‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 7 sur 79 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LE CANTIQUE DES CANTIQUES

SERMON PMMIER

Sur le Titre même du livre : Cantique des cantiques de Salomon.

I . Je doi8, mes frères, vous prêcher d'auires choses qu*aux personnes du mon<1e, ou du moins, jô^ dois vous les dire autremenl : car eelui qui, dans le ministère de la parole, suit les leçons de l'Af^ôtre, donne du lait et non une nourriture solide^ aux simples fidèles. Mais, anx âmes spirituelles, saint Paul nous apprend, par son exemple, a oOVirun aliment pins substantiel : Nous ne débitons pas^ dit-il, de savantes paroles de la sagesse humaine; mais fums prêchons une doctrine venue du Saint» Esprit^ communiquant les choses spirituelles aux spirituels. II dit encore : Nom prêchons la sagesse aux parfaits* ;ei vous êtes parrails, je Tespère, à moins que vous n'ayez inutilement étudié longtemps les choses célestes, en mortifiant yos sens, et en méditant jour et nuit la loi de Dieu» Préparez donc vos lèvres à recevoir, non du lait, mais du pain. C'est le pain que Dous présente S^ilomon, pain admirable, pain délicieux; je veux dire ce livre qui porte le tHre de Cantique des cantiques. Servons-le donc, et rompons-le.

S. Si je ne me trompe, les paroles de TEccIé* siaste vous ont assez appris, par la grâce de Dieu, à connaître et à mépriser la vanité de ce monde. Les paraboles et la docirine qu'on y puise n*ont-eiles pas sufQsamment punflé et formé votre vie et vos mœurs? Après ces deux mets, que rami a tirés pour vous de ses trésors, j^oûtez cette troisième nourriture, que vous

^ I Cor.^ ui^ 2. ^ • Ibid.» n^ 13, S.

trouverez peut-être encore plus suave. Il est des maux qui, soit séparément, soit ensemble, conspirent contre l'âme: le vain amour du monde et l'inutile amour de soi-même. On sait que les deux livres précédents remédient à celte double maladie : l'un, avec le glaive de la discipline, retranche tout ce qu'il y a de désordonné dans la vie et toutes les superQuités de la chair; l'autre nous découvre, aux lumières de la raison, le vain éclat de la gloire mondaine, et son opposition à la vérité. 11 nous enseigne enfin que la crainte de Dieu et l'observation de ses commandements surpassent mille fois toutes les connaissances humaines et tous les désirs mondains. Et cette marche est naturelle. Car, de ces deux choses, l'une est le commencement de la vraie sagesse, et l'autre en est la perfection. Vous êtes convaincus, en efTet, que la vraie et parfaite sagesse ne consiste qu'à éviter le mal et à faire le bien ; et qu'on ne peut parfaitement éviter le mal sans la crainte de Dieu, ni faire le bien sans la fidèle observation des commandements divins.

3. La double maladie de l'homme étant guérie par l'élude de ces deux livres, il convient d^ouvrir ce livre sacré et symbolique, qui n'est que le fruit des deux premiers, et qu'il ne faut offrir qu'aux âmes et aux oreilles entièrement chastes. Celui qui aborderait, en effet, cette sainte doctrine avant d'avoir dompté sa chair, sous la règle d'une se*

yère discipline et sans l'avoir soumise à Tesprit, avant d'avoir répudié et secoué le lourd fardeau des pompes du monde, n'apporterait à cette élude qu'un cœur impur. Si la lumière brille inutilement devant des yeux aveugles ou fermés, l'homme animal n'entend point les choses qui émanent de f esprit de Dieu * , car r Esprit-Saint fuit la feinte discipline*^ qui est la vie charnelle; et il n'aura non plus Jamais rien de commun avec la vanité du monde, puisqu'il est l'esprit de vérité*. Quelle société peut-il exister entre la sagesse d'en haut et la sagesse du monde qui est une folie devant Dieu^, ou la sagesse de la chair, qui est ennemie de Dieu •? Or, je 'pense que l'ami qui nous arrive de voyage n'aura pas sujet de murmurer contre nous, quand lui aussi aura pris ce troisième pain.

4. Hais qui le rompra? Voici le père de famille : reconnaissez le Seigneur à la fraction du pain ; quel autre peut le rompre mieux que lui? Pour moi, je n'aurai pas la témérité de m'en croire capable. Considérez donc que vous n'avez rien àattendrede moi,puisquej'atlends avec vous ; je mendie moi-même comme vous la nourriture de mon âme, l'aliment de l'esprit. Pauvre et indigent je frappe à la porte de Celui qui ouvre, et personne ne ferme; je frappe pour entendre le profond mystère de ce livre. Seigneur, tous les yeux sont tournés vers vous. Les petits eufanls ont demandé du pain, et il D'est personne qui le leur rompe. Ils attendent ce service de votre bonté. 0 Père compatissant, rompez ce pain à ceux qui ont faim, rompezle par mes mains ; mais rompez-le par votre puissance.

5. Dites-nous, je vous prie, par qui, de qui, et en faveur de qui il est dit : Qu*il me donne un baiser de sa bouche^! Que signifient ces paroles par lesquelles ce livre commence d'une manière si soudaine et si surprenante? Ce brusque début semble, en effet, supposer un interlocuteur à qui vient répondre la personne qui sollicite ici un baiser. Puis, après avoir demandé ou prescrit à je ne sais qui cette niarque d'amitié, pourquoi l'auteur parle-t-il d'un baiser de bouche^ et même de sa bouche^ comme si en pareille occasion on présentait autre chose que sa bouche et sa propre bouche? El même on ne se borne pas à dire : Qu'il me baise de sa bouche y mais, ce qui n'est guère en usage : Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. Doux et agréable discours qui commence par

* I Cor., II," 14. — • Sag., i, 5. — » Jean, xiv, 47. — * II Cor., m, 19. — » Rom., viu, 7. — • Canl., i, 1.

un baiser ; aimable caractère de la sainte Ecriture et qui engage à la lire : on travaille avec plaisir à scruter les mystères qu'elle renferme; la difflculté d'en saisir le sens ne fatigue plus, elle a tant de charme en son langage ! Maisqui ne serait attentif à ce commencement et à cette nouveauté de langage dans un livre aussi ancien? Evidemment, ce n'est point ici une invention de l'esprit humain, mais l'œuvre du Saint Esprit; et, s'il estdifflcile de comprendre, l'étude toutefois est délicieuse.

6. Passerons-nous le titre de l'ouvrage ? Non, il ne faut pas négliger un iota ^ : il nous est ordonné de recueillir jusqu'aux moindres miettes, de peur qu'elles ne se perdent '. Voici donc le titre : Commencement du Cantique des cantiques de Salomon, Observez d'abord que le nom de Paciflque (c'est Salomon) convient bien à ce livre, qui commence par le signe de la paii> c'est-à-dire par un baiser ; remarquez en même temps que ce même début indique qu'il n'y a d'appelé à l'intelligence de ce livre que les âmes paciQques, celles qui savent se soustraire au bruit des passions et au tumulte du monde.

7. Ce n'est pas inutilement non plus que ce livre porte le titre de Cantique des cantiques ^wi lieu du simple titre de Cantiques. J'ai lu plusieurs cantiques dans la sainte Ecriture et je ne me souviens pas qu'aucun d'eux porte ce nom. Israël a chanté un cantique au Seigneur en reconnaissance de ce qu'il avait échappé au glaive et à la servitude de Pharaon, et de ce qu'il a été miraculeusement délivré et sauvé des flots de la mer deux fois obéissante. Cependant, ce cantique n'est point appelé Cantique des cantiques. Hais, si j'ai bonne mémoire, l'Ecriture dit : Israël a chanté ce cantique au Seigneur^» Débora a aussi chanté * ; Judith a chanté * ; la mère de Samuel a chanté'; des Prophètes aussi ont chanté, et on ne lit pas qu'aucun d'eux ait nommé son chant Cantique des cantiques. Il est aisé de voir qu'ils ont été inspirés par un bienfait accordé soit à eux, soit à ceux qu'ils aimaient, comme une victoire remportée, la délivrance d'un danger, ou l'accomplissement d'un vœu ardent. Ainsi la plupart ont chanté pour une raison particulière, pour confesser les bienfaits du Seigneur, selon ces paroles : Il vous louera lorsque vous lui aurez fait du bien "*. Hais Salomon, ce roi si sage, si glorieux, environné de tant de richesses, jouissant d'une paix si profonde, n'a manqué d'aucuue ferveur

1 Math.,v, 18. —«Jean, VF, 12.— »Exod.,XT, t. — * Jngef, V, I. — » Judith, xvi, 1 . — • 1 Rois, ii, 1. — » Pb. xlviii, i9.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

doDt le désir lai ait dicié ces cantiques ; et aucun passage de TEcriture n'autorise une telle explication.

8. C'est donc divinement inspiré quMI chante les louanges de Jésus^Clirist et de son Eglise, la douceur de leur amour sacré, les mystères de leur éternel mariage ; il exprime en même temps les désirs d'une âme sainte. C'est un chant nuptial, œuvre d'une âme ravie en extase, composé dans une joie douce et néanmoins symbolique. L'auteur, comme Muïse\ a voilé sa face sans doute trop brillante, parce qu'alors personne ou presque personne n'était capable de contempler l'éclatante lumière de ce visage. Je pense donc que ce chant nuptial, cet é|»iibalame porte ce titre à cause de son excellence, et que c'est avec raison qu'il porte ce titre inusité : Cantique des cantiques^ comme Celui qui en est l'objet s'appelle d'une manière toute particulière le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs ".

9. Au reste, consultez votre expérience : après cette victoire où votre foi a vaincu le monde, après votre sortie de l'abîme de la misère, de la fange et de la corruption, n'avez- Tous pas aussi vous-même chanté au Seigneur un cantique nouveau, parce qu'il avait pour TOUS opéré des prodiges? Et lorsqu'ensuite le Seigneur a consolidé vos pieds sur la pierre, et qu'il a dirigé vos pas, en reconnaissance de celte nouvelle vie qui vous a été accordée, votre bouche s'est ouverte à un nouveau cantique, et vous avez chanté les louanges de notre Dieu. Et lorsque le Seigneur, touché de votre pénitence, non-seulement vous a remis Tos péchés, mais vous a promis ses récompenses, n'est-ce pas surtout alors que, dans la joie et l'espérance des biens futurs, vous avez ebauté les voies du Seigneur et la grandeur de sa gloire? Et si quelqu'un d'entre vous a pu découvrir le sens d'un passage caché et mystérieux des saintes Ecritures, c'est alors qu'en reconnaissance du pain spirituel qu'il a reçu, il doit réjouir les oreilles de Dieu par des chants d'allégresse et des cris de joie semblables aux cris qui s'élèvent dans les festins. Et dans les tentations quotidiennes, dans les guerres incessantes que la chair, le monde et le démon suscitent à ceux qui vivent pieusement en Jésus-Christ (car vous éprouvez sans cesse en vous-même que la vie de l'homme sur la terre est une guerre continuelle'), il faut chaque jour des cantiques en reconnaissance des victoires que nous remportons.

* Exod., m, 6, — « I Tim., n, 16. — » Job, vu, «.

Vous avez surmonté une tentation, corrigé un défaut, évité un danger pressant, découvert les pièges de l'ennemi ; vous êtes parvenus à guérir une vieille passion de 1 ame ; vous avez reçu de la bonté de Dieu une vertu avidement et longtemps désirée et souvent demandée : alors, suivez l'exhortation du Prophète, faites entendre des actions de grâces S et exhalez des cantiques de louanges; à chaque bienfait reçu, bénissez Dieu dans ses dons; sinon, au jour du jugement, on réputera ingrat celui qui ne pourra pas dire à Dieu : Vos lois pleines de justice étaient le sujet continuel de mes canti" ques dans le lien de mon exil ".

i9. Vous senlez déjà que, si les cantiques contenus dans le Psautier ne s'appellent pas Cantiques des cantiques, mais cantiques des degrés, c'est qu'a chaque degré de perfection que nous atteignons, chacun selon nos moyens, nous devons chanter un cantique particulier à la louange et à la gloire de Celui de qui vient notre progrès. Je ne vois pas comment autrement on entendrait ce verset : Que des cris d'allégresse et de salut se fassent entendre dans les tentes des justes^ ^ ou cette admirable et salutaire exhortation de l'Apôtre : Entretenez-vous de psaumes^ dhymnes et de canti* ques spirituels^ chantant et psalmodiant du fond de vos cœurs à la gloire du Seigneur^.

il. Hais il est un cantique dont l'excellence et la suavité l'emportent ajuste titre sur ceux dont nous avons parlé, et même sur tous les autres; et c'est à bon droit qu'il est appelé Cantique des canti(|ues, parce qu'il est le fruit de tous les autres. L'onction secrète seule nous le révèle, et il n'y a que l'expérience qui nous l'enseigne. Que ceux qui le connaissent , le connaissent miieux', et que ceux qui ne lecour naissent pas, brûlent du désir non pas tant de le connaître que de le goûter. Ce n'est pas un son de la bouche, c'est une jubilation du cœur; ce n'est pas le bruit des lèvres, c'est un tressaillement de joie; ce n'est pas un concert de voix, c'est l'harmonie des volontés. Il ne re« tentit pas au dehors ni en public ; celle qui le chante est seule à l'entendre avec celui qu'elle célèbre, c'est-à-dire TEpouseet l'Epoux : c'est un chant nuptial qui décrit les doux et chastes embrassemenis des" âmes, la correspondance des goûts et l'amour mutuel des cœurs l'un pour l'autre.

i 2. Au reste, chan ter ce can tique ou l'écouter n'est pas le privilège d'une âme jeune, novice,

i Isaïe, Li, 3 — « Ps. cxviir, 54. — » Pa. civu, 15. — * Ephés., V, 19.

SERMONS DE SAINT BERNAtlD

ou récemment sortie du siècle : c'est le partage de celle qui a déjà vieilli, qui est iostruite^ et tellement avancéédans la perfection, qu'on peut dire avec l'aide de Dieu qu'elle a atteint Tâge parfait et qu'elle est, si j'ose dire, parvenue à l'âge nubile , fige considéré par rapport aux mérites, et non par rapport aux années de rfime devenue capable de s'unir au

céleste Epoux ; ce que nous expliquerons plus longuement en son lieu. Mais Tbeure est venue où la pauvreté et la règle nous appel-^ lent aux travaux manuels ; demain nous continuerons au nom du Seigneur ce que nons avons à dire du saint baiser. Nous avons suffisamment expliqué aujourd'hui le titre du livre.

SERMON n

De V Incarnation de Jésus-Christ annoncée et ardemment désirée par les Patriarches

et les Prophètes.

i • Au souvenir des désirs brûlants des Patrtarcbes soupirant après la venue de Jésus- Christ dans la chair je me sens vivement touché, je me confonds au dedans de moi-même ; à peine puis-je retenir mes larmes, tant j'ai honte de la tiédeur et de l'insensibilité de ces temps malheureux. A qui d'entre nous, en effet, celle grâce maintenant accordée causet-^elleune joie comparable aux désirs excités par sa seule promesse , chez les saints des temps anciens? Voyez combien de personnes vont se réjouir de la Nativité de Jésus-Christ^ que nous allons bientôt célébrer I et plaise à Dieu qu'elles se réjouissent vraiment de la Nativité, et non de la vanité I Cette parole : Qu*il me baise (Tun baiser de sa bouche ^^ exprime bien les vœux enflammés et tout Famour qui consumaient les justes dans cette pieuse attente. Tous les cœurs spirituels de cette époque sentaient, en effet, ce qu'il y aurait de grâces répandues sur ces lèvres. Aussi l'écrivain sacré disait-il dans l'ardeur de son âme : Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche ; car il souhaitait sans mesure de n'être point privé d'une aussi grande suavité.

8. Toute âme paifaite se disait, en effet : A quoi me servent tous ces oracles des Prophètes? Qu'il vienne plutôt lui-même, le plus beau des enfants des hommes, et qu'il me baise luimême d'un baiser de sa bouche. Je n'écoute plus Moïse : sa langue est embarrassée et ob-

<Cant. I, I.

scure ^ Les lèvres dlsaie sont impures ' i Jérémie ne sait pas parler, il n'est qu'un enfant * ; tous les Prophètes sont sans parole. Que Celui dont ils me parlent me parle luimême; qu'il me baise lui-même d'un baiser de sa bouche, qu'il ne me parle plus ni en eux ni par eux, parce que l'eau renfermée dans les nuées reste ténébreuse ; mais qu'il me baise lui-même d'un baiser de sa bouche, Celui dont la présence est si douce, et que led flots de son admirable doctrine deviennent en moi une fontaine qui rejaillisse jusqu'à la vie éternelle. Son père l'a oint d'une huile de joie; il l'emporte sur tousses compagnons \ N'est-ce pas de lui que descendra sur moi une grâce plus abondante, si toutefois il daigne me baiser d'un baiser de sa bouche? Sa parole est vivante et pénétrante; son baiser est puis* sant sur moi ; et ce n'est pas seulement ici Tapplication des lèvres, qui souvent annonce faussement l'union des cœurs ; ce baiser, c'est l'effusion des joies divines, c'est la révélation des secrets d'en- Haut, c'est un admirable et presque inséparable mélange de lumière ce» leste avec la lumière de Tâme. Car celui qui s'attache à Dieu est un même esprit avec lui *• Aussi, je ne veux ni vision, ni songe, ni figure, ni énigmes; je dédaigne même Tappa* rilion des anges : car mon Jésus les surpasse par sa beauté et sa majesté. Je ne veux donc

« Exod., IV, 10. — » ÎBaïc, VI, 5. — * Jérém., i, 6. — * Pi. xuv, 8. — • I Cor,, V, 47.

SUR LE CANllQUE DES CANTIQUES.

ni le baiser d'un ange, ni celui d'un homme; c'est lui que je supplie de me baiser lui-même â*un baiser de sa bouche. Certes, je n'ose pas espérer qu'il me baise de sa propre bouche (ce qui est la prérogative de Tâme admise à l'éternelle félicité) ; je sollicite une faveur plus bumble, celle de ce baiser accordé à tous ceux qui peuvent dire : Nous avons tous reçu de sa plénitude^.

3. Soyez attentifs. Dans la bouche qui baise^ Yoyez le Verbe qui s'est fait chair; dans celui qui est baisé, voyez la chair qu'il a prise, et par le baiser, qui est le fait de celui qui baise et de celui qui est baisé, entendez la personne môme qui unit le Verbe à la chair, le médiateur de Dieu et des hommes, le Christ Jésus, Voilà pourquoi aucun saint n'osait dire : Qu'il me baise avec sa bouche; mais seulement^ d'un baiser de sa bouche, réservant cette prérogative à celui sur lequel la bouche du Verbe a été appliquée une fois et d'une manière toutà fait particulière, quand la plénitude de la divinité a daigné s'unir corporellement à lui. Heureux baiser 1 baiser d'une admirable bonté! baiser dans lequel une bouche ne s'est pas in* clinée sur une bouche, mais Dieu s'est uni à l'homme 1 Dans un baiser mortel le contact des lèvres signiûe l'union des cœurs; mais ici l'union des natures rassemble le divin et l'humain, et pacifie la terre et le ciel : Car il est t ut-même noire paix^ et c'est lui qui réunit les extrémités^. C^est donc après ce baiser que soupiraient tous les saints des temps anciens : ils y présentaient la source de toute douceur, de toute félicité^ des trésors cachés de sagesse et de science ', et eux aussi désiraient recevoir de sa plénitude.

4. Je le vois, ce commentaire vous plait.Ecoutez donc encore un autre sens. Les saints savaient bien que, même avant la naissance du Sauveur, Dieu avait à l'égard du genre humain des pensées de paix^. Car il ne faisait rien sur la terre sans le révéler à ses serviteurs les Prophètes *; néanmoins, il y avait ici un mystère voilé au grand nombre*. Dans ces jours, la foi était rare sur la terre et l'espérance faible chez ceux mêmes qui attendaient la rédemption d'Israël. Hais ceux qui connaissaient l'avenir prêchaient la venue de Jésus-Christ dans la chair, et la paix qu'il devait apporter avec lui. Aussi l'un d'entre eux a-t-ildit:Za/)a2l2:r^^;}era sur la terre^ lorsqu^il viendra ^. Ils prêchaient

» J«an, I, 16. — « Ephés., it, 14. — • Coloss., n, 3. — * Jéiém., zxiX, 11.^^ Âmot, ui, 7. — « Luc, xviii, 34.-«- ^ Miehée, v, 5.

même avec toute confiance et au nom de Dieu, que par Jésus-Christ les hommes recouvreraient la grâce. Le précurseur du Seigneur, Jean-Baptiste, à vu ce prodige accompli de son temps, et il en a rendu témoignage, ta grâce et la vérité, dit-il, ont été données par JésuS" Christ ^y et tout le peuple chrétien éprouve aujourd'hui la vérité de cette parole.

5. Mais, pendant que les Prophètes annonçaient celte paix, dont l'auteur tardait à paraître, les peuples chancelaient dans leur foi, parce que personne ne venait les racheter et les sauver. Ils se plaignaient du retard que le Prince de la paix, tant de fois annoncé, mettait à venir, selon la parole qu'à travers les Fiëcles le Seigneur avait donnée par la bouche de ses Prophètes ; et, se défiant de ces promesses, ils réclamaient le signe de la réconciliatipn promise, qui est le baiser; il semblait que du milieu du peuple une voix répondit aux messagers de la paix : Jusques à quand tiendrezvous nos ftmes eu suspens? Depuis longtemps vous annoncez une paix qui ne vient pas ; vous nous promettez des biens précieux, et nous sommes toujours dans Tagitation. Les anges mêmes ont annoncé cet oracle à nos pères en diverses occasions et en mille manières ; nos pères à leur tour nous Pont annoncé en disant : La paix y la paix; et il n'y a point de poix ■. Si Dieu veut que je croie aux dispositions bienveillantes de sa volonté, qu'il m'a annoncées par tant de menaces, sans les exécuter, qu'il me baise du baiser de sa bouche, et qu'il m'assure ainsi de la paix par le signe même de la paix : car comment puis-je désormais m'en rapporter à des paroles? Il faut appuyer les paroles par des œuvres. Que Dieu me prouve que ses messagers sont véridiques (si toutefois ils sont ses messagers) ; qu'il les accompagne lui-même, comme ils l'ont tant de fois promis, car sans lui ils ne peuvent rien faire. Il a envoyé son serviteur. Qui a pris son bâton, mais il n'y a encore ni vie ni parole*. Je ne me lève pas, je ne me suis pas encore ranimé, je n'ai pas secoué la poussière du tombeau, je ne respire pas à l'espérance, tant que le Prophète ne descendra pas lui-même et ne m'aura pas baisé du baiser de sa bouche.

6. Ajoutez que Celui qui se déclare notre médiateur auprès de Dieu est le Fils de Dieu, Dieu lui-même ^ Ah ! qu'est-ce donc que l'homme pour que Dieu se manifeste ainsi à lui? et qu'est-ce que le flls de l'homme pour

* Jeao, I, i7. — ■ Jérém., vi, 14.— » IV Rois, iv, 29-31. — ^ I Tim., u, 6.

qu'il lui montre tant d'estime? Et d'où me vient la hardiesse de me remettre entre les ipains d'une si grande majesté? Quoi I moi» terre et poussière^ j'aurais la préso^nplion de croire que Dieu daigne s'occuper de moi? Ajoutez qu'il aime son Père ; mais il n'a pas besoin ni de moi, ni de mes biens. Comment pourrai-je m'assurer qu'il est mon médiateur ? Si cependant, comme vous le déclarez, Dieu a vraiment résolu de me prendre en pitié et dem'être plus favorable, qu'il arrête enfin son traité de paix et qu'il conclue avec moi une alliance éternelle par un baiser de sa bouche. Et pour ne pas rendre inutiles les paroles sorties de ses lèvres, qu'il s'humilie, qu'il s'anéantisse , qu'il s'incline jusqu'à moi et qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. Va médiateur véritable ne doit être suspect à aucune des parties : que Dieu, flis de Dieu, se fasse donc homme^ qu'il soit Fils de l'homme et quUl consolide ma foi par ce baiser de sa bouche. Je recevrai avec sécurité le Fils de pieu comme médiateur de Dieu^ si je vois en lui le mien. Il cessera ainsi de m'étre suspect, car il est mon frère et ma chair ; et, puisqu'il est l'os de mes os, la chair de ma chair, il ne pourra plus, je l'espère, me mépriser.

7. Ainsi les plaintes séculaires des Patriarches appelaient le saint baiser, c'est-à-dire le mystère du Verbe incarné, pendant que la foi se fatiguait dans une longue et pénible attente, et que le peuple infidèle, en proie à l'ennui, murmurait contre les promesses de Dieu. J'invente tout cela, si vous ne voyez pas cette vérité dans les saintes Ecritures. Tel est le motif qui dictait ces expressions plaintives et sous lesquelles se cache le murmure : InstrwseZy instruisez encore ; attendez^ attendez encore : , encore un peu, encore un peu *. De là aussi ces prières ardentes de piété, mais pleines de désirs inquiets : Récompensez ceux qui vous attendent^ afin que vos Prophètes soient trouvés fidèles. Et encore : Réalisez les prédictions que les anciens Prophètes ont prononcées en votre nom *. De là, ces promesses pleines de douceur et de consolation : Le Seigneur va paraître et ses paroles se réalisent. S'il diffère un peu^ attendez-le avec assurance : car il arrivera très-certainement et il ne tardera pas •. Et encore : Le temps de sa venue est proche, et les jours n'en sont pas éloignés *. Puis parlant au noni du Messie promis : Le Seigneur dit: Voilà que je vais faire couler

1 Isale, XXVIII, 10. — • Eccli., xxxvi, 18, 17. — » Habac, II, 3. — * isale, XIV, l.

sur vous comme un fleuve de paix^ et je répandrai sur vous la gloire des nations comme un torrent débordé ^ On voit assez par ces paroles le zèle des prédicateurs du Messie et la défiance des peuples; ils murmuraient et leur foi chancelait, et, selon la prophétie d'Isaie, les anges de la paix pleuraient amèrement ■. Aussi, de peur que le genre humain, devant ces longs délais du Christ, ne se consumât de désespoir, qu'il ne se crût méprisé dans son infirme mortalité et ne cessât d'attendre sa réconciliation avec Dieu de la grâce tant de fois promise^ les saints, instruits par le Saint-Esprit, soupiraient après la présence certaine du Messie dans la chair, et ils demandaient avec instance, en faveur des pusillanimes et des incrédules, le signe de la paix qui devait se conclure.

8. 0 rejeton de Jessé,qui êtes comme un signe de salut pour tous les peuples*, combien de rois et de prophètes ont désiré vous voir et ne vous ontpas vu t Heureux cependantentre tous, Siméon, dont la vieillesse a reçu cette abon^^ dante miséricorde 1 il a désiré avec ardeur toir Celui qui était l'objet des désirs : ill'a vu, et il en a été réjoui ; et, ayant reçu le baiser de paix, il est mort dans la paix, publiant à haute voix avant son départ, que Jésus était né pour être un signe de contradiction * ; ce qui est arrivé. Le signe de la paix a été contredit dès son apparition, mais par ceux qui haïssent la paix : car Jésus est la paix pour les hommes de bonne volonté, et une pierre de scandale et d'achoppement pour les méchants'. Hérode même a été troublé, et tout Jérusalem avec lui * : car Jésus est venu dans son propre héritage, et les siens ne l'ont pasreçu^. Heureux ces bergers qui, pendant leur veille^ ont été jugés dignes de voir ce signe ! Dès lors, il se cachait déjà aux sages et aux prudents, et il se révélait aux petits. Hérodeaussi a voulu le voir; mais, parce que sa volonté n'était pas droite, il ne l'a pas mérité. C'est que Jésus était un signe de paix, destiné seulement aux hommes de bonne volonté. Pour Hérode et ses semblables, il ne leur sera donné que le signe du prophète Jonas. Hais aux bergers : Voici, dit l'ange, le signe qui vous est donné; à vous hommes humbles, obéissants, qui ignorez les hauteurs de l'orgueil, à vous qui veillez et qui méditez jour et nuit la loi de Dieu : Ce signe vous est donné, leur dit-il. Quel signe? Celui que les Anges promettaient, que les peuples réclamaient, que les Prophètes avaient prédit ;

UsaIe,LXV/,12. — «;6iV/.,xxxîii,7.--»/6fi/.,Xf, fd. — ♦ Lttc, u, 25. — • /6iûf,, 14. — • MtHh., ii, 3. — ' Jean, r, H .

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

le Seigneur Ta envoyé et il vous l'a montré : C*est celui qui doit donner la foi aux incrédules, Tespérance aux pusillanimes, la sécurité aux âmes parfaites : voilà votre signe. Hais àe quoi éât-il le signe? Du pardon, de la grâce, de la foi, et de la paix qui n*aura pas de fin. Voilà donc quel est ce signe : Vous trouverez un eufant enveloppé de langes^ et couché dans une crèche ^ Et cependant Dieu est en lui se réconciliant le monde*. Il mourra pour vos péchés, il ressuscitera pour votre justification, afin que, justifiés par la foi, vous ayez la paix avec Dieu '. Autrefois le Prophète proposait au roi Achaz de demander au Seigneur son Dieu de lui montrer ce signe de paix, soit au plus haut des cieux, soit au fond de l'abîme; mais ce roi impie refusa *, ne croyant pas, le misé-

rable, qu'il fût possible d'um'r dans la paix le ciel et la terre ; en sorte que les hommes visités par le Seigneur descendu du ciel reçussent le signe de la paix par le saint baiser, et que les esprità célestes, à leur tour^ possédassent seuls, dans une éternelle félicité, ce même Dieu remonté au ciel.

9. Il faut finir ; résumons en peu de mots ce que je viens d'expliquer : il est évidetit que ce saint baiser a été accordé au monde pour deux raisons : pour établir la fol des faibles et satisfaire les désirs des parfaits : or^ ce baiser n'est autre chose que le Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ Homme- Dieu qui vit et règne avec le Père et le Saint- Esprit, dans tous les siècles des siècles; Ainsi soit-il.

SERMON in

Du Baiser du pied^ de la main et de la bouche du Seigneur^ etc.

i. Ouvrons aujourd'hui le livre de Fexpérience. Rentrez en vous-mêmes et que chacun de vous interroge sa conscience sur ce qui sera dit. Je voudrais examiner si jamais il a été permis à quelqu'un de vous, de dire sincèrement : QuUl me baise d'un baiser de sa bouche*. L'homme ne trouve pas ce cri dans son cœur i il n'est possible qu'à celui qui ayant déjà reçu, ne fût-ce qu'une fois, le baiser spirituel de la bouche de Jésus-Christ, est porté par sa propre expérience à le rtdire volontiers. A mon avis celui qui a reçu cette faveur sait seul en quoi elle consiste : c'est une manne cachée, et celui-là seul qui en a mangé la désire encore. C'est une fontaine scellée où l'étranger ne puise pas ; celui-là seul qui a pu j boire en a soif encore. Ecoutez celui qui en a fait l'expérience : comme il y revient! Rendez-moi, dit-il, la joie de votre salut*. Ah l que l'âme donc qui me ressemble^ qui est chargée de péchés^ assujétie encore aux passions de la chair, qui n'a jamais senti les douceurs de l'Esprit-Saint , qui ignore, ne les ayant pas éprouvées, les joies intérieures^ ne s'arroge pas ce droit.

« Loc, u, i2. — « II Cor., V, 19. — » Rom., iv, 25; Y, 1. — *I«ûe, vn, il, 12. — » Gant., i, 1. — • Ps. l, 14.

2. Cependant, je vais montrer à cette âme quelle place lui convient auprès de son Sauveur. Qu'elle n'ait pas la présomption de s'élever jusqu'à la bouche du doux Epoux : qu'elle se prosterne avec moi toute tremblante aux pieds du Maître sévère : et, qu*avec le publicain, pénétrée de frayeur, au lieu d'élever les yeux vers le ciel, elle les tienne abaissés vers la terre*. Son regard accoutumé aux ténèbres pourrait être troublé par la lumière céleste, accablé par la gtorre de la majesté divine, ébloui à la vue inaccoutumée de son brillant éclat, aveuglé de nouveau et plongé dans l'obscurité de ténèbres plus épaisses. 0 âme, qui que vous soyez et dont je trace le portrait, n'estimez pas vil et méprisable le lieu où une sainte pécheresse a déposé ses crimes et où elle a revêtu la sainteté. C'est là que l'Ethiopienne a changé de peau et qu'ayant repris son ancienne blancheur, elle pourrait en toute vérité et justice répondre à ses détracteurs : Je suis noire, mais je suis belle, ô filles de JérU' salem*. Par quel secret, me dîrez-vous, at-elle obtenu ce résultat, et parquets mérites? Apprenez-le en deux mots : elle a versé des larmes amères; elle a tiré de son cœur des

1 Luc, xviii, i3. — " Gant., i, 4.

soupirs profonds, et son ftme ébranlée par de salutaires sanglots s'est débarrassée de ses humeurs plus amères que le flel. Le céleste Médecin s'est bâté d'accourir, parce que sa parole a la vitesse de Téclair^ La parole de Dieu n'est-elle pas une potion salutaire et active qui pénètre les cœurs et les reins'? Oui, la parole de Dieu est vive et efficace^ et elle perce mieux qu'une épée à deux tran* chants ; elle pénètre jusque dans les replis de rame et de l'esprit ; jusque dans les jointures et les moelles^ et elle sépare les plus intimes pensées*. A \\xewp\e de celle bienheureuse pénitente, prosternez-vous donc aussi, âme infortunée, et cessez d'être misérable : prosternez-vous à terre; embrassez les pieds du Sauveur, apaisez-le par vos baisers, arrosezle de vos larmes qui ne le laveront pas, mais qui TOUS purifieront vous-même, et vous deviendrez une de ces brebis fraîchement tondues qui sortent blanches du lavoir^; ne relevez pas votre front accablé de honte et de tristesse qu'il ne vous ait dit aussi : Vos péchés vous sont remis*, et que vous n'ayez entendu ces paroles : Levez-vous, levez-vous, fille de Jérusalem, fille captive; levez-vous^ secouez la poussière qui vous couvre *•

3. Ayant donc pris un premier baiser sur les pieds de Jésus-Christ, ne soyez pas assez présomptueux pour vous élever de suite au baiser de la bouche ; il faut passer par un autre baiser intermédiaire qui vous servira comme de degré ; vous le prendrez sur la main, et en voici la raison : que me servira-t-il d'entendre Jésus me dire : Vos péchés vous sont remis, si je ne cesse pas de pécher ? J'ai quitté ma tunique ; qu'aurai-je gagné si je la reprends? Si je salis de nouveau mes pieds, à quoi bon les avoir lavés? Je suis longtemps resté plongé dans la boue du crime; si j'y retombe, mon sort sera certainement plus déplorable qu'après ma première chute* 11 m'en souvient. Celui qui m'a guéri m'a dit : Voilà que vous éles guérie allez, mais gardez'vons de pécher encore^ de, peur qu'il ne vous arrive quelque cliose de pire''. Mais il faut que Celui qui m'a donné la volonté du repentir, me donne aussi la force de persévérer ; sinon, revenant à des fautes qui demandent de nouvelles larmes, je rendrai mon dernier état plus malheureux que le premier. Malheur à moi pénitent, si Celui sans lequel je ne puis

• P8. cxLvn, 15. — ^ Ps. vfî, 10. — > Héb., iv, \2. — ♦Cant. IV, 2. — » Uc, vu, 37, — • Isaie, ui, 12.— ''Jean, V, li.

rien me retire aussitAt. Non, sans lui je ne puis ni me repentir, ni me contenir. L'avis du Sage me revient aussi à l'esprit : Ne multipliez pas les paroles dans vos prières \ Je tremble aussi à la pensée du souverain Juge menaçant l'arbre qui ne porte pas de bons fruits*. C'est pourquoi je ne suis pas satisfait, je l'avoue, d'une première grâce qui m'a rendu pénitent de mes péchés passés^ si je n'en reçois une seconde qui me fasse produire de dignes fruits de pénitence, et m'empêche de retourner à mon vomissement.

4. Voici donc ce que j'ai à demander et à recevoir avant de prétendre à des biens plus saints et plus relevés : je ne veux pas monter tout à coup au premier rang, mais avancer par degrés : autant l'impudence du pécheur déplaît à Dieu, autant la confusion du pénitent lui est agréable. Vous l'apaiserez plus promptement, si, vous mesurant à vous-même, vous n'aspirez pas à des faveurs trop hautes pour vous. Large et difficile est le passage du pied i la bouche, et de plus il ne vous sied pas. £h quoi I aurez-vous la présomption de monter à cette bouche sacrée, vous encore souillé de fauge? Vous êtes plongé dans la boue et, aujourd'hui, vous oseriez baiser celte bouche étincelante de gloire ! Passez d'abord par la main. Qu'elle vous purifie, qu'elle vous relève. Mais comment vous relèvera-t-eUe? £q donnant un appui à votre conscience. Lequel? l'éclat de la chasteté et de dignes fruits de pénitence qui sont les œuvres de piété : ces dons vous tireront de la fange et vous permettront l'espoir de monter plus liant. £n recevant ces dons, baisez la main de Dieu, c'est-à-dire ne vous glorifiez pas, mais rendez gloire au nom de Dieu. Oui, rendezlui gloire, et pour les crimes qu'il vous pardonne, et pour les vertus qu'il vous a conférées. Sinon, comment vous prémunir contre des traits comme ceux-ci : Quaoez vom que vous ne l'ayez reçu? et si vous l'avez reçu, pourquoi vous glorifier comme si vous ne r aviez pas reçu * f

5. Dans ces deux baisers, voilà donc deux expériences que vous faites de la bonté de Dieu; j'espère que vous ne rougirez pas d'aspirer maintenant à de plus saints embrassements ; car vous devez grandir en confiance à mesure que vous grandissez en grâce : ainsi vous aimerez plus ardemment et vous demanderez avec plus d'assurance ce que vous sentez vous manquer. Or, on ouvre à celui qui

* Ectli., vu, 15. — • MalUi., m, 10. — > I Cor., iv, 7.

SUR LE CANTIQUE DBS CANTIQUES

teppe. Qaant à ce baiser supérieur d*Qii si g^andprîx.ét d'uoesi admirable douceur^je crois que Dieu ne le refusera paâ à de pareilles diFposîlions. Et Toîci la^oie et la marche pour roblenir. Nous nous prosternons d'abord à ses pieds, et là, devant la Seigneur qui nous a faits , nous pleurons les péchés que nous avons oomuiis. En second lieu, nous cherchons la main qui nous relève et qui foriiOe DOS débiles genoux. Enfln, lorsque nos prières et nos larmes ont déjà obtenu ces faveurs, naus osons élever notre tête jusqu'à la bouche même tout éclatante de gloire, non-seulement pour la contempler, mais, je le dis en tremblaoi, pour Tembrasser, parce que Jésus- Christ notre yie est devant nous; nous lui sommes unis dans le «aint baiser, et par sa bonté nous ne sommes plus avec lui qu'un seul esprit.

6. C*est donc à bon droit que mon cœur TOUS dit, 6 Seigneur Jésus : Mes yeux vous ont cherché, Je chercherai. Seigneur, votre vi^ge ; dès le malin vous m'avez fait sentir voire miséricorde : quand je gisais dans la poussière, quand je baisais vos adorables pieds, vous m'avez pardonné une vie crimineÛe. Puis, le

jour s'avançant, vous avez réjoui Tâmo de votre serviteur, puisqu'au baiser de votre maiQ, vous m'avez accordé la gr&ce de bien vivrOi» Et maintenant que reste-t-il, ô bon Sauveur, sinon qu'en m'admeltantavec bonté au baiser de votre bouche dans la plénitude de la lumière et la ferveur du cœur, vous me combliez de joie par la vue de votre vi$age. Indiquez-moi, ô très-bon, ô très doux, indiquez-^ moi où vous paissez votre troupeau, et où vous vous reposez à midi. Mes frères, il bit bon d'être ici ; mais voilà que la malice du jour vient nous troubler : les hôtes, dont on nous annonce Tarrivée, nous obligentà interrompre, mais non à finir cet heureux entretien. J'irai donc au-devant d'eux, pour remplir fidèlement les devoirs de cette charité dont nous parlons: il ne faut pas qu'on nous adresse ce reproche : Us disent et ils ne fout pas* Pour vous, priez pendant ce temps-là, afln que les sacrifices volontaires que ma bouche lui offre soient agréable au Seigneur, qu'ils servent à votre édification et à celle de nos visiteurs, et qu'ils contribuent à la louange et à la gloire de Dieu et de son nom*

SERMON IV

Du triple progris de F âme qui se fait par le baiser du pied, de la main

et de la bouche du Seigneur.

i. Notre entretien d'hier, il vous en souvient, a roulé sur trois progrès de l'âme, figurés par les trois baisers. Je vais continuer aujourd'hui le même sujet, selon que Dieu voudra bien, dans sa bonté, inspirer son pauvre ministre. Nous avons dit, vous le savez, que ces baisers se donnent au pied, à la main, à la bouche, et qu'ils mènent l'un à l'autre. Au premier commence notre conversion ; le second est accordé au progrès , la perfection seule, et une rare perfection, mérite de goûter le troisième. Le livre que j'ai entrepris d'expliquer commence par ce baiser saint que j'ai mis le dernier, et ne parle que de celui-là. C'est moi qui, à son occasion, ai nommé les deux autres. Âi-je eu

raison? vous en jugerez ; et je pense que la auite du discours voulait qu'il en fût ainsi. Celui qui a dit : Quil me baise du baiser de sa bouche^ a certainement voulu distinguer ce baiser ^'un et même de plusieurs baisers, et je serais étonné si vous ne compreniez pas la nécessité de cette distinction. En effet, s'il avait suffi de dire simplement: Qu'il me bcuse, pourquoi ajouter expressément une formule contraire aux habitudes du langage, et dire : Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche^ siuon pour montrer que le baiser sollicité était le plus élevé, mais non le seul ? Ne disons-nous pas entre nous : B.iisez-moi, ou donnez-moi un baiser ? on n'ajoute jamais : de votre bouche,

ou d*un baiser ôe votre bouche. Quand nous nous disposons à nous baiser, nous nous présentons réciproquement la bouche, sans cependant )a mentionner nommément. Enfln, i'évangéliste, en racontant que le Seigneur a reçu du traître Judas un baiser, se borne à dire : Et il le iaisa^ sans ajouter : sur sa bouche, ou d'un baiser de sa bouche. Telle est la façon ordinaire d*écrire ou de parler. 11 y a donc trois sentiments ou progrès dans les âmeSy qui ne sont bien connus etcômpris que de ceux qui en ont fait l'expérience, puisqu'il leur a été donné de sentir, autant qu'il est possible dans ce misérable corps, et le pardon de leurs péchés passés, et la grâce pour faire le bien, et la présence même de Celui de qui descendent et ce pardon et ces bienfaits.

2. Au reste, comprenez mieux encore pourquoi j'ai nommé ici le premier et le second baiser. Le baiser, nous le savons tous, est le signe de la paix. Si donc, comme le dit l'Écriture, nos péchés ont établi une séparation en^ tre Dieu et nous \ enlevons la séparation et la paix régnera. Or« en satisfaisant à Dieu pour obtenir notre réconciliation, après avoir détruit le péché qui nous séparait de Dieu, nous obtenons un pardon qui est un vrai baiser de paix. Hais nous ne devons le chercher qu'aux pieds du Sauveur ; car notre satisfaction doit être accompagnée d'une humilité et d'une confession qui expientl'orgueilde la transgression.

3. Hais comme pour vivre d'une vie plus pure et agir d'une manière plus digne de lui, Dieu par une grâce plus grande a daigné nous admettre à une sorte de familiarité, nous levons avec confiance la tête de la poussière^ pour baiser, selon la coutume, la main de notre bienfaiteur, à la condition toutefois de chercher dans le bienfait reçu, non pas noire gloire personnelle, mais celle du Créateur; et de ne point nous aUribuer ses dons, mais de les lui rjpporter. Autrement, si vous vous gloriflez en vous et non en Notre-Seigneur, vous montrez clairement que vous baisez non sa main, mais la vôtre, ce qui, dans la pensée de Job, e%iun crime et une négation de Dieu '. Si donc, au témoignage de TÉoriture, chercher sa propre gloire, c'est se briser la main, il est vrai de dire que c'est baiser la main de Dieu que de chercher sa gloire. C'est ce qui a lieu dans le monde : les serviteurs, voulant demander pardon à leurs maîtres qu'ils ont offensés, leur baisent les pieds, et les pauvres baisent

« iMÏe, Lix, 2. — * Job, XXXI, 28.

la main des riches dont ils reçoivent TaunoAne. 4. Hais, comme Dieu est esprits et qu'une substance spirituelle n'a aucune partie corporelle qui tombe sous les sens, il se trouvera peut être des gens, qui n'ayant jamais reçu de lui de pareilles faveurs, me demanderont de leur montrer les mains ou les pieds de Dieu et de leur prouver ce que je dis du baiser de ces pieds ou de ces mains. Eh ! que me répondrait mon interlocuteur, si je lui demandais de me prouver que le langage de l'Écriture touchant le baiser de la bouche, se rapporte, en effet, à Dieu? Il me répondra, sans doute, qu'avec une bouche il a aussi des pieds et des mains, ou qu'il n'a ni l'un ni l'autre; mais assurément Dieu a une bouche, avec laquelle il enseigne toute science à l'homme; il a une main qui distribue la nourriture à toute créature; il a des pieds, dont la terre est l'escabeau, des pieds devant lesquels les pécheurs de la terre, convertis et humiliés, viennent apporter leurs expiations; Dieu, dis-je, aces membres, non pas en nature, mais dans leurs opérations. L'âme peut donc s'humilier et s'anéantir devant Dieu, par l'aveu de ses fautes, se ranimer et se renouveler par une ardente dévotion, se retirer et se reposer dans une délicieuse contemplation. Celui qui gouverne tout, est tout à tous, et il n'est proprement rien de tout cela, car l'Être qui existe par lui-même habite une lumière inaccessible'; la paix dont il jouit surpasse tout ce qu'on peut sentir ', sa sagesse est sans mesure % sa grandeur sans bornes*, et nul homme ne peut le voir sans mourir '. Ce n'est pas qu'il soit loin de nous Celui qui est la Vie de tous les êtres, et sans qui rien n'existe : au contraire (et quel sujet d'admiration !) rien n'est ni plus présent ni plus incompréhensible. Qu'y-a-t-il de plus présenta chaque être que son essence même? Et qu'y a-t-ii de plus incompréhensible pour lui, que l'essence de toutes choses? Or, Dieu est l'essence de tous les êtres, non pas que ces êtres soient ce que Dieu est, mais parce qu'ils existent, de lui, par lui et en lui ^ Dieu est donc l'Être de tout ce qui est, l'Être causal et non l'être matériel. Ainsi, cette haute Majesté daigne être à sescréatures ce qu'elles sont : aux êtres animés, la vie; aux êtres raisonnables, la lumière; à ceux qui usent bien de la raison, la vertu; à ceux qui triomphent dans les luttes de la vertu, la gloire.

» Jean, 44. — « I Timoth., vi, 16. • * Psal. cxLvr, 5. — * Ibid,^ cxliv, 3. — ^ Rom., XI, 36.

» Philipp., IV, 7. — «^ Exode, xxxiii, 20.

5. Or, Celui qui d*une seule parole a tout fait, les corps et les esprits, n*a besoin d'aucun organe corporel pour créer, goUTerner, administrer, mouvoir, changer, renouveler, et affermir ses œuvres. Les âmes ont besoin de corps et de sens corporels, pour se connaître les unes les autres et pour agir : il n'en est pas ainsi du Tout-Puissant. De sa seule volonté, prompte et efficace, il crée, il coordonne selon son bon plaisir. Celui qui veut^ peut autant qu'il veut^ et cela sans Tai de des choses corporelles, et sans le secours des membres.

Et quoi 1 croyeas-vous donc que, pour voir les choses qu'il a faites, il lui soit nécessaire.de recourir aux sens corporels 7 Rien, non rien absolument ne lui est caché ; rien n'échappe à sa lumière partout présente ; et pour connaître, le ministère des sens lui est superflu. Non-seulement sans corps, il connaît tout; mais sans corps, il est lui-même connu de ceux qui sont purs de cœur. La brièveté de ce discours n'en demande peut-être pas encore la fin ; mais la sagesse nous conseille d'en renvoyer la continuation à demain.

SERMON V

De quatre genres d'Esprits. L'esprit de Dieu, l'esprit de Fange^ l'esprit de Phomme

et resprit de la bête.

I . Quatre genres d'esprits vous sont connus : Tesprit animal, Tesprit humain, Tesprit angélique, et TEsprit divin qui a créé les autres. De tous ces esprits, il n'en est pas qui, soit pour lui-même, soit pour d'autres, soit pour ces deux motifs réunis, n'ait besoin ou d'un corps, ou d'une apparence de corps, excepté pourtant Celui dont toute créature tant corporelle que spirituelle publie les louanges, en disant : Vous êtes mon Dieu^ vous n'avez pas besoin de mes biens *. Au premier un corps est si nécessaire qu'il ne peut subsister sans lui. En elTet, l'esprit cesse et de vivifier et de vivre quand l'animal meurt. Pour nous, nous vivons, il est vrai, après notre corps, mais ce n'est qu'avec son aide que nous pouvons atteindre aux movens de vivre heureusement. C'était l'avis de celui qui disait : Ce qiCil y a de visible en Dieu, est devenu visible par la con^ naissance que ses créatures en donnent '; car les créatures, c'est à dire les choses corporelles et visibles, ne nous sont connues qu'autant qu'elles sont perçues [tar l'intermédiaire des corps. En tant que créatures S|ûriluelles, nous avons donc besoin d'un corps pour acquérir cette science qui nous est comme un degré pour arriver à la connaissance qui rend

ï Psal. XV, 2. — « Rom., i, 20.

S. Bbrn. -- ToM. IIL

heureux. Si Ton m^objecte ici les petits enfants baptisés, dont l'âme quitte le corps avant de connaître les choses corporelles et qui néanmoins entrent dans la vie bienheureuse, je répondrai en deux mots, qu'ils tiennent cette faveur de la grâce et non de la nature. Pour« quoi m'alléguer les miracles de Dieu, quand je ne traite ici que des choses naturelles?

2. Que les anges aient besoin de corps, j'en ai la preuve dans cette parole certaine et divine : Tous les anges ne sont-ils pas esprits qui tiennent lieu de serviteurs et de ministres, étant envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qtd doivent être les héritiers du salut ^? Comment, en effet, pourraient-ils autrement remplir leur ministère, surtout auprès d'êtres corporels? Enfin, il n'appartient qu'à des êtres corporels d'aller de côté et d'autre, de passer d'un lieu à un autre; ce que font fréquemment les anges, comme nous le prouvent des autorités bien connues. C'est ainsi qu'ils se sont montrés aux patriarches, les ont visités, ont mangé, et se sont lavé les pieds: ainsi les esprits célestes, tant supérieurs qu'inférieurs, ont besoin de corps, non pas pour leur utilité propre, mais pour rendre service.

i Hébr. I, 14.

3. L'animal par sa destination est esclave et ne peut servir qu^à des besoins corporels et temporels. Voilà pourquoi l'esprit qui est en lui, passe avec le temps et finit avec le corps ; car le serviteur ne reste pas éternellement dans la maison, encore que les maîtres qui en usent bien, profitent de cette servitude passagère pour gagner les biens éternels. Mais Fange, esprit libre, exerce un ministère de piété ; il travaille avec une joyeuse ardeur à procurer les biens à venir aux mortels en qui il voit de futurs concitoyens et des cohéritiers de réternelle félicité. Or, tous deux ont certainement besoin de corps, celui-là, pour son service obligatoire^ l'autre pour son ministère de bienveillance. Je ne vois pas quels secours ils en pourraient retirer pour l'élernité. Quoique l'esprit Irraisonnable saisisse les choses corporelles au moyen d'un corps y est-il capable, à Taide de ces choses corporelles et sensibles, d'arriver jusqu'à ce qui est spirituel et intellectuel? Nous savons cependant qu'il y amène les hommes, prêtant un secours matériel et passager à ceux qui subordonnent Tusage des biens temporels aux éternels et qui usent de ce monde comme n'en usant pas.

4. L'esprit de l'ange, sans le ministère d'un corps et sans le secours des choses qui ne se perçoivent que par lui, doit à sa seule pénétration et à sa nature si rapprochées de la divinité, d'alteindre les choses les plus relevées et de découvrir les plus cachées. N'est-ce pas ce que l'Apôtre comprenait, quand après avoir dit : Ce qu\l y a d'invisible en Dieu est devenu visible par la cotinaissance que ses créatures nous en donnent, il ajoute aussitôt : Depuis la création du monde ? C'est qu'il n'en était pas ainsi depuis la création du ciel. Car les vérités qu'un être revêtu de chair et habitant celte terre atteint dans ses progrès et sa marche lente et graduelle, par la considération des choses sensibles, l'esprit qui habite les cieux les saisit rapidement et facilement par la sublimité et la pureté de sa nature, sans le secours d'aucun sens corporel et sans Taide d'aucun objet matériel. Pourquoi chercheraitil les choses spirituelles dans les choses corporelles, celui qui les trouve et les saisit sans obscurité et sans difficulté dans le livre de vie? Pourquoi celui qui nage dans l'abondance tirerait-il à la sueur de son front, la graine de la paille, le vin du raisin et l'huile de son enveloppe? Qui s'en ira mendier son pain à la porte des étrangers, s'il en a chez lui à profusion ? creusera des puits, s'épuisera à cher-

cher jusque dans les entrailles de la terre un filet d'eau, si une riche fontaine lui fournit largement les eaux les plus limpides? Ainsi, ni l'esprit de la brute, ni l'esprit de Tange n'empruntent de leurs corps aucun secours pour rendre heureuse la créature spirituelle. Le premier en est incapable, puisqu'il est naturellement privé de raison, et le second doit à l'excellence de sa gloire de n'avoir pas besoin de ce concours.

5. A l'esprit de l'homme, placé entre l'esprit le plus élevé et l'esprit inférieur, un corps est manifestement indispensable : sans lui il ne peut ni progresser, ni être utile. Car, sans nommer ici tous les autres membres du corps, ni leurs usages divers, comment sans langue pourriez- vous instruire vos auditeurs ? et comment, sans oreilles, vos auditeurs pourraientils entendre vos instructions?

6. Ainsi donc, puisque sans le secours d'un corps, ni l'esprit animal ne peut payer sa dette de servitude, ni la créature spirituelle et céleste remplir son ministère de piété, ni l'âme raisonnable pourvoir tant à son salut propre, qu'à celui du prochain, il est évident que tous les esprits demandent un corps, soit pour rendre des services, soit pour en recevoir et en rendre en même temps. Hais que répondre, si on demande pourquoi il se trouve des animaux qui ne sont d'aucune utilité et qui sont même nuisibles ? Ils sont certainement utiles pour la vue, s'ils ne le sont pour l'usage. Ils sont plus utiles à l'âme de ceux qui les voient qu'aux corps de ceux qui s'en servent. Nuisibles et pernicieux à la santé de l'homme, ils peuvent cependant avec leurs corps coopérer au bien de ceux que les desseins de Dieu appellent à la sainteté; si ce n'est pas en leur servant de nourriture, ou en leur prêtant leur ministère, c'est au moins en stimulant le génie des êtres raisonnables et en les faisant avancer dans cette science qui connaît ce qu^il y a d'invisible en Dieu par les créatures visi" blés. Le diable et ses satellites, dans leur infer^ nale méchanceté, cherchent toujours à nuire et surtout aux âmes zélées dont il est dit : Qui sera capable de vous nuire, si vous êtes ardents pour le bien *? Mais loin d'y réussir, contre leur propre volonté, ils aident les bons dans leurs bonnes œuvres.

7. Les corps angéliques sont-ils naturels à ces esprits , comme les corps humains le sont aux hommes? Sont-ils de chair, mais immortels, ce que ne sont pas encore les nôtres ? Les

1 1 Pierre, ui, 13.

SUR LE CANTIQDE DES CANTIQUES

anges peuyent-ils changer ces corps, les présenter sous toute formeet sous toute apparence, les condensant et les solidifiant à leur gré, et les gardant impalpables, comme il convient en effet à la simplicité de leur nature et de leur substance, et inaccessibles à nos regards? ou bien les anges qui sont une substance simple et spirituellei prennent-ils des corps seulement lorsqu'ils en ont besoin ? Leur ministère rempli, les rendent-ils au milieu d'où ils les avaient tirés et où ils se dissolvent? Ne me le demandez pas. Les Pères sont partagés sur ces questions^ et je ne vois pas clairement si je dois enseigner une opinion plutôt que l'autre. Je suis indécis, je l'avoue ; d'ailleurs, je ne crois pas la connaissance de ces sortes de choses très-importante à votre profession.

8. Sachez cependant ceci: Aucun esprit créé ne peut par lui-même arriver à nos âmes; il ne peut non plus, sans le concours de nos corps ou du sien, s'unir à nous ou se glisser en nous, an point de nous rendre par sa participation savants ou plus savants, bons ou meilleurs. Ni ange, ni âme n*est capable de semblable rapprochement, et je me sens moi-même en une pareille incapacité. Les anges eux-mêmes necommuniquent pas ainsi entre eux. Laissons donc ce privilège à l'Esprit souverain et infini, qui pour donner toute science aux anges et aux hommes, n'a besoin ni d'avoir une bouche, ni de s'adresser aux oreilles corporelles. Il s'insinue par sa propre volonté, il se fait connaître par lui-même; esprit pur, il est compris par les âmes pures. Il n'a besoin de personne. Il se suffit à lui-même et il suffit à tous les êtres par sa seule toute-puissance.

9. Dieu opère cependant d'immenses et d^innombrables choses par le ministère des créatures soit corporelles, soit spirituelles, qui sont à ses ordres ; mais c'est en leur commandant et non en les priant. Par exemple, en ce moment, il prend ma langue pour opérer son œuvre, c'est-à-dire pour vous instruire. Il

pourrait, sans doute, le faire par lui-même et plus facilement et plus doucement : c'est certainement ici indulgence, mais non nécessité de sa part. Votre perfection sera pour moi mérite, mais non soulagement pour lui. Ainsi doit penser tout homme qui fait le bien, afin de ne se point glorifier en lui des dons de Dieu, au lieu de se glorifier en Dieu. U arrive quelquefois qu'un méchant homme, ou un mauvais ange, opèrent le bien malgré eux; il est clair que ce qu'ils font ne leur est d'aucun avantage, puisqu'aucun bien ne profite à qui n'en veut pas. Dans ce cas, l'agent n'est qu'un instrument; mais je ne sais pourquoi le bien qui nous vient d'un mauvais dispensateur nous cause une émotion plus agréable et plus délicieuse. Voilà pourquoi Dieu se sert des méchants pour faire du bien aux bons, sans avoir toutefois besoin d'eux pour bien faire.

iO. Comment douter que les êtres privés de sens et de raison sont les moins nécessaires à Dieu? En les voyant concourir eux-mêmes au bien, on comprend que tout est au service de Celui quia le droitdedire: Tout l'univers rrCap' partient^. Peut-être aussi Dieu, qui sait ce qui convient le mieux à chaque être, exige moins des créatures corporelles un service efficace qu'une harmonie, et veut que les êtres corporels concourent souvent par leurs opérations aux opérations divines; par exemple, que les pluies vivifient les semences, ou qu'elles multiplient les moissons ou qu'elles hâtent la maturité des fruits. Dieu aurait-il besoin d'avoir un corps à lui, lui à qui sont docilement soumis les corps célestes et les corps terrestres ? Il n'a que faire d'un corps S|>écîal , puisque aucun corps ne lui est étranger. Mais, si je voulais traiter, dans ce discours, tout ce qui se rattache à ce sujet, il dépasserait les bornes, peut-être même les forces de quelquesuns d'entre vous. Réservons donc ce qui nous reste à dire pour le traiter sous un autre titre.

1 Ps. XLIX, 12.

SEMON m

De r Esprit tout-puissant et infini qui est Dieu. Comment la miséricorde

et le jugement sont appelés les pieds de Dieu.

i. Afin de rattacher cet entretien au précédent, TOUS rappelez-vous ce que nous avons établi, que lEsprit tout-puissant et infini est le seul qui, pour exécuter ou imposer ses volontés, n'ait besoin ni de Tintermédiaire, ni du secours d*un corps? Croyons donc qu'en Dieu seul se trouve la vraie immatérialité, comme la vraie immortalité; seul des esprits il est tellement au-dessus de toute nature corporelle, que ses opérations ne réclament aucun corps, et que, pour réaliser ses plans et ses desseins, sa seule volonté et son être spirituel lui suffisent. C'est la seule majesté qui, dans ses actes, n'ait besoin d'aucun instrument corporel, que le but en soit elle-même ou un autre; à la volonté toute- puissante de laquelle toute œuvre s'accomplit ; devant qui toute élévation s'abaisse , toute dirOculté cède, toute créature obéit sans l'intervention ou le secours d'aucun agent corporel ou spirituel. Dieu instruit ou avertit sans langue, il présente ou il tient sans mains, ilcourtsans pieds au secours de ceux qui périssent.

2. Ainsi agissait-il en faveur des patriarches des premiers siècles. Les hommes étaient l'objet de ses continuels bienfaits. Hais le bienfaiteur restait caché. Pour lui, il atteignait tout avec force, depuis une extrémité jusqu'à Tautre, et disposait tout avec douceur, sans que les hommes le vissent. Ils jouissaient des biens d'un Dieu que leurs yeux n'apercevaient pas, parce qu'il réglait tout d'une manière paisible. Tous les êtres venaient de lui, mais sans être immuables comme lui. lis vivaient par lui, et non par eux-mêmes ; par lui ils étaient intelligents, et ils étaient séparés de lui parle péché. Ingrats, insensés, ils ne le comprenaient pas; au lieu d'attribuer à leur Créateur leur être, leur vie, leur intelligence, ils en faisaient honneur à la nature ou, ce qui était encore une folie plus grande, à la fortune, au hasard. Un grand nombre même croyaient tenir ces biens de leur adresse personnelle et de leur habileté.

Quels honneurs l'esprit de mensonge ne se fit-il pas décerner! Quel culte ne rendit-on pas au soleil et à la lune ! Quelle puissance n'attribua-t-on pas à la terre et aux eaux i Quelle vénération pour des ouvrages fabriqués de la main des hommes 1 On adorait comme divinités les plantes, lesarbres, et jusqu'aux plus petites et aux plus viles semences I

3. C'est ainsi, hélas I que les hommes se perdirent et changèrent leur gloire pour l'image d'un animal qu'on nourrit de l'herbe des chairpsM Le Seigneur, ayant pitié de leurs erreurs, voulut bien quitter la montagne couverte d'épaisses ténèbres et établir sa tente dans le soleil*. Il présenta sa chair aux âmes charnelles, afin de leur apprendre à goûter les choses de l'esprit. S'élantfaitchair, et, àTaide de cette chair, opérant non des œuvres charnelles, mais l'œuvre de'Dieu, commandant à la nature, dominant la fortune, convaincant de folie la sagesse humaine et renversant la tyrannie des démons, il montre clairement qu'il est toujours Celui par qui s'accomplissaient autrefois les mêmes prodiges. Ayant donc, dans la chair et avec son concours, opéré des prodiges pleins de puissance et d'éclat, prêché une doctrine salutaire, souffert des traitements indignes, il a prouvé qu'il était le même dont la puissance invisible avait créé les siècles, le même qui les dirigeait par sa sagesse, et les maintenait par sa bonté. Enfin, en évangélisant des ingrats, en faisant des miracles en faveur des infidèles, en priant pour ses bourreaux, nedémontre-t-il pas clairement que c'est lui-même qui, avec son Père, fait lever tous les jours son soleil sur les bons et les méchants, et descendre la pluie sur les justes et les injustes * ? C'est ce qu'il disait luimême: Si je ne fois pas les œuvres de mon Père, fie croyez pas en moi^l

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