Tome IV
tions, et les habits richement ornés respirent l'odeur de l'encens.
8. Que manque-t-il donc Je vous prie, à la gloire d'une âme en qui ces trois choses, la bouche, le cœur, l'action, plaisent à Dieu ? Ce nombre comprend tout, mais dans un ordre inverse. Car il faut commencer parles œuvres et non par les discours. Les œuvres et les prières du Centurion Corneille furent d'abord exaucées: puis les cœurs furent purifiés par la foi, et enfin lui et les siens reçurent l'Esprit-Saint, et ils parlèrent diverses langues1. Les Apôtres eux-mêmes,après l'Ascension, persévérèrent loùs ensemble dans la prière : les jours de leur attente finis, ils furent remplis de l'Esprit-Saint, puis ils partirent pour prêcher partout l'Evangile. Après avoir épanché leur cœur dans la prière, ils sont pénétrés de l'infusion de l'Esprit-Saint, et ils versent ainsi en d'autres cœurs la grâce qui les remplit. L'attente, le désir, les tournent vers Dieu : puis Dieu se tourne vers eux, et enfin, une fois convertis, ils façonnent, ils affermissent leurs frères. Mais que vous considériez ici, dans les Apôtres, la sainteté de leur vie, la visite du ciel, ou le ministère de la parole, tout cela leur est un vêtement qui les enveloppe et les pare. Quelle nudité , quelle souillure du passé pourrait rester en des hommes ainsi couverts de la splendeur de la parole et de la vertu? Hais si leurs vêtements sont beaux, ils ne sont pas moins riches. Que sentent-ils? Quel parfum laissent-ils échapper? N'est-ce pas l'odeur de l'encens ? Ils partagent avec leurs frères l'argent du Seigneur, ils n'en gardent rien, ils n'en retiennent rien par fraude. Us secouent de leurs mains jusqu'aux présents de la louange ; ils rapportent tout à Dieu. Ces cieux parés d'une brillante lumière, racontent la gloire de Dieu, et non leur gloire. Saint Paul vous a, de ses paroles, tissé une sorte de vêtements subtils et solides, et dans la mesure de vos forces, il vous revêt de lumière et d'intelligence, sans recourir pourtant aux persuasions de la sagesse humaine ; il se contente de la doctrine qu'il tient de l'Esprit *. Aussi, les habits qu'il porte ou dont il vous recouvre n'exhalent-ils que l'encens. Un langage recherché, élégant, ne respire que vanité et gloriole. Et ceux qui, renonçant aux grâces de la parole, affectent de chercher des sujets délicats, dangereux et pleins de subtilité, en s'épuisant à poursuivre une vaine faveur , tombent
* Act. x. — » 1 Cor. il, 13.
SERMONS DE G1LLEBERT DHOILANDE
quelquefois dans le) blasphème. Ces vêtements-là n'ont pas l'odeur de l'encens. L'Epoux paraît n'excepter ici aucun des habits de l'Epouse, puisqu'il dit d'une façon indéfinie : L'odeur de vos vêtements est comme t odeur de r encens. Quel bonheur pour moi si, parmi mes habits, un ou [deux étaient
parfaitement imprégnés de ce parfum, sans qu'aucune autre odeur vint l'altérer! Car les avoir imprégnés de ces émanations, c'est un privilège dont est exclue toute âme qui n'a pas encore mérité que l'Epoux Notre- Seigneur Jésus-Christ l'admette au nombre des épouses.
SERMON XXXV
Vous êtes un jardin, ma sœur, mon épouse. Cantiq. iv, 12.
I. Vous êtes un jardin fermé, ma sœur, mon épouse: Vous êtes un jardin fermé, une fontaine scellée. Aux paroles de ce panégyriste, jugez de son amour. Il semble transporté, puisqu'il ne se contente pas d'un éloge unique. Eloge déjà bien grand, si l'Epoux, simplement et sans redite, se bornait à énumérer les qualités de celle à qui il s'adresse : mais voilà qu'il use envers elle de formes caressantes d'une tendresse exquise, sur lesquelles il insiste et revient. Pourquoi donc ne se complairait-il pas dans les qualités supérieures d'une créature à laquelle il a fait la faveur de s'unir ? N'est-il pas juste que l'Epouse elle-même, par ces qualités, s'efforce de plaire à celui qui l'a choisie? Il la choisit, il la rend ce qu'elle est, il plante lui même, et pour lui-même, ce paradis de délices, lui qui lui donne ses perfections et il la compare à un jardin enchanteur. Isaac s'écrie : L odeur de mon fils est comme r odeur d'un champ riche que le Seigneur a béni1. Ce n'est pas à un champ, mais à uu jardin que l'Epouse est assimilée , à un jardin planté de fleurs spirituelles, et plus fécond en aromates. Dans ce jardin, bon Jésus, vous descendez volontiers au milieu des parfums, vousy venez prendre votre repos, le cultiver, le garder. Vous êtes un jardin fermé, ma sœur, mon épouse, oui un jardin fermé. Par ce jardin, entendez, mes frères, des délices spiri tuelles, et par la clôture du jardin la discipline qui le garde. Qui ressemble mieux à un jardin qu'une âme embaumée d'affec-
tions spirituelles, comme un jardin l'est de fleurs aromatiques? Quelle douce retraite, quelle délicieuse solitude dans le cœur de l'Epouse, dans ce cœur si fourni de fleurs, qu'on le peut comparer à un jardin I Là ne germe aucune racine amère capable d'en amoindrir le charme. Toute plante que mon Père céleste n'y a pas mise, en est écartée. C'est lui, du reste, qui a planté ce jardin de volupté, et qui seul le cultive et le garde. Il le travaille de deux façons; il plante,il arrache. Il plante, afin qu'il ne s'y trouve que des semences véritables; il arrache, afin que les herbes malsaines ne l'envahissent pas. A quoi serviraient en effet des plantations excellentes, si en négligeant de les émonder, on les condamnait à la stérilité? Sans la vigilance la culture ne peut rien; deux conditions, du reste, qu'on trouve dans l'âme assimilée à un jardin et à un jardin fermé. 2. Vous êtes un jardin fermé, ma sœur, mon épouse. Adam garda mal le jardin où Dieu l'avait placé, et ne sut pas empêcher l'astucieux serpent de s'y glisser. Ce jardin était rempli d'arbres matériels ; mais, à mon sens, le cœur d'Adam en enfermait un autre bien plus excellent. L'irruption du démon dans le premier était sans danger, s'il n'eût aussi pénétré dans l'autre. Mais le serpent s'y introduisit, et son poison se fit sentir sur le champ. En effet, le serpent mordra celui qui brise la haie1. La haie, c'est la garde qui sépare le champ cultivé de ce qui ne l'est pas, et le conserve intact. Entoure* doue
1 Oen. xxvii, 17.
lEccle. x, 8.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
votre jaidin démette haie, car si on l'enlève,^ le mur sera renversé et le jardin ravagé etV foulé aux pieds. L'antique jardin fut ouvert u à l'ennemi ; aussi bientôt l'homme s'en vit v, tristement exilé. L'homme rentre diffici-j^ lement dans un séjour, d'où l'imprudence^? l'a si aisément exclu. Il mange son pain à , la sueur de son front, lui qui, dans le Para-;1 dis, cueillait à son gré les fruits de l'arbre*, de vie. Ici du pain, là les fruits de la vie. . Dans le Paradis, Dieu avait multiplié les arbres qui charmaient l'œil et fournissaient un doux aliment. Adam est chassé de ce séjour, il est condamné à travailler la terre, et ' la terre, non pas Dieu même, ne produit •/ sous ses sueurs que des épines et des ronces. Le paradis donne gratuitement ses fruits : et c'est à peine si la terre en donne quelques uns au travail. Révolution malheureuse!
Hais c'est avec justice, Seigneur, que vous condamnez à périr ceux qui prostituent loin de vous leurs cœurs1. Oui, il est juste le châtiment infligé à ceux qui sacrifient à leurs passions des liens si chers. Ils ne méritent plus ces doux noms de sœur, d'épouse, de jardin, de jardin fermé, où n'entre que le Bien-aimé. Que la portede votre jardin, toujours close, ne s'ouvre donc que pour le Prince ! Que rien n'abatte cette porte, ni la hache, ni la scie. Qu'il n'ait, ce jardin, qu'une entrée unique, confiée à la garde d'un chérubin. Qu'on n'y reçoive rien qui n'ait été sondé parun glaive de feu, rienque la parole de Dieu repousse, rien que la charité n'approuve, rien qui ne réponde et la plénitude de la loi et à sa perfection. Le chérubin est la plénitude de la science, et la charité est la plénitude de la loi; elle renferme tous lés préceptes. Qu'elle soit pour vous une clôture de feu, qui consume instantanément tout ce qui essaierait indignement de la franchir. La garde de l'âme ne vous semble-t-el|e pas bien confiée à la charité, elle qui enchaîne toutes les affections de l'Epouse, les condense, les pousse sans cesse en av^nt vers ce terme où ses délices seront d'être avec le Fils de Dieu ? La charité est un mur puissant : l'avant mur, c'est la discipline régulière. La première met au cœur les saintes pensées et les douces affections ; Ja seconde écarte et repousse les occasions de chute. Celle-ci nous ménage le loisir de vaquer aux offices de l'amour dont celle-là jouit librement. L'une est un mur agréable, qui vous renferme au sein
des célestes délices, l'autre un mur nécessaire qui proscrit les jouissances mondaines. Si vous souhaitez de faire de votre cœur un jardin de délices à Jésus-Christ, acceptez sans peine la clôture de cet avant-mur. Celui qui murmure contre cette défense veut perdre les délices qu'il a, s'il en a toutefois. On n'est un jardin au'à la condition d'ètr* clos.
3. Un jardin fermé, une fontaine scellée. Vos rejetons ressemaient à un verger de grenadiers, avec les fruits de tous les arbres» Trois choses embrassent l'éloge de ce jardin, il est clos, il est arrosé, il est embaumé. La première le met en sûreté, la seconde lui donne la fertilité : et la troisième a rapport aux germes que ce jardin produit, et à son agrément. Etant si bien préservé, si riche, si utile, comment ne ferait-il pas nos délices ? Il n'est pas seulement utile, puisqu'il abonde en parfums. Qui de nous oserait s'attribuer ces éloges, et prendre pour lui ce gracieux langage? Nous souhaitons la fraîcheur et les parfums de ce jardin : plût au Ciel que nous consentissions à être clos et scellés comme il l'est ! Il ne pousse les rejetons qui le remplissent que parce qu'il est clos, et arrosé par une source scellée. Que votre fontaine soit donc aussi scellée, qu'elle n'aille pas se dessécher en prodiguant ses eaux ; qu'elle soit scellée, afin de vous ménager les moyens d'arroser. Répandez vos eaux sur vos places ; possédez-les seul, et que les étrangers n'y aient point part1. Oui, faites les couler sur les places, mais des places i vous, afin qu'elles donnent accroissement à vos arbres aromatiques, et qu'ils grandissent comme ces arbres plantés au bord des eaux. Comment ne serait-elle pas scellée, la fontaine dont les eaux découlent de cette source de vie scellée par Dieu le Père? Si quelqxiun boit de cette eau que je lui donne, elle deviendra en lui une source qut jaillira jusqu'à la vie éternelle1. Dans cette fontaine que l'écrivain sacré dit scellée, voyez une doctrine cachée, spirituelle, spéciale, distincte de toute doctrine séculière, une doctrine, une dévotion marquée d'un privilège de douceur, singulière, qui coule avec une inépuisable abondance. C'est elle qui produit tous les germes joyeux des vertus. Elle fait épanouir les œuvres fortes, comme la moplle verse la vie dans nos os. En effet, la joie qui dilate le cœur vient de cette dévotion singulière et insigne envers Dieu, source scellée
4 Pb. lixii, 27.
1 Prov. v, 16, 17. — f Jean iv, 13, 14.
SERMONS DE G1LLEBEKT D'HOILANDE
réservée à cette fonction et qui arrose le cœur de l'Epouse, comme un jardin dont l'Epoux fait ses délices. Scellez-la donc, afin d'échapper à ce malheur dont parle l'Ecriture : Voire source est troublée sous les pieds, elle est corrompue1. Votre Bien- aimé ne sait pas s'abreuver à une source ouverte à tous. Votre lumière est scellée sur nous, Seigneur , dit le Psalmiste ; vous avez donné la joie à mon cœur*. La joie ici, c'est l'âme arrosée. Le jardin tressaillera sous les gouttes échappées de cette fontaine, et poussera ses germes9. Ne lisez-vous pas dans la Genèse qiiune fontaine montait de la terre et en arrosait toute la super fide1*? La terre alors donnant encore des fruits, elle ne connaissait point les ronces ni les épines. Ah ! qui donnera à mon humble jardin cette eau, et amènera cette source scellée dans mes parterres? Qui me donnera que ce jardin tout entier soit inondé de ruisseaux de joie et de lumière, et qu'aucune place n'y reste aride ou attristée par l'indévotion ? Agir dans la tristesse, c'est la stérilité, c'est être sevré de la rosée de la joie spirituelle. Ce qui naît d'une âme ainsi disposée est comme une racine qui sort d'un sol altéré : comme une racine, et non comme une tige ou un fruit : comme une racine, c'est-à-dire rien ou presque rien.
4. S'il est ici parlé de fontaine, c'est pour vous faire entendre que des germes joyeux s'échappent de ce jardin bien arrosé. H y a des jardins où les eaux ne font que passer, où elles sont amenées du dehors, où elles ne restent pas comme sur un sol à qui elles appartiennent. Le bon jardin est celui où la source prend naissance, où elle est fixée, scellée. Une fontaine scellée, c'est-à-dire qu'on voit sourdre sans cesse de ce sol, sans qu'on puisse la détruire. C'est une fontaine : elle coule abondamment : une fontaine scellée, elle ne tarit pas. Ou bien encore on la désigne ainsi, parce que si d'autres ont leurs fontaines différentes, celle-ci est la propriété de la sœur, de l'épouse, marquée * d'une prérogative spéciale. La sagesse est une merveilleuse fontaine, mais elle est encore scellée pour nous ; ses eaux ont un goût délicieux, mais nous ne les voyons pas encore parfaitement. Elle est pour nous enfermée sous le sceau des figures. Dans l'Apocalypse, on voit un livre tenu par celui qui siège sur le trône, et le livre est fermé de sept sceaux1. Fontaine et livre, ces deux emblèmes se rapportent à l'intelligence de
» Prov. xxv, 26. - » P.. 1V, 7. — » Pa. lxiv, 11. - Gen. », 6. - * Apoc. vf 1.
la sagesse : de part et d'autre, elle est enveloppée de figures et d'images : elle est scellée : elle nous est offerte sous certains signes qui la dérobent : et comme vous voyez dans l'Apocalypse le livre scellé ouvert à plusieurs reprises, ainsi, dans ce passage du Cantique, vous trouvez des jets qui partent de la fontaine scellée. Vos rejetons ressemblent à un verger de grenadiers, avec les fruits de tous les arbres. Si elle est scellée, cette fontaine, elle n'est pas desséchée, puisqu'elle produit de si beaux rejetons. Oui, la source de la sagesse est scellée, mais vous la connaîtrez aux émanations qui en sortent. Dans la maison de David, est-il écrit, il y aura unesowxe ouverte, destinée à purifier les péchés et les souillures1. Ici la source est ouverte, là elle est scellée : l'une lave, l'autre arrose : la première efface les péchés, la seconde engendre des délices : celle-ci est le lot réservé de l'Epouse, et des jets de verdure en sortent celle-là est accessible à tout le monde, et elle remet les crimes. Dans le Psaume pour l'Octave, voyez le Prophète commencer par purifier sa couche et l'arroser ensuite9. En effet, il ne suffit pas d'être débarrassé de toute souillure, il faut à la pureté joindre la fécondité.
5. Vos rejetons ressemblent à un verger de grenadiers. Oui, bon Jésus, il en est ainsi. Ces rejetons, ces émissions, sont l'action intérieure que vous exercez en nous par vos bons anges. L'Epouse ne pourrait pousser au dehors ces rejetons délicieux, si vous n'aviez versé en son cœur les délectations de l'eau vive. Seigneur , la lumière de votre visage est scellée sur nous : et vous avez donné la joie à mon cœur *. Ce sceau mis sur nous, c'est l'impression d'en-haut en nous. Celui en qui la divine lumière imprime son image sent l'abondance de la joie spirituelle s'exprimer et couler de son cœur. Voilà pourquoi de glorieux rejetons s'échappent de la fille du Roi. Vos rejetons ressemblent à un jardin. Quelles délices abondantes (en richesses que celles qui forment un jardin ! Voilà donc ici deux jardins,l'un fermé, l'autre libre. Le premier consiste dans les [chastes sentiments : l'autre dans les œuvres de la piété. L'un est intérieur, l'autre natt du précédent et en est la preuve. Tout dans l'Epouse est rempli de délices, sa conscience, sa vie. Ses pensées sont utiles, elle les exécute avec douceur. Aussi trouvez-vous comme un jardin dans ses intimes dispositions» et dans
1 Zdichar. xm, 1. — * Pa. vi, 7. — * P*. iv, 7.
SFR LE CANTIQUE DE SALOMON
ses œuvres extérieures : ces choses prises isolément plaisent par l'honnêteté qui y brille; prises dans leur ensemble , par la suite qu'on y trouve, et par leur douce harmonie. L'Epouse porte dans toutes ses actions la modestie et le calme, et rien ne trouble la sérénité de sa virginale pudeur. Aussi l'Epoux, énumérant les propriétés de ce jardin, commence-t-il par la retenue figurée par les grenades, dont la couleur est en effet l'emblème de la pudeur. Vos rejetons ressemblent à un verger de grenadiers.
6. On peut aussi voir dans ces grenades la patience des martyrs teints de la pourpre de leur propre sang. La patience est la compagne de la pureté, et on les trouve associées dans cet éloge de la sagesse : La sagesse qui vient d'en-haut est premièrement pudique, ensuite pacifique1. La pudeur sait se tenir modeste et digne : la patience supporte avec longanimité l'immodestie d' autrui. L'une domine ses mouvements personnels, l'autre maîtrise les impétuosités étrangères. La première est beauté, la seconde force. Aussi il est dit: La force et la beauté la revêtent*. Elle est a* abord pudique, puis pacifique, et plus loin l'auteur ajoute : Pleine de bonnes œuvres. C'est un bien en effet que d'endurer la persécution, mais pour les fruits de la justice. C'est pourquoi les rejetons de l'Epouse sont comme un verger de grenadiers, avec les fruits de tous les arbres. La pureté est bonne, mais à condition de n'être pas oisive, affectée, feinte, de porter des fruits dans la patience. L'une dispose tout avec douceur, l'autre protège avec force : Tune est modeste , l'autre pleine de longanimité. Aussi, à ces deux vertus, le texte sacré joint les fruits des arbres , consommation et fin des œuvres.
7. Il nous aurait déjà fallu passer à l'explication de ces arbres aromatiques, à ces essences délicates, à ces senteurs de troène et de nard : mais les parfums des grenadiers nous attirent encore et nous retiennent malgré notre désir de voler à d'autres objets. C'est à nous que s'adresse cette image prise
des grenadiers, à nous que la règle rassemble et réunit dans un même Ordre, comme les grains de la grenade sous une seule écorce. Ah ! puissions-nousimiter ces grains, être unis ensemble par les liens du cœur, vrais liens de notre Ordre ! Au premier aspect , les grains de ce fruit semblent se confondre ; ce qui les distingue , c'est leur nombre plutôt que leur figure. Tirons de là une leçon: distincts par le nombre, soyons confondus par l'affection. Ces grains divers ne luttent pas ensemble, ne murmurent pas contre l'écorce, n'essayent pas de la rompre. Ils restent paisiblement enfermés dans leurs divers compartiments, et ils semblent dire : Qu'il est bon, qu'il est doux d'habiter ensemble comme des frères ! ! Mes frères, dans notre Ordre, comme sur l'écorce du grenadier, la Passion du Christ que nous imitons ne projette-t-elle pas sa pourpre ? Ils sont les grains de cette grenade , ceux qui trouvent naturel d'être contenus sous l'enveloppe de la discipline régulière , et pour qui cette condition est moins une pression qu'une protection. Loin de vous l'amour de toute propriété, de tout pouvoir personnel,et vous voilà un de ces grains. Que d'autres, par notre exemple, apprennent la douceur et les jouissances qu'on trouve à habiter ainsi ensemble dans des liens communs, et sous une même écorce ! Que la charité nous unisse, et que l'écorce nous protège ! Dans toute communauté bien réglée, voyez autant de grenades nées sous la vertu des eaux du baptême. Les croyants, lisons-nous,n'awninl qtfuncœur et qtiune âme*. De ces grains sont issues les grenades de tant de congrégations, vivant dans l'ordre et l'union: ces premières communautés étaient gouvernées par un amour instinctif, plus que par une institution régulière. A leurs yeux, habiter ainsi ensemble n'était pas seulement utile et bon, c'était un bonheur: c'était le parfum descendu sur la barbe d'Aaron, sur la frange du vêtement*, et découlant du chef, de Jésus-Christ, qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
* Jacq. m, 17. — * Prov. xxxi, 25.
« Ps. cxxxn, i. — • Act. îv, 32. — *Pb. gxxxti, 1, 2.
SERMONS DE UILLEBERT D'HOILANDE
SERMON XXXVI
Vos rejetons ressemblent à un verger de grenadiers etc. Cantiq. iv, 13.
ï. Vos rejetons ressemblent à un verger de grenadiers avec les fruits de tous les arbres de troène et de nard. C'est comme le nard et le safran, la cannelle, et le cinnamome avec toute sorte d'arbres du Liban, la myirhe et Valoè$, et des parfums exquis. Commençons par le troène : c'est là que nous avons terminé l'entretien qui précède. On trouve ici énumérés sept arbres aromatiques qui jaillissent, dit le texte, de la fontaine scellée. Et ces paroles semblent bien aussi les paroles d'un livre scellé. Oui, elles sont scellées, fermées pour nous. 0 bon Jésus ! Pourquoi nous présenter l'éloge de votre Epouse, si vous ne daignez aussi nous en dévoiler le sens? Vous tenez la clef de ce jardin ferme : vous avez scellé cette source, rompez-en les sceaux, les sept sceaux. Personne ne connaît les secrets de l'Epouse, ni les merveilles qu'elle cache en son cœur, personne excepté celui à qui vous les dévoilez. Ah! puissionsnous avoir la puissance de contempler sans voile la gloire intérieure de l'Epouse cachée cous ce nombre, et sous ces noms! Ici en effet, autant que nous pouvons voir à l'aide de Dieu, le nombre sept indique ou la spiritualité ou l'universalité des grâces. On trouve très-fréquemment dans les saintes lettres ce nombre sept employé pour exprimer les dons parfaits qui viennent d'en haut. Il y a des grâces diverses, des fonctions diverses, et des opérations diverses; mais c'est le même esprit qui partage ces choses à son gré*. Il distribue ces dons aux autres âmes : il les rassemble dans l'Epouse et les lui confère toutes. Lorsqu'il s'agit d'elle ce n'est plus une division analogue à celle dont Dieu use envers les autres âmes. A ces âmes iJ divise, et il donne. A l'Epouse il donne tout sans partager, à moins que vous n'entendiez par partage que Dieu lui confère par une préro-
gative exclusive, soit une plus large mesure de grâces ordinaires, soit des faveurs spéciales et réservées. L'écrivain sacré eût pu énumérer d'autres arbres aromatiques ; mais sept suffisent, pour signifier la spiritualité ou l'universalité dont j'ai parlé plus haut.
2. Examinons maintenant les noms de ces arbres et leur nature : il est doux de s'arrêter à leur ombre, et leurs fruits charment le palais. Leur ombre c'est ce qu'ils figurent, leurs fruits sont la vérité. Ce fruit de» idées pourrait-il donc manquer de douceur, quand le feuillage des mots est déjà si agréable - Vous savez en effet quelle joie affectueuse vor* inspire l'audition fréquente de si douces paroles. Elles pouvaient suffire à toucher le cœui ; mais l'intelligence est plus exigeante II faut donc céder à ses désirs, et elle veut se nourrir de la vérité cachée sous ces mots. Il est doux assurément d'entendre cette énumération, De troène et de nard, de nard et de safran, de cannelle et de cinnamome, de myrrhe et cTaloès. Mais l'intelligence en est bien plus douce encore. Les arbres ici énumérés offrent des agréments matériels considérables ; que les avantages spirituels dont ils sont l'emblème sont bien plus considérables î Vos rejetons, est-il dit, sont un jardin de grenadiers, un jardin où on trouve aussi le troène et le nard Il est naturel après les fatigues de la patience après la retenue et la pudeur de recour h aux parfums, et à des parfums royaux. En effei avec la graine du troène on fabrique d'ordinaire un parfum royal. Et parce que nous avons trouvé dans les grenades le symbole de l'union des cœurs sous une même règle, il est juste de voir dans ces noms et ces parfums royaux une sorte d'excellence et de sublimité. Celui qui s9 abaisse, AU l'Evangile, sera élevé1. Et dans la patience et l'u-
1 ICor. ni94,ll«
1 Luc xiv, il»
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
faion que rencontrez-vous, sinon l'humilité ? L'humilité ne s'enfle pas contre l'injure, elle ne s'élève pas au-dessus de ses égaux. La grenade figure donc rhumilité,elle troène la sublimité : la première c'est le travail, et le second les délices. On fait cuire, dit-on, dans l'huile la graine du troène, pour en tirer un onguent. Les autres sèment dans les larmes, mais l'Epouse dans l'huile. Nos semences ce sont nos œuvres. Si elles sont faites avec joie, elles sont comme cuites dans l'huile. Ce n'est pas assez de les tremper dans l'huile, il faut Qu'elles y soient cuites, confites, et comme transformées en huile même. Le corps qui cuit dans l'huile bouillante est tout saturé de ce liquide. La graine du troène et l'huile sont donc cuits et fondus en un parfum. Merveilleuse fusion du travail et de la joie! fusion d'autant olus admirable que dans le travail on ne sent nlus la peine mais la joie seule. Car l'œuvre baignée dans l'huile de la joie se transforme en joie. L'œuvre, si j'ose dire, oublie son caractère d'œuvre. sous l'onction de l'amour. Et la îoie intérieure à son tour trouve un accroissement dans l'œuvre même. Ainsi l'Epouse mêle la srraîne A l'huile ef l'huile à la prraine quand elle travaille avec ioie, et qu'elle nuise dans ce travail un bonheur plus grand.
3. Ce parfum est un parfum royal, Jésus s'en oint volontiers, car Dieu aime celui qui donne joyeusement1. Encore que Dieu le Père l'ait oint de la vertu du Saint-Esprit, et qu'il ait été inondé de l'huile de ioie dans une mesure exceptionnelle, il veut cependant être oint par ses frères et il aspire après le parfum de notre dévotion. Ah! qui me donnera assez d'huile pour que tous les fruits de mes œuvres puissent y être cuîls, et que mon cœur tout entier y soit baigné ? L'Evangéliste saint Jean, type de la vie contemplative et figure de ITînouse, fut plongé dans une cuve d'huile bouillante *. Ah ! si j'avais assez d'huile et d'huile bouillante pour m'y plonger tout entier, et m'en remplir! Qui me donnera assez d'huile, assez de graines de troène pour préparer ce parfum ? Cette préparation avec l'huile n'admet pas tonte sortes de graines, ni toute espèce de fruits. Toutes les œuvres ne s'allient pas à la joie de la contemplation; celles qui nécessitent une sollicitude extérieure vont mal avec l'usage de la contemplation, et ne se fondent guère de façon h ne former^qu'un "parfum. Quels fruits"! cette] préparation] admet-elleVdonc?
1 II Cor. ix, $. — * S. ftrôme de Scrtjp. Bccle.
Ceux que l'Apôtre énumère : Les fruits de t Esprit sont la joie, la paix, la patience, la longanimité, la foi, la mansuétude, la modestie, la continence et la chasteté !. Ces fruits s'arrangent avec l'huile de la contemplation, et se fusionnent parfaitement avec elle. Mais la semence qui surtout convient à cette préparation c'est celle de laquelle nous lisons : La semence est la parole de Dieu f. La graine de troène a du reste de l'analogie avec la manne qui tignrait, nous le savons, la parole de Dieu. La manne et la graine de troène sont blanches, semblables à la semence de coriandre. La loi du Seigneur est sans tache*. Elle ne veut pas être discutée par la sagesse mondaine, ni fondée sur ses assertions; l'huile de l'Esprit suffit à en tirer le sens spirituel, et à en exprimer l'onction du Saint- Esprit. La méditation de cette loi et la joie qui découle de la contemplation se mêlent facilement, quand le goût de la parole sainte s'allie à l'huile de la grâce dans la contemplation. Et ce goût se trouvant épuré, sous l'action de la grâce de cette mixtion découle facilement l'intelligence spirituelle et l'onction qui enseigne tout. Remarquez que l'Epoux ne parle pas simplement de troène, mais de troène avec le nard. Notre-Seigneur avoue avoir été oint de nard en figure de sa sépulture *. Que devez-vous donc entendre par le nard, sinon le repos de l'âme? 11 est joint ici au troène parce que l'exercice de la contemplation requiert le calme de l'âme.
4. Le troène avec le nard, le nard et le safran. Mélange parfait. Le safran est une fleur dont la couleur imite l'or; c'est la couleur resplendissante de la sagesse. Le troène désigne donc la recherche de la sagesse, le nard la vocation à la sagesse, et le safran sa vue. Le safran est bien placé au milieu de ces plantes, car il est nécessaire à cette re* cherchent à cette vue. Pour se livrer aux investigations que la vérité exige il faut une àme paisible, ainsi que pour la voir quand on l'a trouvée. Voyez donc dans le troène le zèle, dans le nard le loisir, et dans le safran le fruit de ces deux choses. 0 Epouse ! ne dites plus, non, ne dites plus :Je suis noire: ne dites plus que vous êtes toute décolorée*. Car, au témoignage même de l'Epoux, vous resplendissez de tout l'or du safran qui s'écbappe de vous. Il brille vraiment de cet éclat celui que la fatuité ne ternit pas, sur qui l'ennui et l'abattement ne projettent pas leur sombre reflet, mais qu'environnent la
1 Galat. v, 22, 23. — » Ln«î. vin, il — » Pa. xviii, 8 — * Matb. xxvi, 3, 8. — • Ont. i, 5,
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
splendeur <lc la sagesse et les rayons d'or de la charité.
5. Si nous voulons appliquer ceci à la personne du Christ, voici une interprétation bien naturelle. Qui jamais fut mieux imprégné de Tliuile de la grâce ? 11 est aussi désigné par la manne ; il est une sorte de troène. Pressé sous la croix de sa passion, il verse à flots les sacrements du salut et les parfums onctueux de la grâce. Il souffre dans le troène, il est enseveli dans le nard et il ressuscite dans le safran. C'était une fleur nouvelle et brillante, quand sa chair a refleuri par la résurrection. Et peut-être que la cannelle symbolise son ascension. Cet arbre s'élève très-haut. Et avec lui l'Epouse souffre aussi dans le troène, est ensevelie dans le nard et ressuscite dans le safran. Que lui reste-t-il à faire sinon de s'élever avec lui dans la cannelle? Elle a partagé la résurrection de son Epoux, elle doit chercher les choses d'en haut, là où cet Epoux siège à la droite de Dieu *. La cannelle et le cinnamome. La cannelle monte : le cinnamome dépasse à peine la terre. Par l'une l'Epouse contemple les hauteurs ; par l'autre elle reste modeste. La cannelle c'est l'élévation, le cinnamome la condescendance. La cannelle c'est l'Epouse emportée en Dieu par l'extase, le cinnamome c'est l'Epouse se mettant à notre portée, et pourtant tout ce qu'elle nous offre reste spirituel. Quand on broie le cinnamome il s'en exhale un souffle sensible. Le broyer, c'est rouvrir, c'est l'exposer. Ainsi Jésus ayant pris le pain le rompit et le distribua *. Le docteur qui se met à la portée de ceux qu'il prétend instruire se brise aussi pour ainsi dire lorsqu'il leur ouvre son intelligence, qu'il tire du fond de ses entrailles les secrets célestes qu'il y cache, lorsqu'il exhale de sa mémoire la suave abondance qui la remplit. C'est ainsi que le cinnamome broyé laisse échapper un souffle sensible. Pourquoi un souffle, et pourquoi un souffle sensible ? Un souffle ; car le langage du docteur est spiriteul : sensible parce qu'il enseigne publiquement. Passer d'idées sublimes à de vains discours, à des badina ge s, ce n'est pas une condescendance, 1 mais une chute. C'est un langage ouvert, accessible, mais qui n'exhale pas un souffle plein de suavité. La cannelle croit parmi les eaux. C'est ainsi que du milieu des larmes de la prière vous montez vers le ciel. Belle ascension ; mais voyez comme en descendant
on ressemble au cinnamome. Un motif raisonnable vous rappelle-t-il de ces hauteurs, soyez comme cette plaine. Que vos entretiens, que votre conversation respirent la grâce. Si vous devez quelquefois renoncer à votre volonté, sacrifier vos idées, que voire volonté s'incline et se brise devant celle de votre supérieur : point de murmure, point de plainte. Soyez cinnamome; exhalez un souffle de grâce, et non une injurieuse réplique. Le cinnamome brisé laisse échapper un souffle sensible, parce que la vertu d'humilité grandit et s'atteste dans l'infirmité, qui l'éprouve et la brise. C'est une spiration visible : une spiration, parce que le cœur garde sa tranquillité ; visible parce qu'elle reluit sur le visage.
6. A ces arbres l'auteur sacré ajoute tous les arbres du Liban.Observez qu'il n'est parlé ici que d'arbres du Liban et aucun n'est oublié. Avec tous les arbres du Liban, est-il dit. Les arbres du Liban sont incorruptibles, ce sont des cèdres ; ils sont purs, parce qu'ils viennent du Liban. Les bois de l'Eglise seuls portent le mystère de la foi dans une conscience pure ; ils possèdent dans la continence une sorte d'incorruptibilité. Ce sont les seuls bois qui aient de la pureté et de la durée. Quel bois excellent qu'un fils de l'Eglise en qui se rencontrent et s'allient la force de la discipline, et la beauté de la foi ! La farce et la beauté sont son vêtement '.Les jours où nous vivons ont vu pousser des arbres que le Père céleste n'a pas plantés, et qui n'ont pas grandi sur notre Liban. Ils semblent promettre la force dans les œuvres, l'insensibilité aux injures, la patience dans la pauvreté. On dirait des cèdres, mais ils ne viennent pas du Liban ; esprit et conscience tout est souillé en eux, car rien n'est pur pour les infidèles \ Cette force qui se montre et qu'on dirait verdoyante dans leur conversation, dans leur confession est gâtée. Ce qui est éclat d'un côté est pourriture infecte de l'autre. Les actions étalent la piété : mais interrogez, allez au fond, infidélité. On leur croirait la force du rocher ; on dirait que leur chair est de bronze. Il est vrai qu'ils ne dégénèrent guère de leur père dont Job a dit: Son cœur est dur comme la pierre, dur commo l'enclume du forgeron 8. Mauvaise force qui tourne contre la foi, au lieu de la servir. Le Tout-Puissant n'a pas amolli ce cœur, il ne l'a ni amolli, ni purifié, ni blanchi par la foi ; aussi ce ne sont pas là des
* Cota* m, 1, 2. — t Marc, xiv, 22.
* Prov. xtxi, 26. — • Ttte i, 5. — •Job xu, 15.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
arbres du Liban. Tout ce qui ne vient pas de la foi est péché1. A plus forte raison ce qui est contraire à la foi. Non, ce ne sont pas des bois du Liban, puisqu'une foi pure ne les arrose pas. Elles sont stériles les vertus que la foi ne féconde pas; mais la foi, à son tour, sans vertus, est morte. Aucune corruption n'en souille la beauté. Dans les arbres de l'Eglise ces deux choses se rencontrent, la forme de la foi et la force des œuvres. Voilà les cèdres plantés sur notre Liban. Là, et là seulement on trouve la pureté des convictions et la persévérance constante et incorruptible de la vertu.
7. Ici croissent la myrrhe et Taloès avec tous les parfums exquis. Ces plantes, même celles qui sont corruptibles par elles-mêmes, préservent, on le sait, les bois de la corruption.Pourquoi mentionncrait-on ces parfums après les bois du Liban s'il n'y avait pas de différence entre eux? Encore qu'ils se ressemblent, ils sont distincts. Les arbres du Liban possèdent en eux la propriété d'être incorruptibles; mais la myrrhe et l'aloès communiquent cette propriété aux corps qui ne l'ont pas. Les uns sont incorruptibles par essence, les autres transmettent cette vertu. Arbre excellent vraiment planté dans le jardin du Seigneur, sur cette fertile montagne du Liban, celui qui sait contenir ses passions, et préserver par la myrrhe de sa parole ses frères de tout désordre! Son corps est de cèdre, et ses lèvres distillent la myrrhe. La myrrhe et l'aloès avec tous
les parfums exquis. Nous pouvons encore appliquer ceci aux quatre vertus cardinales, et voir dans le cèdre la force, dans le Liban la foi, qui façonne la prudence; dans la myrrhe la tempérance,la continence et la justice, et dans l'aloès la pureté. La gomme qui découle de ce dernier arbre purge l'estomac. La myrrhe c'est notre extérieur réglé, l'aloès c'est notre intérieur sincère et exempt d'hypocrisie. Voilà donc dans les arbres quatre choses bien marquées : premièrement la constance ; ne croyez pas pour un temps seulement, vous éloignant ensuite : secondement la prudence ; que votre soumission soit raisonnable. Ainsi quand vous serez animé d'un zèle selon la science, la myrrhe de la mortification charnelle suivra. En quatrième lieu l'aloès : c'est l'offrande du cœur, c'est l'holocauste qui le consume, afin d'unir la mortification charnelle dans la myrrhe et dans l'aloès une conscience purifiée des œuvres de mort, et de rendre au Dieu vivant, non un culte servit, esclave des regards humains, mais sincère et exclusivement inspiré de la pensée de Dieu. N'est-elle pas véritablement heureuse celle à qui s'adressent tant d'éloges flatteurs? La voilà payée avec usure pour avoir produit tant de présents chers à l'Epoux. Car il met sa gloire en tout cela, et il applaudit aux offrandes de son Epouse, Jésus-Christ qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XXXYII
C'est la fontaine des jardins, c'est le puits des eaux vives. Cantiq. îv, 15.
i . C'est la fontaine des jardins, le puits des eaux vives qui coulent du Liban avec impétuosité. Au commencement de ce chapitre, l'Epouse est une fontaine: et maintenant, à la fin, le Bien-aimé lui donne encore ce nom. Elle commence par la fécondité, et elle se multiplie en une vieillesse féconde : la fin répond au commencement. Si ses reje-
tons sont nombreux ils ne répuisent pas. Ni le temps ne la dessèche, ni les émanations ne la tarissent. Au commencement de ce chapitre elle est appelée une fontaine scellée l. Ici on laisse entendre qu'elle n'est pas tarie. Nous apprenons d'un côté la nature de ses épanchements, et de l'autre leur infatigable vertu. Des ruisseaux innombrables de
1 Rom. xiv, 23.
t Cent iv, 12.
'be
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
grâces s'échappent de cette fontaine, et la fbntaiiie demeure. Elle ne se sépare pas de la source où elle prend naissance. C'est pour cela qu'ici et là elle est appelée fontaine; mais voyez où coulent ses eaux. Où donc sinon dans les jardins? Car c'est une fontaine des jardins, au doux courant, qui ne sort pas de ces lieux, qui les arrose sans les laver, dont le but n'est pas de purifier mais de fertiliser. Qu'une fontaine lave, c'est un utile emploi, mais qu'elle fertilise, c'est un meilleur usage. Dans le premier cas elle emporte de? souillures, dans le second elle porte, comme sous d'heureuses alluvions, des accroissements de grâce. D'un côté, elle purifie les semences , de l'autre elle les réjouit ; là elle est ouverte pour régénérer le pécheur et ses fanges; ici elle est scellée pour les délices de l'Epouse. Vous êtes toute belle, 6 ma bien-aimée, et il n'est pas de tache en vous*. Aussi est-elle une fontaine des jardins, Une fontaine de délices.
2. En effet le nombre des jardins est proportionné à la variété et à la multiplicité des délices célestes. Dans l'un les roses étalent leur pourpre, dans l'autre les lis étincellent de blancheur et les violettes montrent leur incarnat. Il y a autant de jardins que de plants de vertus. Là où on ne voit qu'une fleur, peut-on trouver un jardin ? Ainsi la chasteté seule, la justice seule ne sauraient constituer ou former un jardin. Salomon s'était fait des jardins et des vergers, où il avait planté des arbres de toute sorte. J'y avais mis, dit-il, non pas un arbre, mais des arbres, et non pas des arbres d'une seule espèce, mais de toute sorte. Je me suis construit, ajoute-il, des piscines destinées à arrora* les plants des jeunes arbres*. Certes il était riche en délices celui qui, au lieu de quelques arbres rares et que leur petit nombre ne permettait pas de décrire, possédait des forêts entières. Dans le jardin de la sagesse rien n'est stérile, tout pousse. C'est ainsi que l'Epouse de son côté a plusieurs jardins, richement fournis en tout genre de vertus ; dans la suite du Cantique en effet l'Epoux la félicite en lui disant : 0 vous qui habitez au milieu des jardins, les amis vous écoutent : faites -moi entendre votre voix 8. Et ces félicitations sont méritées. Car celle oui habite les jardins, et qui parle du fond de ces jardins, peut-elle faire entendre autre chose que de doux accents? Sa voix ne retentit pas au- dehors, ni au-delà du jar-
■ Cutiq. vu. — f Ecole, h, 5, 6. — • Cant vin, 18.
dift. C'est pourquoi celui qui y demeure avec elle est son ami. 11 est d'ailleurs plutôt le jardin qu'habitant du jardin. Elle est le jardin, il est la fontaine qui arrose des Ilots de sa doctrine les parterres de l'Epoiise. Epouse fortunée qui n'a que des jardins à arroser!
3. Dans cette assemblée nombreuse ne se trouve-t-il pas autant de jardins qu'il y a de cœurs ? Leur union en fait un seul jardin, et pourtant ils enferment plusieurs par la différence des grâces qu'ils reçoivent. Plaise à Dieu qu'en ces jardins il ne germe aucune racine d'amertume, il ne pousse aucun bois inutile, rien enfin qui dépare le parterre de l'Epouse. Ici point de potager, parce que les herbes passent trop vite *, et puis il est écrit que les légumes sont la nourriture des infirmes1. Or, vous n'êtes pas malades et cette nourriture ne vous sied pas. Votre faiblesse est plus forte que le monde. La faiblesse des mondains se repose dans les choses permises : la vôtre tend à la perfection. Leur faiblesse est d'user de concessions : la vôtre de ne pas atteindre jusqu'à la perfection. Être infirme pour vous, qu'est-ce sinon n'être pas parfait, et n'être pas encore parvenu au sommet du bien? Et votre force en quoi consiste- » t-elle, sinon à tendre énergiquement vers ce \ but? C'est pourquoi notre faiblesse est plus»] forte que la force des séculiers : et si je puis parler de la sorte, l'imperfection d'un moine est préférable à la vertu d'un séculier. Les œuvres réputées chez nous infirmité, quelle estime ne mériteraient-elles pas si on les rencontrait chez les mondains? Les parfaits ont une alimentation solide : cependant tous ceux qui sont ici imparfaits dédaignent de manger des légumes. Ce qui est permis aux faibles mondains, ne Test pas aux moines imparfaits qui n'exigent pas ces concessions Chez vous la profession est parfaite, encore que la réalité reste au-dessous de cette hauteur. Les plants sont des plants choisis, encore que leur développement soit faible. U faut les arroser pour qu'ils grandissent, mais les arroser avec des eaux spirituelles. Paul sait bien de quelles eaux arroser chaque jardin. Aux gens mariés il accorde l'usage des droits de leur état', il console les cœurs abattus, il soutient les infirmes4; aux âmes charnelles encore il donne du lait à boire 8 : il parie perfection aux âmes avancées dans la spiritualité, qui savent tout juger ; il leur prêche la sagesse, non pas celle du monde,
* P». xxxvi, 2. — » Rom. xiv, 2. — » I Cor. vu, 5, 6. — * I The*», v, 14. — * 1 Cor. m, 2.
STJK LE CANTIQUE DE SÀLOMON.
mais celle qui Tient de Dieu, la sagesse cachée dans le mystère. Un autre parle-t-ii de& beautés de la maison de Dieu, de sa glorieuse demeure, des joies que l'Epoux trouve dans l'Epouse et de celles qu'elle goûte à son tour dans le Seigneur, qu'il n'aille pas répandre ces eaux sur le jardin aux légumes. Car l'homme animal ne connaît nen aux inspirations de l'esprit de Dieu1. Celui qui apporte soit des enseignements spirituels, soit des préceptes pratiques de la même nature, ne vous semble-t-il pas une fontaine aux eaux pures qui coule en des jardins embaumés? Oui une fontaine pure : la perfection des auditeurs qui Técoutent en ces jardins lui permet de traiter uniquement de la sainteté de la vie spirituelle, et d'abreuver ces habitants du paradis aux sources même du paradis.
4. Conformément à ce sens voyez dans le jardin les auditeurs, et dans la fontaine les docteurs. Mais s'ils sont une fontaine, comment sont-ils un puits? Car vous savez la différence qui existe entre ces fontaines bieç connues et les puits. On creuse un puits : une fontaine coule d'elle-tnême. L'eau est cachée au fond du puits; dans la source elle se présente et s'offre comme d'elle-même. La différence entre ces deux choses est donc trop grande pour qu'on les confonde. La fontaine ne saurait donc revendiquer les propriétés du puits, ni le puits les propriétés de la fontaine: ils ont chacun dans leur naure même des bornes qui les enferment.
Les choses corporelles et terrestres sont restreintes; les richesses de l'ordre spirituel sont abondantes. Appliquons ce texte à Tordre spirituel ; nous pourrons y trouver tout ensemble une fontaine et un puits, qui se communiquent mutuellement leurs propriétés. Réunissons donc si vous le voulez ces propriétés, et montrons-les rassemblée» dans chacun de ces objets. Par la fontaine entendons le côté populaire de la doctrine, par le puits ce qu elle a d'intime : par la fontaine son abondance, et par le puits ses mystères. Le vrai docteur en effet tire abondamment du trésor caché de sa sagesse, ainsi que d'un puits profond, des choses nouvelles et anciennes. C'est un puits, car les choses de Dieu, personne ne les sait que l'Esprit de Dieu. L'Esprit sonde tout, jusqu'aux profondeurs divines *. Puis comme une fontaine il communique ces vérités et en arrose les jardins des vertus. Voua avez
donc dans le puits le côté caché de la doctrine, et son abondance dans la fontain* s ici sa profusion, là la profondeur des idées qu'elle enferme. Le puits est profond : mais on y puise sans appareil : car c'est aussi une fontaine qui s'épanche et coule. Que celui qui a soif vienne, et boive aux eaux de l'Epouse, aux eaux de Bersabée, afin de donner naissance au nouveau Salomon. Bersabée en effet s'interprète septième puits, le puits du repos, le puits de la sagesse. Car la sagesse, à celui qui parcourt l'échelle des dons spirituels, s'offlre la septième.
5. Comme il y a le puits de la sagesse nous rencontrons dans l'Ecriture la fontaine de la sagesse1. Peut-être est-ce pour en exprimer les deux modes, l'investigation et l'inspiration. Les eaux d'une fontaine s'épanchent toutes seules : mais pour avoir un puits il faut percer là terre, eii briser la résistance afin d'arriver jusqu'à l'eau vive. Deux choses sont ici nécessaires, s'appellent ets'entr'aident: l'industrie personnelle exige le concours de la grâce, et la grâce demande des efforts personnels. Vain est le travail de celui qui creuse le puits si la source ne donne gratuitement ses eaux. Et vous perdez vôtre peine à creuser un puits, à préparer un résbhvoir, s'il est négligé, plein d'immondices; les eaux n'y descendront pas et ne viendront pas du Liban y déverser leur cours. Les eaux dti Liban ne se rassemblent qu'en un puits pur et nettoyé ; et les eaux dont le cours est impétueux demandent un puits large et capable de les recevoir. Or, vous élargi re* là capacité de votre cœur si vous le débarrassez des préoccupations terrestreâ, si vous y donnez place à la joie spirituelle, si tous ouvre* vos lèvres pour aspirer l'esprit, et faire couler en votre seiii des flots d'eau Vite. C'est dans ce but qu'au jour de tiotre naissance des ouvertures ont été pratiquées en vous, ainsi qu'il est écrit du prince de Tyr1. L& capacité de l'intelligence naturelle que Vous avez reçue en naissant, et qui vous distingue de la bête, est en vous comme un vaste réceptable destiné à embrasser et à contenir les eaux de la vision et de la vie. Nous lisons en effet qu'il y a le puits de celui qui voit et qui vit 3. Si après le péché, il semble obstrué par les vices, soit innés, soit contractés, que la foi Touvre de nouveau, que l'espérance le creuse plus avant et qiie l'amour l'élargisse. Ne permettez pas à l'oisiveté de laisser envahir ce puits par des fanges honteuses. Les
' I Cor. vi, 7, 1* ifa ~i I Cor. u, 11,10.
4 EoolL i, 5. — • Eséoh. xxvni, 13. — • Geii. xvi; 14.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILÀNDE
joiesqui sout une fèie pour l'âme demandent un cœur dégagé d'inquiétudes et de soucis et la vision de Dieu réclame une âme libre. Ne voyez-vous pas un puits profond en celui en quisont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu ? Nierez-vous que Marie n'ait été aussi un puits aux eaux limpides, elle qui conservait tout ce qu'on disait de Jésus-Christ, etrepassait ses paroles en son cœur »? Soyez aussi un puits, dans la mesure de vos forces, un puits profond et large,
6. Isaac après avoir abandonné 1« puits de la Calomnie, le puits des Inimitiés, en creusa deux autres, le puits de la Largeur et celui de la Satiété l. Au premier il commença à ne plus lutter avec les vices, et au second à goûter les fruits de la vertu. Il refusa d'avoir un puits commun avec les Philistins, nom qui signifie qui tombent sous la boisson. Il leur abandonna les puits de la Calomnie et des Inimitiés, Ils tombent en effet ceux qui boivent au puits de l'erreur et du schisme. Les auteurs de ces erreurs et de ces schismes creusent le puits, leurs auditeurs y boivent ; ainsi Arius, Donat ont percé des puits. L'un a calomnié la foi ; l'autre a brisé les nœuds de la charité. L'un a introduit dans l'égalité de la Trinité des degrés hérétiques : la présomption de l'autre a mis en lambeaux l'unité de l'Eglise. Dathan et Abiron ont creusé contre Moïse les puits de la calomnie; ils y sont tombés les premiers et la terre les a engloutis tout vivants 8. Le breuvage qu'ils avaient pris dans leurs fouilles les a renversés et leur catastrophe est devenue l'interprétation en acte du mot Philistin. Heureux puits au contraire celui dont les eaux quand nous les buvons nous aident relever la tête, au lieu de nous renverser ! C'est creuser une fosse que d'essayer de pénétrer avec la seule intelligence naturelle la résistance des Ecritures ; et on partage violemment le jardin de l'Eglise en produisant des dohmes inconnus et d'obscurs mystères. Mais celui dont les machinations subtiles et trompeuses perforent le sol résistant de la charité fraternelle, pour en laisser couler les eaux de la discorde qui s'enferme dans le puits des complots, non pour en sortir, mais pour entrer plus avant et aller jusqu'au fond du schisme et en ouvrir l'abîme, celui-là est le puits des Philistins; n'ayez rien de commun avec lui. Ces eaux-là montent d'abord avec lenteur et secrètement ; elles sortent des
1 Lnc h, ! 9, 51. — * Gen. xxvi, 20, 21, 22, 23. — ■ Nombres xvi, t. 33.
entrailles d'un esprit terrestre et brutal, jusqu'à ce qu'enfin elles se répandent avec violence ; mais elles ne viennent pas du Liban. Ce ne sont pas des eaux sûres, des eaux vives. La discorde est impuissante à s'accorder avec elle-même, et une paix éternelle ne saurait régner entre les pères du schisme. Le schisme est infidèle à lui-même, il se dissout bientôt en dissolvant le ciment de la charité. Si donc on vous invite avenir chercher de l'eau à ces puits, ah ! fermez plutôt, bouchez les puits des Philistins ; desséchez ces eaux pestilentielles ; abandonnez-les à l'ennemi ; ce sont des puits d'inimitié.
7. Cherchez plutôt les puits des célestes délices, des eaux fidèles, des eaux vives qui coulent avec impétuosité du Liban. Soyez la fleur du jardin, et du jardin fermé pour échapper aux ravages ; et vous verrez comment le Seigneur creusera pour vous des sources et fera couler des torrents. Vivez dans le jardin ; soyez transformé en puits, et des eaux vives couleront de vos entrailles. Et que sont donc ces eaux vives, sinon des eaux qui jamais ne s'épuisent ? Eaux merveilleuses qui éteignent à jamais l'ardeur des désirs. Les charmes du moude offrent une apparence trompeuse de bonheur ; ils apaisent pour un moment la concupiscence charnelle ; mais une heure tarit ces eaux, dont le cours n'est pas éternel : elle s'écoulent comme un torrent ou on n'a pas d'eaux vives. Isaac ayant creusé au fond d'un autre torrent y trouva des eaux vives *. Car il y a un torrent qui paraît doux, mais qui n'est ni salubre, ni durable : tel sont ces flots du plaisir mondain dont nous venons de parler, Et il est un torrent salubre mais passager ; toutefois en y creusant on rencontre des eaux vives. Nous avons, dit saint Pierre, la parole plus ferme des prophètes à laquelle vous faites bien ttêtre attentifs, comme à une lampe qui luit dans un lieu obscur , jusqu'à ce que le jour brille, et que rétoile du matin s'élève en vos cœurs f . Voilà une lampe qui ne s'éteindra pas dans la nuit ; son usage est nécessaire. Mais quand luira le jour éternel, alors la lampe de l'enseignement prophétique s'éteindra et le torrent de la parole écrite se desséchera. Les prophéties finiront, les langues aussi, la science sera détruite ; comparées aux révélations que l'avenir nous réserve, les Ecritures ne sembleront plus qu'un torrent troublé qui ne nous instruit qu'en énigmes et en images. Tandis que les eaux
Gen. xxvi, 19, — » lï Pierre i, 19.
SUK LE CANTIQUE DE SALOMON
de la vision immédiate1 sont des eaux vraies, pures, intarissables. Elles ne vous manqueront plus : vous ne leur manquerez pas. Le torrent de cette mortalité une fois écoulé , avec lui disparaîtront les mystères et les voiles qui les recouvrent. La vérité sereine, dégagée de toute ombre, en vue de laquelle vous aviez fouillé ce torrent, se lèvera radieuse. Ici on voit dans un miroir; là c'est la vue directe. Cependant cette vision envahit quelquefois un lieu qui n'est pas le sien, et ici-bas, dans notre pèlerinage, elle s'offre riante aux âmes voyageuses, encore et les invite à la patrie. C'est un rayon joyeux mais furtif de l'éternelle lumière, c'est un ruisseau du fleuve éternel. Ce rayon ne brille, ce ruifrseau ne jaillit que dans les jardins et dans des jardins pleins d'aromates. 0 profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu , que vous ressemblez bien à un puits ! Vous épuiser est impossible ; vous versez à flots des eaux vives, salutaires et abondantes.
8. Ah I qui donnera ces eaux à mon petit jardin? qui ouvrira à mon cœur ce puits de délices? Seigneur ypuri fiez-moi de mes fautes cachées , et épargnez à votre serviteur les fautes (T autrui*, transformez-moi en Liban: Lavez-moi, et je deviendrai pur, et plus blanc que la ?ieige*. Purifiez-moi de mon plus grand péché; alors les paroles de ma bouche vous seront agréables aussi bien que la méditation de mon cœur recueilli en votre pr&ence*. Faites de moi un Liban, afin que je répande sans cesse devant vous ces eaux. Mes paroles vous seront agréables. Qu'est-ce à dire ? Toutes les deux plairont et plairont à deux personnes : à vous et à moi. Et qu'est-ce à dire toutes les deux ? Les paroles de louange et la méditation de mon cœur. Voilà ces eaux vives, toujours agréables et qui coulent toujours ; mais elles descendent exclusivement du Liban, et elles en descendent avec impétuosité etnonavec lenteur; quelle impétuosité en effet dans les sentiments de l'amour ! Ils sont doux aussi; et ils pénètrent aisément dans l'âme. Ils sont impétueux parce qu'ils agissent efficacement sur le cœur, et l'épuisent suavement; ils sont impétueux et rien ne peut résister à leur véhémence : Un cours impétueux les amène du Liban. L'auteur sacré par ce mot de Liban indique la cause qui rend ces eaux abondantes. La pureté est le principe d'une grande joie ; elle verse à flots les eaux salutaires de
1 I Cor. xih, 8, 12. — « P». xvm, 13, 1 *. — » p8. L, 0. — * Ps. xviii, !♦, 15.
la sagesse : sorties de la blancheur elles la communiquent en une mesure plus large.
Réunissez, amoncelez ces délices. Voyez et considérez et le puits, et le Liban, et cette impétuosité, et ces eaux vives. Vous trouverez là, si vous observez bien, que ces eaux sont limpides, secrètes, rapides et intarissables. Le puits désigne le secret, le Liban la pureté. Tout autre sentiment s'épuise par une impétuosité qui ne diminue pas ces eaux. Le Liban c'est la foi qui purifie les cœurs. De ce Liban coulent les eaux vives d'une intelligence sereine, car si vous ne croyez pas vous ne comprendrez pas1. Et heureuse l'intelligence dont l'objet durera durant les siècles. Elle est vraiment vivante; caria vie éternelle consiste à connaître un seul Dieu véritable, et Jésus-Christ son envoyé ". Jésus-Christ lui-même est le Liban qui verse avec impétuosité les joies les plus vives dans le cœur de sa bien-aimée. 11 est tout ensemble et le Liban et le ruisseau, puisqu'il est le reflet de l'éternelle lumière, et son émanation la plus pure. Un puits délicieux c'est l'amour de l'Epouse dans lequel les rayons de l'éternelle lumière se réunissent et se rassemblent comme des ruisselets venus du Liban, pour arroser les fleurs et les jardins de l'Epoux. Magnifique Liban où la blancheur éclate de toute part ; courants impétueux que nul obstacle ne peut arrêter.
9. Enfin les eaux coulent avec impétuosité pour celui que la persécution, la faim, le danger, la nudité, le glaive ne peuvent séparer de la charité divine. Devant la foi des peuples on a posé tant d'obstacles, tant de tourments et pourtant les eaux continuent à couler du Liban. Les peuples sont des eaux8. Les obstacles qu'on oppose à la marche de ces eaux sont grands ; leur cours est plus fort. Plus vous faites d'efforts pour les arrêter, plus leur violence croît et grandit. Elles s'accumulent devant l'obstacle, qui leur vient en aide et elles se répandent avec plus d'abondance. Les obstacles tournent au profit d'un amour pur, et la vertu trouve dans les injustices qui l'assaillent une occasion de progrès. Quand je me tairais, ces choses ne sont-elles pas capables de frapper les consciences de ceux dont l'amour coule en des lieux et à des heures incertains; qui aiment pour un temps, et puis s'éloignent au moment de la tribulation ? Que dis-je de la tribulation? Il n'est pas besoin d'une tentation violente, il
* Isaïe vu, 9, selon les Sept. — ' Jean xvu, 3. — * Apoc. xvu, 17* 15.
5IQ
SERMONS DE GILLEÇERT D'HOILANDE
leur*suffit du | faible obstacle fd'une épreuve légère et douteuse, et les voilà arrêtés ; ils changent de résolution, et un courant irrévocable les emporte vers le monde. Criezleur avec le Prophète : Arrêtez , arrêtez i : ils ne reviennent pas. Rie 4 ne réussit 3 les rappeler, ni la persuasion, ni le doux empire d'un maître, ni le malheur presque toujours sur leur chemin. Us s'écoulent, ils se précipitent, ils passent, ils boivent au torrent de
la volupté qui, au lieu de les aider à relever la tête, |a leur brisera contre le sol. Bienheureux donc ceux qui sont immaculés dans leurs voies, qui suivent la route de la charité, qui marchent avec impétuosité sous le souffle impétueux de l'esprit, sans revenir en arrière, et qu'aucun obstacle ne sépare de la charité de Dieu, qui est en Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui vit et règne dijrant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XXXVIII
Levez-vous, aquilon; venez , vents du midi, soufflez sur mon jardin. Cantiq. iv, 6.
1. Les affections douces et saintes de J'Epouse sont des aromates , car elle est un jardin. Sous le souffle du midi, ces aromates se fondent et deviennent les délices de FEpoux : maisbientôt l'inclémence de l'aquilon arrête cette effusion. L'aquilon est un vent froid qui congèle les aromates. Ah! combien de temps encore, mon Dieu,l'aquilon de l'adversité passera-t-il sur nos régions , et fatiguera-t-il nos jardins? Combien de temps ses rigueurs arrêteront-elles nos aromates ? Epargnez, Seigpeur, épargnez à votre épouse un souffle si cruel. Il y a bien longtemps qu'il nous enveloppe , nous presse, et pèse sur nous de toute sa violence. L' adversité nous assiège de toutes parts. Dites-lui, mon Dieu, dites-lui de s'éloigner et de nous laisser respirer. La pauvreté de l'ir fortune est stérile et amène de grands malheurs. La faiblesse est facile à blesser, et l'abîme du malheur et appelle un autre au bruit de vos cataractes*. Vous appelez secrètement contre nous l'adversité : vous semble/ dire à l'aquilon : lève-toi, souffle sur eux, et sois leur maître. La fumée, dit Isaïe, viendra de faquilon*. Nous sommes menacés, moins par la fumée que par les flammes de cette chaudière ardente, que le Prophète a aperçue <jp côté de l'aquilon. Oui, Seigneur, il en est ainsi. Vous levez sur moi une main cruelle,
et vous amoindrissez le cours de votre miséricorde : c'est pourquoi mon cœur bouillonne, et un feu s'embrase en mes méditations. Feu incommode et pénible que celui de la sollicitude et de l'anxiété : ses ardeurs, loin de fondre les aromates, dessèchent ceux que vous laissez couler, surtout quand l'adversité semble en multiplier les rencontres. 2. Seigneur, ma douleur est sans cesse sous vos yeux, et vous connaissez mes gémissements. Vous savez aussi la raison de mes sollicitudes ou plutôt de mon chagrin, puisque mes sollicitudes ont commencé à dégénérer en chagrins. Là où ne brille pas l'occasion d'un conseil, où ne s'offre pas l'ombre d'une espérance heureuse , là est aussi le chagrin. Nombreux sont mes gémissements, et mon cœur est plongé dans la tristesse. Les petits demandent du pain, et il n'y a personne pour le leur rompre1. Il manque enfin pour le rompre, non pas ce pain de la parole , mais cet aliment quotidien du corps. Mon âme ne peut pourtant se remplir de la riche substance de ce pain céleste tant que le manque de ce pain quotidien nous condamne à maigrir sous le chagrin. Les gémissements que m'arrache cette détresse me font oublier de prendre ce pain céleste. C'est un dur aquilon que l'adversité extérieure : les anxiéiés ç}u cœur sopt plus
4 Nabam. 11, 8. — » Pi. tu, 8. — • Is*Ie nvf SI
* Thrtn. xv,
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
dures encore. Vous ne ressentez qu'un do oïs souffles , vous mes frères : moi je les rossons tous les deux. J'endure en vous vos peines communes, et j'ai de plus à supporter îles épreuves domestiques dont vous êtes l'objet. De là des accidents fâcheux : de là des procès. Les uns murmurent sourdement : les autres m'attaquent publiquement : ce qu'il n'est pas en notre pouvoir d'empêcher, us s'en font une arme contre moi. Ceux-ci m'irritent , ceux-là me raillent et trouvent dans mes revers la preuve de ma folie. Ils s'attribuent leurs succès, ils les rapportent à leur sagesse ou à leur mérite , sans y voir un présent de Dieu. La tente du brigand, s'écrie Job, est pleine de butin, ils provoquent avec audace le Dieu qui remplit leurs mains1* Quelques-uns sont à la fois brigands et provocateurs : ce sont ceux qui ravissent le bien de Dieu en se l'attribuant, et qui voient dans les grâces du Ciel un fruit de leur industrie. Pourquoi vous approprier les bienfaits qui tous sont dispensés d'en-haut? Parce que l'œil de la divine clémence est bon pour vous, faut-il que le vôtre soit mauvais ? Pourquoi les faveurs célestes vous portentelles plutôt au péché qu'à la reconnaissance^
3. Vous voyez. Seigneur, de combien de côtés les souffles de Faauilon nous assaillent; de toutes .parts fondent sur nos tètes les incommodités, les murmures, les injures. Le cœur partagé entre tous ces sujets de douleurs, et resserré, ne sait plus recevoir les doux souffles du midi. Levez-vous , mon Dieu : ne permettez pas à l'acquilon de triompher : c'est bien assez qu'il ait si longtemps régné et déployé ses rigueurs : commandez-lui de s'éloigner et de céder la place au vent du midi. Déjà depuis longtemps une chaudière allumée vient du côté de l'aquilon • : mais vous mon Dieu , envoyez-nous les souffles du midi qui rafraîchissent le milieu de cette fournaise. Je n'ose pas solliciter la durée continue de ce vent; il me suffit qu'il vienne de temps en temps tempérer la malignité de l'aquilon. Vous étendez (comme on le lit dans le livre de Job), vous étendes l'aquilon sur le vide •, et non sur le jardin. Le jardin de l'Epouse n'est pas vide, puisque nous avons vu plus haut l'énumération des essences aromatiques qui le remplissent. Et comment poijrront couler les doux aromates de la méditation, si le cœur n'est pas affranchi de tout chagrin, si l'adversité le contriste,
1 Job ni, & — • Jéréffi. i, 48, — «Job xxvi, 7.
si l'aquilon lo resserre ? Ah ! Seigneur, montrez-vous jaloux, jaloux de votre épouse : commandez "à l'aquilon de s'éloigner et de partager au moins le temps avec le vent du midi. De cette manière, la joie de mon âme égalera les Couleurs qu'elle a ressenties. Vous voyez, mes frères, comment le vent du nord enfante à sa mesure celui du midi , et peut-être le second surabondera-t-il là où le premier a abondé. L'autan répandra à son tour d'heureux souffles qui répareront les ravages causés par l'aquilon. Que l'aquilon se lève donc, qu'il exerce toutes ses fureurs, qu'il frémisse , pourvu qu'il prête une occasion et une force aux souffles du midi. Ne vous semblent-ils pas avoir enduré les violences de l'aquilon, ceux à qui saint Paul parle ainsi dans sa lettre aux Hébreux i Vous avez soutenu un grand combat et dt grandes souffrances : d'une part les opprobre* et les tribulations 3 auxquelles vous fûtes en butte, vous ont donnés en spectacle : de t autre vous êtes devenus les compagnons de ceux qui ont été ainsi traités. Vous avez compati à ceux qui étaient dans les chaînes. Mais quoi ! parmi ces coups de l'aquilon l'autan n'a-t-i) pas son tour ? Il l'a. Ecoutez la suite du texte : Vous avez enduré joyeusement la perte de vos biens, sachant qu'il vous restait des espérances meilleures et une richesse plus durable1. Et quoi ! quand les Apôtres sortaient pleins de joie du Sanhédrin , parce qu'ils avaient été trouvés dignes de souffrir des outrages pour le nom de Jésus *, ne vous semble-t-il pas aussi que le souffle du midi venait calmer pour eux les rigueurs de l'aquilon ? Considérez combien fut triste ce sabbat où Jésus-Christ fut mis au tombeau. Est-ce qu'alors le cœur des Apôtres ne se trouva pas comme glacé À roidi par l'infidélité et la timidité ? Jésus ressuscite, voilà le doux autan qui souffle sur le jardin. Durant les quarante jours suivants , des preuves nombreuses affermissent et accroissent la foi des Apôtres à la résurrection , et leur communique ici une liberté confiante. Le jour même de la Pentecôte , quand un vent violent descendit sur le cénacle où les Apôtres étaient réunis , la glace de leur cœur se fondit, comme un terrain glacé sous le souffle du midi, et dès lors coulèrent les aromates de la parole et des vertus.
4. Mais l'aquilon cessa-t-il donc de faire sentir ses rigueurs ? N'en déchaina-t-il pas avec jptus de violence l'ouragan des persécu-
* qéto.x,as, s*. — '^ct v,4i.
SERMONS D£ G1LLEBERT D'HOILANDE
tions et les tempêtes de l'hérésie? L'aquilon jaloux n'opposa-t-il pas ses tentations aux douces bouffées de la grâce? Comme s'il était seul, il s'efforce de verser sur le jardin les sévérités de son souffle pour arrêter l'effusion des aromates : ils n'en coulent qu'avec plus d'abondance. Tantôt stimulée, tantôt pacifiée par ces alternatives de prospérité et de revers, l'Epouse du Christ, l'Eglise, ne cesse de produire les aromates des vertus. La persécution fait briller son courage, la paix accroît le nombre de ses enfants. La persécution est l'épreuve des forts, la paix ranime les faibles. Mais pourquoi rappeler ici l'Eglise des premiers âges, quand aujourd'hui encore le jardin de l'Epouse supporte fréquemment, bien qu'avec moins de violence, les assauts de l'aquilon? L'aquilon et l'autan passent tour à tour sur lui.De nos jours, un souffle violent a agité l'Eglise, et ce souffle est venu del'aquilon.Là en effet naît le schisme : il vient de cette région, elle est son séjour : il y règne seul. Dites-lui, Seigneur, de s'éloigner. Appelez le vent du midi : dites-lui : Viens, souffle sur mon jardin, et que ses aromates coulent. Je ne parle pas ici de l'autan d'une félicité et d'une sécurité toutes mondaines : trop souvent il condense et dessèche les aromates : mais appelez le souffle de votre grâce. Et, s'il le faut, sur ce jardin stérile déchaînez l'aquilon, non de l'obstination, mais de l'épreuve, afin que cette épreuve instruise l'âme et la dresse à l'obéissance. Oui, flagellez votre jardin sous les rigueurs de l'aquilon : tirez-le ainsi de sa torpeur, afin qu'il se prête plus avidement aux douces émanations du midi. L'aquilon et l'autan soufflent ainsi tour à tour sur le jardin, non-seulement à des époques, mais sur des points différents : ils se font sentir tantôt ici, tantôt là, quelquefois simultanément, quelquefois séparément, mais l'aquilon au dedans, et l'autan au dehors, le premier violent, le second doux et caressant. Ah! que l'aquilon se déchaîne et mette le tumulte à l'entrée du jardin : mais qu'il en respecte l'enceinte, qu'il n'y pénètre pas, qu'il ne vienne pas troubler la joie intime dont Jésus-Christ est la source. Mon Dieu, quand donc ce souffle glacial finira-t-il tout à fait? Quand serons-nous enfin pour jamais préservés du froid qu'il répand? Votre cité est située, votre jardin planté du côté de l'aquilon. Ce vent, dans les Ecritures, s'appelle le vent du côté droit. C'est pourquoi Job exhale sur lui-même cette plainte : A droite, de F Orient les calamités se sont dres-
sées contre moi1. Il a raison de dire venu du côté droit un vent qui n'a pu avoir pour lui rien de sinistre : au contraire, il a ajouté à la gloire de l'homme juste, dont sa vertu a éclaté dans l'épreuve et grandi sous les coups. Mais le voisinage l'a amené sur votre jardin situé du côté de l'aquilon. Metteznous-ie à droite, Seigneur, et ménagez-lui les souffles du midi. L'aquilon nous sert, il accroît notre amour pour vous, jusque sous le souffle de l'autan. Ne soyons pas effrayés des assauts que nous livre le vent de la tribulation, soit que Dieu l'envoie, soit que seulement il le laisse libre. Son règne sera court, il disparaîtra bientôt devant celui de la consolation. Là où a abondé l'affliction a aussi abondé la grâce.
5. Mais pourquoi, mes frères, disserter ici devant vous de la tribulation extérieure? Vous êtes en but à un autre aquilon. Dieu vous préserve de celui-ci, et laisse d'autres âmes exposées aux assauts réitérés des agitations du monde et de la tribulation. Vous n'avez guère d'épreuves extérieures, puisque vous n'en trouvez pas ici l'occasion : toutefois vous n'êtes pas cependant absolument exempts de soucis. Libres au dehors, vous sentez en \ous-memes l'ennui et ses tristesses. Dieu vous ménage extérieurement, mais vous n'échappez pas àl'aquilon,puisquevous êtes à vous-même un sujet de déplaisir. Vos joies se sont transformées en dégoût, et la tristesse a ôté à votre physionomie sa gaieté. Heureux qui ne connaît pas ce changement! Mais cet heureux quel est-il ? Qui donc n'est jamais la proie de l'ennui, ni de la mélancolie? Nous naviguions heureusement, et voilà que soudain notre barque s'engage dans les bas-fonds, et au vent favorable qui nous poussait succède la tempête.Nous voilà troublés, souvent même sans motif. Point de raison, et la colère menace. L'homme s'irrite contre l'irritation déraisonnable qu'il éprouve, et il ignore ce qui a pu soulever en lui le mouvement qu'il déteste. Ce vent violent souffle où il veut : vous ne savez d'où il vient, peut-être même ignorez- vous où il va. Savez-vous davantage quelle en sera l'issue? De soi une telle aflection aboutit au mal, mais souvent elle finit par un bon résultat. Elle n'atteint pas le but qu'elle se proposait; mais Dieu tire de la tentation un avantage quand il veut; il amène l'aquilon, et lui dit à son gré : Lève- toi. Si ses importunités vous arrachent des plaiutes, sachez puiser
1 Job xxx, 12.
SUR LE CANTIQUE SALOMON
dans cet ensei gnement des souvenirs et des avertissements ; des souvenirs : songez au voisinage de l'aquilon : des avertissements : fuyez ses rigueurs. Tant que vous restez placé du côté de l'aquilon, vous ne pouvez en fuir le voisinage : mais il vous est possible de vous soustraire à sa violence. Il est près de nous, tant que nous sommes ici, mais il n'est pas toujours violent. Mais après avoir tourné par l'aquilon, nous revenons doucement par le midi, et lors même que nous ne sentons pas son impulsion, redoutons toujours son approche.
6. Cependant, quand échapperez-vous aux tourbillons qu'il soulève, si le doux autan ne répond pas à l'appel qu'on lui fait, si vous n'êtes pas libre de déployer à son souffle des ailes assez fortes pour essayer de voler au Ciel 1 Si l'aquilon tente de se lever de nouveau, de glacer vos ailes naissantes et novices, il entravera votre vol et l'effusion des aromates. Il les entrave sans les empêcher pourtant tout à fait. En effet, un ennui violent et l'amertume du cœur exercent les vertus, mais ne les renversent pas. C'est un tourbillon qui gène les saintes résolutions sans les détruire pourtant. Il resserre la joie, sans ôter la constance. Le cœur est affecté par le chagrin sans en être abattu. Triste, il lutte contre la tristesse. Une vertu ainsi impressionnée n'est pas moins forte, pour être moins heureuse. Et qu'a-t-elle de commun avec le vice contre lequel elle lutte, et à qui elle fait la guerre ? Des dégoûts avec lesquels elle n'a pas contracté alliance, ne sont pas les siens. Elle souffre leur importunité , elle ne les traite pas avec indulgence. Enfin tout cela n'est pas l'œuvre du cœur, mais plutôt de l'aquilon, près de la région duquel il est contraint d'habiter. Aussi il le déteste, car il sent les coups que cet adversaire porte à sa vertu. Quiconque a le sentiment de ceci, sait avec quel ennui l'âme endure ce dégoût de la vertu, comment elle le prend en dégoût,
avec quelle amertume elle lutte contre cette amertume, contre cette amertume violente qui se glisse involontairement dans la monotonie des exercices réguliers. Le cœur tourne ses vœux vers le midi : et l'aquilon l'assaille et fond en lui malgré lui. Ah ! il est dur de supporter ce froid glacial, mais on ne s'y soustrait pas comme on veut. Le cœur souffre et des ennuis de la discipline et de l'aversion pour cet ennui. C'est une égale fatigue de ne trouver aucune douceur dans le choix qu'on a fait, et de sentir vivement ce que l'on hait, et il est pénible de soutenir la discipline et de repousser la paresse.
7. Bon Jésus ! comment pouvez-vous soumettre votre épouse bien-aimée à une si cruelle épreuve ! Elle est condamnée malgré elle à l'oisiveté, et elle s'en punit comme d'une faute volontaire. La douleur est de ne pouvoir, au gré de ses vœux, jouir de vous son unique bien. Elle s'impute ce qu'elle endure forcément. Elle est aiguillonnée par l'aquilon, mais d'un aiguillon qui la pousse à la prière. Corrigée ainsi, elle recourt aux supplications, elle qui s'était disposée à recevoir les caresses de l'Epoux. Bon Jésus 1 adoucissez-lui ces jours mauvais. Si vous ne l'aidez, son âme restera dans cette région de l'aquilon. Et qui, excepté vous mon Dieu, vous qui venez du midi, peut se dresser contre l'aquilon ? Il y a des aromates choisis dans un saint propos, une conscience pure : mais ces aromates ne coulent pas pour celui qui ne jouit pas dés délices de ce bien. Venez, bon Jésus, venez : soufflez sur votre jardin, et que vos aromates coulent comme un torrent glacé fondu par les chaudes émanations du midi. L'Epouse est le jardin, soyezlui le vent du midi. Grâce à vos effusions, son âme ressemblera à un frais jardin : ses aromates ne tariront pas sous votre souffle, ô Dieu qui vivez dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Tomb. IV.
SERMONS DE GILLfiBERT D'HOILANDE