SUR LA NAISSANCE DE SAINT VICTOR
dons les meilleurs. Apprenons de lui qu'il a été doux et humble de cœur. Imitons, dis-je, sa libéralité envers les pauvres, sa bonté à l'égard des étrangers, sa patience pour les pécheurs, sa bienveillance envers tout le monde. Car voilà le meilleur. Nous trouvons ici un modèle , tandis que la gloire des miracles nous éblouit. Ils nous réjouissent, les vertus nous édifient. Que les premiers nous touchent, que les autres nous attirent ! Mangeons, mes frères, puisque nous sommes invités à la table d'un riche, table chargée de pains, et couverte de mets délicieux. Et n'est-il pas riche celui dont les exemples nourrissent, dont les mérites protègent, dont les prodiges réjouissent ? Oui c'est un riche, puisque les anges et les hommes sont en même temps rangés à son festin solennel, les uns pour s'y fortifier, les autres pour s'y délecter, les uns pour y profiter, les autres pour y jouir. Une vie pleine de bonnes œuvres n'est-ce pas une table abondamment servie ? Cependant tous les mets ne sont pas servis indistinctement à tous les convivesj chacun peut choisir et prendre la nourriture qui lui convient davantage.
4. Pour moi, par un choix salutaire, je considère attentivement ce qui m est servi ; je prends ce qui est à moi ; je ne touche pas au bien d' autrui. Je me garderai bien de porter la main à la gloire des miracles : je craindrais, en usurpant ce qui ne m'est pas donné, de perdre ce que je semble avoir reçu. Je ne porte pas avec notre saint les yeux vers les secrets du ciel, je craindrais d'être repoussé et écrasé par la gloire, et d'en revenir, mais trop tard, au conseil du Sage : Né cherche pas ce qui est plus haut que toi: Ne sonde pas ce qui excède ta force &. On met sur la table un vin nouveau, puisqu'il provient de l'eau changée en vin. Je n'y touche pas: il n'est pas pour moi, je le sais ; car je n'ai pas la puissance de transformer les éléments, ni de modifier la nature. Je vois aussi, à la table de Victor, des anges qu'il eut le bonheur d'entendre. Aurai-je comme lui pour chantres les chantres du ciel, et entendraije les artistes del'Apocalyse jouer devant moi de la harpe1? De son vivant notre saint commande aux démons ; et après sa mort, il délivre des liens du corps un homme
Eccli. m, 22. — * Apoc. xiv, ?
captif en ces liens. Ce sont là des mets, mais ils ne sont pas pour moi ; ils sont agréables et pleins de saveur: mais mon âme n'en veut pas, car je suis trop pauvre pour en rendre de semblables. Mais si je regarde bien, voici, sous mes yeux, à la table du saint, la censure du jugement, la vigueur de la discipline, le miroir de la sainteté, le modèle de la vie, l'exemple de la vertu. Je puis sans présomption prendre ces mets, et même les prendre avec profit , et si je néglige de le faire , j'aurai un compte sévère à rendre.
5. Ecoutez quels mets j'ai droit encore de considérer [comme m'étant destinés.
Si vous m'offrez de la table du riche le pain de la douleur et le vin de la componction, je les prends avec confiance , moi qui suis pauvre et mendiant. Mes larmes me serviront de pain le jour et la nuit1, et je tremperai ma boisson de pleurs*. Tel est mon lot, à moi coupable de tant d'excès lamentables. Et je ne me lasserai pas de cette nourriture, puisque celui qui m'a servi la science y a ajouté la douleur. Si je trouve aussi des exemples de tempérance, de justice, de prudence et de force, je les prends sans hésiter, sachant que je dois préparer des mets semblables. Voilà, je n'en doute pas, ce qu'on me présente et ce qu'on attend de moi. Mais exigera-t-on de nous qu'à notre tour nous présentions au riche des signes et des prodiges? Mes frères, ce sont là des vases d'honneur pour celui qui nous a invités et non des aliments pour les pauvres. Vous qui êtes invités, considérez attentivement ce que le riche vous destine et ce qu'il se réserve, car tout ce qu'on met sur la table n'est pas à votre usage. Et que sera-ce donc si on le sert dans une coupe d'or? Le breuvage vous est destiné, mais pas la coupe : prenez le breuvage et laissez l'or. Le père de famille communique à ses serviteurs les exemples des bonnes œuvres et la rectitude des mœurs, et garde pour lui la prérogative des miracles. Mais, dans ces deux choses, glorifions pourtant celui qui nous accorde de vivre saintement, à qui il appartient d'opérer des prodiges, le Dieu qui vit dans la Trinité parfaite et qui règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
* Pt. xu, 4. — * Ps. ci, jo.
SERMON II
i. Mes très-chers frères, réjouissez-vous dans le Seigneur ; parmi tant de bienfaits émanés de sa bonté, il donne au monde un homme dont les exemples devaient servir au salut de tant d'âmes! Je le répète , réjouissez-vous qu'un homme sorti du milieu de vous soit aujourd'hui près de Dieu, afin de nous sauver par son intercession. La miséricorde céleste trouve parmi les mortels un médiateur à qui elle remet les crimes de la terre ; un avocat aussi miséricordieux et bon rencontre un temps et un lieu propices à son intercession, un lieu tranquille, un temps libre. 11 a paru sur la terre comme un exemple; il a été élevé au ciel pour y devenir une protection. Ici, il forme notre vie ; là, il nous invite à la gloire ; et, après nous avoir encouragés au travail, il nous prépare l'accès du royaume. Excellent médiateur : ce n'est plus pour lui qu'il sollicite ; il désire reporter sur nous toute l'affection de sa prière, tout le fruit de ses supplications. Que demanderait - il pour lui - même ? il n'a plus besoin de rien. Le Seigneur le conserve, le vivifie, le béatifie dans la gloire ; rien ne peut lui manquer, puisqu'il est placé au sein des plus riches pâturages. Voici le jour de sa bienheureuse migration, le jour de la joie de son cœur. Partageons ses transports et sa joie. Il est entré dans les puissances du Seigneur : encore une fois, réjouissons-nous. Jamais il n'eut plus de pouvoir pour sauver.
2. Aujourd'hui Victor quitte le corps qui seul lui fermait l'entrée de la gloire, et avec un élan proportionné à sa liberté, il pénètre dans le Saint des Saints, dont il partage la grandeur. Aujourd'hui, de l'humble rang qu'il a choisi, selon le conseil du Sauveur, et sur l'invitation du Père de famille, ee véritable ami monte plus haut pour être glorifié devant tous les convives assis à la même table que lui. Aujourd'hui, après avoir méprisé le monde, et triomphé du Prince du mondé, Victor vraiment vainqueur s'élève plus haut, et reçoit de la main du Seigneur la couronne de la victoire. Il monte escorté de ses nombreux mérites, tout
brillant de ses triomphes, tout étincelant de ses prodiges. Le vieux soldat se repose, et après les labeurs et les sueurs de la milice sacrée, il trouve une heureuse retraite et une couronne sublime. Son âme est établie au sein de tous les biens. Où donc, me demanderez-vous? Avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux. Voilà en quel lieu et en quelle compagnie elle réside, élevée, brillante, joyeuse, occupée à louer Dieu, parée et ornée de ses joyaux, entourée de fruits et environnée de fleurs, exempte de soucis, inondée de délices, riche de loisirs et de repos qu'elle peut consacrer à la contemplation de la sagesse. Naguères assise en pleurs près des fleuves de Babylone, elle se repose maintenant auprès de la source de vie; elle habite au bord du torrent de la volupté, dont le cours impétueux réjouit la cité de Dieu. Elle a trouvé la fontaine des jardins, le puits des eaux vives, et, avec la Samaritaine, elle boit les eaux salutaires de la sagesse qui l'empêcheront d'avoir jamais soif. Elle reçoit le fruit de ses mains ; ses œuvres la louent aux portes de la cité, et elle trouve sa gloire dana le témoignage de sa conscience, de sa conscience, dis-je, et non de celle d'autrui. Elle est assise au milieu des anges, digne de partager la compagnie de ceux dont les désirs l'enflamment, dont la pureté l'orne, dont la chasteté l'embellit. Un homme d'une grâce apostolique a pris rang parmi les apôtres : il pouvait même trouver place dans le bataillon sacré des prophètes, puisque celui qu'ils ont annoncé, il l'a glorifié et porté en son corps. Notre Victor ne croit même pas devoir être écarté du chœur des martyrs, lui qui, par uii dur et long martyre, a fait de son corps une hostie vivante.
3. Le vétéran se repose aujourd'hui dans une douce sécurité due à ses services ; mais s'il est plein de sécurité pour lui-même, il reste plein de sollicitude pour nous. Il n'a pas quitté, avec une chair sujette à la corruption, les entrailles de la miséricorde. En revêtant la robe de la gloire, il n'a pas revêtu l'oubli de notre misère ni des sentiments de