Voici qu'il ouvre les lèvres et enseigne
* Psaume cv, 20. — • Ibid.^ xviii, 6. — • Matthieu, ?, 45. * Jean, x, 37.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
ses disciples sar la montagne, lui qui, dans le ciel, enseigne les anges sans parler. Voici qu*au contact de sa main corporelle, la lèpre est guérie, la cécité s'enfuit, Touïe est rendue aux sourds, la langue des muets est déliée, le disciple submergé dans les flots se relève et on reconnaît clairement Celui de qui David disait longtempsau paravan t : Vous ouvrez votre main et vous remplissez tous les êtres animés des effets de votre bouté ^ ; et encore : Aussitôt que vous ouvrez votre main ils sont tous comblés de vos bienfaits*. Voilà qu'à ses pieds la pécheresse prosternée et pénitente s'entend dire : Vos péchés vous sont remis *; et elle recoruiaît Celui de qui elle avait lu ces paroles écrites à l'avance: te diable s^en fuira devant ses pieds *. Car, lorsque les péchés sont remis à un pécheur, il est certain que le démon est expulsé de son cœur; Toilà pourquoi Jésus-Christ dit en générai de tous les pécheurs : Cest maintenant que le monde va être jugé; c'est maintenant que le prince du monde va être chassé*. En efl'et^ que Dieu remette les péchés à un coupable qui les confesse humblement, le démon perd son empire sur le cœur de l'homme en qui il était entré.
5. Enfin, il foule les eaux de ses pieds corporels', Celui à qui le Psalmiste avait dit avant qu'il fût reyélu de la chair : Us vous ont ouvert un chemin dans la mer; vous avez mar~ ché au milieu des eaux abondantes. Ce qui signifie : Vous foulez sous vos pieds l'enflure des cœurs orgueilleux^ tous réprimez les désirs déréglés delà chair, en justifiant les impies et en bumiliantlessuperbes.Mais,parcequetoutcela se fait d'une façon invisible, l'homme charnel ne voit pas celui qui accomplit ces prodiges : c'est pourquoi le psalmiste ajoute : Les traces de ses pieds ne seront pas reconnues '. C'est pourquoi encore Dieu le Père dit à son fils : Asseyez-vous à ma droite jusqu'à ce que je réduise vos ennemisàvous servir de marche-pied ^f'^usqu'à ce que je soumette à votre volonté, soit les malheureux qui s'y refusent, soit les bienheureux qui l'acceptent. Mais, parce que la chair ne comprenait pas cette œuvre du Saint- Esprit (l'homme charnel ne conçoit pas les choses qui sont de Tesprit de Dieu *), il a été nécessaire que la pécheresse ne pût recevoir la rémission de ses péchés qu'en se prosternant corporellemeut aux pieds corporels de Jésus- Christ, et qu'elle baisât ces mêmes pieds de ses
* Pa. cxLiv, 16. — « /6iVf., cm, 28. — • Luc, vn, 48. — * Hab., ni, 5. — • Jean, xii, 31. — • Matlh., xiv, 25. — ^ Ps. LXXYi, 20. — 8 Pb. cxiï, 1. — » I Cor., XI, 14.
lèvres corporelles ; les hommes charnels devaient connaître ainsi que ce changement venait de la droite du Très-Haut ^ qui justifie l'impie, d'une manière admirable mais invisible.
6. Hais il faut que je dise aussi quelque chose de ces pieds spirituels de Dieu, que le pécheur pénitent doit d'abord baiser spirituellement. Je sais voire désir de ne rien négliger et de tout approfondir. Ne manquons pas d'apprendre quels sont ces pieds dont la sainte Ecriture nous dit sans cesse, tantôt qu'il les pose, comme dans ce passage : Nous Vadorerons dans le lieu où il a posé ses pieds*; tantôt qu'il marche avec eux, comme dans celui-ci : J'établirai ma demeure au milieu deux^ et je marcherai parmi eux^;iàXi\.àimèiï\e([}x'ï\co\xvi^ selon ces paroles : Il part avec ardeur comme un géante pour parcourir sa carrière^. Si TApôtrea vu dans la tête de Jésus-Christ sa divinité', je ne pense pas me tromper en disant qu'à l'humanité se rapportent ses pieds, dont nous appellerons l'une miséricorde et l'autre jugement. Ces deux mots vous sont connus, et si vous y faites attention^ ils se trouvent ensemble en plusieurs passages de la sainte Ecriture. Que Dieu ait pris le pied de la miséricorde dans la chair à laquelle il s'est uni, c'est ce que nous enseigne Tépllre aux Hébreux, en disant que Jésus-Christ a été tenté en toutes choses, excepté le péché, pour devenir miséricordieux '. Que dirons-nous de l'autre pied qui est appelé le jugement? Le Dieu fait homme ne nous montre-t-il pas clairement qu'il appartient à Thomme dont il s'est revêtu, quand il déclare que son Père lui a donné le pouvoir de juger, parce qu'il est le Fils de l'homme ' ?
7. C'est donc avec ces deux pieds, unis sous l'impulsion de la divinité qui est comme la tête, que l'Emmanuel invisible sous la loi est né de la femme, a été vu sur la terre et a conversé avec les hommes ^ : c'est au milieu d'eux qu'il passe encore, les comblant de ses bienfaits et guérissant ceux que le démon opprime, mais d'une façon spirituelle et invisible. C'est avec ces deux pieds, dis-je, qu'il vient dans les âmes pieuses^ les visitant sans cesse, scrutant les cœurs et les reins des fidèles. Ne serait-ce point laces jambes de l'Epoux dont l'Epouse fait un si magnifique éloge, les comparant à des colonnes de marbre, appuyées sur
1 Ps. Lxxvi, 11. — « Ps. cxxxi, 7. — «Lévit., xxvi, 12; n Cor., VI, 16. — * Ps. XVIII, 6. — * I Cor., xi, 3. — « Hébr., IV, 15. — ? Jean, v, 27. — > Banidi., m, 33.
des bases d'or^ : et elle avait raison^ caria miséricorde et la vérité se sont rencontrées dans la sagesse du Dieu incarné et désigné par l'or' ; et toutes les voies de Dieu sont miséricorde et vérité •.
8. Heureuse l'âme dans laquelle le Seigneur a fixé ses deux pieds! Vous reconnaîtrez à deux signes cette âme favorisée de Timpression des vestiges divins : elle vous les montrera dans la crainte et l'espérance qui l'animent. La crainte qui rappelle le jugement, et l'espérance la miséricorde. Oui, le Seigneur se complaît en ceux qui le craignent et qui espèrent en sa miséricorde * ; car la crainte est le commencement de la sagesse *, l'espérance en est le progrès, mais la consommation ne s'en trouve que dans la charité. Puisqu'il en est ainsi, vous trouverez un grand avantage dans ce premier baiser, que vous prendrez sur les pieds; seulement, travaillez à mériter aussi les autres. Or, avoir une vive contrition de ses péchés, être pénétré de la crainte du jugement, c'est imprimer les lèvres sur les pieds de Celui qui est jugement et vérité. Si vous tempérez votre crainte et votre douleur par la considération de la divine bonté et l'espérance du pardon, vous baisez les pieds de la miséricorde ; mais il ne conviendrait pas de baiser l'un sans l'autre, car la considération du jugement seule jetterait dans Tabime du désespoir ; et la fausse confiance dans la miséricorde engendrerait une dangereuse sécurité.
9. Misérable pécheur que je suis, il m'a été quelquefois donné de m'asseoir aux pieds du
Seigneur Jésus, et de baiser tantôt l'un, tantôt l'autre, avec toute la dévotion dont j'étais capable, autant du moins que sa bonté m'a permis cette faveur. Si, percé de remords, j'oubliais la miséricorde pour m'appliquer trop longtemps au souvenir du jugement, bientôt je me sentais couvert de confusion, abattu par une horrible frayeur, plongé dans d'épaisses ténèbres et tout frémissant de crainte, je criais du fond de l'abîme : Qui peut connaître la granr deur de votre colère^ comprendre et mesurer retendue devotre puissance^ ÎVL^i^j si oubliant le jugement il m'arrivait de tenir plus longtemps embrassé le pied de la miséricorde, je me sentais, au contraire, tellement énervé par la négligence et Tinsouciance, qu'aussitôt ma prière en devenait plu9 tiède, mon activité plus lente, ma joie plus libre, mes paroles moins vigilantes, et les deux hommes qui se trouvent en moi étaient le jouet d'une grande inconstance. Instruit par l'expérience, je ne me contenterai plus de méditer le jugement seul, ou la miséricorde seule, mais je chanterai à la fois, Seigneur, et votre miséricorde et votre jugement *. Je n'oublierai jamais la justice de vos ordonnances. Pendant la durée de mon exil^ votre jugement et votre miséricorde seront également l'objet de mes cantiques, jusqu'à ce que la miséricorde soit victorieuse du jugement, que le cri de mes misères s'apaise, que je ne sois plus déchiré par les remords, et qu'au sein de la gloire je n'aie plus qu'à célébrer vos louanges.
SERMON Vn
De V Amour ardent de l'âme pour Dieu et de l'attention nécessaire au temps
de r Oraison et de la Psalmodie.
\ . J'entreprends une tâche difficile en provoquant vos questions. A l'occasion du premier baiser, j'ai eu soin de vous parler ample-
i Gant., V, 15. — * Ps. lxxxiv, 11. — « Ps. xxiv, 10.— *Pâ. CXW, li. — «iProv. I, 7.
ment des pieds spirituelsetdevouslesexpliquer en termes et en noms propres ; maintenant, vous continuez à me questionner sur la main qu'il faut baiser en second lieu : Je con'senSi
> Ps. LXXXIX, 11, 12. — « Pb. c, 1.
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et je vais essayer de vous satisfaire. Je ne tous présenterai pas unemainseule, maisles mains, et je les désignerai pnr leurs significations spéciales. Appelons Tune largeur et l'autre force, parce que la première donne avec abondance et que la deuxième protège avec force ce qu'elle a donné. Quiconque saura n'être pas ingrat, baisera assurément Tune et Tautre, en reconnaissant et en publiant que, comme Dieu est le distributeur de tous les biens, il en est aussi le conservateur. C'est avoir assez traité, je pense, des deux premiers baisers; parlons maintenant du troisième.
2. Qu'ilmebaisecTunbaiserdesaboucheKQui parle ainsi? l'Epouse. Quelle est cette épouse? C'est rame qui a soif de Dieu; et je distingue plusieurs affections, afin de préciser celles qui conviennent à réponse. L'esclave tremble en face du maître; le mercenaire espère en la main du maître; le disciple est attentif aux leçons du précepteur; le âls honore son père: mais celle qui désire un baiser est mue par l'amour, et ce sentiment Temporle sur tous les dons de la nature, surtout lorsqu'il remonte à son principe, qui est Dieu. Pour traduire les affections du Verbe et de l'âme, ou n'a pas trouvé de plus doux noms que ceux d'époux et d'épouse : car entre époux tout est commun; rien de propre, rien de séparé : même héritage, même habitation, même table, même lit et même chair. Pour son épouse, Tépoux quittera son père et sa mère et il s'attachera à elle, et ils seront deux dans une seule chair \ L'épouse, à son tour, doit oublier son peuple et la maison de son père, afin que l'époux désire sa beauté '. Si donc l'amour convient principalement et spécialement aux époux, c'est à juste titre qu'on appelle du nom d'épouse l'âme qui aime Dieu. Or, l'âme qui aime demande un baiser. Elle ne sollicite ni liberté, ni récompense, ni héritage, ni conseil, mais un baiser : elle le demande comme réponse la plus chaste, qui respire l'amour sacré et qui ne peut plus cacher la flamme qui la consume. Car remarquez comment elle débute. Attendant d'un personnage dont elle reconnaît la grandeur, une grande faveur, elle n'a pas recours, comme on le fait souvent, aux ruses de la flatterie, mais elle expose sans détour l'objet de son désir; point de préambule ; rien pour capter la bienveillance, mais obéissant à l'impétuosité de son cœur, avec une simplicité pleine de hardiesse : Qu'il me baise, dit-elle, cTun baiser de sa bouche. * CaaL 1, 1. — « Gea., u, 24. — « Pg. xuv, 11, 12.
3. Ne vous semble-t-il pas Tentendre dire clairement : Qi^y-a-t-il pour moi dans lecieli et que désiré je sur la terre, sinon vous^ mon Dieu ' ? Elle aime assurément tout chastement, celle qui ne cherche que celui qu*elle aime, et sa personne seule ; elle aime saintement, parce qu'elle aime non d'une affection charnelle, mais d'un cœur pur. Elle aime ardemment^ celle qui est tellement enivrée de son amour qu'elle oublie la majesté decelui qu'elle chérit. C'est pourtant lui qui d'un regard fait trembler la terre *, et elle lui demande un baiser ! Etait-elle donc dans un état d'ivresse ? Oui ; car en s'échappant à parler ainsi, elle sortait du cellier, où elle se glorifie d'avoir été introduite '. David disait aussi à Dieu en parlant des justes : //s seront enivrés del'abon' dance qni est dans votre maison, et vous les ferez boire au torrent de vos délices *. 0 puissance de l'amour 1 ô confiance inspirée par l'esprit de liberté I quelle preuve plus claire que Tamour chasse la crainte ' ?
4. Cependant, dans sa pudique timidité, l'épouse ne s'adresse pas directement à l'époux lui-même, maisàceux qui l'entourent comme s'il était absent, et elle dit : Qu il me baise d'un baiser de sa bouche. Elle demande une grande faveur, il faut que le respect accompagne sa prière et l'appuie. C'est pourquoi, par les proches et les amis de l'époux, elle cherche un accès jusqu'à son cœur pour obtenir ce qu'elle souhaite. Qui sont ces proches? Nous croyons que les anges environnent ceux qui prient , qu'ils offrent à Dieu les vœux et les prières des mortels, mais seulement s'ils les voient lever vers le ciel des mains pures avec un cœur éloigné de colère et de haine. Nous en avons une preuve dans l'ange qui parle ainsi à Tobie: Lorsque vous priiez avec larmes et que vous ensevelissiez les morts, que vous quittiez pour cela votre repas, et que vous cachiez les morts dansvotre maison durant le jour, pour les ensevelir durant la nuit, j'ai présenté vos prières au Seigneur •. Celte vérité vous est assez prouvée par d'autres passages de TÉcriture. Car pour démontrer que les saints anges daignent même ordinairement s'associer à ceux qui chantent des psaumes, que faut-il de plus clair que ce que dit le Psalmisle : I^s princes, conjointementavec ceux qui chantent de saints cantiques, se hâtèrent de venir au milieu des jeunes filles qui jouaient des instruments et qui frap^
1 Ps. Lxxiî, 25. — ï Ps. cm, 32. — 8 Gant., i, 3 et
XI, 4. — * Ps. xxxY, 9. — » I Jean, iv, 18. — « Tob.,