‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 101 sur 179 · SERMON XXXIX · texte numérisé non relu

SERMON XXXIX

Levez-vous, aquilon: venoz autan: soufflez sur mon jardin, es faites coûter ses

Cantiq. it, 46.

1. 0 bon Jésus, faites vous-même ce que vous ordonnez : envoyez du Ciel le souffle du midi dans votre jardin, dans l'âme de votre épouse. Que sa douce haleine y dissipe l'ennui et bannisse de son cœur la tristesse. Car ces deux sentiments sont vicieux et sentent l'aquilon : tous deux enchaînent l'âme et empêchent les joies pures d'y verser leurs flots. Et la crainte? sa froide rigueur n'a-t-elle pas aussi pour effet de contracter le cœur ? Àh ! Seigneur, préservez votre épouse de ce qui lui est étranger. Et qu'y a-t-il de plus étranger pour elle que cette crainte où aucune charité ne se mêle , puisque l'Epouse est tout amour ? La crainte est servile : l'Epouse est libre. Dans l'entretien d'hier vous avez vu un homme qui marchait d'un pas hésitant, afin de s'initier aux pratiques de l'ordre. Avec quelle lenteur et quelles oscillations il s'est laissé revêtir des marques de la vie régulière ! Et vous savez quels larges flots d'aumône sa main versait déjà, alors qu'il n'était encore que séculier. Pourquoi ? C'est que sous ce rapport l'aquilon de la crainte avait saisi son âme. Le vent du midi l'avait bien touché de son haleine, mais sans l'en pénétrer : et ce souffle en avait fait couler les aromates. Mais cette précieuse et aromatique liqueur du renoncement , après de nombreux efforts, put difficilement être exprimée de son cœur. Il ressemblait à ce ieune homme qui se glorifiait devant le Seigneur d'observer la loi , à qui Jésus-Christ proposa la perfection évangélique avec se» contraintes et qui s'en alla tout triste '. Avec cette différence pourtant que le jeune nomma s'éloigna, tandis que celui dont je parle, malgré sa tristesse, embrassa la vie parfaite. Voyez l'aquilon de la crainte souffler sous la loi : aussi n'y vit-on guère couler d'aromates

1 Math, xix, 16, 22.

de prix. C'est pourquoi le iour de la Pentecôte, quand un vent violent souffla du midi, tant de milliers d'hommes furent conquis à la vie spirituelle par la vérité et la parole*. Dès lors le souci de leurs intérêts personnels cessa de glacer leurs cœurs.

2. Délivrés de cet aquilon assez dur, les cœurs s'écoulent largement dans la contemplation et la charité de Dieu. Vous n'avez pas reçu de nouveau, est-il dit, l'esprit de servitude dans la crainte , mais Vesprit cf adoption des enfants qui nous permet de nous éoier : Père, Père \ Le premier esprit était un souffle de l'aquilon, celui-ci est un souffle du midi : le premier est pénible , l'autre agréable. Aussi , au premier, comme à un corps lourd et pesant , on dit : Lève-toi : l'autre, doux et délicieux , est invité à venir se répandre sur le jardin de l'Epoux. L'un porte avec lui la peine, l'autre des joies abondantes. L'un est menaçant , l'autre est tout chargé de caresses et de délices. Je prierai mon Père, dit Jésus-Christ, et il vous donnera un autre Paraclet • : c'est là inviter le vent du midi à venir et à souffler sur le jardin. Soufflez sur mon jardin, afin que les aromates coulent. Certains fruits ne répandent leur sug qu'à la condition d'être pressés et comprimés. Mais les fruits de ce jardin, si délicatement dépeint, n'ont pas besoin de cette pression : ils s'ouvrent d'eux-mêmes au seul souffle du midi. Considérez la sa* gesse du monde : ne vous paraît-elle pas violemment exprimée et élaborée par un long exercice et une longue étude ? Tandis que dans nos auteurs de philosophie , la sagesse jaillit profonde, puissante et rapide. Voulez-vous une preuve de sa rapidité ? Quand vous serez traduits devant les princes et es magistrats ne songez pas d'avance (

*Act, u. — } Rom. vm, 15. — •J«axxv916.

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

vos répanses : elles vous seront données swle-champ. Voulez-vous voir maintenant sa force ? Je vous donnerai une bouche et une sagesse à laquelle ne pourront résister vos adversaires *. Comment tout cela coulerait-il avec tant de promptitude et de sévérité, sinon sous le souffle du midi? Vous savez donc d'où viennent les aromates si riches et si opportuns de la vérité.

3. La charité elle-même n'a-t-elle pas été répandue dans nos cœurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné1? Il y a un grand nombre d'aromates qui émanent du Saint-Esprit: de lui seul viennent la joie, la paix, la patience, la longanimité, la bonté, la bénignité, la foi, la mansuétude, la modestie, la continence, la chasteté8. Ils viennent de lui, c'est peu dire ; ils s'en échappent à flots, ils coulent à flots, voilà leur abondance ; ils coulent au souffle du midi , voilà l'absence de coaction. La charité ne saurait être contrainte : elle s'épanche gratuitement : ce n'est pas la nécessité, c'est la volontéqui l'entraîne, mais toujours avec le souffle du midi* Et à quoi servirait donc le libre arbitre sans l'action de la grâce ? Car encore que là où il y a volonté il y ait liberté, cette Ùberté ne s'étend pas néanmoins à tout, et la volonté n'est pas toujours libre dans le choix ou dans l'exécution. Il y a toujours liberté dans le choix, mais pas toujours à choisir : choisir en effet emporte l'idée de liberté. Mais il est des choses que cette liberté ne peut choisir par elle-même. La volonté s'appartient ; elle est libre dès qu'elle apparaît. Disparaît-elle, au contraire, l'âme n'est plus libre dans les actes qui exigent le concours de la volonté. Elle n'est pas davantage maîtresse de l'intensité ou de la bonté de son vouloir. Hais après la chute, autant qu'il dépend du libre arbitre, l'âme veut toujours libremeut ce qu'elle veut : toutefois, elle n'est pas libre de vouloir tout ce qu'il lui faudrait vouloir. Car il est une liberté insé parable de la volonté, et sans laquelle la volonté n'existe pas ; et il en est une autre que la volonté n'accompagne pas toujours : l'une consiste à vouloir, et l'autre dans la faculté de vouloir. L'une est elle-même et l'autre y tend. L'une est en notre pouvoir, l'autre suppose l'effort. La vue est la vertu de voir dont l'œil est doué, et c'est aussi la façon dont il est affecté dans la vision. Ainsi, dans l'âme, on appelle intellect et la puissance naturelle de comprendre, et l'exercice de cette puissance. Même

* Math, x, 18, 19. : Locrxi, 14, 15.— * Rom. v, 5. — » Gakt v, 28, 22.

distinction dans le libre arbitre : le même terme exprime et l'aptitude et l'exercice de cette aptitude. La liberté s'y rencontre, et dans l'aptitude à se décider et dans la décision même, et quand cette décision est mauvaise, la liberté est toujours esclave. Elle est esclave, parce qu'elle est infirme, tant pour le bien que contre le mal. La volonté mauvaise est libre en tant que volonté, et esclave en tant que mauvaise. Car qui commet le péché est asservi au péché1. Le péché, en effet, s'empare-t-il d'un cœur, il le lie et l'enchaîne, et sa contrainte le captive.

4. Mais vous, Seigneur , changez notre captivité , comme un torrent sous le souffle du midi *. Envoyez votre esprit, et notre ancienne liberté sera renouvelée, renouvelée, dis-je, et non créée de nouveau. Elle est altérée, mais non détruite. Elle subsiste, mais impuissante à se mouvoir vers le but pour lequel elle nous a été donnée : elle vit, mais elle est faible. Ainsi, dans la frénésie, la raison naturelle subsiste substantiellement, encore que son action soit nulle en des sujets atteints de cette affection. Guérissez cette maladie, la raison n'est pas rendue, mais elle se réveille du sommeil où elle était plongée. C'est de la sorte que la liberté crée avec l'homme n'est ni totalement, ni partiellement détruite ; elle est seulement enchaînée par le péché. Elle reste ce qu'elle a été faite, mais autrement affectée. Et si je puis parler ainsi, il y a une liberté de condition, une liberté de disposition et une liberté d'affection. La première vient de la nature, et elle est toujours bonne ; mais les autres ont besoin d'être guéries : la seconde pour tendre au bien, et la troisième pour y persévérer. La première consiste dans une aptitude naturelle, la seconde dans l'habitude d'une âme bien ou mal constituée, et la troisième dans l'usage. C'est pourquoi, si l'aptitude naturelle n'est aidée de la grâce, ni l'habitude,ni l'acte de la volonté n'arriveront à la vertu. Le libre arbitre est sans force > aussi vient-il à succomber, que le midi envoie ses souffles, et soudain les aromates couleront. Pour avoir cette liberté généreuse et vraiment libre qui mène au bien et qui le produit, il faut avoir été affranchi par le Saint-Esprit. C'est pourquoi, Seigneur, envoyez votre esprit, qui nous donne, dans la grâce, le pouvoir et le vouloir, lui qui, en créant la nature humaine, lui a conféré la double puissance du bien ou du mal. Plus haut, nous avons énuméré trois

Jean vm,34. — * Pb.cxxv, 4»

SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE

volontés. La troisième possède le vouloir, la seconde en est maîtresse : la première n'est que la faculté naturelle qui engendre les deux autres. Appelons donc la première faculté, la seconde puissance, la troisième volonté. Posséder la faculté naturelle de produire un effet n'est pas identique à l'effet même. Il y a bien des choses auxquelles nous avons une aptitude naturelle , et pourtant nous ne pouvons les produire aussitôt, quand en nous la faculté innée est entravée, par l'infirmité, ou privée d'exercice et d'adresse. Souvent, par exemple, l'œil ne sait pas voir sur le champ , encore qu'il ait la propriété naturelle devoir; cette propriété est habituelle en lui, elle n'y est pas en exercice. Il a la puissance d'apercevoir les choses, cette puissance n'est pas actuelle. Ainsi, la liberté naturelle de la volonté subsiste en nous, mais entravée parle péché, ce qui l'empêche de posséder cette troisième liberté qui est dans le bien, et la seconde qui tend au bien. La première subsiste modifiée, mais non diminuée : des autres, on ne peut pas dire qu'elles subsistent. Car après le péché, nous ne restons plus libres de vouloir le bien, et nous ne gardons plus la liberté qui consiste dans la bonne volonté. Mais cette dernière nous est inspirée par la grâce qui répare la seconde : la première est une création naturelle.

5. Ceci soit dit de la liberté par laquelle nous voulons le bien, puisqu'elle vient de la grâce. Mais il y a néanmoins une autre liberté due à la grâce , et par laquelle nous ne voulons plus seulement le bien, mais nous voulons affectueusement le bien lui-même. L'une de ces libertés est toujours dans la volonté ; on n'en peut dire autant de l'autre. En effet, nous vouions toujours librement, pas toujours affectueusement. L'affection n'appartient pas à la liberté. Cependant, la liberté de bonne volonté n'est pas entière, si elle n'est pas affectueuse : mais, dès que souffle le vent du midi , aussitôt coulent les parfums des affections. Il n'est pas besoin de les presser pour les exprimer : elles s'épanchent librement. Souvent l'ennui et la tristesse accompagnent une volonté sainte; mais les affections douces ne cheminent pas avec elle. Elles ont une odeur d'aromates : elles flattent le toucher ; on les sent doucement, leur souvenir est suave : elles coulent et s'épanchent aussi doucement. Affections intimes, inspirations extérieures sont égalememt un parfum d'aromates. Tout cela peut éveiller les aspirations du libre arbitre, mais

ces faveurs ne sont pas en son pouvoir. De même que les affections mauvaises surgissent souvent malgré la volonté, ainsi les bonnes, quand elles se produisent, accompagnent la volonté, sans venir pourtant d'elle. La volonté est libre sans ces affections qui sont un exercice pour sa liberté. Elles rendent la volonté plus libre , mais ne proviennent pas d'elle. Elles coulent sous le souffle du midi. Doux souffles , souffles dignes d'exciter nos désirs, votre haleine change la physionomie triste et glacée de l'hiver : vous amenez dans nos jardins le doux et riant renouveau du printemps, avec la fécondité de l'automne ! Car ces aromates qui coulent indiquent la maturité des fruits. Quel agrément et quel bonheur d'attendre dans ces jardins embaumés le doux souffle qui rafraîchit et développe les fruits de l'esprit, qui verse à profusion les aromates, et répand partout les fleurs ! Envoyez-nous, Seigneur, cet esprit destiné à changer, après les horreurs de l'hiver, la face de notre jardin, et à transformer en joie notre deuil. Ou si l'aquilon a quelque bonne signification, invitez-le avec le vent du midi. Que l'aquilon resserre , que l'autan fonde. Que l'un resserre ou comprime les instincts qui nous portent au plaisir, et que sous l'action de l'autre notre cœur se fonde en joies abondantes. Que l'un nous donne la continence et que l'autre dilate notre conscience. Que l'un nous retienne , que l'autre nous remplisse. Je suis devenu, s'écrie le Prophète, comme Poutre qifon expose à la gelée, et je n'ai pas oublié vos préceptes • . L'excellente outre que celle que le froid resserre , et qui est toute remplie. Au-dehors , la continence refroidit, au-dedans la justice remplit. Et les deux vents indiqués plus haut soufflent heureusement, quand en nous l'extérieur se glace sous le froid de la continence, et que l'intérieur est arrosé de joies abondantes.

6. Et afin d'appliquer aussi à votre inférieur l'action de l'auster, soufflez, est -il dit. Telui qui souffle ici fait entrer son soufîle jusqu'en nos entrailles : rien n'est impénétrable pour lui : c'est un souffle subtil, aigu, mobile, qui souffle partout sans enfler. La science enfle ', la charité nous pénètre. Elle est plus intérieure que la science, elle atteint jusqu'au plus intime de nousmêmes. L'Esprit-Saint, cet esprit qui scrute jusqu'aux profondeurs divines, nous pénètre jusqu'à la dernière fibre. Et quand il nous a

1 Pa. cxYiit, 83. — « I Gor. vnt, i.

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

ainsi pénétrés de son souffle, coulent les aromates utiles des sciences, les méditations, les oraisons, les soupirs, les gémissements, les Dieux colloques. Tout cela coule comme des aromates qui naissent de la charité. En effet tout ce qui procède de ce sentiment est embaumé et plein de grâce. Tout est précieux et abondant : tout cela est aromatique, fluide. Ce qui Tient de la plénitude de la charité est plein. Ces aromates sont pleins, ils ne sont pas exprimés , ils ne connaissent pas la violence du pressoir. Vous ne voyez pas en effet qu'il soit question de pressoir dans ce jardin : le vent du midi en fait l'office. Les parfums, sous son souffle, coulent mieux que si on les foulait. Ils s'épanchent d'eux-mêmes,

' nous l'avons dit, ils ne sont pas arrachés par la crainte , mais fondus soiis l'action de l'esprit. Il en est qui, dans l'aquilon et l'autan, voient les adversités et les prospérités de cette vie. En effet, l'Eglise de Dieu, en butte à cette double persécution, est toujours riche en aromates de saintes affections et de pieusa renommée. Elle s'abandonne aux vents de la tentation : abondance et disette, elle sait tout endurer. Cette pensée demanderait de longs développements que je ne puis qu'effleurer à la fin d'un discours. L'entretien suivant roulera sur les invitations mutuelles de l'Epoux et de l'Epouse, si toutefois Jésus- Christ, qui vit et règne, daigne nous accorder cette grâce.

SERMON XL(1

MFMP«

Que mm bien-aimi vienne en son jardin afin d'y manger ses fruits. Je suis venu dans mon jardin, ma sœur, mon Epouse. J'ai recueilli ma myrrhe etc. Cantiq. v, I,

I. Mes frères, quel contraste entre ma vie et les vœux exprimées ici ! Dieu le sait, je désire, mais je n'ose. Pourquoi? Je n'ai ni ce jardin, dont Jésus-Christ nous fait la peinture, ni ces fruits dont il aime à se nourrir, ni ces parfums, ni cette source fraîche, ni ce puits profond aux eaux vives; mon jardin est plutôt envahi et hérissé d'épines et de ronces. Non, 6 mon Jésus, non, je n'ose pas vous inviter à entrer en un pareil endroit, sinon peut-être pour arracher, extirper, nettoyer, et planter ensuite ; et ainsi vous pourrez à l'époque voulue vous nourrir des fruits que votre main aura cultivés. Heureuse l'âme digne de vous inviter à cueillir chez elle des fruits déjà mûrs, des fruits faits et sans aigreur 1 Encore si dans nos fruits vous n'accusiez que l'aigreur; plût au ciel qu'ils ne fussent que mûrs incomplètement, sans être mauvais! Souvent en effet, des fruits excellents de leur nature, doivent à leur âge un goût déplaisant, et l'absence de maturité

({) Prononcé le jour de Saint-Laurent, comme il résulte du contexte.

leur donne une saveur désagréable. Heureux le jardin dont les fruits bons déjà par leur nature sont mûrs à point! L'Épouse sait bien que ses fruits ont ces deux qualités, et elle invite l'Epoux à s'en nourrir. Que mon bienaimé vienne en son jardin, afin d'y manger de ses fruits. Voyez quelle lenteur, quelle modestie, et après combien d'éloges elle fait cette invitation ! L'Epouse n'ose inviter ainsi son bien-aimé ni aspirer à ces délices qu'elle n'ait entendu tracer d'elle un portrait délicat. Et croyez-vous donc que Jésub accorde les charmes de sa visite et de sa présence à ceux qui, privés des qualités indiquées plus haut, ne méritent pas les éloges que nous venons d'entendre? C'est de votre part présomption d'inviter Jésus avant d'être apte à l'exercice de la contemplation. Quoi ! Yous rappelez à partager avec vous les délices dont il est le principe, et vous croupissez encore peut-être dans les fanges du péché? Quoi! les broussailles déshonorent votre jardin et le condamnent à la stérilité, et vous invitez Jésus à y descendre 1 Appelez Je, j'y

SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE

consens, mais pour qu'il en arrache ce que vo-« tre main a planté. Invitez-le afin qu'il nettoie d'abord et plante ensuite. Ce sont là deux tâches laborieuses; mais Jésus viendra cueillir avec joie des fruits parvenus à leur maturité. 2. Quemon bien-aimé vienne.UEpousene se borne pas à prodiguer ses caresses et ses éloges à répoux présent; tout absent qu'il est, elle l'appelle de ses brûlants désirs. L'amour faux, l'amour simulé oublie l'objet absent, et ne le flatte que quand il le possède. Telle n'est pas la conduite de l'Epouse : elle soupire après l'Epoux éloigné et se réjouit de sa présence, Que mon bien-aimé, dii-eïïe, vienne en son jardin. Pourquoi appelle-t-il le vent du midi ? Qu'il vienne lui-même ; il me suffit. Il est pour moi le souffle du midi, il est mes aromates, il est mon amour. Dieu en effet vient du midi, et le soufle du midi l'accompagne. Il est plein de grâce et de vérité. Oui il est vraiment pour moi le souffle du midi ; sa lumière m'éclaire, sa suavité me pénètre. Mon vent du midi à moi c'est mon Christ : il souffle sur mon jardin, il se nourrit de mes fruits. Que mon bien-aimé vienne en son jardin afin de manger de ses fruits. Le temps de la taille est passé; les fleurs ont donné des fruits formés dans leur sein : l'hiver a fui, le printemps est passé, l'été lui-même incline vers l'automne qui amène avec lui la maturité. Que mon bienaimé vienne donc en son jardin afin d'y manger de ses fruits. Voici la plénitude des temps ; que mon bien-aimé vienne donc en son jardin. Nos fruits sont mûrs, qu'il en mange. Un jour il désire des premiers fruits du figuier. Ce n'était pas cependant la saison; il s'approche d'un figuier placé près de son chemin, il en soulève les feuilles ; il n'y trouve pas de fruits '. Avant l'époque où on mange ces figues, avant la saison même où elles sont formées, il vient à cet arbre, il y vient affamé, et le matin. Je suis aussi un figuier qui porte dès la première enfance ces fruits du matin, fruits qui sont des prémices, fruits de grâce virginale. Et ce figuier n'était pas planté au bord du chemin mais dans un jardin clos, entouré de la muraille de la discipline, et de l'épaisse haie de la vigilance. Beau figuier, figuier fécond entre tous. Le Seigneur Jésus s'est fréquemment détourné de sa route pour le visiter, et peut-être disait-il alors: Je me suis assis à t ombre de celui que mes désirs appelaient, et son fruit est doux à mes lèvres *.

• 3. Mais que n'a-t-il conservé les fruits qu'il a produits 1 Pourquoi une main malhonnête l'a-t-elle ravagé ? Hélas 1 il a donné ses meilleurs fruits qui ne renaîtront pas. D'autres leur ont succédé ; après la continence virginale, la pénitence amère. Que le premier fruit était pour le bien-aimé et pour vous un aliment supérieur en douceur à 'ce dernier ! Malheur à vous âme misérable ! Quand viendra votre bien-aimé, quels seront ses sentiments, son visage et ses traits? Où vous réfugier dans votre honte d'avoir perdu les fruits de la pureté ? Où, je vous le demande? A son approche, quand il soulèvera vos feuilles, sans y trouver les fruits auxquels il était habitué, il rougira lui-même de votre confusion. Rappelez-vous les termes devotre vœu^virginal, et de votre consécration. Songez que sous vos feuilles manqué le fruit qui devait être le vôtre, fruit d'intégrité, fruit de virginité. Voilà les fruits que vous aviez solennellement promis : ils ont disparu. Consécration et corruption, quel contraste! La virginité perdue se pardonne; on ne la rend pas. On a dit de vous des choses glorieuses, ô cité de Dieu ; mais quelles ignominies se sont accomplies en vous! Reconnaissez dans la confusion et les pleurs votre triste situation. Qui donnera de l'eau à ma tête, et à mes yeux une source de larmes, et je pleurerai la chute, non pas d'une âme vulgaire, mais d'une âme placée au premier rang dans la troupe des vierges. Qui, dis-je, me donnera une source de larmes? La victime de cette chute se fond ellemême en larmes ; des ruisseaux coulent de ses yeux et inondent son visage. De profonds soupirs, des gémissements pénibles, trahissent en elle ce qu'était la confusion, compagne nécessaire d'une faute. J'ai vu sur son visage infortuné des traits abattus,des joues fatiguées, sa voix était entrecoupée de sanglots. Elle n'a pas su se préserver de la chute ; elle ne peut retenir ses larmes; faites ce que vous faites, faites de dignes fruits de pénitence. Que la douleur vous régénère ; que le chagrin vous consume, et dites avec le Prophète: N'essayez pas de me consoler; je ver* serai des larmes amêres1. J'unirai mes larmes aux vôtres ; peut-être que votre bien-aimé pleurera aussi avec vous ; lui qui a pleuré sur Lazare *, peut-être même pleure-t-il plus vivement que vous, parce que son amour est plus vif. Sa miséricorde est immense et c'estpourquoi,dit le Prophète, nom n'avons

* Marc w, 13. — ■ Canttq. n, 3.

* haie xxn, *. — ■ Jean », 85.

TOB Lfc CANTIQUE DE SALOMON.

pas péri*. Sivousaveiété épargné, c'est que Dieu est votre conseiller et votre consolateur et qu'il a converti votre âme. Comment en effet (si je puis rendre ce qu'il est si difficile de comprendre?) comment ne serait-il pas touché, mais d'une façon différente, de votre douleur, puisque moi-même quand je la considère, je sens mon cœur ému? Si vous faites de dignes fruits de pénitence, le bien-aimé reviendra en son jardin, car il aime aussi les fruits de la pénitence. C'est un plus grand bonheur toutefois d'avoir su garder intacts les fruits de l'innocence. Oui c'est un bonheur de lui offrir d'abord ces fruits parvenus à maturité et de n'en connaître jamais d'autres,

4. Ça été le bonheur de l'Epouse; aussi dit-elle : Que mon bien-aimé vienne en son jardin, et y mange ses fruits. Venez dans mon jardin, 6 ma sœur, ô mon épouse. Le Seigneur Jésus est un amant plein d'ardeur. Sur une seule invitation il accourt au jardin de son épouse. Il semble mâme devancer tout appel ; il le prévient en disant lui-même : Venez. Prenez ce mot dans le sens impératif, et vous trouverez une liaison toute naturelle dans cet appel : Venez. Jésus récompense vite et largement, et sans délai il répond à l'invitation de l'Epouse par une autre invitation ; Venez dans mon jardin, mon Epouse, lai moissonné ma myrrhe et mes aromates* 11 serait dur le cœur insensible à ces invitations successives, mutuelles et si douces. Quoi de plus suave que cette réciprocité? Quoi de plus agréable que ce commerce?

Qu'il est admirable I Le Fils bien-aimé du Père, la gloire du ciel, les délices des anges, se laisse inviter à visiter nos humbles jardins, et daigne ensuite nous appeler à visiter les siens. Notre jardin mérite même plutôt d'être appelé le sien. Car l'Epouse ne dit pas : Que le bien-aimé vienne en mon jardin, mais en son jardin. Et en effet, c'est bien le sien, puisqu'il nous l'a donné, il lui appartient, il lui est consacré. Que le bien-aimé vienne. Venez ma sœur, mon Epouse. Grande douceur, et juste distinction. L'Epouse désire, l'Epoux commande. Elle dit : qu'il vienne, et lui : Venez. Je me tiens à la porte, dit-il, et je frappe : Si quelqu'un m'ouvre f entrerai, et je mangerai avec lui, et lui avec moi*. 0 Seigneur Jésus, vous n'avez pas besoin de rester à la porte de votre épouse. Ses vœux vous appellent. Rendez-lui la pareille ; invitez-la à votre tour. Vous êtes assis

à sa table; voyeî quels tnèts elle vous a servis; et sachez que vous deveî lui en oflfcir de pareils. De pareils, dkhje; ils lui suffiront. Et voici ce que je veux dire : Elle se donne à vous tout entière; donnez-vous tout à elle; et vous donnerez-vous tout entier, si au don total qu'elle vous fait d'elle-même, vous ne répondez que par la moitié de vous-même? One partie de vous-même c'est plus que ce tout qu'elle vous offre. Ce tout est une portion de votre grâee, et c'est pour cela que son jardin est le vôtre et que le vôtre est le sien.

5. Venez en mon jardin. Pour moi, mes frères, dans ce jardin de l'Epoux, je vois ce paradis riche, élégant et glorieux de vertus du Christ, que selon sa double na ture il a, ou éternellement possédées, ou reçues dans le temps. En ce sens donc, pat ce jardin de l'Epouse entendez l'état d'une âme, ou rétat de l'Eglise, les vertus, les affections dont l'Epoux les enrichit. Dans l'un de ces jardins, on considère les biens du corps, dans l'autre les biens qui appartiennent au chef. Double considération dont la beauté est un aliment pour le cœur. Plus la gloire de Jésus-Christ est supérieure aux vertus de l'âme, ou de l'Eglise, plus l'entrée dans ce jardin offre de délices. L'action se rapporte plus spécialement à l'un de ces jardins, la contemplation à l'autre. Encore que l'Epouse trouve sa joie dans l'un, elle y rencontre le travail, et ce n'est qu'à la sueur de son front qu'elle goûte les fruits qu'il pro duit; introduite dans l'autre, elle n'y sentira que délices. Elle garde le sien, elle n'a Tau tre qu'en perspective. Il faut qu'elle passe du premier au second, de l'action à la con templation. Ou, si nous admettons la contemplation dans le jardin de l'Epouse, c'est une contemplation qui ressemble à l'action. Et c'est la multiplicité qui par un ordre avantageux nous amène à cette myrrhe. Car l'abondance des vertus seule nous permet d'entrer dans le jardin du bien-aimé. Dans voire abondance, a dit Job, vous entrerez au sépulcre \ Il y a ici un mot qui sonne mieux : dans le jardin. Le sépulcre désigne le repos, l'affranchissement des soucis; le jardin exprime la considération, un festin. Nous nous reposons dans le tombeau, nous jouissons dans le jardin. Et si, comme il est écrit, l'abondance seule nous introduit dans le tombeau, elle peut seule aussi nous conduire au jardin. C'est pour celé que l'Epoux invite

1 Tbren. m, 22. — * Apoc. ni, 20.

' Job v9 26.

SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE

l'Epouse à quitter un jardin pour entrer dans un autre : Venez dans mon jardin, ma sœur, mon épouse. Entrez, ô Epouse, entrez dans la contemplation des vertus de votie bienaimé, entrez dans ses délices; ne songez plus qu'à sa justice. Là Dieu, votre Dieu vous donnera des leçons pleines de charmes, et sa main vous guidera en des routes merveilleuses. Il vous nourrira des fruits de vie et d'intelligence. Il a moissonné pour vous la myrrhe et les aromates.

§. J'ai moissonné, dit- il, ma myrrhe et mes aromates.\ll a en eflet moissonné l'immortalité et l'incorruptibilité après la mort. La myrrhe a la propriété de conserver les corps. Ma myrrhe ; oui, c'est la sienne, il l'a reçue le premier, et il peut seul la communiquer. Jésus-Christ est sorti le premier du tombeau, après lui viendront ses disciples. Par lui la résurrection des morts; ressuscité le premier il est affranchi delà mort. Myrrhe excellente, supérieure à celle qu'on emploie ordinairement pour préserver de la putréfaction une chair que la vie a quittée; car elle empêche la chair rendue à la vie de retourner à la corruption. Il y avait encore une myrrhe exquise dans cette chasteté virginale préservée de toute sensation voluptueuse, et de tout foyer impur ; en Jésus-Christ il n'y a eu ni mouvement désordonné à réprimer, nifoyei corrompu à comprimer. L'onction de la myrrhe, de sa myrrhe, l'a défendu de ces misères. La myrrhe des autres a pour efficacité,: et la continence a pour résultat de préserver de la corruption ; celle-ci a garanti la chair du Seigneur delà corruptibilté même. La myrrhe chez les autres suit la corruption des instincts charnels; en Jésus-Christ elle les a prévenus ; en nous elle les chasse ; en lui elle leur a fermé tout accès. En Jésus- Christ il n'y a eu ni principe de corruption, ni corruption : en sa mère le principe s'est rencontré mais sans effet ; en nous tous on trouve et le principe et la corruption. Notre myrrhe réprime les soulèvements délia concupiscence charnelle que Marie n'a pas connus ; quant à la myrrhe de Jésus elle n'a rencontré en lui ni la cause, ni l'origine de ces révoltes. Nous avons tous reçu de sa plénitude, et pris notre myrrhe dans cette myrrhe. La myrrhe de notre chasteté est un don de Jésus-Christ et une imitation de la sienne ; aussi en recueillant en nous la myrrhe c'est la sienne qu'il recueille. Plût à Dieu qu'il en trouvât beaucoup en moi plutôt que d'en recueillir pour moi 1 La myrrhe, avec mes aromates ; c'est-à-dire l'abstention du mal

avec l'amour du bien, la répression de la chair et la dévotion du cœur ; soit que nous entendions encore ici l'usage modéré de ce qui est permis ou la patience à supporter les injures. A la myrrhe se marient bien les aromates de ces deux vertus. La grâce, en effet, consiste à faire le bien et cependant à souffrir, à nous affliger au dehors, et \ trouver dans ces afflictions mêmes des sentiments doux et suaves. Jésus-Christ a moisssonnéune myrrhe abondante, il a recueilli de riches aromates dans le champ du martyr saint Laurent dont nous célébrons présentement la fête : In myrrhe etles aromates de la confession. Exposé au sein des flammes,Laurent y a confessé Jésus-Christ; il a livré son corps a des feux dévorants ; il a distribué sesbiens aux pauvres. Sa chair a été consumée pour le Christ, tandis que son cœur brûlait pour lui ; aussi du gril il est appelé au jardin. Et pendant qu'il était sur ce gril il n'était pas loin du jardin. Aujourd'hui il est dans le jardin sans y être pourtant tout entier. Sa chair est encore retenue par la corruption ; elle n'a pas refleuri; elle refleurira quand notre corps humilié rayonnera des clartés du corps de Jésus. Alors Laurent moissonnera la myrrhe de l'immortalité que Jésus a moissonnée le premier ; il cueillera toute sorte de glorieux aromates. Alors Jésus-Christ l'invitera véritablement et lui dira : Venez dans mon jardin, ma sœur, mon épouse. Alors il aura droit de se glorifier d'avoir cueilli à pleines mains la myrrhe et les aromates. Alors il trouvera le fruit de sa souffrance et de ses prières désignées par l*s aromates. En effet Jésus-Christ offrit jadisavec larmes etgrands cris des prières et des supplications ; et il a été exaucé par son humble respect, et il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel *. Je veux, dit-il, que là où je suis soit aussi mon serviteur *. Et où donc, sinon en son jardin ? C'est ce qui arrivera à la résurrection générale et c'est ce qui a lieu présentement dans la contemplation. 7. Nous semblons en effet entrer dans son jardin quand nous considérons avec d'affectueux désirs ce que nous serons un jour par lui, et ce qu'il est devenu lui-même en ressuscitant pour nous, et pour nous être un modèle. Que dis-je en ressuscitant ? Mais toute sa vie avant sa résurection nous offre déjà la grâce d'un beau jardin qu'il a d'abord planté pour y moissonner ensuite. Car la résurrection est le temps de la maturité et de

1 Hébr. v, 7, 0. — « Jean vn,28;

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

ta récolte, où chacun recueillera le fruit de ses labeurs. Jésus-Christ en nous appelant en son jardin, en ajoutant qu'il a recueilli sa myrrhe et ses aromates, nous exhorte à contempler la gloire de sa résurrection qui doit se réaliser en nous par lui, ou qui est déjà réalisée en lui pour nous. N'est-ce pas déjà un don, un délicieux progrès d'entrer ainsi dans le jardin de Jésus-Christ, parmi les plantations du Seigneur, et d'y aller déjà du regard de vertu en vertu? Je dis du regard, car je n'ose pas dire qu'on avance réellement! Eh! qui se flatterait donc d'un progrès vrai et sérieux dans les vertus? Toutefois cette vue est déjà agréable et utile. Jamais en effet l'orgueil du cœur humain n'est mieux réprimé que par l'humiliation que cette vue inspire; jamais sa faim n'est mieux apaisée que par la contemplation des objets qu'elle offre, ni sa lâcheté plus vivement excitée que par l'émulation qu'elle fait naître. La comparaison humilie, l'imitation exerce, la considération charme. La première réprime, la seconde provoque, la troisième nourrit. L'immensité écrase, la gloire provoque, la vérité repaît. 8. Un peu plus loin en effet, le bien-aimé lui-même, l'Epoux invite ses amis, ceux qui lui sont très-chers, à manger, à boire, à s'enivrer ; et pour éveiller davantage l'avidité de leurs désirs, il leur présente la caressante perspective de son propre festin : J'ai mangé le rayon avec mon miel. Bon Jésus, tout est à vous, et le miel que vous donnez et le miel que vous êtes. Mais ici ce miel qui est vous se présente plus promptement à notre intelligence. Pourquoi ne dites-vous pas votre rayon comme vous dites votre miel? Pourquoi user maintenant de cette distinction? Le rayon est à vous aussi bien que le miel. Les deux natures vous appartiennent. Hais la nature divine est plus spécialement la vôtre, elle est comme naturellement la vôtre, tandis que la nature humaine ne vous est pas en quelque sorte naturelle; vous l'avez prise, et par cette condescendance vous vous Têtes rendue naturelle, fat mangé le rayon avec mon miei. Avant sa conception dans le sein de la sainte Vierge, la divinité non incarnée était comme du miel seul, sans rayon. Puis, le miel s'est placé dans le rayon; Dieu s'est uni à l'homme ; et aujourd'hui le rayon dans le miel, c'est l'homme revêtu de la divinité. Si nous avons connu le Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus ainsi, a dit l'Apôtre *. De même que Dieu était jadis caché

UlCor. ▼,!«,

dans la chair, aujourd'hui, au contraire, la chair est cachée en Dieu ; et encore que cette chair soit glorifiée et spirilunlisée, soustraite à toute infirmité, cependat jlle est en quelque sorte cachée, puisqu'on Jésus-Christ c'est surtout le Dieu qui est l'objet de notre attention et de notre adoration. Le rayon de la chair est pour ainsi dire caché dans le miel de la divinité, quand il absorbe notre admiration et notre foi par la vénération que nous inspire la manifestation de sa majesté. Déjà donc, après sa glorieuse résurrection, Jésus-Christ mange son rayon avec son miel, et débarrassé des infirmités corporelles, dans la substance même de la chair qu'il a prise, il jouit d'une félicité divine qui pour lui seul est une félicité native. Toi mangé le rayon avec mon miel; y ai bu mon vin avec mon lait. Ici vous dites également mon miel et mon vin. A vous appartiennent en effet les droits des deux natures, droits propres à toutes deux, et qui n'en blessent aucune ; et comme il boit un vin nouveau, il boit aussi un lait nouveau. Avec mon lait, est-il dit; c'est-à-dire avec le lait de votre nouveauté et non de notre infirmité.

9. Courez, ô Epouse, hâtez-vous d'aller à ce doux banquet où on trouve et le vin de l'Epoux, et le lait, et un rayon non pas vide et pauvre mais rempli de miel. Vous avez trouvé du miel, mangez-en ce qui vous suffit; car, pour vous, vous ne suffisez pas à tout manger. Jésus ne mange pas, lui, avec mesure, il mange tout, parce qu'il suffit à tout. A vous, il est dit : Ne sondez pas la majesté; sa gloire vous écraserait % ; tandis que Jésus sonde même les profondeurs de Dieu. Personne ne connaît le Père excepté le Fils, et celui à qui le Fils daigne révéler cette connaissance *. Il mange tout le rayon, et il en donne à qui il veut et autant qu'il veut. Il vous promet une part dans cet aliment, et il se glorifie de l'avoir totalement absorbé. Si on vous nourrit de fiel, si on abreuve de vinaigre votre soif, souvenez-vous que Jésus- Christ a souffert toutes ces choses. Il a goûté sur la croix le fiel, sans le boire pourtant 8, pour nous marquer que l'amertume passe vite. Mais il boit le vin avec son lait. Il ne se trouble plus au tombeau de Lazare : il n'est plus triste jusqu'à en mourir : il n'est plus abreuvé dans sa mort même de vinaigre et de fiel. Le passé n'est plus : tout est renouvelé. Trouble, tristesse, ennui, toutes ces infirmités passagèrement et momentanément

1 Prov, xxv, 16, 87.— " Math, a, 27.— »Math. xxvn,

SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE

empruntées au vieil homme se sont transformées en un lait doux et nouveau. Le bon ▼in que celui qui fait oublier au cœur les souffrances passées! mais dans la ebair ressuscitée il s'abreuve d'affections nouvelles, pures, douces comme le lait : le passé ne laisse aucune trace pénible, aucune douleur ni dans l'âme, ni dans la chair; le vinaigre mêlé de fiel que l'homme a goûté sans le boire se transforme en vin et en miel savoureux. Ame fidèle, élevée à la dignité d'Epouse, tel est, croyez-le, tel est le change: • >nt qui vous attend. L'Epoux proclame l'accomplissement en lui de ces merveilles, afin de vous

apprendre à l'espérer pour vous-même : h veut manger et boire avec vous :jene boirai plus, dit-il, de ce fruit de la vignejusquCà ce que je le boive renouvelé avec vous en mon royaume*. Voilà ce qu'il prétend vous signifier en vous invitant à venir en son jardin, en ce jardin de délices, ce paradis de volupté, à goûter ces fruits mûrs, fruits déjà cueillis par lui et que vous devez cueillir à votre tour. Alors vous boirez le vin avec le lait, pour oublier vos angoisses passées, et goûter la douceur de la nouvelle résurrection, grâce à Notre-Seigneur qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi-soit-iL

SERMON XL

J'ai recueilli ma myrrhe et mes senteurs, etc. Cantiq. v, 1,

1 • y ai recueilli ma myrrhe et mes senteurs , fax mangé le rayon avec mon miel, j'ai bu mon vin avec mon lait. Venez dans mon jardin, ma sœur, mon épouse. Mes frères, considérez cet appel comme se rapportant à la fin du monde ; alors l'Eglise, ayant accompli son œuvre mystérieuse, est invitée à régner : alors Dieu enverra des moissonneurs, ses anges, vers les moissons blanchies et prêtes à la faucille. 0 temps fortunés de l'Eglise primitive 1 Qu'il était riche son champ et quels fruits il donnait I Quelle quantité de myrrhe dans les martyrs ! Que d'abeilles fabriquaient les rayons d'une doctrine mystérieuse et parfaite 1 Au berceau même de la foi , quand on jetait seulement les semences de la parole , vous auriez cru être déjà au temps de la moisson, et voir la plaine blanchir pour la faux. Bon Jésus! pourquoi tardez-vous ? Pourquoi n'invitezvous pas l'Epouse à descendre au jardin ? N'avez-vous pas le droit de dire déjà : J'ai recueilli ma myrrhe et mes senteurs, j'ai mangé mon rayon de miel; j'ai bu mon vin avec mon lait ? Où sont maintenant les martyrs, les docteurs, les âmes ferventes, désignés par la myrrhe, le rayon de miel, le vin, et les cœurs simples dans le mal que figure

la douceur du lait? Le champ de votre Eglise ne semble-t-il pas dépouillé de ces gloires ? Vous avez multiplié le peuple sans accroître la joie *. Les fruits des croyants sont nombreux , mais plus nombreux que leurs aromates. Ces premières années de l'Eglise ont été un riche automne : nous voilà dans les horreurs de l'hiver. Après la fécondité la stérilité , après les épis florissants et joyeux, se dressent les épis vides et rongés par la rouille. Pourquoi ne dites-vous pas aujourd'hui, ô bon Jésus : Venez dans mon jardin, ma sœur, mon épouse ? Qu'attendez-vous ? Pourquoi ces lenteurs ? Est-ce afin qu'à cet hiver succède l'automne? Alors on se réjouira devant vous comme on le fait au temps de la moisson. Alors vous bénirez la couronne de l'année de votre miséricorde, vos champs seront remplis de fécondité , et notre désert deviendra fertile* : l'ardeur de la dernière persécution achèvera de blanchir nos moissons. Et une vieillesse non épuisée et stérile, mais vigoureuse, multipliera des âmes patientes chargées d'un message * : patientes par leur martyre, chargées d'annoncer la parole divine. Dans les âmes patientes , vous

1 Math, xxvi, 29,— » Isaïe a, 8.— »P*. œv, M, 13.

» Ps. xa, is, ie*

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

récolterez la myrrhe,' et'dans ces messages, vous mangerez le rayon de miel. Alors vous abreuverez vos élus du vin de la componction, vin mêlé du lait delà consolation. Car si le Seignenr n'avait abrégé ces jours, personne n'aurait été sauvé.

2. Présentement encore, le Seigneur moissonne une myrrhe moins abondante que la précédente, mais considérable cependant, la myrrhe de l'affliction volontaire. Il mange le rayon avec le miel ; il exprime la douceur des sens spirituels, et nous permet de nous délecter dans les figures qui les renferment. Il boit le lait avec le vin, parce qu'il tempère et adoucit pour nous les idées sublimes, les hautes contemplations de la foi par la simplicité des mœurs. 11 aime la ferveur du zèle, pourvu qu'il n'exclue pas les tendres soins pour les faibles. Tout cela fait, le temps des martyrs passé, les docteurs, ces rayons qui renferment la sagesse cachée dans le mystère, ayant accompli leur ministère, et exprimé sous la pression de l'hérésie le mtel de la doctrine; tout le monde, enfants nourris de lait, âmes ferventes enivrées du vin de la grâce, et oublieuses du passé, ayant atteint le nombre et l'époque marqués, tout cela achevé (car la loi n'a pas un côté ni un point qui puissent passer inutiles1), l'Eglise des saints tressaillera à ces doux accents : J'ai recueilli ma myrrhe et mes senteurs : j'ai mangé un rayon de miel : j'ai bu mon vin et mon lait. J'ai recueilli, j'ai mangé, j'ai bu. Toutes ces expressions sont au temps passé; elles indiquent quelque chose de complet : c'est comme si l'Epoux disait : c'est fini. Venez dans mon jardin, ma sœur, mon épouse. J'ai recueilli ma myrrhe et mes aromates. Dans ce jardin où l'ortie ne vient pas attrister la grâce des lis, où la pointe des épines ne blesse pas la beauté de la rose, où il n'y a plus d'arbre interdit. Vêtiez dans mon jardin, ma sceur, mon épouse. J'ai recueilli ma myrrhe avec mes senteurs. Entendez bien : il ne moissonne que ce qui est à lui, qu'il a semé lui-même. Le serviteur méchant et paresseux rejetait malignement sur son maître sa nonchalance : Je sais que vous êtes dur ; vous prenez où vous n'avez rien mis; vous récoltez où vous n'avez pas semé *. Oui, serviteur vraimeut paresseux en qui le maître n'a rien trouvé à recueillir, et vraiment méchant, qui voit de la dureté dans les soins diligents de ce maître, qui garde un dépôt sans le]faire fructifier, et se forme,

* Math, v, 18. - » Ib. nv, 54.

Tde son f supérieur, des [idées injurieuses. Le t Seigneur Jésus ne moissonne que ce qu'il a "' semé, que ce qui lui appartient. Quant à l'ivraie répandue sur le bon grain par l'homme ennemi, Jésus ne la recueille pas : il enverra ses anges la récolter et en faire des bottes destinées au feu \ Il commence donc par débarrasser son royaume des scandales, son champ de l'ivraie, son jardin de toute semence inutile, pour n'y moissonner et recueillir que son bien.

3. Si Jésus paraissaitaujourd'hui, si l'Ange poussait son cri, si la trompette suprême retentissait terrible, si le jugement arrivait, si le feu brillait devant ses pas, si le ciel et la terre étaient convoqués au discernement de son peuple1, si ces événements vous surprenaient, que penseriez- vous de vos mérites ? Où devriez-vous être rangés, à votre avis? Parmi les saints rassemblés autour de Dieu, ou parmi ceux qu'il réunira comme une botte vouée aux flammes du lac? Parmi l'ivraie ou parmi les aromates? Ehl quoi, hésitez-vous à vous prononcer sur vousmêmes? Qui osera se vanter d'avoir un champ exempt d'ivraie ? Heureux qui n'en a qu'un peu, sans l'avoir cultivée, entretenue, et dans le champ duquel elle a crû furtivement au sein des aromates, qui l'arrache aussitôt qu'il l'aperçoit! Malheur à moi Seigneur, à moi rempli d'imperfections, si vous êles sévère, exigeant, si vous prenez ce que vous n'avez pas mis, si vous recueillez ce que vous n'avez pas semé ! Malheur à moi encore si vous récoltez tout ce que vous avez semé, sans rémission et sans indulgence ! Car hélas ! toute la semence jetée par vous en moi n'y a pas cru. Ah ! puissiezvous agréer un bouquet de ma myrrhe et le placer sur votre cœur! Plaise au Ciel qu'une légère vapeur de mes aromates, monte jusqu'à vous? Car, quand vous offrirai-je jamais un rayon de miel, une méditation assidue de votre loi, une] intelligence pure et pleine des mystères spirituels, cette sagesse suave comme le miel que Paul prêche aux parfaits? Car, comme le miel est enfermé dans les cellules du rayon, ainsi la sagesse céleste est cachée dans les figures, en sorte que la vérité figurée relève ces emblèmes, et qu'elle emprunte une grâce de plus à ces cellules du sein desquelles elle est exprimée. Ah ! quand pourrai-je mêler dans mon cœur comme en une coupe le lait et le miel? Rare mélange d'unir

* Math, xui, 24, 30, 37, 42. — * P». xuv, 3, 4. ~ »I Cor ii, 6.

SERMONS DE GILLEBERT D'HOILÀNDE

ensemble des transports qui vous enlèvent jusqu'à Dieu, la sobriété et la retenue; de posséder une science élevée et de se mettre à la portée des humbles, d'être petit et enivré cependant aux sources les plus pures de Tintelligence.

4. Quel grand, quel beau, quel riche rayon de miel a été servi ces jours-ci à la table céleste ! Je veux parler du seigneur abbé de Rieval1 , dont on nous annonce la mort pendant que nous expliquons ce passage. Sa disparition semble rendre notre jardin triste et nu ; mais elle porte à Dieu un magnifique bouquet de myrrhe. Nos ruches n'ont plus de rayon pareil. On voyait en effet en Aelred ces deux choses, le rayon de miel et la gerbe de myrrhe. Fut-il jamais vie plus pure, doctrine plus large ? Pouvait-on unir à des infirmités plus grandes une vigueur d'esprit plus haute ? Sa parole était une cire qui versait une lumière de miel. Si son corps était languissant , son cœur languissait bien davantage de l'amour des choses du Ciel. Sa chair toute parfumée de myrrhe , son âme toute chargée d'aromates, consumées par un feu continuel, offraient à Dien l'encens d'un infatigable amour. Si ses membres étaient arides et desséchés, son âme était comme engraissée : aussi sa bouche ne cessera-t-elle de louer Dieu dans ses joyenx transports), et ses lèvres sont un rayon qui distille le miel, car il semblait n'avoir plus que des lèvres'; la modestie de son visage, et l'attitude tranquille de toute sa personne révélaient la sérénité de son cœur. Doué d'un sens profond, il ne se hâtait pas de prendre la parole. Il interrogeait modestement, répondait plus modestement encore ; il souffrait l'importunité, sans être jamais lui-même importun pour personne. À une intelligence pénétrante, à une sage lenteur, il ajoutait une patience merveilleuse. Souvent, il m'en souvient, quand on l'interrompait au milieu de son discours, il s'arrêtait jusqu'à ce que l'interrupteur eût fini, et quand ce torrent impétueux avait fini de couler, Aelred reprenait son discours aussi paisiblement qu'il avait écouté , sachant ainsi parler et se taire à propos. Il était prompt à écouter, lent à

(1) Riéval on Ridai, abbaye cistercienne, fille de Clairvaux, fondée dans le comté d'York, (Angleterre), en 1131. Elle ent pour premier abbé Wilhelme ; le second fut Aelred disciple de saint Bernard, homme éminentparses vertus et ses écrits. — On trouvera plus loin un sermon de lui pour l'A vent — Il mourut à l'âge de 50 ans en 1166, sous le règne de Henri II. (V. Migne DicU des abbayes,)

parler, mais non pas lent à la colère1. Comment dire cela de lui ? Disons plutôt qu'il ne savait pas s'irriter.

5. Ah ! c'était bien un rayon de miel formé de cellules riches et pleines ; ses actes , ses paroles, ses gestes répandaient au dehors le miel et la douceur dont il était tout rempli. Qu'il est heureux 1 Jésus a trouvé en lui un rayon entier à manger, un rayon succulent et non desséché. Considérez la nature d'un rayon; il ressemble à une tête couverte d'un casque, à cause de la forme du vaisseau où il naît. Puis il est suspendu aux rayons plus élevés, il en sort. Au dire de Paul, le casque c'est l'espérance de la vie éternelle f. C'est en effet dans l'espérance des biens d'en haut que nos intentions et nos actes doivent prendre leur source ; y rester attachés , y tendre, s'armer d'elle contre les tentations. Voici un homme à qui l'espoir des biens du Ciel donne sans cesse, jusque dans l'adversité, cette joie de l'esprit plus douce que le miel ; qu'est-ce que cet homme ? C'est un rayon dont toutes les cellules regorgent de miel. En voici un autre intelligent, réglé dans sa vie et sa conduite : mais tout cela n'offre que des cellules vides, vides du miel de l'espérance céleste : cet homme n'est qu'un rayon desséché. Son malheur est plus grand, il est double s'il est livré au désordre et à la dissipation et à l'indévotion qui le dessèche. Cependant , autre chose est de ne garder qu'un simulacre de menteuse vertu , ou de retenir un fonds d'intégrité qui permette d'espérer l'effusion de la grâce, qui présente au don de la douceur spirituelle un réceptable convenable, qui ménage des cellules propres à recevoir le miel d'en haut. .

6. Pour notre rayon dont nous parlons ici, il était entier, il surabondait d'une liqueur intérieure. Il était plein de cellules, il distillait la douceur de toutes parts, et, ouvrier assidu, il façonnait les rayons de la divine parole. Ils subsistent encore, ces rayons, dans leur intégrité, et charment tous les jours mille lèvres. Il n'affectait pas dans ses discours une subtilité qui procure aux auditeurs plus de contention de tête que d'instruction. Il s'appliquait à prêcher la science morale, et il la cachait dans les cellules d'un langage soigné. Il était versé dans la langue mystique , et il la parlait aux parfaits. Pour le salut et la consolation des petits, il avait u%o. doctrine toute de lait, à laquelle il mêlait cependant souvent, et à la dérobée, le vin

: * Jacq. i, 19. — * I Thçs* v. 8.

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

d'une parole qui verse la joie et l'ivresse. Oui son lait avait la vertu du vin. La simplicité de son enseignement, le lait de sa parole d'ordinaire emportaient insensiblement l'âme de l'auditeur dans l'ivresse de l'extase. Aussi celui qui goûtait ce breuvage avait-il le droit de dire : J'ai bu du vin avec mon lait. Il savait faire avec mesure ce mélange, et unir ces deux liqueurs. Il choisissait une matière propre à édifier, mais vous sentiez dans son accent la véhémence de la grâce qui le transportait. Il était aisé de le comprendre, mais quelle énergie de sentiment !

7. Pleurons la perte d'un si grand homme; mais glorifions-nous d'avoir envoyé au jardin du ciel un pareil faisceau de myrrhe cueilli dans le nôtre. Il y est un ornement après nous avoir été ici-bas un secours. Si nos ruches semblent vides , notre jardin dépouillé, Aelred nous a cependant laissé de nombreuses gerbes dont la puissance de Dieu saura multiplier la vertu. C'est ce qu'il fait dans toute l'Eglise , jusqu'à ce que des évolutions continuelles achèvent d'en compléter les rangs divers, et qu'il dise à son épouse consommée enfin en perfection : Viens dans mon jardin , ma sœur, mon épouse : j'ai recueilli ma myrrhe et mes sentews : j'ai mangé mon rayon de miel avec mon lait : j'ai bu mœi vin avec mon lait : mangez, mes amis, et buvez : e7iivrez^vous, mes bien-aimés. C'est ici l'espérance que réalisera pleinement l'introduction de l'Eglise en masse dans la joie du Seigneur, après la résurrection. Nous croyons cependant que tous les jours les concitoyens des Anges sont admis au festin de la félicité : c'est ce qui a lieu quand une âme sainte (celle dont j'ai parlé plus haut, ou une autre même inférieure en perfection et en grâce), est transportée dans les délices du paradis, dans ces jardins couverts d'une éternelle verdure, dans le tabernacle admirable, dans la maison de Dieu.

8. Nourrissez-vous, mes frères, de ces pensées et de ce souvenir, et épanchez vos cœurs en vous-mêmes. Ce souvenir est un feu, il fera fondre votre âme en joies et en désirs, quand à votre tour vous entrerez dans ce merveilleux tabernacle, au milieu des chants d'allégresse et des cris qui accompagnent le festin1. Doux accents que ceux de l'ami assis à ce festin , et du maitre qui nous y invite. Car ceci est une invitation : Mangez, mes amis, et buvez, enivrez-vous, mes bien-aimés. U dit mes amis et mes

bien-aimés. Ce sont là des noms affectueux , caressants , caresses qui ne sentent pas l'adulation, mais qui sont pleines d'obligeance et d'amour. Et ces caresses du Seigneur ont la vertu d'enivrer ; elles charment les cœurs auxquels elles s'adressent. Toutefois, il y a entre elles une différence : et ces moto, mes bien-aimés, sont plus gracieux que ces autres, mes amis. Vous êtes mes amis, dit le Seigneur aux Apôtres, si vous faites ce que je vous ai prescrit. Je ne vous appellerai pas des serviteurs, ajoute-t-il, mais des amis , parce que tout ce que fai appris de mon Père je vous Vax révélé*. Remarquez ici une nuance. Dans ces deux textes, les apôtres reçoivent le nom d'amis, mais d'une manière différente; d'un côté parce qu'ils agissent, de l'autre parce qu'ils savent; là à cause de leur service, et ici à cause du mystère ; ils mangent d'une part, ils boivent de l'autre. De part et d'autre, ce sont des amis, mais non des bien-aimés. Chez les bien-aimés , l'ivresse devient une habitude. Cette appellation nous insinue et nous marque une sorte de surabondance, de plénitude, de charité. Le bien-aimé, le trèscher, est celui en qui la charité déborde, qui en est imbibé, saturé, en qui la liqueur de l'amour a pénétré jusqu'à la moelle des os qu'elle arrose. Et ce n'est pas parce qu'il est très-cher qu'il est enivré, encore qu'il soit très-cher à Dieu , à raison de cette ivresse Qu'est-ce qu'être enivré , sinon être rempli des délices de la parfaite charité ? Ou peutêtre veut-on encore exprimer ceci : les trèschers possèdent la perfection de l'amour, et les enivrés la perfection des délices. Mangez, mes amis 9 buvez : et enivrez-vous, mes bienaimés. Les amis sont ceux qui agissent ou qui écoutent : les bien-aimés, ceux qui s'attachent. Les amis agissent pour Jésus-Chrit, et l'écoutent lui-même. Les bien-aimés sont enivrés par lui. Les amis sont ceux à qui il a fait connaître ce qu'il a appris de son Père; et les bien-aimés , ceux en qui il a répandu la pleine connaissance de ce Père. Là des enseignements nombreux, ici un objet uni* que d'affection. Les bien-aimés ne sont pas tiraillés par les œuvres ou la doctrine. Pour eux, diffusion de l'amour, perfection d'amour. Les amis se conforment à la volonté de Dieu : les bien-aimés s'enivrent et se plongent dans les voluptés de l'amour divin. 9. Mangez, mes amis. On ne dit plus : Les pauvres mangeront et serontrassasiés1, mais

1 P«.2ai,5.

« Jean, xv, 14, 15, — » P*. xxi, 27.

SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE

mangez mes amis, et enforez-vous. Comment appeler pauvres ceux qui s'enivrent de l'abondance de la maison du Seigneur ? Comment trouver l'indigence au sein de ces richesses? Mangez, mes amis, buvez : enivrez-vous, mes bien-aimés. Vous êtes mes amis et mes bien-aimés : mes amis, à cause de l'affection qui relie les hommes ensemble ; mes bienaimés, à cause de l'amour que l'Epoux a pour son épouse. Enivrez-vous, mes bienaimés. Je vous ai introduits dans le cellier au vin, afin de régler l'amour en vous, et l'amour n'est bien réglé que lorsque votre cœur est enivré de la plus véhémente charité , et que ce sentiment y domine tous les autres. L'ordre véritable, c'est que la charité domine. C'est elle qui fait les bien-aimés. Nons méritons ce nom , quand en nous rien n'est vide de cette charité, rien n'y est préoccupé d'une autre idée. L'ordre parfait, c'est de s'élever du rang des âmes simplement aimées au rang des âmes bien-aimées ; c'est

d'atteindre au comble de l'amour. Mangez, mes amis, et buvez : enivrez-vous, mes bienaimés. Là, tous sont amis et tous bien-aimés. Tous boivent, tous sont enivrés. Dans cette vallée de larmes il n'en est pas ainsi : hélas I non* Il y a beaucoup d'amis et peu de bienaimés. Beaucoup boivent sans toujours arriver à l'ivresse, et reviennent même de l'ivresse à la tempérance. Après un transport passager, ils retombent bientôt dans leur sobriété habituelle. Ils secouent un sommeil rapide , et s'éveillent après un court assoupissement. Aussi, le texte qui suit ajoute-t-il : Je dors et mon coeur veille. Cependant , cette veille ne semble pas succéder au sommeil, mais l'accompagner. Puissions-nous apporter à ce texte et aux explications qu'il exige, moi la vigilance de l'intelligence, vous celle des oreilles ! Que le Seigneur Jésus, qui vit et règne, comme Dieu, dans les siècles des siècles , nous accorde cette grâce I Ainsi soit-il.

SERMON XLII

n cœur veille. J'entends mon bien-aimé qui frappe: < sœur etc. Ma tête est chargée de rosée Cantiq. v, 2.

1. Je dors et mon coeur veille. Comment cette réponse se rattache-t-elle au texte que nous avons expliqué hier ? Hier c'était une invitation générale : la réponse actuelle est particulière. Là un grand nombre de personnes étaient invitées : ici une seule répond. Là'Jl est dit: Enivrez-vous, mes bien-aimés: ici la bien-aimée, l'Epouse allègue son sommeil. Je dors. Qu'y a-t-il de surprenant à ce qu'une invitation commune reçoive une réponse individuelle ? Les bien-aimés sont nombreux, mais ils n'ont qu'un cœur et qu'une âme. Ma colombe est seule ' , dit l'Epoux. L'amour unit , et il enivre. Voyez-vous la raison de cette unique réponse de tous ces cœurs remplis du vin généreux de la charité ? Oui, la

1 Csattq* vi, s.

vertu de l'amour est vraiment forte, elle enivre , elle ôte le sens. Et voulez-vous apprendre comment la charité aliène l'esprit qu'elle enivre ? Je dors, dit l'Epouse, comme si elle disait au bien-aimé ; vous m'appelez à l'ivresse ; mais j'y suis livrée tout entière. Je dors et mon cœur veille. Les autres intérêts me trouvent endormie : je ne m'en occupe pas. Ce qui fait que mon cœur est plus libre de se donner tout entier à la poursuite de cette ivresse , et d'en boire le vin. Ordre admirable. L'ivresse produit le sommeil, et le .sommeil la veille. L'Epoux dit ; Mes omis etiivrez-vous,et l'Epouse, Je dors. Le sommeil de l'âme, c'est l'extase, c'est l'affranchissement des affections charnelles, et même des sens corporels. Jamais l'amour spirituel n'est plus vif, ni plus vigilant que durant le sem-

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

meil profond des passions grossières et animales. Le sommeil et l'ivresse sont l'un et l'autre une sorte d'aliénation. Et en cela ces deux choses ont ceci de commun, qu'elles ravissent rame à elle-même, et ne lui permettent plus de s'appartenir. Elles lui ôtent son état premier, et la remplissent de sentiments nouveaux. Je dors et mon cœur veille. D'autres dorment leur sommeil, et mettent leur repos dans la satisfaction de leur volonté propre, et dans le plaisir. A toutes ces choses, j'oppose l'insensibilité du sommeil, et mon cœur ne Teille que pour vous. D'autres dorment et n'entendent pas retentir votre colère *, Seigneur : moi je dors sous le poids de l'ivresse. Elle est terrible votre colère, quand elle se tait pour abandonner 'homme à sa somnolence : comme aussi a colêie qui éclaté est un signe d'abandon. Il dor1 insensible à cette colère , celui qui profite du silence de Dieu pour se livrer à une sécurité épaisse, sans songer que cette patience qui dissimule doit repousser un jour le cœur impénitent. La longanimité d'un Dieu qui nous so . fre, au lieu de nous frapper, est puissante sur les cœurs qui ont conservé quelque pudeur, et cette même tolérance divine qui jette l'inquiétude dans les âmes honnêtes , ne fait qu'endurcir celles qui sont dans la sécurité. 2. Je dors et mon cœur veille. Si je dors ce n'est pas que Dieu m'ait sévèrement reprise : mais je suis enivrée de ce vin que vous invitez vos amis à boire. Votre ivresse m'enlève au monde pour me livrer à vous : elle m'assoupit et m'excite : elle me fait oublier les choses du siècle, sans me permettre de vous oublier vous-même. Je dors : dormez avec moi , selon cette parole que vous avez dite par la bouche de Salomon : St deux personnes dorment ensemble , elles se réchaufferont mutuellement f. De cette manière, la présence de mon bien-aimé accroissant la force de mon amour, mon cœur deviendra plus vigilant. Mon cœur veille, quand votre amour y est plus vivace. Je dors et mon cœur veille. Je dors à cause du repos de mon ami : je veille , quand il m'est ravi. Dans le doux sommeil de mon repos , la sollicitude qui me porte à veiller sur vous me plonge dans un sommeil plusvigilant encore: doux sommeil et doux songe , qui nous fait tout ignorer, et ne savoir que vous : qui nous permet d'être occupé de vous, et dé vous voir, comme cela nous est donné icibas, en songe, dans l'ombre, en image. Heu-

* Pi» lxxv, 7. — ■ Ecole, zv, IL

reuse ivresse , qui nous facilite cette occupation , et nous permet cette vision 1 Cette vision ressemble au songe, en ce qu'elle n'est le résultat ni de la volonté de l'homme , ni de son industrie, ni de nos recherches, mais d'une visite d'en haut. Paul semble dormir quand il meurt au monde : il parait veiller quand il vit avec le Christ. Ah 1 mes frères, puisse mon âme s'endormir de ce sommeil, et mes veilles ressembler à celle-ci 1 Qu'elles soientcontinuellesetininterrompuesl Présentement, au contraire, je veille et mon cœur dort : mon esprit dort, ma chair veille : et si ma chair dort, mon esprit ne veille pas pour cela aussitôt. Et si un peu de repos est accordé à mon âme, elle n'est pas encore absorbée ni ravie par cette glorieuse ivresse. Elle dort aux tentations, sans être cependant encore rêve lliée par ces enivrantes caresses. On a beau les goùler souvent, leur nouveauté toujours renaissante ranime l'âme qu'elles enivrent.

3. On a raison de dire que ceux-là veillent, qui ne digèrent jamais ce vin enivrant, qui sont toujours remplis de l'abondance des plaisirs éternels. Vous trouvez dans Daniel des gens qui veillent ainsi i. Oui, ils veillent, car en eux rien n'appelle le sommeil : tout y veille pour Dieu. Oui, ils veillent, car leurs veilles sont ininterrompues. En eux point d'affections animales qu'il faille assoupir pour laisser au cœur toute sa vigilance. Il y a certaines veilles pleines de sollicitudes, qui font dire à saint Pierre : Soyez sobres et veillez, car votre adversaire, le démon, semblable au lion rugissant, tourne autour de vous, cherchant une proie à dévorer1. Et saint Paul à son tour dit : Veillez, restez fermes dans la foi5. Toutefois, ce ne sont pas des veilles exemptes de sollicitude, que celles qui accablent les docteurs de l'Eglise, pareils à ces bergers de l'Evangile, qui gardaient leurs troupeaux la nuit dans les champs de Bethléem \ Ces veilles ont leur tourment, à cause des menaces du mal contre lesquelles il faut se précautionner. Les veilles de l'Epouse endormie n'ont pas à se garder de ces assauts : elles sont riches, le bien y abonde. L'âme inoccupée en effet est tenue en éveil par la violence des désirs qui ne sont pas comblés. Il y a une sorte de veille, soit dans le désir d'une présence qu'on appelle , soit dans le bonheur que sa réalité procure. Oui, on trouve d'heureuses veilles, une dévotion vivante et éveillée, soit dans la libre jouissance de la présence du bien-aimé, soit dans

* Dan. iv, 10. — * I Piam v, 8. — • 1 Co*. m, 13.

* Luc xi, 8.

SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE

les vœux qu'inspire son absence. L'Epouse ne veille et ne trouve de force que dans ses inquiétudes , et qu'autant que son cœur est endormi relativement aux idées et aux désirs mondains. Ce qui lui fait dire : Je dors, et mon cœur veille. Et on lit dans Job que c'est dans une vision nocturne, quana le sommeil en" vahit les hommes, grills dorment sur leurs couches, que Dieu ouvre les oreilles l, qu'il parle et qu'il frappe. Aussi est-il dit ensuite : 4. Voici la voix du bien-aimè qui frappe : il me dit : ouvrez-moi. L'Epouse a raison de veiller, puisqu'elle ignore l'heure de l'arrivée de son bien-aimé. Les veilles de l'Epci: : i sont presque continuelles, ainsi que les appels de l'Epoux. Mon cœur veille, dit-elle, et elle ajoute aussitôt : Mon bien-aimé frappe et dit : ouvrez-moi. Mon cœur veille, et mon bien-aimé ne dort guère. Sa voix frappe et dit : Ouvrez. Mon cœur veille , il vole à sa rencontre, et j'entends sa voix : C'est la voix du bien-aimé. Elle m'est connue et chère : les autres voix me trouvent sourde, celle-ci m'éveille : à peine frappc-t-elle mes oreilles, que je tressaille de bonheur. Ah ! bien des voix retentissent autour de moi , et murmurent de fausses caresses : ce n'est pas la voix de mon bien-aimé. Mes frères , l'Epouse est douée d'une grande prudence, d'une grande discrétion, puisqu'elle sait discerner ainsi entre les ruses du démon et les véritables caresses de l'Epoux. C'est la voix de mon bien-aimé qui frappe. Quelle voix donc ressemble à celle de Jésus ? Celle des philosophes ? Celle des hérétiques ? Celle de la loi ? Celle des prophètes ? Sa voix est puissante et elle a convaincu de folie toute la sagesse mondaine *. La loi et les prophètes n'ont amené personne à la perfection, tandis que la parole de Jésus embrasse la perfection même , elle en contient les règles , et elle y porte le cœur. Cest la voix du bien-aimé qui frappe. Elle frappe, elle pénètre avec l'efficacité d'un glaive à double tranchant : elle glisse doucement dans l'âme , elle lui persuade sans effort ce qu'aucune doctrine n'a su obtenir d'elle. Ce n'est pas une parole élevée; mais quels mystères sublimes elle cache ! Conscience humble , mœurs réglées, obéissance et soumission, pureté de la chair, mépris du monde, désir des biens éternels, connaissance de Dieu , quelle école, quelle autorité ont jamais enseigné des leçons si hautes , ou su en persuader la pratique ? La parole de Jésus nous a appris à espérer la

* Job vuxu, 10, 16. — • I Cor. x, 20.

grâce de la résurrection , l'impassibilité des corps ressuscites, l'éternelle vie, la vue de la majesté divine, et à soupirer après ces biens. Dieu est connu en Judée, et son nom est grand en Israël1. Est-il un nom si grand, si bien exprimé, si fortement imprimé dans les cœurs , répandu si loin ? Son nom est grand en Israël : non pas toutefois aussi grand qu'il l'est aujourd'hui, soit par l'évidence de la doctrine, soit par l'ardeur de la piété qu'il inspire, soit par le nombre des croyants. Autrefois Dieu parlait à nos pères par Y organe des Prophètes : en ces derniers jours, il nous a parlé en son fils *. Aussi quelle voix forte et puissante que la voix du bien-aimé ? Et cependant elle n'a rien fait sur les oreilles juives. La gentilité l'a entendue et a fait cet aveu : Cest la voix du bien-aimé qui frappe. Oui, je le reconnais, les deux choses sont du bien-aimé ; la voix et la manière de frapper, la parole et sa vertu. C'est par ces deux choses qu'il me plaît, me charme et me touche, par la voix et les coups qu'il fait retentir à la porte , et , si j'ose dire , par son chant et par l'instrument dont il l'accompagne. Il frappe avec justesse, il met en mouvement cet instrument, celui qui sait marier en une heureuse harmonie la parole et les œuvres.

L'instrument c'est Jésus. Approchez, touchez, frappez ses œuvres, ses paroles, sa vie. Toutes les cordes en sont tendues et sonores , et elles rendent sous les doigts une suave mélodie. Jésus se frappe lui-même. Personne ne m'ôte la vie, dit-il, je la quitte et je la reprends, à mon gré. J'ai la puissance ûe la quitter, et aussi celle de la reprendre \ Voyez quel son rend cette vie quittée, reprise, et ce double pouvoir, ainsi que la cause qui le porte à frapper ainsi. Ne frappet-elle pas, elle, surtout à notre cœur pour l'exciter, afin qu'à notre tour, transformés en lyre, nous nous efforcions de rendre des accents en harmonie avec les siens ?

5. C'est la voix de mon bien-aimé qui frappe. Elle a raison de dire de mon bùnaimé, car s'il parle et s'il frappe , c'est uniquement par amour et par grâce. Ouvrezmoi : ma tête est pleine de rosée, et mes cheveux sont inondés de l'humidité de la nuit. La charité se refroidit déjà en Judée, et, selon l'Ecriture , elle émi gre chez les Gentils * . La parole du salut lui a été adressée d'abord, mais elle Ta re poussée, se jugeant indigne de la vie éternelle. Elle m'a fermé la porte : ouvrezmoi, vous, parce que ma tête est pleine de

1 Ps. lxxv, 2. — * Hébr. i, 2. — • Jean x, 18, 18. — * Actes xui, 4, 6.

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

rosée, et mes cheveux sont baignés de l'humidité de la nuit. La tête du Christ c'est Dieu. Les Juifs se glorifient en Dieu le Père, ils se vantent de le connaître, et ils repoussent le Fils, et le blasphèment: ouvrez-moi, vous. Ma tête est couverte de rosée. Ah ! il ne désire pas de pareils disciples ; il les a en dégoût, loin de les appeler de ses vœux ; il en est plein. Sa tête est pleine de rosée, parce qu'ils sont légers d'intelligence, le poids de la raison leur manque : ils n'ont aucune preuve à l'appui de ce qu'ils avancent ; ils sont légers en raison, lourds en obstination, impuissants et tenaces comme la rosée et ses gouttes. Et mes cheveux sont baignés par l'humidité de la nuit, qui est glacée et obscure. Il y a une rosée qui n'est pas celle des nuits. Votre rosée, dit Isaïe à Dieu, est une rosée de lumière1. Et mes cheveux sont imprégnés de Vhumidité de la nuit. Us sont restés attachés aux figures, ils connaissent la lettre, et ils ignorent le sens spirituel. Les Juifs se glorifient de la connaissance de l'unité divine, de l'observance figurative de la loi ; ils nient le mystère de la Trinité, et la vérité cachée sous les figures; ils se vantent de signes inutiles et morts. Us me molestent, ils oppriment mes disciples, qui sont comme l'ornement et la parure de ma tête : voilà pourquoi je les fuis. Ouvrezmoi donc.

6. Certains hérétiques s'efforcent de supprimer la divinité de Jésus-Christ, qu'ils ne veulent point recevoir de la foi et que leur raison ne peut saisir. Armés d'arguties chicanières et décousues, sorte de gouttelettes de rosée, ils altèrent les preuves délicates, harmonieuses, fondées sur l'autorité divine, ils les souillent, ils les abîment, comme on ferait d'une chevelure. Parce qu'ils croient connaître Dieu et pénétrer au fond des choses spirituelles, ils se rendent comparables à une rosée et à une humidité nocturne placées sur la tête et les cheveux même du Seigneur; ce qui vous aide à entendre qu'ils ne sont rien que des gouttelettes imperceptibles, passagères, détachées. Si vous en trouvez un qui ait une foi saine, qui l'unit à la tête, s'il y communique superficiellement par les sacrements, s'il semble vivre par l'esprit, cette foi est glacée cependant par la mauvaise conscience, obscurcie par l'hypocrisie, fluide parce qu'eUe disparaît bien vite. Car la joie de l'hypocrite ne dure qu'un instant1. Aux yeux de Jésus-Christ cet homme est dehors : Jésus-Christ le fuit comme un

fardeau. Ces gens-là ne marchent pas, ils volent, ils aspirent à l'élévation, aux hautes ctmes, et grâce à leur orgueil ils flottent au hasard dans les airs. Us marchent dans les ténèbres au gré de leur ambition. Us cherchent dans la religion un profit, ils font semblant de posséder une doctrine toute spirituelle, une parole fluide comme la rosée, de connaître les mystères cachés, secrets, et si j'ose dire, nocturnes de la divine sagesse, et d'être parvenus au comble et à la cîine de la sainteté; mais en réalité ils sont plus jaloux de s'élever au sommet du Christ que d'entrer dans ses profondeurs.

7. C'est fatigué de ces importuns, c'est pour les fuir que Jésus-Christ dit : Ouvrezmoi, ma sœur. Vous qui êtes recueillie, qui au lieu d'errer au dehors, qui ne voltigez pas dans les airs, moins jalouse de vous élever au dehors que de vous tenir au dedans, ouvrez-moi. Ouvrez-moi, ouvrez-moi. Que cherchez-vous sinon moi seul ? Vous m'appartenez tout entière, et à mille titres divers. Ecoutez ces titres : Ma sœur, ma parente, ma colombe, ma toute belle. Ma sœur, j'ai pris sa chair ; ma parente, la nouvelle Eve a été créée du second Adam, tirée de sou côté pendant son sommeil sur la croix, de façon qu'ils ne sont plus deux, mais une chair. Là c'est une parenté naturelle, ici une union personnelle. Là c'est une sœur, ici c'est une épouse. Ma colombe par la grâce ; ma toute belle, par la rémission des péchés et la discipline. Elle est sœur par la chair, Epouse dans les sacrements, simple par l'esprit, immaculée par la sainteté, et dans tout cela elle est mienne. Ouvrez-moi, faites ce que vous faites, ouvrez-moi, Je suis en vous, mais ouvrez-moi en ceux pour qui je suis encore dehors. Ouvrez-leur, invitez-les, introduisez-les dans mon tabernacle admirable.

Frappez enfin pour qu'on vous ouvre une porte vaste et visible *, comme dit saint Paul, afin que la persuasion de vos lèvres vous fraie un chemin dans leurs cœurs. Pénétrez jusqu'à eux afin de les introduire ensuite en vous. Allez à eux, afin d'amener à vous les cœurs qui restent tout glacés dehors. Compensez en les introduisant ainsi les pertes que vous cause votre sortie. Pourquoi dire? J'ai quitté ma tunique; comment la reprendrai-je? Pourquoi dire? J'ai lavé mes pieds : comment les salir encore ? Vous vous êtes dépouillée de votre tunique, de la tunique des soucis charnels, tunique gênante, et peut-

1 Isaîe xxvi, 19. — » Job xx, 5.

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