Vos mamelles sont donc meilleures que
le vin. Le vin n'est pas mauvais, mais les
-mamelles sont bien meilleures, et pourtant
elles n'excluent pas le mélange du vin. Plus
loin et bientôt en effet nous lirons : Toi bu
i Ps. lxvh, 12, il. — * Rom. v, 20. — » I Cor. ni, 8.
duvin mêlé à mon lait l. Mieux vaut pourtant boire ce lait seul et sans mélange, car le vin c'est la crainte, tandis que la douce consolation se rencontre dans les mamelles de la compassion et de la grâce. Encore que le vin soit pris d'ordinaire en bonne part, dans ce passage où il est comparé aux mamelles, il semble avoir le sens de dureté. Les mamelles de l'Epouse sont meilleures que le vin; parce que la compassion douce et fraternelle vaut mieux qu'une indignation dure et farouche. Saint Paul flétrit, comme n'ayant pas de mamelles, ceux qu'il dit dénués d'affection1. Le cœur de l'Epouse intimementuniàrEpoux ne saurait être ainsi déshérité de tendresse.il lui est une montagne riche, grasse, fertile, féconde. Et l'Epouse ne tirerait pas de lait de ces plantureux pâturages où elle aime à séjourner? Pour nous, si nous ne pouvons résider habituellement sur cette montagne, allons-y fréquemment du moins, montons sur ses flancs, enivrons-nousà ces mamelles. L'Ecriture dit en effet : Que ses mamelles vous enivrent en tout temps : et que son amour soit toujours votre joie9. Voyez le sens que prennent ici ces mamelles : l'auteur sacré y voit les charmes et l'ivresse de l'amour.
7. Mais quelle nécessité de nous arrêter si longuement à la raison de ces mamelles? Cherchons-y plutôt l'ivresse. Elles sont meilleures que le vin,parce que la miséricorde est préférable à toutes les vies *. Les affections de l'amour valent mieux que l'affliction de la chair, et le breuvage qui verse un lait nouveau et spirituel, que le vin de la componction. Ici tout ce qu'on rencontre, tout ce qu'on goûte est dur ; on combat, on détruit le vieil homme. Là c'est une vie nouvelle; nous y puisons les caresses des divines faveurs, faveurs douces comme le lait, au sein desquelles nous avons un refuge. Le vin est bon, mais les mamelles sont plus suaves, car l'odeur de vos parfums l'emporte sur tous les aromates. Mais, je le vois, votre attention se ranime. Les parfums de l'Epouse ont excité votre avidité, et une faim indiscrète vous porte à vouloir les ajouter aujourd'hui à ces mamelles. Trêve jusqu'au matin; contentez-vous aujourd'hui d'avoir puisé au sein de l'Epouse ; demain nous aborderons ces parfums, et nos vœux qui les appellent seront comblés par celui qui célèbre ces mamelles et les parfums de l'Epouse, qui les donne, par Jésus-Christ, qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
^ant.v.l.— «Rom. 1,31.— «Prov.v, 19.— *pfcuut,4.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
SERMON XXXII
Vos mamelles sont plus agréables que le vin, et rôdeur de vos parfums
passe toute les senteurs. Cantiq. iv, 10.
1. Je n'ai, mes frères, qu'un peu d'huile et de parfum, et vous apportez pour les recevoir tant de vaisseaux et des vaisseaux si vides ! Si je les appelle vides ce n'est pas une injure. Car je n'entends pas qu'ils ne renferment rien; j'entends au contraire que leur capacité est grande, car vous apportez ici des cœurs aussi avides que vos esprits sont intelligents. Qui pourra remplir ces vases? Vous regardez les parfumsqui sont au pouvoir de l'Epouse et l'abondance d'aromates dont elle dispose, comme s'il ne fallait pas aussi tenir compte de l'instrument destiné à les amener jusqu'à vous. La matière est riche; songez néanmoins à ce que peut le ministre chargé de vous la présenter. Que votre volonté soit faite! Je n'alléguerai pas ma pauvreté; vous m'accuseriez de manqueràmes engagements.
Le peu d'huile que j'ai je le verserai dans de grands vases,et fasse le ciel que quelque Elisée commande, et que sa vertu rende mes efforts fructueux1! Mais quoi? N'y-a-t-il pas ici beaucoup d'Elisées, beaucoup de Prophètes, ou certainement de fils de Prophètes? Et ils ordonnent tous, et encore que leurs mérites seraient moindres que ceux de Tantique Elisée, leur nombre pourrait y suppléer; je vais donc verser ce qu'il me reste de parfums. Déjà au commencement de ce livre, il vous en souvient, il en a été répandu dans une large mesure: mais peut-être restet-il de leur lie au fond du vase qui les contenait. Nevais-je pas la vider totalement? N'attendez pas cela de moi : je ne pousse pas la témérité jusque là. L'Epouse possède une très-riche provision de parfums On ne peut guère dire ici: puisez, enlevez jusqu'au fond. Ah ! si je pouvais m'enfoncer dans cette lie et ne pas seulement baigner mes pieds dans l'huile, comme il est écrit
«IV Rote iv, 1,7.
d'Aser *. Mes frères, si nous ne méritons pas d'être plongés, avec saint Jean, dansune cuve d'huile, dans la plénitude des parfums, si nous ne méritons pas une onction si abondante, désespérons-nous d'être au moins touchés de ces parfums , et d'en sentir l'odeur? Car il n'y a que l'odeur qui soit ici recommandée. Loueur de vos parfums passe toutes les senteurs. Les mamelles vous aident à grandir, les parfums vous empêchent de défaillir. Vos mamelles sont meilleures que levin9 et F odeur de vos parfums passe toutes les senteurs. Et pour relier le texte d'aujourd'hui avec celui d'hier, disons que les mamelles sont pour les faibles, les parfums pour les forts.
2. Comparons ensemble ces trois choses, le vin, les mamelles, les parfums. Le vin c'est le dépouillement du vieil homme, les mamelles sont la création de l'homme nouveau, les parfums sont L'image d'une certaine délectation. Le vin enivre les sens, les assoupit et les plonge dans la torpeur. Les mamelles alimentent le nouveau-né. Les adultes mettent leurs délices à s'entourer de parfums. Ainsi le vin est la mort du vieil homme, le lait est la nourriture de l'homme nouveau, et les parfums remplissent d'une joie ineffable l'homme qui approche de la perfection. N'est-ce pas une marche naturelle d'aller de la nourriture au plaisir, et de s'élever du lait de l'enfance aux charmes des parfums ? Aussi depuis le début de ce cantique rencontrez-vous toujours ces deux choses inséparablement unies, les parfums et les mamelles. Et il faut bien qu'il y ait là une grâce considérable, puisque l'Epoux , non content d'en parler une fois, y revient si souvent dans l'éloge de sa bien-aimée. Il faut bien qu'il trouve un charme puissant dans
1 Deutér. xxxm, 24.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
ces louanges que ses lèvres redisent constamment. Il y a une part pour vous dans cet éloge réitéré ; il contient une invitation qui vous est destinée. Courez, vous aussi,àl'odeur de ces parfums ; ou plutôt ayez soin que ces parfums exhalent en vous leur arôme, afin que vous soyez dignes qu'on dise de vous Que rôdeur de vos parfums passe toutes les senteurs. Qu'on ne le dise pas seulement une fois, mais que les lèvres du Bien-aimé vous réitèrent cet éloge. Que vos parfums soient frais et nouveaux ; qu'ils ne se dessèchent, ni ne s'épuisent. Le nom de l'Epoux est bien un parfum répandu. Qu'il se répande jusqu'à vous, mais non hors de vous. Vouscommencez, comme l'Epoux, par des parfums, c'est bien ; mais il faut aussi finir par eux. Autrement saint Paul vous crie qu'après avoir commencé par F esprit vous finissez par la chair1 . Onction excellente que celle de l'esprit. Oignez-vous donc de façon que votre chair se transforme sous l'action de l'huile. Que la chair ne dénature pas ou n'épuise pas l'huile. Que l'huile, que les parfums ne quittent pas votre tête; qu'ils la baignent au contraire et descendent jusqu'à vo3 pieds; car en Jésus-Christ les deux extrémités sont plutôt inondées de parfums que touchées d'une simple onction. Que l'huile pénètre jusqu'au fond de vous-même, que vos affections en soient imbibées, afin que sous cette influence tout sentiment charnel disparaisse de votre cœur. Un jour aussi la chair recevra l'influence de cette huile. Jésus-Christ a été oint et inondé de cette huile de joie dans une mesure extraordinaire*. Aussi a-t-il pu dire seul, avant le temps de la résurrection : Ma chair a été toute changée à cause de l'huifp*. Et c'est avec justice qu'une chair exempte des misères charnelles a devancé l'heure de la transfiguration générale. Heure enviable! doux parfum, où et par lequella chair affranchie s'élèvera à l'incorruptibilité! car jusque-là pourquoi ne descendrait-elle pas dans la corruption.
3. Hier, vous avez vu, mes frères, vous avez contemplé d'un œil mouillé de larmes cette chair misérablement transformée, et descendant de la corruptibilité à la corruption: elle y descendait lentement il est vrai, et sans atteindre à une corruption complète. La corruption semblait vouloir s'emparer comme d'un héritage du corps qu'elle avait envahi , et afin qu'il ne cessât pas d'être la proie delà corruption, elle ne lui permettait
1 Galat. ni, 8. — * Ps. xuv, 8. — » P». cvni, 24.
pas de tomber dans une dissolution totale. Elle contenait ses forces, ne voulant pas con sumer vite cette substance, afin de pouvoir ainsi l'infecter plus longtemps. En effet, le corps une fois réduit en poudre,quel empire la corruption garde-t-elle sur lui ? Toute chair ressemble à V herbe, et sa gloire passe comme celle de la plante. Lherbe flétrie, la fleur sèche1. Par ces paroles le Prophète veut exprimer la rapide décadence qui atteignant une chair florissante, pleine de vie, tout embellie des plus riantes couleurs, la flétrit sans la corrompre encore. Par cette comparaison prise de l'herbe, il montre la rapidité du changement opéré en elle, sans exprimer l'horreur d'une lente et fétide décomposition. Vous verriez dans ce cadavre les os naguère revêtus de chair, ou mis à nu, ou moins recouverts que souillés d'une enveloppe fangeuse. La corruption avançant à travers ce corps malheureux et allant à son but fortement et tristement, y mettait tout en pièces. Je pourrais dire, moi aussi : la corruption mettait l'ordre dans la chair de notre défunt, car tout ce renversement contribuait au plan divin. Triste changement mais ordre merveilleux! Il -a plu à Dieu que l'éclat de notre chair n'aboutit à la poussière qu'en traversant la corruption. Que la mort sévisse escortée de la corruption contre la chair humaine : qu'elle laravage de toutson pouvoir, qu'elle la réduise en fange, puis en cendres. Là s'arrête sa puissance ; elle ne va pas plus loin. Elle ne saurait consumer totalement la substance de cette chair, l'anéantir, ni en être éternellement maîtresse. La chair ne se relèvera pas jusqu'à ce que le ciel soit luimême consumé • ; elle se relèvera pourtant. Car alors le Seigneur répandra son esprit sur toute chair ; la chair des saints se transformera sous l'action de l'huile, parce que l'Esprit du Seigneur l'aura couverte de son onction. Nous ressusciterons tous, sans être pourtant transformés tous 4.
4. Merveilleuse vertu de ce parfum qui mettra en pièces le joug d'une si vieille corruption , et qui ramènera les jours de la jeunesse pour la chair consumée dans les supplices, et des jours d'une éternelle jeunesse ! Elle est efficace, l'onction qui guérit un mal invétéré et qui fait succéder une santé inaltérable à une corruption séculaire. Cette onction est la propriété de l'Eglise; c'est pour cela que les fils de l'Eglise se nomment chrétiens, du nom de son Epoux le Christ qui signifie
1 Iaaïe xi, 6, 7. — « Job. xrsr, 12. — » Joël n, 28. — * I Cor. xv, 5.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
oint. Nous avons déjà reçu cette onction au baptême, Hais comme alors elle a opéré en ▼ous pour votre sanctification, à la fin des temps elle opérera de nouveau pour votre glorieuse transformation, quand votre chair se modifiera sous l'action de l'huile. Qui sait si la liberté laissée jusque là au mal n'a pas pour but de montrer l'énergie du remède par la violence même de la maladie ? On a donc raison de louer l'odeur de ce parfum, puisque déjà nous odorons sa grâce, bien que de loin seulement. Est-il donc pour calmer les tristesses de l'âme un antidote qui ait l'efficacité de cette forte espérance de la résurrection future, et de cette transformation bienheureuse ? Les doctrines païennes n'ont pas cette fois danslarésurrection,et la tradition judaïque ne l'enseigne pas avec cette précision. Les Gentils ne croient pas ce dogme: les juifs ont une idée moins complète et moins pure de la gloire toute spirituelle de cette résurrection, et de la ressemblance que nous y aurons avec les anges. Les Gentils ne respirent pas l'odeur de ce par- "fum: les Juifs en ont un autre tout différent, un parfum frelaté . Dans l'Eglise seule on trouve cette odeur vraie et pure qui passe toutes les senteurs.
5. Excellents parfums que l'impassibilité et la patience. La première soustraira à toute atteinte la chair ressuscitée ; la seconde maintient l'âme pieuse invulnérable au milieu des provocations et des injures. Grâceàla première nousgardons un droit paisible et inébranable sur notre chair, et sur notre âme grâce à l'autre, car il est dit: C'est parla patiptcequevous posséderez vos âmes \ Et la patience qu'est-ce autre chose sinon comme l'odeur de l'impassibilité future ? L'impassibilité nous affranchit de tous les maux; et la patience, comme un onguent iénitif, nous rend insensibles aux coups qu'on nous porte. Quel onguent efficace et utile qui au milieu des souffrances de la chair préserve l'âme de toute attaque, et l'empêche de céder à la fatigue, à la défaillance, à la peine ! Je proclame donc l'utilité de cet onguent ! vous n'en cherchez peut-être, vous, que le plaisir. Eh bien ! sous ce rapport encore je ne vous ferai pas défaut, et je vais vous montrer une action meilleure encore. Mes frères, mettez votre joie dans les a f flictions qui vous arrivent1. Ne vous paraît-il pas inondé d'un parfum plus excellent, celui qui sait se réjouir dans l'adversité au lieu
1 Luo xxx, 19. — » Jaoq. i, 2.
de se borner à n'y pas sentir trop de tristesse ? ce qui chasse la douleur est moins que ce qui apporte la joie. L'Epouse du Christ a reçu Tordre non-seulement de supporter mais d'aimer ses ennemis. Aimez, est-il dit, aimez vos ennemis l. Ses parfums sont donc précieux puisque dans la tristesse ils exhalent la joie, et qu'ils inspirent Tamour des ennemis; or, l'amour l'emporte sur tous les sacrifices et les holocaustes. C'est pour cela que l'odeur de vos parfums passe toutes les senteurs. Bon est assurément l'aromate de la prière, l'encens de l'oraison. Mais écoutez ce que l'Evangile préfère : Si en offrant votre présent à l'autel, vous venez à vous souvenir que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre présent et allez d abord vous réconcilier avec votre frère ". Vous remarquez bien que l'Evangile préfère le parfum de la réconciliation à celui de la prière. Qu'est-ce que la réconciliation sinon la conciliation renouvelée des cœurs divisés? Et relativement à la conciliation et à la chartté fraternelle, le Psalmiste vous dit : Qu'il est bon, qu'il est doux d'habiter ensemble comme des frères9] Voilà cette voie plus excellente dont parle saint Paul, ce don supérieur à tous les dons *, c'est-à-dire à tous les aromates. Ce parfum descend de la tête sur la barbe, et jusque sur les franges du vêtement5. Le Christ en effet notre chef nous a aimés le premier, afin que nous l'aimions à notre tour.
6. Voilà pourquoi l'Epouse dit qu'elle court à l'odeur de l'onction, c'est-à-dire, qu'elle rivalise d'amour avec Jésus-Christ. Elle ne dit pas d F odeur du parfum mais des parfums: car l'amour est double. Il y a un amour qui nous fait aimer Dieu qui nous a aimés le premier ; et un autre amour par lequel nous nous aimons mutuellement comme lui-même nous a chéris. Noustenons de lui l'exemple et la grâce de ce double amour. Il nous montre la routede la charité, il nous communique la vertu d'y marcher. C'est pour cela qu'il est écrié : Nous courons à F odeur de vos parfums*. La charité suave lien, amour du Père et du Fils, leur baiser mutuel par l'Esprit-Saint, ne nous remplit-elle pas d^une odeur délicieuse, nous invitant à les imiter et être un comme eux sont un? Heureux celui qui marche et court à l'odeur de cette charité, de cette suavité; de cette onction ! Le Saint-Esprit oint en quelque
1 Luc vi, 35. — * Math, v, 23, 24. — » Ps. cxxxn, 1 — 4 I Cor. xii, 31, et xiii. — * pg. cxxxn, 2. — « Gantiq. x* 3.
SERMONS DE G1LLEBERT D'HOILANDE
sorte les deux personnes divines qu'il rattache par une affection si douce. Imitons celle onction, et courons à son odeur. La charité fraternelle, est rivale de cette divine et essentielle charité, elle en est l'image ; c'est comme l'ombre de ce parfum, de cette douceur, de ce mutuel amour. Qu'il est bon, qu'il est agréable d'habiter ensemble comme des frères! C'est le parfum sur la tête, qui descend ensuite, etc *. Ah ! que de notre tête qui est là-haut descende sur nous une ombre de ce parfum, afin qu'à notre tour nous méritions qu'on nous dise : L'odeur de vos parfums passe toutes les senteurs. Pacourez par la pensée les autres vertus, songez à leur emploi, à leurs œuvres. Elles n'ont rien qui égale la charité pure émanée du cœur. Quelle odeur exhalent les jeûnes, les aumônes, si la charité en est absente? La chasteté elle-même, la patience dans les souffrances, si la charité ne les embaume, quel parfum ont-elles donc? Ah! dit saint Paul, f aurais beau livrer mon corps aux flammes, et me fondre comme l'encens dans le feu, si je n'ai pas la charité tout cf. la ne me sert de rien*. Une offrande que la grâce n'inspire pas ne saurait recevoir un agréable accueil. La charité est une racine dont les autres vertusjaillissent comme des rameaux; il faut donc qu'elles participent à sa sève. A quoi sert-il à la branche d'être sur un bon olivier, si on n'y sent pas la grâce et la fécondité de la racine ? Ainsi les vertus et les œuvres restent inutiles si elles n'exhalent pas l'amour et la dilection.
7. Cette Marie dont le nom figurait tout à l'heure dans l'Evangile, quel autre parfum répandait-elle que celui de l'amour? Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a
beaucoup aimé9. Puissante odeur de ce parfum 1 Sa grâce a complètement détruit l'infection d'une corruption envieillie, et rempli la maison de l'Eglise d'une agréable senteur. Pendant que le Roi prenait son repos Marie a brisé le vase qui contenait le parfum précieux et le lui a versé sur la tête4. Elce nard a donné et donne encore son parfum, il le donn°ra jusqu'à la fin des siècles. Sur l'autel de son cœur elle brûle au Christ un délicieux encens; ce cœur est un parium fondu et liquéfié par le feu de l'amour. Et quand le Seigneur est enseveli, voyez avec quel empressement et quel soin Marie visite sa tombe. Elle va, elle vient, elle voit les anges, elle invite les Apôtres, et elle reste
1 P*. cxxxii, 1,2. — * I Cor. xui, S. — » Luc vu, 35, 47. * Marc xiv, 3.
quand ils s'éloignent. Mon cœur est ardent, dit-elle : je veux voir mon Dieu, je le cherche
et ne le trouve pas. Ces recherches anxieuses ne vous paraissent-elles pas respirer le parfum d'un amour exquis? Ces paroles quand on les chante en mémoire d'elle, n'enflamment-elles pas encore ceux qui les répètent? Jésus lui-même, objet de ses désirs, respire l'arôme d# ce parfum, et semble courir à elle à l'odeur d'une si véhémente affection. Pourquoi ne courrait-il pas volontiers vers des parfums quiont avec les siens tant d'analogie? Il se hâte vers elle, dès le matin si j'ose dire, et se levant le premier jour de la semaine, il apparaît d'abord à Marie1, il l'oint de l'huile de la joie dans une mesure exceptionnelle, en lui montrant qu'il est glorieusement ressuscité. Il change ses aromates en parfums et transforme ses désirs en bonheur.
8. 11 me paraît offrir des aromates celui qui prie et qui désire, mais il se trouve inondé de parfums quand il jouit librement de l'objet de son amour, et goûte les joies de sa présence. Prier et désirer le Seigneur * c'est un bien; mais l'aimer, le tenir, en jouir, est mille fois préférable. Et si je puis parler ainsi, il est bon de mendier quand on n'a rien; mais manger est meilleur encore. Si vous pouvez aimer l'Epoux absent, à plus forte raison le pouvez- vous quand il est présent, qu'il se donne à vous, et qu'une douce expérience fournit des ali ments à votre amour. L'âme en effet reçoit une onction plus spirituelle et plus riche, quand elle se trouve étroilement unie à celui qui a été oint de la vertu du Saint-Esprit. Elle plaît au Bien -aimé, elle exhale uu parfum plus suave, quand elle est comme fondue en lui, quandattachée à l'Epoux elle est imprégtiée du parfum de l'union, de ce parfum qui de l'Epoux se transfuse dans l'Epouse. Quelle est donc douce l'odeur exhalée par cette cohabitation ; c'est le parfum qui inonde la tête et qui descend, etc. Aussi l'odeur de ses par» fums passe t-il toutes les senteurs. Et encore que l'Epouse ait d'autres parfums, ils n'égalent pas celui qui descend en elle, à cette heure surtout où elle est intimement unie à son bien-aimé, où elle repose sur son sein et dans le sanctuaire de son cœur. C'est en eûet quand le Roi repose ainsi que le nard de l'Epouse répand son odeur; odeur supérieureà celle de tous les aromates, odeur de l'Epoux, ou plutôt odeur qui est l'Epoux lui-
1 Marc xiv, 1,9.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
même. Il est en effet le parfum de sa bienaimée, car il se plaît en elle, et en elle il exhale ses senteurs. Plaise à Dieu que ce
parfum ne quitte pas notre tète, et que sa fumée s'élève de nos cœurs dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
SERMON XXXIII
L'odeur de vos parfums passe toutes les senteurs. Cantiq. iv, iO.
1. Ce jour destiné à solenniser l'anniversaire de la résurrection du Seigneur m'oblige à vous entretenir encore de parfums. Aujourd'hui des femmes pieuses viennent à sa tombe avec des aromates1 : Nicodème y vient portant un mélange de myrrhe et d'aloès d'environ cent livres1, et Marie Madeleine l'oint pour lui rendre par avance les devoirs de la sépulture8. Que de matières dans ces parfums! Qui les expliquera? Qui saura bien les distinguer, et préciser les propriétés de chacun? Cette tâche conviendrait à l'expérience plutôt qu'à la conjecture. 11 n'est pas facile en effet de traiter de ces parfums, si on n'a pas été instruit par l'onction même. Aujourd'hui le Seigneur a été oint de l'huile de joie avec plus d'abondance que tous ceux qui ont reçu la même grâce car d'autres l'ont reçue. Mais l'a t-il reçue' celui qui ne partage pas sa joie, ses transports, son heureuse résurrection? L'occasion est vraiment opportune pour vous entretenir de ces parfums, plus opportune encore pour les exhaler soi-même. Vous exigez de moi un discours, et j'attends de vous l'odeur de ces parfums. Comment pouvez-vous, avec les saintes femmes, visiter le tombeau de Jésus-Christ, si vous n'y offrez aucun parfum spirituel? La chair du Christ a été aujourd'hui glorieusement transfigurée sous l'action de l'huile. N'est-il pas convenable que nos cœurs soient à leur tour changés et transformés en huile spirituelle, en huile de contentement et de joie? Je me proposais de traiter des parfums, et voilà notre entretien arrêté à l'huile. Qu'ont de commun l'huile et les parfums? Ces choses se ressem-
1 Marc xvi, 1. — » Joao x«, 39. — • Mans wv, 8.
blent beaucoup, sinon absolument. Car l'huile adoucit bien qu'elle n'embaume pas; pour être sans odeur, elle ne vous couvre pas moins d'une excellente onction. Et ici rEpoux,dans les parfums de l'Epouse, recommande moins l'onction que l'odeur. L'odeur de vos parfums passe tontes les senteurs.
2. Toute âme n'est pas riche en parfums odoriférants, comme cette femme du livre des Rois qui disait au Prophète : Je n'ai chez mot. qu'un peu d'huile pour m* en oindre*. Elle n'a pas de parfums composés d'essences aromatiques, elle n'a que de l'huile et en petite quantité. Marie-Madeleine qui n'appartenait pas à la loi,, mais à l'Evangile, répand aux pieds de Jésus-Christ une onction faite d'un nard précieux, non pas une mince onction, mais une onction qui pèse une livre '. Et Simon reçoit du Seigneur une réprimande, pour avoir négligé d'oindre la tète du Christ, quand Marie inondait ses pieds de parfums8. Voyez-vous ici les parfums et les odeurs préférés à l'huile? C'est qu'outre la propriété qu'ils ont aussi d'oindre, ils ont de plus le bénéfice d'une odeur spirituelle. L'onction est restreinte: l'odeur se communique. Et celui qui est seul à s'oindre n'est pas seul cependant à respirer l'émanation. L'onction est donc pour vous, et l'odeur est pour vous et pour d'autres. Et c'est à la fois recevoir l'onction et en exhaler le parfum que d'aimer le bien devant Dieu, et de le réaliser devant les hommes. Réjouissez-vous, dit suint Paul, je vous le répète, réjouissezvous : et que votre modestie soit connue de tous les hommes'4. Rapportez la joie aux parfums et la connaissance de la modestie à son
1 IV Roi» iv, 2, — » Jean xn, 3. — » Luc vu. 46. — * Philippe iv, 5.
SERMONS DE GILLEBERT D' H 01 LANDE
odeur. Entendez saint Paul lui-même rattacher ensemble l'odeur de la connaissance. Dieu, dit-il, manifeste par nous en tout lieu F odeur de sa connaissance1 . Un excellent parfum et une odeur exquise, c'est donc la joie spirituelle dans le Seigneur, c'est une modeste attitude, c'est la joie et la connaissance. Il reçoit une heureuse onction, celui à qui Dieu plait dans la joie intime de sa conscience, qui met en lui ses délices, et il répand une odeur agréable celui qui, avec saint Paul, plaît à tout le monde en toutes choses1, mais ne plaît qu'en Dieu, et dont la tenue modeste, l'action discrète, la parole éclairée, exhalent les parfums de la joie intérieure et de la grâce. Il reçoit une heureuse onction, celui qui se glorifie en Dieu; il répand une suave odeur, celui par qui Dieu se trouve glorifié devant les hommes. Et nous goûtons même délicieusement le parfum que nous répandons, quand nous nous réjouissons de voir Dieu glorifié par notre ministère, au lieu de nous complaire seulement dans les éloges qui s'adressent à nous.
3. L odeur de vos parfums passe toutes les senteurs. Voulez-vous que j'établisse la différence des parfums et des aromates? Le texte du Cantique semble lui-même les distinguer en donnant aux parfums la préférence, sans réprouver toutefois les aromates. Autant qu'il est possible d'établir des nuances dans des choses si voisines, les parfums sont les dons de la grâce conférés par l'Esprit-Saint, et les aromates sont les services qu'on rend avec dévouement. Ce qui plaît dans les œuvres et les services, c'est une honnêteté naturelle ; dans les parfums, c'est la grâce du Saint- Esprit. Le Seigneur Jésus, vous le lisez, a été oint par la vertu du Saint-Esprit : il convenait que l'Epouse reçût la même onction et de la même source. Les aromates des vertus sont excellents, et par eux-mêmes exhalent déjà une douce odeur; mais ils sont mille fois plus embaumés, quand l'onction de l'esprit leur communique sa suave odeur. Les œuvres et les vertus peuvent nous être communes avec ceux du dehors : il n'en est pas ainsi des parfums. Agréables p<ir euxmêmes, ils plaisent davantage quand ils procèdent du Saint-Esprit. Compient ceux qui voient de bonnes œuvres glorifient-ils Dieu, sinon parce qu'ils comprennent que ces œuvres viennent de Dieu et vont à lui ? Le bien qui est en moi, quand je le rapporte à
* II Cor.n, 14. —«I Cor. x. 33.
la grâce du Christ, quand c'est son onction qu'on relève en moi, quand l'Esprit-Saint y verse ses parfums, a bien plus de prix à mes yeux que si on n'y voit que la puissance naturelle de mon libre arbitre, ou le fruit de mes efforts personnels : sans l'onction de l'esprit la nature perd sa liberté * , la vertu sa vérité, les œuvres leur mérite. Car, sans la grâce du Saint-Esprit et la foi en Jésus- Christ, la volonté est impuissante, la vertu n'est qu'une ombre, et les œuvres n'obtiennent pas l'éternelle récompense. C'est pour cela que l'odeur de vos par fums passe tous les aromates. En effet, quels que soient ces aromates, ils n'exhalent d'odeur vrai que lorsque la grâce spirituelle y mêle ses parfums.
4. Voulez-vous que je vous présente un autre parfum dont l'odeur passe tous les aromates des dons faits à l'Eglise ?Quelleodeur, dans l'Eglise, surpasse en suavité celle de la miséricorde et du pardon ? Combien ont couru, attirés par ce parfum qui les a incorporés, agglutinés au Christ 1 Odeur puissante qui, en un instant, dissipe l'infection de l'antique corruption, et d'un péché que le temps semblait rendre incurrable. Cette femme,cette pécheresse, Marie, qu'elle odeur fétide elle répandait dans la cité, quand elle vint se jeter aux pieds de Jésus , dans la maison de Siméon le Lépreux ! Elle choquait Simon lui-même qui ne put endurer sa présence. Encore une fois, quelle odeur fétide elle exhalait en approchant de Jésus ! Et voilà que le monde entier est présentement rempli du parfum de sa pénitence , de son amour, et de la grâce qu'elle a rem* portée. Cette grâce ne se fait pas attendre ; dans le festin même , durant lequel cette femme arrosa les pieds du Christ, les essuya, et les oignit, elle fut à son tour lavée, nettoyée et ointe, et le témoignage même de Jésus-Christ l'a placée avant le Pharisien f. La clémence de Jésus-Christ n'est ni avare, ni lente : elle dépasse la mesure du péché, elle s'exerce sur le champ. Et faut-il s'étonner si l'indulgence de Dieu va au-devant du repentir de Marie, quand sa patience l'amène à la pénitenee ? Cette femme surprise en adultère et abandonnée au milieu de ses accusateurs, voyez comme elle est embaumée de la clémence du Sauveur , elle naguère imprégnée des senteurs repoussantes du crime'? Parcourez l'Evangile : partout vous y trouverez Jésus prompt au pardon, et riche
* Voir sera. XXXIX, n" 3 et 4. — • Luo vu, 37, 50. — • Jean vm, 3, 11.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
en miséricorde. Voici un mort de quatre jours : le bruit divulgué de son crime répand l'infection : Jésus l'appelle, il le tire du tombeau d'une habitude dépravée, il le délie, il verse sur lui le parfum de la rémission, et soudain l'odeur de cette corruption déjà vieillie disparaît. Car, qui viendra parler encore de fautes que le Seigneur n'impute plus? Qui retiendra des péchés qu'il a remis lui-même? Une odeur malsaine détruite par lui n'existe plus. Seigneur, dit Marthe, il sent mauvais, car il y a quatre jours qu'il est mort. Vous vous trompez, Marthe, il met plus en fuite ces odeurs infectes qu'il ne les fuit. Il a donné l'exemple à son Eglise, afin que nous nous traitions mutuellement comme il nous a traités : il lui a laissé ces parfums.
5. Combien, dans leur désespoir, se seraient livrés à l'impureté, à l'avarice, et plongés dans le gouffre de tous les vices, si l'odeur de ce remède ne les avait retenus ! Je serais en proie au trouble, si je ne connaissais les miséricordes du Seigneur*, ces miséricordes qui résident dans sa tète, et dans son corps qui est rfigiisc. Elle a reçu du Seigneur ce qu'elle transmet à ses fils : elle a reçu la miséricorde en don, elle l'a reçue en précepte, afin d'être l'instrument de ses bontés. Transmettre la miséricorde, c'est bien, mais il est mieux encore de la ressentir. Qu'elle s'épanche de votre cœur, quand vous la devez exercer. Exprimez en vous les sentiments de Jésus-Christ, dont vous tenez la place, et remplissez l'office. Vous êtes le ministre de celui qui est riche en miséricorde. Ne soyez dur pour personne. Dispeusez, au temps voulu, à vos convertis ce parfum avec mesure. Si vous êtes infidèle envers autruit, qui vous donnera ce qui esta vous? Que votre cœur soit plein de miséricorde, car le pardon qui passe par vous, vient de Dieu. Celui qui porte une conscience blessée, un mal secret en son âme, se confiera en vous s'il sent d'avance l'odeur de ce parfum. Si vous compreniez ceci: Je veux la miséricorde et non le sacrifice : jamais vous n'auriez condamné des innocents*. Ce n'est pas ainsi que vous agissez, vous, Seigneur : loin de condamner les innocents, vous ne condamnez pas même les coupables : vous les rendez meilleurs. Le juste, par sa miséricorde, me redressera : mais l huile du pécheur n'oindra pas ma tête *. Le Psalmiste
1 Jean xi, 39, 44. — * Répons du !•» Dimanche de carême, selon le Bré?. romaira. — » Math, xi, 7. — * Ps. gxl, 5.
distingue ici entre huile et huile, entre l'huile de la flatterie et l'huile de la miséricorde. La première caresse, la seconde guérit. Ne trouvez-vous pas supérieur à tous les aromates, un parfum qui efface si aisément tous les crimes? Ce jeune prodigue, rentré en lui-même, sentit de loin en son père une riche provision de ce parfum, et la clémence de ce père vint l'embanmer jusqu'au milieu de l'ignoble troupeau qu'il conduisait. Il se mit à courir vers son père, attiré par l'odeur de ces parfums. Voyez la facilité, voyez l'abondance de la grâce de Jésus-Christ: il faut qu'il se réjouisse et qu'il prenne place à table avec un fils repentant * : il séjourne chez Zachée|, et du Publicain il se fait un disciple * : et il est assis en un banquet avec Lazare tiré de la tombe8 : il ne sait pas mêler de reproches à ses pardons, ni user d'une demi-clémence : il admet dans sa familiarité ceux qu'il a couverts de son indulgence.
6. Excellent est donc le parfum de la miséricorde qui remet les péchés, prévient les mérites, les accompagne et les porte à leur comble : il surpasse en senteur tous les aromates, parce que l'Eglise repose plus encore sur la miséricorde des saints que sur leurs mérites. Enfin, le parfum de la rémission est le dernier des sacrements. Ce parfum est commun, est avantageux aux pécheurs etanx justes. Il en est d'autres,en effet, spécialement réservés aux saints, et qui ne conviennent qu'à eux. 11 y en a qui guérissent : d'autres qui pansent, d'autres qui sanctifient, d'autres qui charment. Les premiers expulsent la maladie, les seconds rendent l'activité a ceux qui ont recouvré la santé, les troisièmes confèrent la sainteté pour certains ministères, comme par exemple, l'onction royale ou sacerdotale. Les derniers ne sont pas destinés au travail, mais au repos ; ils servent non pas au gouvernement, mais à l'amour à la gloire, aux délices, aux relations de l'Epoux et de l'Epouse. Il est bon de rester ainsi au sein des parfums, mais comme déjà on a suffisamment parlé de leurs distinctions *, énumérons rapidement les diverses manières de les employer. On touche les uns ; on prend les autres par aspersion, les autres par onction, enfin on répand les autres. Relisez le Pentateuque, feuilletez l'Evangile : et faites une application morale de ces divers emplois des parfums, quand on les applique corporellement et extérieure-
i Loc xv, ti, 32. — » Id. xix, 2, 10.— » Jean xn, i , 2. — * Sermon X de saint Bernard sur le Cantlq.
SERMONS DE G1LLEBERT D'HOILANDE
ment. Je ne m'occupe plus maintenant de leur nature, mais delà mesure dans laquelle on doit s'en servir. Les uns les emploient une fois, d'autres souvent, d'autres toujours. Ici l'abondance est chose assez avantageuse, pourvu que la grâce raccompagne ; on rencontre dans les parfums de l'Epouse les deux conditions d'abondance et de suavité, et leur odeur passe toutes les senteurs des aromates. 7. Nous avons appliqué à l'Eglise en général l'éloge contenu dans le texte, objet de ce commentaire : appliquons-le maintenant à une personne en particulier, à une personne que son amour, sa familiarité avec Jésus-Christ, rende digne du titre d'épouse, et dans laquelle les parfums, non-seulement de la nécessité, mais de la dignité, mais de la volupté, exhalent leurs douces et riches émanations. Ah ! la main de Dieu ne l'a passeulementtouchéeou ointe partiellement, il l'a inondée, il l'a plongée dans les délices de l'Epoux. Il possède en effet, cet époux, des cellules qui regorgent de ces parfums, trésors vraiment royaux. Mais il est naturel d'admettre que les meilleurs de ces parfums sont réservés à la Reine. Toutefois on ne dit rien de leur vertu : on se borne à vanter leur odeur. L'Epoux ne précise pas leur vertu ; il se contente de rappeler seulement leurs délices, ces délices qui donnent à la charité de plus vives ardeurs. L'onction répandue à la surface du corps n'est sensible qu'au toucher. Hais le parfum échappe au toucher, et n'est saisissable qu'à l'odorat. La liqueur du parfum glisse doucement et descend ; l'odeur, au contraire, s'élève facilement, s'insinue dans le cerveau, et, en occupant le siège même des sens, y répand le bien-être. L'odeur d'un parfum est donc plus subtile, plus délicate que la liqueur qui le compose. Dans cet éloge de J'Epouse, il fallait mentionner les parfums les plus délicats, les mieux en harmonie avec les joies spirituelles, les moins épais. Les femmes ordinaires ont besoin d'huile et de parfums pour adoucir ou transformer les dispositions de leur chair. Pour celle dont il est ici questionne n'est pas d'une façon matérielle, mais toute spirituelle, qu'elle abonde en délices, ainsi qu'il sied à l'Epouse. L'odeur de vos parfums passe toutes les senteurs des aromates. Si l'odeur seule est ici rappelée, ce n'est pas qu'elle agisse seule : l'onction opère aussi. Ceux qui sont au Christ, dit l'Apôtre, ont crucifié leur chair avec ses vices et ses concupiscences \ Ce crucifiement ne semble
1 Galat. v, 24.
pas nécessaire avec l'onction. L'une mortifie, l'autre transforme. Le crucifiement, c'est la douleur ; l'onction, c'est la douceur. L'onction est suave, efficace cependant, puisque sans lésion, avec l'huile du contentement et de la joie, elle préserve la chair de la corruption, qu'elle enlève,et ne cause aucune douleur. Des parfums devancent la Passion du Seigneur Jésus, et des parfums la suivent, afin de vous apprendreà endormir, sous l'effusion de parfums abondants,les souffrances charnelles,si vous en éprouvez. Jésus-Christ a été oint deux fois, afin d'être insensible à l'injure de la croix,et d'obtenir le renouvellement opéré en lui parla résurrection : et pour nous recommander ainsi par ce mystère, la grâce de l'oction spirituelle. Merveilleux parfum, puisque la liqueur transforme la chair et que son odeur ranime l'esprit.
8. Résumons sommairement ces choses. L'onction c'est la joie de l'âme, son parfum c'est la prière; l'onction c'est la joie spirituelle, l'odeur, c'est la révélation au dehors, par la réputation, de ce qu'on porte dans l'esprit : l'onction c'est la délectation intérieure ; l'odeur c'est un désir qui s'échappe doucement de nous, désir fondé sur l'expérience des joies spirituelles. C'est pourquoi il est dit : L'odeur de vos parfums passe toutes les senteurs des aromates. L'encens de la prière, les désirs les plus véhéments sont dépassés par cet autre désir engendré par les joies spirituelles, et par cette concupiscence qui s'exbnle de l'onction du Saint- Esprit^ la façon du plus exquis des parfums. Heureux désir qui a la vertu d'une prière, sans avoir rien de pénible. C'est à l'Epouse qu'est attribué ce parfum privilégié et l'odeur qu'il répand. Etonnez-vous donc si celle qui a reçu une onction spéciale exhale une odeur plus excellente, et si elle souhaite plus ardemmeut ce qu'elle goûte plus doucement. Car il est bien juste qu'elle demande davantage quand elle touche de plus près à l'Epoux. Unie à l'Epoux elle n'a plus d'autre esprit que le sien. Voilà pourquoi on ne sent plus en elle que l'esprit qui l'a remplie de son onction, et qui y prie par d'ineffables affections. Aussi l'odeur de ses parfums passe-t-elle toutes les senteurs des aromates. Et vous trouvez dans l'Apocalypse des coupes pleines de parfums qui sont les prières des Saints l. Les aromates, comme l'Exode nous l'apprend, sont consacrés à deux usages : ils servent aux onctions et aux crémations '.
1 Apoo. v. 8.— * Exode xxv, et 80.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
9. Ne trouvez-vous pas ces deux choses rassemblées dans l'éloge de l'Epoux? Ses parfums servent à l'onction et ils répandent leur odeur, puisque cette odeur passe toutes les senteurs aromatiques. L'onction,on l'a dit, c'est la réception des dons du ciel; l'odeur c'est l'action de grâces, c'est le désir des biens éternels, c'est un sentiment d'humilité au milieu des faveurs sublimes. En effet la prière de celui qui s'humilie pénètre les' nuées du ciel 1. Voyez- vous monter l'odeur d'une prière humble? Le Pharisien est monté au temple afin d'y prier, mais l'odeur de sa prière n'est pas montée comme lui. Les dons qu'il tient de la grâce, il les repasse en son cœur; il les compte comme des parfums.
Je ne suis pas, dit-il , comme le reste des hommes,voleurs,injustes, adultères. Entendezvous de quels parfums exceptionnels il s'estime couvert ?I1 met sa gloire dans la confusion des autres, gloire d'ailleurs peu considérable mais grande à ses yeux. Pour lui elle a un parfum supérieur non pas à tous les aromates, mais au soufre des autres. Vous avez ouï à qui il se préfère : écoutez maintenant quelle grâce le Pharisien trouve en ces parfums objet de son orgueil. Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède, et si fat fait tort à quelqu'un je lui rends quatre fois autant *. Tous ces dons ne sont que les éléments de la loi : il n'y a ici rien de la doctrine évangèlique. Il ne jeûne pas sans cesse, il ne renonce pas à ses possessions de façon à n'avoir plus à donner m prémices, ni dîmes. S'il rend au quadruple ce qu'il a pris, il ne se laisse pas dépouiller, il n'abandonne pas le tout à qui lui prend la partie, il ne dit pas qu'il accepte l'injustice. Pharisien I tu t'enfles ainsi pour des œuvres infirmes après tout. Pharisien ! tu
ne pries pas, tu insultes le publicain placé à tes côtés. Tu te rends un témoignage personnel, mais ce témoignage n'est rien. Dans ta prière deux choses exhalent une odeur choquante, l'orgueil et la tiédeur. L'orgueil : tu outrages le Publicain ; la tiédeur, tu ne demandes rien. Une prière pleine du vent de la superbe pourrait-elle n'être pas tiède? Pharisien ! au lieu de prier, tu t'élèves. Tu te décernes un témoignage qui, émanant de toi, n'est pas vrai. Quand il a rapport à tes œuvres il est faible, et faux quand il touche à ta supériorité. Ecoute le témoignage de la Vérité : En vérité, en vérité, je vous le dis, celui-ci descendit dans sa maison, justifié et non pas r autre x. Car ce n'est pas celui qui se recommande lui-même qui est approuvé de llieu, mais celui que Dieu recommande lui-même1. Aussi heureuse l'âme à qui la Vérité même décerne cet éloge : L'odeur de vos parfums passe toutes les senteurs des aromates. Un éclatant témoignage a été rendu au Publicain : mais mille fois plus éclatant est celui que reçoit l'âme objet de ces louanges. Le Publicain descendit dans sa maison justifié par le Pharisien, c'est-à-dire par un homme orgueilleux, injuste ; et l'odeur de ses parfums passe tous les aromates. Ce magnifique éloge, l'Epouse ne le reçoit pas d'une bouche humaine, mais de celui qui sonde les cœurs, et qui par la foi et la charité réside et opère dans le sien. Elle ne se recommande pas, elle n'attaque pas le prochain. Car ses lèvres sont un rayon de miel ■. C'est le texte qui suit. Nous ne pouvons l'exposer aujourd'hui. L'explication qui vous en sera donnée demain apportera à vos oreilles avides plaisir et joie en Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Qu'il daigne vous laire cette grâce, lui qui vit et règne dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.
Eccli. xxxv, 2i — * Luc xviii, 10, 14.
1 Luc xviii, 10, 14. — » II Cor. x, 1 8. — » Cantiq. iv, 1 •
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
SERMON XXXIV
Vos lèvres, ô mon Epouse, sont un rayon de miel, etc. Cantiq. iv, il
1. Vos lèvres, mon Epouse, sont un rayon de miel. Le miel et le lait coulent sous votre langue et V odeur de vos habits est comme todeur de l'encens. Qu'il est donc doux ce langage que l'Epoux tient ici à l'Epouse ! Mais vous me demandez comment il se rattache à ce qui précède. Sachez une fois pour toutes qu'un éloge est dispensé d'enchaînement et de suite. 11 s'inquiète peu de Tordre logique. Il prend des licences et marche au hasard. La raison qui dicte les louanges change-t-elle,on ne peut plus exiger d'ordre ; il ne faut pourtant pas le dédaigner s'il est possible d'en avoir un. L'Epoux, après avoir célébré les parfums de l'Epouse,vante aussitôt la grâce de ses lèvres. Car que savezvous ? C'est peut-être la vertu de ses parfums qui a répandu cette grâce sur ses lèvres ? Ouvrez l'Evangile, vous y trouverez sur l'Epoux un langage analogue. L'esprit du Seigneur, dit Jésus-Christ, est sur moi, il m* a rempli de son onction, il m'a envoyé porter F Evangile aux pauvres Ml fallait que l'Epouse fût assimilée à l'Epoux, et qu'elle aussi reçût l'onction de l'Esprit pour exercer le ministère évangélique. Car l'esprit oint une âme pour une fonction, et lui donne de la remplir efficacement. De lui viennent ces deux choses, le degré de ministère, et la grâce de l'exercer. Otez la grâce, le ministère est inutile, et sans le ministère l'usage de la grâce est présomptueux. Comment prêcheront-ils, s'ils ne sont envoyés * ? Et comment seront-ils envoyés s'ils n'ont reçu l'onction? 11 est écrit : L'esprit du Seigneur m'a rempli de son onction; il m'a envoyé évangéliser les pauvres. L'Esprit nous prépare à un office, l'Esprit nous ouvre la bouche et la façonne. C'est pour cela que l'éloge de l'Epouse commence par ses parfums et aboutit à la douceur de ses lèvres, car encore que son langage soit
1 Itale vu, l j Luo iv, 18. — * Rom. xp 15.
doux, ce n'est pas elle qui parle, mais l'esprit de son Epoux qui parle en elle. Ecoutez donc la promesse faite par Jésus à sa première Epouse, à ses Apôtres qui ont reçu les prémices de l'Esprit : Je vous donnerai, ditil, une bouche, une sagesse, à laquelle toits vos ennemis ne sauront résister ! . Merveilleuse puissance de la parole divine ! Elle terrasse ses adversaires, et elle attire ceux qui ne lui sont pas contraires. Voilà son éloge. Ce qu'il s'agit d'expliquer présentement se rapporte plutôt aux séductions de l'Epouse, qu'à l'efficacité de ses censures. Vos lèvres sont un rayon de miel. Un langage doux lui est familier, il lui est naturel. Si parfois elle fait entendre des reproches sévères, c'est comme malgré elle ; elle obéit à une nécessité extérieure, à la force plutôt qu'à ses sentiments personnels. La douceur est le cachet de sa parole : et les duretés qui sortent de sa bouche ont plutôt leur source dans la corruption des auditeurs que dans ses dispositions personnelles. C'est donc une qualité propre et familière de l'Epouse qui dicte à l'Epoux cet éloge ; Vos lèvres sont comme un rayon de miel.
2. Mais puisque vous voyez la suite du texte, voulez-vous savoir ce que cet éloge renferme? Il embrasse trois choses : douceur, plénitude, réserve. Douceur dans le genre, plénitude dans l'abondance, réserve dans l'effusion. Et que dis-je? C'est une distillation goutte à goutte plutôt qu'une effusion. Vos lèvres sont comme un rayon qui distille le miel. Mais pourquoi s'arrêter longuement à chacun de ces points? Vous savez qu'un rayon ne répand que douceur, et qu'il ne la répand que de sa plénitude, sans épancher cette plénitude tout entière. C'est pourquoi ses lèvres sont un rayon qui distille, et non un rayon qui répand le miel.
1 Luo xxi, 16.
SDR LE CANTIQUE DE SALOMON
Sur les lèvres de l'Épouse donc on trouve douceur seule, douceur pleine, douceur sobre. On la possède pleinement, sans qu'elle s'épanche tout entière, mais seulement selon la capacité des auditeurs. Voulez-vous un témoignage de l'Epouse relatif à ses lèvres ? Que vos paroles sont douces à mes lèvres ! dit le Psalmiste, elles sont à ma bouche meilleures qu'un rayon de miel*. Oui douces sont les lèvres de l'Epouse à travers lesquelles Dieu nous distille goutte à goutte sa parole, et cette douceur est celle même des paroles divines. Elle ne parle pas en son nom propre, elle n'est que l'écho du Seigneur, et c'est pour cela que la grâce est répandue sur ses lèvres. Et apprenez, en partie du moins, quel miel distille le rayon de la parole sacrée et la mesure selon laquelle Dieu le dispense à chaque vase. Il remet, il permet, il promet, il envoie. Il remet les péchés, il permet les faiblesses, il promet des biens éternels et il nous envoie d'avance les prémices de ces biens. Il parle sagesse aux parfaits, non pas sagesse mondaine, mais cette sagesse divine cachée dans le mystère, et, au milieu des âmes moins avancées dans la spiritualité, il croit ne savoir autre chose que Jésus et Jésus crucifié. Il exhorte à la perfection, sans y contraindre; il console au contraire les cœurs timides, soutient les faibles, et s'il reprend les âmes inquiètes, sa correction reste toujours empreinte d'une maternelle douceur. Il est compatissant pour le pécheur, indulgent pour le converti ; il ne fixe pas à ses bontés un chiffre, une limite infranchissables, puisqu'il a été prescrit de pardonner au repentir et à l'aveu septante fois sept fois par jour *.
3. Quelles douceurs innombrables sur les lèvres de l'Epouse ! Toutes les fois que vous tous laissez glisser dans le mal, si vous vous convertissez, elle répand en vous le bien et elle ne se lasse pas de pardonner. Semblable aux anges, au lieu d'insulter le pécheur, elle se réjouit de sa pénitence *. Il est donc bon de prêter l'oreille aux paroles sorties de ses lèvres. Car Dieu lui-même écoute ses prières, Il excite, il provoque votre amour, afin de montrer le sien. 0 Epouse, parlez, car votre Epoux aime à vous entendre vous entretenir soit de lui, soit avec lui. Hais quand l'Epouse s'adresse à l'Epoux en personne, ses lèvres ont des accents plus doux, et un langage tout autre. Alors les lèvres de son cœur distillent vraiment le lait des divines délices :
ou plutôt elles ne les distillent pas, elles les font couler à flots , car à cette heure l'âme tout entière se fond en affections plus suaves que le miel. Heureuse alternative, quand du cœur de l'Epouse des ruisseaux de miel coulent sur l'Epoux, et de l'Epoux refluent vers l'Epouse 1 Ces fleuves de miel en effet remontent à leur source pour en jaillir de nouveau. Délicieux rayons qui s'épanchent des lèvres de l'Epoux et de l'Epouse, courent de l'un à l'autre et versent en eux les suavités de l'amour ! L'Epoux, du haut du ciel, donne la grâce : l'Epouse, de la terre où elle est, fait monter vers lui l'action de grâces. Jésus a engendré lui-même dans l'âme bienaimée les gouttes de cette suave rosée. Ces douces gouttes de rosée sont les sentiments d'amour divin que l'Epouse laisse échapper de son cœur en présence de celui qu'elle chérit, devant son Dieu. Voilà pourquoi ses lèvres sont un rayon de miel, parce que douces sont en effet les émotions d'un cœur ainsi embrasé; mais elles passent vite à cause de ce délicieux ravissement qui emporte l'âme dans l'extase et les interrompt brusquement.
4. Vos lèvres sont un rayon de miel. J'estime parfaitement purifiées des lèvres où Jésus prétend recueillir la douceur du miel. Les lèvres d'Isaïe sont purifiées avec un charbon de l'autel !. Dieu, dit un autre, a avancé la main et m'a touché la bouche \ Pour l'Epouse, ce qu'elle désire ce n'est pas le contact d'un doigt, c'est celui d'une bouche. Qu'il me baise, dit-elle, d'un baiser de la bouche1. Les lèvres appellent les lèvres. Les lèvres de l'Epouse ne peuvent exprimer ces douceurs que sous la pression de celles de l'Epoux. Or, n'est-ce pas la suavité qu'il a trouvée sur les lèvres de l'Epouse qu'il redit dans ce cri : Vos lèvres sont un rayon de miel ? 11 a trouvé là deux choses, le baiser de la charité, et l'oracle de la vérité. Vos lèvres sont un rayon de miel : le miel et le lait coulent sous votre langue. Ce dernier trait se rapporte plus particulièrement à la grâce du langage. Les lèvres en effet servent aussi à baiser : mais l'emploi exclusif de la langue c'est la parole. La douceur ne réside pas uniquement sur la langue de l'Epouse : Sous cette langue, il y a du miel, il y a du lait* Fausse douceur que celle que la langue exprime, sans la ressentir. Douceur bien courte qui n'est que sur la langue, sans qu'il s'en cache un peu dessous. La douceur n'est donc
* P». acvm, 103* • Mtth. xviu,a*. — »Laexv, 10. ' Ittle xi, 6, 7. — • JMm. x* W. - • Ctntiq. i, 1.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
ni uniquement, ni tout entière sur cette langue , comme l'atteste celui qui sait ces choses : Le miel et le lait coulent sous votre langue. Aussi produit-elle une parole excellente, parole qui a les propriétés réunies du lait et du miel, à cause de la majesté de la divinité et du mystère de l'Incarnation. Cette langue de l'Epouse, ses lèvres sont un canal d'argent à travers lequel la source de son cœur laisse couler des ruisseaux de lait et de miel, doux l'un et l'autre, mais d'une douceur distincte. Le lait est la nourriture des petits enfants, au dire de saint Paul1. Et le même apôtre prêche aux parfaits la sagesse divine, douce comme le miel.
5. D'autres n'ont sous la langue que du miel, pas de lait ; d'autres ont du lait et point de miel. Ces deux choses se rencontrent sous la langue de l'Epouse. Le miel n'y coule pas, elle le distille plutôt goutte à goutte. Elle ne prodigue pas en toute rencontre, ni au hasard les mystèressublimesetprofonds, les secrets de Dieu ; elle ne présente pas le lait à toutes les lèvres. Le miel et le lait sont sous sa langue, est-il dit. Sa parole, qui n'estjamaisvide de douceur intérieure , n'épuise cependant jamais ce trésor intime . Et il est bien facile d'avoir un langage suave quand on a sous la langue le lait et le miel. Langue bienheureuse : elle distille le miel comme un rayon : et comme des mamelles,elle est gonflée du lait destiné aux petits enfants. Loin de ces lèvres les cris, l'amertume, le blasphème, conformément aux exhortations de l'Apôtre1. Ce n'est pas cette langue dont parle le PsaJmiste, et sous laquelle on trouve labeur et douleur3. Sous cette langue coulent le lait et le miel. Les lèvres de la courtisane sont aussi un rayon de miel : ses paroles sont plus suaves que l'huile. Mais elle n'a pas le mwl et le lait sous la langue, ni à une extrémité, ni à l'autre. La fin en est amère, amer e comme V absinthe > perçante comme un glaive à deux tranchants *. Il est dit encore dans les Proverbes, à propos de la femme forte : La force et la beauté la revêtent: elle sourira à son dernier jour1. Ce sourire spirituel et bienheureux, il est dès aujourd'hui sur ses lèvres, et la douceur semble se cacher sous sa langue ; mais au dernier jour ce miel et ce lait présentement cachés jailliront en une joie complète. La langue alors ne tiendra plus sous le sceau du silence cette joiequi, longtempscomprimée, éclatera et couronnera sa bouche d'un beau sourire, la bouche de la femme qui a pour
4 1 Cor. m, 1,2, — » Ephés. iv, 31. — » Pa. ix, 7. — * Proy. v, 3, 4.— » M. xxxi, 25.
vêtement la force et la beauté. Vous le voyez, il ne faut pas trouver nue celle qui compte qu'un jour on lui rendra les joies qui lui ont été promises.
6. Qui sait? Ce sont là peut-être les vêtements dont il est dit de suite dans ce même passage: L'odeur de vos habits est comme l'odeur de l'encens. Et le Psalmiste : J'ai couvert mon âme du jeûne1. J'humilierai mon âme dans le jeûney et je répandrai ma prière dans le secret de mon sein s. Excellent vêtement que le jeûne dans le secret duquel s'abrite la prière. C'est un habit qui a un sein. Ma prière s'épanchera en mon sein. A bien voir, vous trouvez ici deux choses, un vêtement de force dans le jeûne, et dans la prière le parfum de l'encens. Ma prière se répandra en mon sein. Pourquoi dans le sein? Le Psalmiste nous fait peut-être enlendre ici la faiblesse d'une prière tiède, sans force, qui s'évanouit en naissant, et il dit qu'elle se répand dans le sein parce qu'elle meurt dans sa source même. Mais si elle périt ainsi, comment peut-elle revenir et se retourner sur elle-même? Elle semble bien plutôt se répandre ainsi dans le sein d'où elle est partie, quand elle obtient promptement son effet, encore qu'il soit incomplet. Car la prière humble et fervente a toujours un résultat, ne fût-il que partiel. Une prière vive et dévole est bien douce, et en s'éievant devant Dieu comme l'encens, elle aspire la première la suavité de son parfum. Et n'estce pas un heureux vêtement que la vapeur de cette nuée légère qui s'offre elle-même et qui enveloppe rame? Oui, bienheureux.
Mais continuons et voyons dans ces habits les actes extérieurs.
7. Les bonnes œuvres, en effet, sont un vêtement qui couvre notre difformité primitive, et l'empêche de nous être imputée à crime : elles nous confèrent aussi un charme, une beauté, qui sont nos titres à la grâce. Elles nous couvrent et nous parent tout ensemble. Qu'elles nous parent, c'est évident : mais la parure de tout le inonde n'exhale pas l'arôme de l'encens, elle n'est pas une prière. Si les actes d'un homme, si sa patience s'étalent en public, s'ils sentent l'ostentation et la vanité, plus que les instances de la prière, que le désir de plaire à Dieu et d'obtenir ses faveurs, de pareils habits peuvent-ils répandre l'odeur de l'encens? Mais au contraire, celui qui n'agit qu'en vue de plaire à Dieu dont il jalouse
, * Pa. LXVIII, 11. — « Pa. xxxiv, 13.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
l'approbation, et de mériter ses bienfaits, porte dans ses vêtements l'odeur de l'encens. L'encens d'ordinaire ne s'offre qu'à Dieu, et on ne le doit offrir qu'à lui. Les vêtements de l'Epouse en ont le parfum, quand toutes nos actions publiques ou secrètes n'ont d'autre but que d'apaiser le Ciel. L'huile contenue dans les vaisseaux, et cette odeur des vêtements, cette odeur d'encens, sont une même chose. Que demande donc à Dieu, sinon les joies spirituelles, les délices éternelles, celui qui repousse avec horreur tout autre genre de plaisirs? Mon âme a soif de vous, s'écrie le Psalmiste, et ma chair est dévorée des mêmes ardeurs*. Vous voyez dans ces paroles comment le vêtement de la chair prie aussi en quelque sorte, quand on le dit altéré de Dieu. Sous les coups d'une discipline volontaire, cette chair ne travaille^ telle pas à fléchir Dieu et à le rendre propice? N'y a-t-il pas des supplications dans ce qu'elle endure pour lui? L'aumône donnée au pauvre est une prière: pourquoi les jouissances charnelles, soumises à une répression discrète, n'auraient-elles par la même efficacité? Cette répression est l'expression des vœux du cœur, la traduction d'un désir qui appelle d'autres plaisirs. La prière fervente se replie sur le cœur d'où elle s'exhale et s'y concentre. L'encens contenu dans le vêtement de l'abstinence extérieure répand un suave parfum. Et quel bon vêtement,quand l'âme au lieu d'être revêtue de chair est plutôt enveloppée dans le jeûne et l'abstinence des plaisirs charnels? C'en est un autre encore que la continence virginale : elle répand une douce senteur, celle de l'encens, douce tant pour celui qu'elle aime, que pour elle qui aime. Toute offrande faite par l'amour charme nécessairement l'àme même qui la fait, et qui goûte la douceur de ce sacrifice. Celte douceur émane d'elle et demeure L'Epouse a tout ensemble un rayon de miel sur les lèvres, du miel sous la langue, et dans ses vêtements l'odeur de l'encens. Toutes ces choses, si agréables à sentir, si douces à goûter, sont près d'elle. Les paroles de ma bouche vous agréeront , dit David, ainsi que la méditation secrète de mon cœur toujours en votre présence*. Vous avez ici ces 'deux choses : et pour que la grâce soit à son comble, sous le nom de vêtements, on mentionne en troisième lieu la qualité des œuvres. Les lèvres distillent la parole ; sous la langue coule le miel des pieuses médita*
* P». luii» 2. — * Ps. xvm. 15.