26. — * Jacq., IV, 17i