Ouvrez-moi, ma sœur, ma bien-aimée
Remarquez que la discipline veille ici et empêche cette porte de s'ouvrir indistinctement à tout le monde. Qui donc prétendra entrer à son gré là où Jésus ne pénètre qu'après avoir appelé, et quand sa voix a été entendue et reconnue? Heureux serais-jesi on pouvait dire aussi de mon àme : cette porte est close et aucune affection déréglée ne peut s'y glisser à la dérobée. Elle est ouverte au prince seul, si je mets une garde à l'entrée, de façon à n'y admettre que ce prince lorsqu'il se présente. Ouvrez-moi la porte de la justice ; quand je l'aurai franchie, je vivrai avec vous, j'y mangerai, j'y boirai, je m'y enivrerai et je vous enivrerai à votre tout des gouttes qui tombent de mon front. Je ne viens pas stérile, mais doucement imprégné dés rosées de la grâce. Ouvrez-moi, déjà je luis au fond de vous-même ; mais ouvrezmoi pour que je pénètre plus avant; ouvrezmoi. Je viens à vous d'une façon nouvelle, tit tout inondé d'une affection récente. Ha parole coulera en vous comme la rosée, quand je verserai en votre cœur les secrets de ma divinité. Ma tête est chargée de rosée et la contemplation de ma nature divine enfante des idées sublimes et fécondes. Pour-» quoi vous arrêter uniquement aux mystères de mon humanité? Pourquoi rester si longtemps à mes pieds? Levez-vous, montez jusqu'à ma tète ; ouvrez-lui. Oui, ouvrez-moi là,
parce qtie ma tête est pleine de rosée. L'humauité prépaie la grâce; la divinité la confère; l'humanité l'obtient, la divinité l'accorde; l'humanité a versé du sang; la divinité répand l'amour. Ma tête est remplie de rosée, elle est la rosée même ; elle se glisse dans l'âme, et en arrose la rnôëlle. J'ai pénétré jusqu'à un certain point; oiivrezmoi afin que je pénètre jusqu'au fond, que la douce connaissance de ma divinité s'j insinue, et remplisse tout ce qui est cri vous. Ouvrez-moi, afin qtie cette délicate rosée tombe sur la terre de votre tœur et l'enivre. Et en vérité, mes frères, il en est ainsi. Plus la matière qu'on médite est glorieuse, plus la méditation en est riche en grâces. Plus haute est son excellence, plus elle exige de respect, plus elle répand de grâces. Cfe qu'elle s'arroge en vertu de son mérite naturel, elle le communique dans le charme qu'elle procure. Ce qui la rend plus agréable à totis c'est son utilité universelle. Une tnatièi-e particulière a sa façon spéciale d'être envisagée. Elle n'est pas la propriété dé tout Ifc monde, parce qu'elle n'est pas à la portée de tous les esprits. 11 n'est donné qu'à un esprit recueilli et attentif de l'étudier, encore n'este pas à son gré, mais lorsqu'il veut et dit : Ouvrez-moi. Ouvrez-moi, qu'est-ce-àdire? Sinon par une caresse éveiller le cœur, exciter les désirs, afin que l'esprit trappe en partie de l'éclat d'une si grande lumière, mérite par une pureté plus parfaite d'en avoir une vue pius complète. Ainsi la lumière semble dire à l'œil : ouvrez-moi. La faible perception qu'on en a rend avide de ta voir dans une plus large mesure.
3. Ouvrez-moi, ma sœur. Quoi ! bon Jésuô, vous demandez qu'on vous outre ! Et vous avez la clef de David ; vous ouvrez et personne ne ferme1. Pour vous, apparaître c'est ouvrir. Apparaissez donc, et personne ne vous refusera l'entrée. L'âme sut- laquelle commence à briller un faible rayon de votre Majesté se sent aussitôt tournée et ravie vert vous. L'éclat de cette Majesté ne permet pas qu'on lui ferme. En pénétrant un cœur, Tous vous l'ouvrez; et vous le tenez ouvert tant que vous ne vous dérobez pas à lui. Peut-être que ces deux choses sont nécessaires; et l'ouverture de l'Epoux et celle dé l'Epouse se touchent. L'Epoux ouvre quand il apparaît, et l'Epouse en se préparant et en se disposant à un si doux commerce. Ma tètê est pleine de rosée et mes cheveux en sont
*Àpoc m. 7.
feERMONfe DE G1LLEBERT D'HOILANDE
tout mouillés. Sa tête est pleine de rosée et ceux qui adhèrent à ce chef en sont humectés. Dieu est riche de délices en lui-même, il Test dans les saints qui naissent de lui par la grâce, et qui restent en lui comme autant de cheveux distincts. Il est beau de contempler l'essence divine ou les grâces qui en émanent. Il y a en effet diversité de grâces i> comme il y a distinction entre les anneaux d'une chevelure. Les attributs invisibles de Dieu semblent présenter entre eux une sorte de distinction, mais c'est uniquement pour se proportionner à la mesure de notre capacité. Cette distinction est dans les signes et les mots, et ces attributs qui en Dieu se confondent, dans l'idée que nous en avons , sont marqués des caractères de la pluralité et de la variété. Quelques-uns sont relatifs à sa grandeur exclusivement; ne voyez en eux qu'une boucle. D'autres se rapportent à sa seule puissance ; c'est une autre boucle. Il en faut dire autant des attributs relatifs à la sagesse, à la bonté, à la prédestination, à la providence, à la grâce, à l'indulgence, au conseil, aux pensées de Dieu : quand ils représentent la même idée et se réfèrent à la même notion, n'en formez qu'une boucle; mais ont-ils trait à une autre idée, c'est une boucle différente. Les perfections invisible$ de Dieu, dit l'Apôtre, rendues compréhensibles depuis la création du monde par les choses créées, sont devenues visibles ainsi que sa puissance éternelle et sa divinité1. Il parle des attributs au pluriel, de la divinité au singulier. Celle-ci est la tête, les attributs en sont comme les cheveux. La divinité par elle-même est une et simple ; mais selon la manière dont elle affecte les êtres inférieurs, et l'impression qu'elle y produit, elle est susceptible de nombre et de pluralité. C'est pourquoi les noms qui expriment l'essence divine peuvent s'employer l'un pour l'autre; il n'en est pas de même pour ceux qui rendent les attributs. L'essence de Dieu est la science, et réciproquement, à cause de l'identité de substance. Cependant s'il est vrai que Dieu connaît une chose, il ne s'en suit pas qu'il soit cette chose. Ainsi encore la puissance et la volonté de Dieu ne sont qu'une seule et même substance, sans que leurs effets aient avec elle une relation nécessaire. Car ces noms lorsqu'ils expriment un effet produit dans l'ordre des choses créées emportent avec eux l'idée de nombre inséparable de ces choses, et ne s'enchainent plus forcément.
1 1 Cor. xix, 4. — t Rom. i, 2u,
Merveilleuse identité et merveilleuse diversité : Inexplicables toutes les deux, toutes les deux ravissantes et renfermant les motifs les plus cachés et les plus efficaces de dévotion et de respect.
4. Approchez, ô Epouse, de cette tête du bien-aimé, approchez de ses cheveux ; pressez ces boucles ruisselantes de rosée ; vous en exprimerez la plus douce liqueur. Elles sont pleines de la rosée de la nuit, rosée cachée, et qui rafraîchit avec une douceur bien connue. Un jour viendra où ces gouttes fréquemment exprimées formeront un fleuve impétueux ; fleuve béni qui rafraîchit le cœur consumé par l'amour. Soit que vous voyiez dans cette tête et ces cheveux les idées indiquées plus haut, soit que par la tête vous entendiez cette connaissance de la divinité que nous aurons quand nous la contemplerons face à face, et par les cheveux cette connaissance incomplète, énigmatique et voilée d'ici-bas, toutes les deux vous offriront une rosée abondante qui vous rafraîchira. Mais si la rosée est assignée simplement à la tête, et si les gouttes (les gouttes de la rosée de la nuit, ajoute l'auteur), sont attribuées aux boucles de la chevelure , c'est peut-être que la vision énigmatique et voilée a quelque analogie avec la nuit, qu'elle est moins brillante, et moins pénétrante que l'autre. O âme sainte ! imitez l'Epoux : que votre tète et vos cheveux soient imprégnés de la rosée de la dévotion, votre tête de la rosée de l'intention, vos cheveux de celle delà pensée. A l'exemple des cheveux mouillés,qu'elles soient serrées, étendues, onctueuses; comprimées sous la sévérité de la discipline, étendues par la constance et la persévérance, pénétrées de l'onction de la joie spirituelle; qu'elles ne soient même pas effleurées de la rosée ténébreuse et froide de la malice et du péché que le prince de l'air répand en secret et sans bruit. Défiez-vous de ses pièges ; il prétend posséder, lui aussi, cette rosée céleste de votre Epoux, mais il ment. Fermez-lui la porte, et s'il ose vous dire : ouvrez-moi, ma sœur, répondez-lui que vous n'avez avec lui aucune parenté. L'âme qui lui est unie ne saurait être sans tache. C'est une mauvaise parenté que celle qui communique la contagion. Le Christ appelle-t-il une âme sa sœur, il la déclare immédiatement sans tache. Ecoutez quand vous pourrez dire : Cest la voix de mon bien-aimé qui frappe. L'ennemi est timide dans ses premières visites ; il craint que sa façon de tenter ne le trahisse, et au lieu de frapper il caresse. Votre bien-aimé
SIR LE CANTIQUE DE SALOMON
au contraire, jaloux de se faire connaître, frappe hardiment : Oitvrez-moi, dit-il, parce que ma tête est couverte de rosée , et mes cheveux sont tout humides des gouttes de la nuit, comme s'il disait : ouvrez-moi, parce que je viens tout chargé de la grâce : ouvrez-moi, et préparez-vous à une si glorieuse pré* sence.
5. Et l'Epouse répond : fat quitté ma tunique : puis- je la reprendre ? J'ai lavé mes pieds, comment les salirais-jede nouveau? Vous dites, ouvrez-moi : j'ai ouvert, me voici prête ; mais j'ai horreur de me replonger dans le trouble des soucis domestiques. Je ne veux pas reprendre la tunique dont je me suis dépouillée. Comment la reprendre?
Comment? Je ne le puis en aucune façon. C'est avec peine que j'entends cette parole qui m'appelle à la reprendre. J'ai quitté la laine pour un vêtement plus léger. Je sais combien est laborieuse la part de Marthe, de quelle pesante robe elle est recouverte,et comment son ministère actif l'oblige à souiller les pieds de ses affections et les pas de ses œuvres. Je ne puis descendre de l'attitude de Marie aux fonctions de Marthe. J'ai choisi la meilleure part celle qui consiste à ouvrir, et disposer mon cœur a la venue du bienaimé. Il n'a guère rencontré de peines dans le rôle de Marthe celui qui, après l'avoir quitté se hâte d'y revenir. Dégagée du monde et de la matière, débarrassée de tout voile, libre, et prête à contempler face à face la gloire du bien-aimé, je me lèverai pour lui ouvrir.La route où je marche est belle ; un pied souillé n'y peut entrer, on n'y peut rencontrer de fange. Route courte, car le bien-aimé se tient à la porte, il appelle, il frappe, impatient de tout retard. Il frappe à la porte, il en examine les abords; j'ai beau me hâter, son amour plus ardent me devance.
6. 77 a introduit sa main par F ouverture; à son contact mes entrailles ont frémi. Pour quoi l'Epouse après avoir fermé la porte de sa chambre n'a-t-elle pas aussi fermé cette ouverture, pour se dérober à toute surprise? Si attentive dans tout le reste, pourquoi se montre-t-elle négligente ici? Ne connaissaitelle pas en elle cette ouverture ? Car qui peut connaître toutes les ouvertures qui sont en lui, toutes les entrées, toutes les inclinations? Qui, sinon celui qui, comme on le lit dans Ezéchiel, a préparé des ouvertures dans la pierre précieuse '. Il se ménage des entrées où il veut, parce que où il veut il introduit
sa main par une voie sûre, par la vertu de l'inspiration secrète. Par l'ouverture, est-il dit, c'est-à-dire par une entrée convenable, secrète, étroite. Car elle est étroite l'entrée où Jésus-Christ met seulement la main, si on la compare à celle par laquelle il demandait qu'on lui ouvrit la porte. Les entrailles de l'Epouse ne se seraient pas émues, elles ne se lèverait pas, elle n'ouvrirait pas à son bienaimé, si lui le premier n'eût introduit la main cachée de son inspiration. Occulte est la raison de la première vocation, cachée en est la cause; c'est une ouverture étroite. Mais elle se dilate quand l'âme apporte sa coopération aux avances de l'Epoux, unit ses efforts aux siens, se lève et ouvre. La première main est celle de Dieu seul; la seconde est tout à la fois celle de Dieu et de l'homme. Et encore qu'elle soit plus spécialement celle de Dieu par la grâce qu'il donne, l'homme est cependant seul à recueillir le mérite. Elle est étroite, conçue comme à travers une ouverture, la connaissance de Dieu puisée dans la contemplation de ses œuvres; c'est le contact de sa main, ce n'est pas la vision de son visage. Remarquez un triple mode de contemplation dont les objets sont, la tête, les cheveux, la main. La tête c'est sa nature, les cheveux sa figure, la main son action. De ce dernier mode le Psalmiste a dit : Vous m'avez réjoui. Seigneur, par vos œuvres. Les ouvrages de vos mains me jettent dans les transports1. Nous pouvons aussi donner à ces choses les noms d'essence, de signes, d'oeuvres. Par une certaine ressemblance, les signes révèlent la connaissance de cette divine nature, et les œuvres la prouvent. Les signes, pour ainsi parler, l'expriment et les œuvres l'autorisent. Ce dernier mode de contemplation est celui des simples, le second celui des esprits cultivés, le troisième celui des âmes parfaitement pures. Cependant, comme nous l'avons déjà dit, l'introduction de la main par l'ouverture signifie l'action cachée et secrète de l'inspiration qui est l'œuvre de la vertu divine quand elle nous touche.
7. Il y a encore à remarquer ici trois choses dans l'Epouse. Quelles sont-elles? Premièrement elle est émue, secondement elle se lèv#» troisièmement elle ouvre. La première chose se fait en elle, mais ne vient pas d'elle; les deux autres se font en elle mais par elle. Elle est l'objet de la prévenance divine, puis elle la seconde de ses
1 fiféob. xxvni, 13.
* Pt. ici, 5.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
efforts, et elle saisit enfin le but. Dans son émotion nulle activité, pure passivité. Quand elle se lève et ouvre, elle paie de sa personne. Elle frémit quand elle sent doucement le mouvement secret de l'inspiration sainte; elle se lève quand elle y donne son consentement, et la suit; elle ouvre quand son cœur se donne tout entier à l'œuvre qui lui est proposée et s'en rend capable. Cependant plus l'âme s'ouvre à ces relations, plus la vivacité et la force de ces affections la consument. Je me suis souvenu de Dieu, dit le Prophète, et f ai été inondé de délices, et j'ai été exercé et mon esprit a défailli1. Rapportez le souvenir aux entrailles, les délices au frémissement et l'exercice à l'action de se lever. En effet, en disant mon esprit a défailli, le Psalmiste a en vue ce qui suit dans le texte : J'ai tiré le verrou à mon bien-aimé, mais il avait passé outre. Il passe, et s'éloigne quand vous défaillez dans l'impuissance de le supporter. Quand vos émotions sont trop fortes alors il s'envole. Et plus vous goûtez avec transports les embrassements du bien-aimé, vous consumant en efforts pour l'absorber et le dévorer tout entier, plus rapide disparaît la présence de votre bien-aimé.
8. Hais revenons à la suite de la lettre : Je me suis levée pour ouvrir à mon bien n '>.»<•'. Mes mains ont distillé ia myrrhe; mes doigts étaient pleins d'une myrrhe de choix. Pourquoi 2*vant de parler de la porte l'Epouse parle- \ -elle de ses mains? Est-ce pour vous apprendre avec quelles mains il faut ouvrir au bien-aimé, quels mérites et quelles œuvres préparent à la contemplation de la Vérité? Les rnains pleines de myrrhe sont celles qui mortifient la chair, qui en répriment les excès, et les instincts voluptueux afin que les charmes dont 1j Verbe est la source pénètrent plus avant. Ne devez-vous pas voir autant de gouttes de myrrhe dans ces œuvres de la vie régulière dont la sucsession est pour i'àme une onction, et pour la chair un assujettissement salutaire? Les veilles, les jeûnes, un régime sobre et sévère, un habit austère, un pain noir, les flagellations volontaires, le chant nocturne des psaumes, l'oraison silencieuse, ces deux exercices inspirés d'une ferveur d'autant plus vive dans te dernier, qu'un exercice corporel comporte une moindre action de^esprit, toutes ces choses enfin ne distillent-elles pas en noua une myrrhe par leur succession continuelle 7 Oui, toutes ces choses sont jus-
1 t*B. LXXXVIf 4»
tement comparées à la myrrhe parce qu'elles font sentir à la chair une amertume qui la réprime et répandent dans l'àme le parfum de la dévotion. Et afin de vous laisser entendre qu'il y a ici discrétion et soumission raisonnable : Mes doigts, dit l'Epouse, étaient pleins d'une myrrhe exquise. Les mains c« sont les œuvres, les doigts sont la discrétion. La myrrhe désigne autant l'action de la chair que l'épanouissement embaumé du cœur.
Cette myrrhe est exquise, car il en est une qui est réprouvée. Voyez certains hommes dont le caractère est resté enfant; leurs doigts prodiguent des signes défendus; leur main légère sème de tous côtés les indices d'un cœur emporté et pervers. Vous ne contesterez pas, j'espère, que ces gens répandent par leur conduite indisciplinée une myrrhe réprouvée. N'est-ce pas une myrrhe que cette licence qui jette le trouble dans les habitudes réglées des frères, et qui doit attirer plus tard sur elle-même la tristesse de la confusion et du repentir? Mais une myrrhe exquise est celle qui trouve son éloge et ses preuves dans la fidélité aux exercices de la règle. Les observances régulières et les épreuves qu'un ennemi nous ménage sont précieuses quand la vertu de patience rest t entière ne se laisse ni altérer, ni corrompre par les excès de l'amertume. Rappelez-vous l'époque où l'Eglise, toute jeune encore, frappa aux oreilles des Gentils, afin d'ouvrir dans leur cœur une porte et d'y ménager une entrée au Christ son bienaimé. Quelles luttes elle a endurées ! Que de martyrs elle a perdus ! A quels longs supplices elle a été livrée ! Ah 1 ses doigts alors étaient vraiment pleins d'une myrrhe exquise quand son courage au sein des combats était glorieusement attesté par les souffrances de tout genre.
9. Efforcez-vous, mes frères, d'ouvrir au Verbe avec des mains semblables, et de donner ainsi accès en vous aux douceurs de la
contemplation. C'est par les mérites des bonnes actions surtout que vous ouvrirez à Jésus -Christ le sanctuaire de votre cœur. Voyez donc si la myrrhe de votre travail et de vos fatigues est éprouvée par l'expérience, comme l'or par le feu. Mes doigts, dit l'Epouse, sont remplis d'une myrrhe exquise. Ici sont indiquées la finesse de la discrétion et la richesse de l'onction. L'Epouse parle de ses doigts, et elle les dit remplis. Ils distillent, et ils sont pleins; ils donnent successivement sans s'épuiser. Aux jeûnes succédait les repas, la repos au travaille sommeil
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
aux veilles, et cette succession réconforte loin d'épuiser. Mes doigts sont pleins d'une myrrhe\exqui$e.k&p\rez-\ou$ après les délices de la contemplation, voulez-vous jouir à loisir des embrassements de l'Epoux, et le tenir enfermé seul dans le secret de votre cœur? N'allez pas lui ouvrir avec des mains vides et stériles. L'action doit précéder la contemplation. Plus vous aurez mortifié les affections grossières avec |la myrrhe de la conti-
nence et de l'austérité, plus vous aurez ménagé au bien-airné une large porte. L'Epouse dit ensuite : J'ai tiré le verrou à mon aimé. Obligés de fermer .cet entretien, nous ne pouvons pas entrer dans l'explication de ce texte. Remettons-la à un autre discours, sollicitant et attendant la grâce de celui qui tient la clef de David sans laquelle personne n'ouvre, de Jésus-Christ, qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XLIV
fat tiré le verrou, etfai ouvert la porte à mon bien-airné: Mais il s'était retiré et avait passé outre } mon âme s'est fondue à la voix, Cantiq. v, 6,
i. Nous traiterons aujourd'hui, mes frères, de l'ouverture de la porte : car le discours d'hier sur l'opération qui est un acheminement à l'ouverture, a été le dernier article de notre traité. Assurément, c'est chose excellente que l'opération qui porte avec elle l'espérance et l'éclat de l'immortalité, et qui ne sème pas dans la chair de peur d'y recueillir la corruption. Ah ! puissé-je dire aussi avec vérité que la myrrhe est toujours en mes mains ! Si quelqu'un, dit Jésus, fait la volonté de mon Père, ilconnaîtrama doctrine1. Voilà comment un acte de piété ouvre l'entrée de la vérité. Bons sont certainement les actes empreints de retenue et de modération, et remplis d'une pieuse onction. C'est à bon droit qu'il faut des mains ointes de parfums pour ouvrir an Christ, dont le nom i'grtifie onction. Peut-être même ne sait il entrer que par une porte ointe aussi. C'est pour cela que dans le temple, les petites ouvertures, qui menaient au saint des saints9, étaient en bois d'olivier. C'est le bois, en effet, qui fournit la liqueur qui sert de matière aux onctions. C'étaient des ouvertures petites : l'entrée par laquelle pénètre l'huile est étroite. Hais Fonction de la grâce vous fait pénétrer sans difficulté dans les mystères qui requièrent une intelligence subtile.
L'entrée cessera d'être laborieuse, si vous consentez à vous servir de l'huile de la dé* votion et de la charité comme d'une porte. Et je crois tout à fait convenable le témoignage rendu au temple : Le temple du Seigneur est saint, et ce temple c'est vous1. Ayez donc dans votre temple des ouvertures qui permettent au Souverain Pontife d'entrer seul, jusqu'au sanctuaire intime de votre cœur. Fermez la porte, poussez le verrou, si ce n'est lorsque votre bien-aimé frappe et demande à entrer. S'il n'y a pas de porte à votre cœur, il restera ouvert à tous les passants. Si la parole est fermée, mais sans l'être au verrou , elle cédera aisément au premier effort, parce que la clôture n'offrira aucune résistance. Ayez donc à la fois la porte de la précaution, et le verrou de la constance. Regardez autour de vous avec attention, résistez constamment. Que l'oubli, que l'ignorance ne glissent pas en vous, que le mal n'y fasse pas irruption. Et si vous ' préférez cette distinction, voyez dans la préméditation pleine de sollicitude la porte, et dans la prière le verrou. Fortifiée par ces barrières, votre porte n'a rien à redouter de l'ennemi. H a affermi les serrures de vos portes1, dit le Psalmiste. Dans ces serrures et ces portes, ne trouvez-vous pas l'ouverture
* J#an vn, 17. f. | la toit «t II.
* 1 Cor. ui,i7. — « Pi, cuva, 13*
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
et le verrou de plus haut ? Ces deux choses sont nécessaires, mais seulement contre les embûches de l'ennemi. Entendez-vous la voix du bien-aimé, sa manière de frapper, sentez-vous sa main légère à travers l'ouverture, ôtez le verrou, ouvrez la porte ; enlevez toutes les barrières : s'il se peut, enlevez même la muraille, afin que votre bien-aimé se donne librement à vous. Que votre sollicitude, à rencontre des assauts des démons, soit transformée en sécurité par là présence de l'Epoux ; que vos précautions, pour repousser l'ennemi, fassent place à la pleine jouissance du bien-aimé. 11 sait bien avoir ouvert la porte, celui qui a dit : Mon cœur est prêt, mon Dieu! mon cœur est prêt*.
2. Mais quel besoin peut avoir d'une porte le Jésus qui a dit dans l'Evangile ; Je suis la porte? Chose merveilleuse! 11 est la porte, et il y frappe. Il veut entrer, celui qui sauvera quiconque sera entré par lui, et lui fera trouvera? abondants pâturages* : mais grande est la différence de ces portes. On trouve une porte dans les preuves tirées de la nature, une porte dans les sacrements de l'Eglise, et une porte dans les expériences de la grâce. Dans la première, sous la direction de la raison naturelle, la sagesse se révèle à nous par ses œuvres et nous initie à la vérité : nous y puisons la connaissance de la divinité, sans nous élever cependant jusqu'à la distinction des personnes qui sont dans la divinité. Non, à cette porte, on ne connaît point encore cette distinction des personnes: la grâce n'y est pas conférée non plus. Aussi ne faut-il pas trop s'y arrêter pour y frapper longtemps. La seconde, en nous initiant aux sacrements salutaires, nous introduit dans l'unité de l'Eglise, dans la communion des saints. Cependant, certaines personnes, tout en pénétrant par cette entrée, semblent rester encore dehors jusqu'à ce qu'elles arrivent à la troisième. Cette dernière porte est, selon notre interprétation, la charité qui nous amène jusqu'au bien-aimé et nous permet de le contempler et d'en jouir. Cette porte mystérieuse et intime n'est pas ouverte % à tous : elle est réservée à l'Epouse. Vous voyez dans Ezéchiel8 un grand nombre de portes très-différentes les unes des autres, qu'il serait long d'énumérer ici. Que vous entriez jusqu'au bien-aimé, ou qu'il vienne lui-même à vous, il n'y a pas là, je crois, grande différence, sinon que vous semblez entrer jusqu'à lui, lorsque vous le prévenez
et le priez le premier, et que lui vient à vous, quand il vous devance, frappe à votre cœur, y descend à l'improviste, vous touche et vous émeut de sa douceur inespérée , et au moment où vous n'y songiez pas.
3. Ah ! quand il frappe ainsi à votre porte ne tardez pas : levez-vous vite de peur qu'il ne s'éloigne. Car vous lisez dans ce passage : J'ai ouvert à mon bien-aimé le verrou de ma porte; mais il était parti et avait passé outre. Pourquoi vous en aller, ô bon Jésus? Pourquoi vous éloigner et tromper les désirs de votre bien-aimée ? Vous lui inspirez vousmême ces désirs, et vous lui dérobez la joie de les sentir comblés. Hais en vous dérobant ainsi à ses vœux, ne voudriez-vous pas peutêtre rendre ses désirs plus avides et plus ardents ? Oui, oui, il en est ainsi. Ces stratagèmes de l'amour enflamment davantage, et, en le trompant, elles le portent au comble. Ces apparitions du Seigneur ressuscité, qu'elles étaient courtes, subites, rapides. A peine s'était-il fait reconnaître de quelques disciples, que déjà il avait disparu. Il ne se laisse pas toucher. Ailleurs, il entre les portes fermées, sans avoir besoin qu'on lui ouvre. La porte qu'on lui ouvre est celle qui est fermée à toutes les autres affaires. On croit le tenir, et il vous dérobe sa douce présence ; il vient et il s'en va, comme à la dérobée. En effet, la joie de la contemplation n'est qu'un point. Elle fuit avec une vitesse extrême, et elle dépasse dans sa hauteur toute la puissance des forces de l'homme. Il nous est impossible, dans cette chair, de la suivre d'un pas égal jusqu'aux régions où elle monte. Ecoutez Salomon : J'ai dit : je deviendrai sage9 et la sagesse s'est éloignée de moi, plus encore qu'elle ne l'était auparavant1. La perception nous enseigne mieux encore que la privation la hauteur de sa majesté. Précisément parce qu'elle est puissante, elle passe rapidement : L'Epoux, dit l'Epouse, s'était retiré^ il avait passé outre. Quoi donc, ô bon Jésus, vous êtes venu à votre épouse, pour vous en éloigner si vite ? // s'était retiré, il avait passé outre. Qu'est-ce à dire qu'il avait passé outre ? Il m'avait dépassée, il avait dépassé mes forces : il m'avait laissée en arrière. Il m'avait dépassée, comme incapable de le porter, de vivre sous ce poids. La parole de Dieu est un glaive % Jésus est un glaive qui transperce l'âme rapidement et sans difficulté* L'âme
* Pb. cvh. 2. — • Jean t, 10. — • Eiech: xi, et xat * Eccle. vti, 24, 25. — « Epbéi. vi, 7.
SUR LE CANTIQUE DE SÀLOMON
incapable d'endurer sa véhémence se fond en elle-même et cesse pour ainsi dire d'être. Ce glaive est de feu. C'est pourquoi l'âme embrasée par lui fond comme la cire devant le feu. Mon âme est-il dit, s'est fondue à la voix démon bien-aimé. Vous voyez comment son Verbe enflammé a fait fondre cette âme.
4. J'ai tiré le verrou et j'ai ouvert la porte à mon bien-aimé ; mais il s9 était retiré, et il avait passé ow/re. Ainsi, dans la manifestation de la Résurrection de Notre-Seigneur faite aux deux disciples qui allaient à Emmaùs, à peine eurent-ils reconnu Jésus,qu*à l'heure même où leurs yeux s'ouvraient, il s'évanouit et disparut, passant pour ainsi dire à travers leurs cœurs, comme ils l'avouent : Notre cœur ri était-il pas tout ardent en nom, pendant qtfil nous parlait1, etc. ? Il était ardent durant Fentretien, mais dans l'apparition il se fondit sous la force de la vision perdant sa fermeté et sa constance. Car qu'est-ce à dire que Jésus s'est évanoui, sinon que ses disciples se sont trouvés incapables de soutenir la gloire de cette apparition ? Il descend en sa bien-aimée comme un fleuve de paix, mais il passe comme un torrent de gloire, comme un torrent de feu qui dissout l'âme en l'inondant, en la ranimant, et en la traversant. Heure douce que celle où l'âme toute liquéfiée se mêle à ce torrent embrasé. En ce moment qu'elle est subtile, légère, mobile! Plus de tiédeur, plus de dureté, plus de roideur. Elle est toute chaude, et si j'ose dire,touteliquide. Chaleur et fusionsont deux choses qui se tiennent,et c'est en ces deux choses que consiste, tout l'effet de la contemplation. Ce qui est liquide est plus promptement accessible à la chaleur, et d'un autre côté la chaleur reçue dans une substance liquide la rend plus liquide encore. Chaud et liquide signifient en d'autes termes embrasé et pur. Le cœur est chaud parce qu'il aime: il est pur et liquide parce qu'il reproduit en luimême comme une image de l'objet aimé. Il est chaud parce qu'il brûle, liquide fparce qu'il voit. Chaud parce qu'il est enflammé, liquide parce qu'il se modèle sur l'image de l'objet qu'il aime. Parce qu'il est liquide, il n'a rien d'impur, rien de lâche: il voit, il suit aisément. Mais sa liquidité est moins riche, quand il manque de chaleur. Oui, il est vraiment liquide et en fusion le cœur qui réfléchit en lui le pur éclat de l'objet aimé, qui marche, qui court et s'épanche après le bien-aimé qui vient de disparaître. // avait
i Loo xxiv, 13, 32.
passé outre, mais après m'avoir traversée. Passage rapide, mais non sans violence qui laisse l'âme toute fondue, épanchée, et es sayant d'arriver jusqu'au lieu où est passé le bien-aimé, sans oser présumer de sa présence. Je me suis fondue à la voix joyeuse de mon bien-aimé. Mon âme s'est fondue ; qu'est-ce à dire? C'est-à-dire qu'elle a acquis accroissement , rapidité , éclat. Elle s'est élevée au-dessus d'elle-même. Elle court vers son bien-aimé, et elle est toute resplendissante de son éclat. Elle croit en vertu, elle court pas ses désirs, elle resplendit de l'éclat de la vérité : la voici large, rapide, brillante.
5. PeuUêtre est-ce à cette fusion qu'elle doit la myrrhe que ses mains distillent,et la liquéfaction de son âme. Pourquoi omettre une troisième chose,spécifiée dans ce Cantique? Voici en effet l'ordre qu'on y trouve. Les entrailles de l'Epouse s'émeuvent, ses mains distillent la myrrhe, son âme s'est fondue. Une lecture même rapide de ces textes y constate sans peine un certain progrès ordonné ; toutefois, il n'est pas facile d'assigner la raison de la distinction graduelle qu'on y lit. Tous expriment un état, mais plus accusé dans le second que dans le premier, et dans le troisième que dans le second. Distiller c'est plus qu'être ému ; se fondre c'est plus que distiller. La présence de l'Epoux produit tous ces effets dans l'Epouse,elle émeulses entrailles, il fait distiller ses mains, et fondre son âme. Tout cela s'opère au contact de sa main, et au son de sa voix, et pour ainsi dire à son passage. Il touche l'Epouse, et elle frémit : les mains de l'Epouse distillent la myrrhe, parce qu'il l'étreint, qu'il passe en elle avec la véhémence de cet esprit dont vous entendez la voix, sans savoir d'où il vient, ni où il va. C'est pour cela que l'âme de l'Epouse, s'est fondue à la voix de l'Epoux. La voix est plus subtile que la main, elle émeut plus vivement, elle passe plus vite. La parole de Jésus contient une doctrine plus élevéeet plus sublime que les exemples et les œuvres n'en sauraient laisser voir. La parole divine qu'il a versée en ses disciples dépasse toute majesté, et la gloire future qui doit un jour se révéler en nous est supérieure à toute expérience. Essayez-vous d'ouvrir l'entrée de votre esprit, pour comprendre et saisir ces choses, elles se dérobent à vous et passent : c'est pourquoi vous aussi passez et recourez à l'affection d'un cœur qui se fond d'amour. A cette parole du bien-aimé, dites : Votre
SERMONS DE G1LLBBERT D'HOILANDE
science est élevée (Time manière merveilleuse: elle est si grande que je ne puis y atteindre1. Mon âme s'est fondue dansTimpuissance où elle est de l'embrasser; une vive et violente douceur ne lui permet pas de vivre et de rester dans l'admiration. Telles sont les raisons qui arrachent à l'Epouse ce cri : Mon âme s'est fondue à la voix de mon bien-aimé. 6. Mais ne pensez-vous pas, ( permettezmoi cette observation qui semble en dehors de mon sujet, et souffrez cette exhortation surabondante, ) ne pensez-vous pas que ce discours atteint directement la dureté de certains hommes dont les entrailles glacées parle froid d'une excessive rigidité ne distillent jamais une goutte de miséricorde ? Jamais ils ne sont émus de la moindre compassion pour les pénitents. Ils ne sentent pas le doux contact de la main miséricordieuse de Jésus ; sa parole ne peut les embraser. Ils ne l'entendent pas frapper à leur porte dans la personne du repentir. Ah ! je crains que Jésus ne s'éloigne d'eux, qu'il ne passe outre, de sorte qu'ils ne le trouvent pas, quand ils le cherchent, et qu'ils ne crient vers lui sans qu'il les exauce. Pourquoi votre cœur est-il si dur à l'égard de vos fils,comme s'ils n'étaient pas à vous? Ah ! vous auriez droit de les regarder d'un œil si cruel, et de passer auprès d'eux, avec ce dédain superbe, s'ils étaient seulement vos fils et s'ils n'étaient pas aussi ceux de votre Seigneur. Ah! quelle ne serait pas votre dureté à donner de votre fonds, quand vous dispensez d'un cœur si avare le bien de Dieu et cela à ses propres entants ! Il a divisé sa fortune^ et l'a distribuée aux pauvres1, dit le Psalmiste. Mais vous, peut-être ne connaissez-vous pas les pauvres. Et si Dieu vous disait: vos yeux n'ont donc pas vu ce qu'il y avait d'imparfait dans mes œuvres ? Les parfaits seuls sont inscrits dans votre livre1, et vous n'avez eu aucun souci de les conduire à ce but. Quel mauvais médecin que celui qui est inutile aux malades, et qui est bon tout au plus à blesser les gens sains ! Si vous ne voulez pas chercher ceux qui s'égarent, allez du moins au devant de ceux qui reviennent. Ouvrez la porte de la miséricorde, et si ce n'est pour le pénitent, au moins pour leChrist,accueillez au moins Jésus-Christ dans le pénitent. Que votre âme se fonde sous la rosée de la miséricorde, et qu'elle s'embrase à la voix de Jésus-Christ qui appelleet qui frappe. Lavoixdu repentir, la voix du pauvre c'est la voix de Jésus. Aussi
quand vous entendes cette voix, que votre âme se fonde donc dans la clémence ei l'amour, afin qu'avec l'Epouse, vous puissiez dire aussi : Mon dme s'est fondue à la voix de mon bien-armé. Ecoutez et rappelez-vous le langage que Jésus a tenu à Marie-Madeleine, à la femme surprise en adultère, à la Samaritaine, à la Chanancenne, à Eacbée, à Pierre, au centurion. A ces accents de sa bonté et de sa clémence, quel cœur ne serait amolli,quelles entrailles neseraientremuéesi Ah ! ces souffles du midi si puissants seraient capables de fondre dans les poitrines les plus dures des glaces séculaires. Je me sens tout inondé des flots de l'huile de la miséricorde; mon cœur aussi se fond en amour, toutes les fois que je songe aux œuvres, aux paroles, aux préceptes de votre miséricorde. Oui votre parole est de feu, et votre serviteur la chérit'.U la chérit parce qu'il en a besoin. Voilà pourquoi mon âme l'aime, et se fond de joie dès que vous lui parlez.
7. Il faut que tout saint ressente cette fusion. Car pour la fusion dont il a été ques- ' tion plus haut, elle est réservée aux parfaits, et encore ne l'éprouvent-ils qu'à certains moments privilégiés. Je ne dois pas taire ici par un silence infructueux une pensée qui m'est suggérée ; j'achèverai donc d'exposer brièvement ce qu'il y a d'intelligible dans cette liquéfaction. Voyez une matière qui entre en fusion; dure et immobile d'abord elle commence à se mouvoir ; elle sort d'elle-même, elle se quitte, sa masse première se fond, s'affaisse, s'évanouit; elle suit docilement la main qui la fait descendre, ou elle prend elle-même cette direction devançant souvent les efforts qui la guident. Les corps liquéfiés sont très- aisément et sponlanémentductiles.Vouscomprenezdéjà, je pense, que cette grande aptitude des corps liquéfiés à obéir est l'emblème de la docilité des affections d'une âme humble. Cette humilité n'est pas le résultat de la crainte ; c'est le fruit produit par la chaleur de l'amour. La crainte brise l'âme avec violence, l'amour l'amollit et la rendanttendrt*. et flexible, la façonne à son gré. L'humilité qui découle de la charité n'a rien de pénible ; elle descend d'elle-même, et repose tranquille à la dernière place. Vous ayez déjà dans la liquéfaction la peinture abrégée de cette humilité généreuse et de l'obéissance, Voulez-vous des témoignages à l'appui de ceci : Le Seigneur m* a ouvert l oreille ,afin que
* Ps. Gxxxvm, e. — * P«. cjcr, 0. — P*. 6xvm# 16» i Pi, cxvnx, 140.
je l'écoute comme un maître. Vous avez entendu le Seigneur parler; écoutez maintenant le disciple dont le cœur se fond d'amour : Pour moi, dit il, je ne résiste pas, et je n'ai pas reculé. Vous le voyez suivre : écoutez-le maintenant descendre jusqu'au rang le plus humble. J'ai livré mon corps aux cotips, et mes jouesaceux quilesmettaienten pièces; je n'ai pas détourné ma figure des insultes et des crachats K Cet homme ne descend-il pas aux choses âpres et abjectes, sans résister, docile, attendri et flexible sous les feux de la parole? Le cœur donc que met en fusion l'amour de cette humilité et de cette obéissance , au lieu de rester immobile et roide comme une masse enflée et glacée, peut à bon droit s'approprier glorieusement cette parole ; Mon âme s'est fondue à la voix de mon bien-aimé. Merveilleuse force de la parole, dont la puissance est de feu ! Elle enflamme le cœur, et change les entrailles ; sa
présence anéantit l'âme à l'égard de son Dieu ; il la fait se fondre et défaillir, de sorte que l'âme n'est plu? avec elle-même, mais peut dire avec la suite du texte : Je suis toujours avec vous1. C'est pourquoi elle n'est plus, ni en elle-même, ni avec elle-même, mais avec son Dieu. Elle lui obéit constamment; elle le suit autant que cela lui est donné , sans l'atteindre toujours au gré de ses vœux, ni de cette façon excellente qui sied aux relations de l'Epouse avec son Epoux. Car voici la suite : Je l'ai cherché et je ne l'ai pas trouvé ; je Fai appelé et il ne m'a pas répondu. Mais ce texte demande à être traité en un autre temps, et veut être discuté à loisir. Il nous suffit d'avoir exposé non pas selon la magnificence du sujet, mais selon nos forces, comment l'âme de l'Epouse se fond à la voix de son bien-aimé, de Jésus- Christ, qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XLV
Je l'ai cherché: je ne Tai pas trouvé: je l'ai appelé et il ne m'a pas repondu :
Les gardes de la ville m'ont rencontrée, ils m'ont frappée
et blessée ; ils m'ontmlevé mon manteau, etc. Cantiq. ch. v, m, 6, 7.
4. Votre bien-aimé, quand il vous a quitté, ne revient pas au gré de vos désirs; cette épreuve rend l'amour intelligent, et accroît son ardeur. Tantôt il visite l'âme qu'il aime et tantôt son absence lui devient un supplice. Ces situations différentes ravissent le cœur et les désirs de l'Epouse et la raniment. A la voix du bien-aimé votre âme s'est fondue ; ainsi fondue elle tombe en défaillance, elle ne peut supporter les assauts de l'amour ; puis votre bien-aimé s'éloigne. Votre défaillance est sa fuite. En sa présence, sous l'influence de sa parole , votre cœur se fond, défaille, expire ; son absence vous permet de respirer, elle répare vos forces que sa présence épuisait. Ces alternatives tempèrent la violence des jouissances dont vous êtes inca-
pable de porter la continuité. Et que dis-je, la continuité? Le commencement ne sufflt-il pas seul à vous épuiser? À peiné, en effet, le bien-aimé a-t-il parlé que votre âme s'est fondue. Et l'Epouse dit ensuite : Vos yeux m'ont fait prendre la fuite1. Comment donc ont-ils mis le bien-aimé en fuite/ sinon parce que l'excès de l'amour qu'il inspire les a couverts de langueur? Vous ignorez la mesure : c'est pourquoi votre bien-aimé use à votre éçard de modération et vous dispense sa présence avec mesure , et en temps opportun. Aussi vous cherchez et vous ne trouvez pas ; vous appelez et il ne répond pas. Considérez, mes frères, la véhémence et la force de l'amour. Il ne peut souffrir l'absence du bien-aimé et cependant sa présence
t-Pt, Lxxn,7t, 29. — * Gandq. Vf, 4,
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILÀNDE
Tépuise. D'un côté il souffre de l'ardeur de ses désirs, de l'autre , quand ils sont comblés, ils le jettent en défaillance. Heureux amour qui, tour à tour et par des alternatives constantes, se fond dans le bien-aimé, ou soupire après lui et le cherche ! Je l'ai cherché et je ne l'ai pas trouvé; je l'ai appelé, il ne m'a pas répondu. Ailleurs on trouve la même idée ainsi exprimée : Les méchants me chercheront et ne me trouveront pas : ils m'appelleront et je ne les exaucerai pas '. Quelle est donc cette situation commune aux bons et aux méchants ? 0 bon Jésus! pourquoi vous soustraire indifféremment aux uns et aux autres ? Mais non ce n'est pas indifféremment, c'est différemment qu'il faut dire. Il est écritdes méchants: Ils mechercheront etnemetrouverontpas. Tandis que l'Epouse, loin de désespérer de trouver l'Epoux, se borne à déclarer qu'elle ne l'a pas rencontré: Je rai cherché et je ne Tai pas trouvé. Je tai appelé, il ne m'a pasrépondu. 2. Combien de fois j'ai cherché le Seigneur Jésus, dans la méditation et la prière; mais ma méditation était sans douceur, et ma prière dénuée d'onction. C'est pourquoi je ne l'ai pas trouvé ; il ne m'a pas répondu. Je n'ai trouvé ni lui, ni les biens qui viennent de lui. Mais rien n'égale la douceur de sa réponse. Ah I puisse-t-il me répondre souvent, soit quand je lis, soit quand je prie ! Oui, Seigneur Jésus, répondez-moi, révélezmoi l'énormité de mes fautes, de mes péchés, montrez moi mes désordres et mes crimes. Cachez-moi un peu votre visage *, afin que ma corruption m'apparaisse pour mon bien, soit dans ma méditation, soit danslalecture des Saintes Ecritures. Car les gardiens de la cité, les saints docteurs me rencontrent quand je retrouve ma vie dans leurs écrits. Us me trouvent quand ils tracent la peinture de mes mœurs et de mes vices ; ils me frappent quand ils me discutent; ils me blessent quand ils me reprennent. Les écrivains sacrés, comme les gardes de la cité sainte de Jérusalem, de l'Eglise, étudient les âmes avec la diversité de leurs affections, et découvrent les passions de chacune, ses vertus, la maladie qui la travaille. Pas une pensée ne leur échappe. En les lisant, je me vois rencontré et saisi. Ils me frappent des traits de leurs exhortations; ils me blessent quandils me prouvent que les parties que je croyais saines en moi sant blessées. Us ôtent de mes yeux le voile de dissimulation, d'igno-
1 Prov. i, 28. — • Job xin, 22, 24.
rance ou d'oubli qui les couvre, ils me dépouillent du manteau d'une fausse gloire. Ils m'enlèvent le vêtement du mensonge, et l'ornement de l'orgueil. Oui, ils me dépouillent du manteau d'une gloire faussement usurpée en mettant à nu les infirmités de la conscience. C'est donc un avantage pour moi d'être ainsi rencontré par ces gardes, encore que je n'arrive pas à rencontrer, selon mes désirs, le bien-aimé que je cherche. Si je ne trouve aucun sujet de gloire, aucun objet qui m'apporte le repos, je sens mon cœur embrasé d'amour pour le bien-aimé.
3. Filles de Jérusalem, dites à mon bienaimé que je languis d'amour. Je n'ose l'approcher personnellement. Je n'ai pas la hardiesse de prendre cette familiarité ; et Jésus ne se met pas encore ainsi à ma discrétion. Voilà pourquoi, filles de Jésusalem, je viens à vous, je vous circonviens, je vous recommande ma cause, je vous confie mes intérêts. Parlez au bien-aimé; dissimuler est chez lui une sorte d'ignorance. Que les gardes dépouillent, que les filles partent, que les docteurs exhortent, que les filles supplient. Filles de Jérusalem, dites à mon bien-aimé que je languis d'amour. Portez-lui ce message : insistez; insister c'est le fléchir. Déjà je suis nue, dépouillée de moi-même , prête à me revêtir du bien-aimé. Une âme dépouillée, débarrassée de toute occupation , languit d'amour : Dites à mon bien-aimé que je latiguis d'amour. Mes frères, si la réprimande faite par celui qui enseigne semble s'adresser spécialement à vous, atteindre directement vos mœurs, mettre à nu Jes plaies de votre âme, enlever à votre conscience ou voilée, ou aveuglée le manteau qui la couvre, voyez ici un motif d'amour et non de haine. Pourquoi trouver une injure personnelle dans une leçon qui s'adresse à tout le monde? Peut-être ce qu'on dit s'applique à vous; cependant votre nom n'est pas prononcé.
Qu'une correction générale excite en vous la langueur de l'amour plutôt que la passion et le murmure. Et si vous ne ressentez pas encore la langueur inspirée par le désir de ce doux amour, il est bon qu'en attendant vous languissiez de la honte et du regret de vos fautes, et que votre chair soit percée par la terreur du jugement. Retournez-vous sur votre couche douloureuse, sous l'aiguillon de l'épine qui vous blesse. Confesse? votre crime, laissez enlever le manteau dont vous recouvrez vos injustices. Ne vous obstinez pas à vous abriter sous celui de l'hypocrisie. Jésus ne se tournera point vers vous, avant
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
que ne soit enleva ce voile de dissimulation et de fausseté dont vous environnent la coup fusion et la crainte de déplaire. La confusion a couvert la lace de votre conscience; ôtez ce voile, et recourez à l'aveu, car le Seigneur aussi s'est revêtu de confession, non de la sienne mais de la vôtre. Il voit un ornement dans ce manteau, et ce manteau il vous l'emprunte. Livrez-le lui; c'est un gage d'amour, un signe de réconciliation. Vous commencerez à languir d'amour quand vous aurez ressenti la langueur de la pénitence. Alors les filles de Jérusalem se mettront en devoir de vous recommander au bien-aimé. Alors les esprits célestes et les âmes spirituelles lui annonceront avec transport que vous languissez d'amour.
4. Hais nous appliquons trop longuement à l'état de pénitence ce passage dont toute la physionomie semble respirer des idées plus parfaites et conformes à la grâce que mérite la condition d'Epouse. Je Vax cherché ', ditelle, et je ne V ai pas trouvé; je F ai appelé, il ne m'a pas répondu; les gardiens de la ville m'ont rencontrée. C'est en méditant qu'elle cherche, et c'est par la prière qu'elle appelle» Elle est trouvée quand elle écoute les docteurs, alors aussi elle est frappée, blessée, dépouillée, et pour comble, voilà que la recommandation des filles de Jérusalem, des âmes fidèles, lui vient en aide. Remarquez ici en elle ou autour d'elle ces quatre choses) recherches, vœux, préceptes et prières. Les recherches de la méditation, les vœux du désir, les préceptes des docteurs, les prières des saints. Les préceptes des docteurs et leurs exhortations ne sont-ils pas fréquemment et utilement sentis par ceux qu'une investigation inquiète ou une prière sincère pouvait fatiguer? Les vœux tièdes ne sont-ils pas stimulés par la parole? Et enfin la ferveur des sentiments puise à ces foyers un accroissement d'ardeur. Les gardiens de la ville m'ont trouvée. Les maîtres sages et prudents ont une façon de dire vague, qui a les allures de la chasse ; ils adaptent leurs discours aux divers états des âmes; ils cherchent à atteindre celui-ci, à stimuler celui-là, à émouvoir cet autre , de façon que leurs auditeurs puissent se glorifier et dire : Les gardes de la cité m'ont trouvée; ils m'ont frappée f ils m'ont blessée. Plus un cœur est parfait, plus facilement il est blessé , et une âme tendre sent plus vite l'aiguillon de la parole. Heureuse rame à laquelle arrivent les traits sublimes de l'exhortation et que ces traits trouvent »pte à leurs blessures! Ce qui ar-
rive quand ils ne reviennent pas en arrière, repousses par la dureté des auditeurs ou leur inintelligence. Qu'on se garde de les lancer partout au hasard, ou dans la foule, mais là seulement où on croit trouver des cœure préparés à leurs coups, et que ne dépasse pas une si excellente doctrine. Ces traits sont des foudres qui frappent les sommets élevés sans atteindre les lieux bas. Us trouvent les hauteurs et ne tombent que sur elles. 5. C'est pourquoi l'Epouse dit: Les gardes de la cité m'ont trouvée, ils m'ont battue, Fessée et dépouillée de mon manteau. Ils ont ôté ce manteau, dont pour son châtiment, fut revêtu Adam dépouillé de la splendeur de sa première simplicité ; ôté ces voiles, ces images qui l'embarrassaient au-dedans, ce manteau de figures qui couvrait la vérité qu'ils lui ont substituée. Dévoilée, mise à nu, la vérité toute simple engendre la ferveur de l'amour. Aussi, filles de Jérusalem, dites à mort bien-aimé que je languis d'amour. Tant que la vérité qu'on voit ne plaît pas, elle ne ravit pas les cœurs, elle ne les enflamme pas. On a beau croire la saisir du regard de l'intelligence, on a un voile; l'œil est couvert et gêné ; on porte un manteau. Hais enlevez ce voile, la vérité reluit, scintille, et allume l'amour. Alors celui qui éprouve ce sentiment a droit d'inviter les autres à le féliciter et de dire : Annoncez à mon bien-aimé que je languis d'amour. Voyez la Judée : tant que la vérité restait couverte des enveloppes de la loi, tant qu'elle portait elle-même un voile qui l'aveuglait, la crainte la glaçait; son cœur endurci et insensible à toute douceur ne pouvait être blessé des traits de l'amour. Mais quand elle quitta ce voile en se convertissant au Seigneur, et que son manteau lui fut ôté, alors eue s'appropria ce glorieux aveu : Filles de Jérusalem, dites à mon bien-aimé que je languis d'amour. Fière de cette douceur nouvelle et insolite qu'elle commençait de goûter, elle invite les filles de Jérusalem à rendre grâces, et par son exemple elle sollicite ses compatriotes à l'imiter. Et écoutez la réponse provoquée par ses sollicitations: Quel est ton bien-aimé? flous le chercherons avec toi. Vous voyez les âmes qui ont sa foi et sa doctrine déférer à ses vœux. Dis-nous qui est ton bien-aimé, et nous le chercherons ensemble. Associe-nous à la grâce excellente que tu as reçue, afin que notre ardeur à chercher nous jette aussi dans les langueurs de l'amour. Mais bornonsnous à effleurer ce point dans uae interprétation rapide
SERMONS DE GILLEBERT DTIOILÀNDE
6. Revenons à l'idée qui a été pour nous l'occasion de tomber sur ce passage , quand nous avons exposé l'utilité du manteau enlevé ; cette occasion c'est le mot de l'Epouse : Ils m'ont ôté mm manteau. Insistons un instant sur ce passage ; déployons ce manteau : ce n'est pas ce manteau simple dont les âmes saintes sont elle-mèmes enveloppées. Il est double, triple peut-être ou quadruple. Combien d'espèces de manteaux nous vous avons présentées! N'y en a-t-il pas un lourd et pesant dans le soin des âmes et dans la sollicitude nécessaire à leur direction ? J'en puis dire les inconvénients. Je sais ce que c'est que d'être serré dans les plis de ce vêtement : je sais quelle ten*e aride m'est échue en partage, quel figuier stérile est devenu mon lot. Voilà déjà bien des années que je viens , que j'attends , y cherchant du fruit que je ne trouve pas. Que de fois cet arbre a déjoué mes espérance^, trompé mes efforts, et frustré mon attente ! J'ai bien sujet de dire que ce manteau est lourd , d'autant plus lourd qu'il est moins utile. Car le poids de la sollicitude est allégé par la richesse de ses résultats. Quel malheur pour moi que les gardiens de la cité aient cru trouver en ma personne un titre à cette charge î Ils m'ont frappé, blessé, ôté mon manteau, et après m'avoir couvert de coups, ils m'ont laissé à demi-mort. Us m'ont enlevé mon manteau, manteau de simplicité, de lumière, de joie, mon vêtement d'ardent amour. Que de fois je me suis enveloppé tout entier dans ses plis, et doucement abrité sous sa pourpre ! Hais aujourd'hui me voilà condamné à occuper tout le jour mon esprit de ces choses qui n'étaient que fange aux yeux de saint Paul. On m'a ôté ce doux , ce glorieux manteau, pour me revêtir du poids de celui-ci. Ah t quand m'en débarrasserontils ? Quand le rejetterai-je loin de moi , si toutefois il m'est permis de le rejeter ? Quel heureux jour, celui où, délivré de ce vêtement, de ses entraves, je pourrai, d'un cœur libre , vous inviter à me féliciter, ô filles de Jérusalem I Et vous qui n'avez jamais senti la misère que je déplore ici , vous rendrez grâces pour la langueur de l'amour renouvelée en vous. Malheureux est celui qui, dépouillé de ce manteau , se consume dans la tristesse et l'ennui , au lieu de languir d'amour. L'Epouse ainsi dépouillée , ou des offices qui exercent sa sollicitude, ou de leur exercice , au lieu des langueurs de l'ennui, n'éprouve que celles 4e l'amour. Voilà pourquoi elle conjure «A compagnes de par-
tager sa joie, et de rendre grâces à son bienaimé.
7. La primitive Eglise, ayant cherché le Christ en Judée , y fut repoussée ; elle o'y trouva pas ce qu'elle cherchait, Jésus, et alors elle passa chez les Gentis. Elle se mit à chercher parmi eux, à appeler : dans la masse elle ne trouva pas, et elle n'en reçut qu'une réponse de mort. Comme les princes du monde, ces gardiens de la cité ont, dans les premiers siècles, blessé, dépossédé de leurs biens , déchiré dans leur corps et dépouillé nos martyrs du manteau de leur chair I Hais ces flots et ces abîmes de tourments n'ont point éteint leur charité qui éprouva, au contraire, des langueurs plus vives. Il est doux, à l'occasion du texte qui nous occupe, de nous rappeler ici l'infatigable amour des martyrs, parmi des tortures et des morts de toute sorte, et de les voir tempérer leurs souffrances corporelles par les souffrances intérieures de l'amour. Si vous leur appliquez ce passage, ce n'est plus la plainte, c'est la gloire qu'exprime ce cri : Les gardiens des murailles m'ont frappée , blessée : ils m'ont pris mon manteau. C'est ainsi que nous devons souffrir, que les gardiens des murailles nous dépouillent aussi quelquefois du manteau, soit d'une sollicitude pénible, soit d'une fonction périlleuse qui nous serre dans ses plis. Elie jeta son manteau au moment de son ravissement * : Joseph s'enfuit quand on le saisit par le sien * : et l'Eponste s'en laissa dépouiller. Ravi jusqu'à la contemplation de la face de Dieu , Elie secoua le voile des énigmes et des images. Joseph se déroba aux ornements du monde , comme à un pesant fardeau , parce qu'il y sentait un foyer mauvais. Dégagée de toute sollicitude, l'Epouse cherche avec plus de liberté la faveur de son bien-aimé. Les images sontune sorte de voiles qui embarrassent l'intelligence etl'empèchent de voir la vérité toute pure. Le cœur trouve dans des honneurs et des dignités un manteau qui entrave sa marche vers les choses divines. Les inquiétudes de la vie jettent sur l'âme un nuage qui en assombrit les joies : l'imagination l'obscurcit, les honneurs la tentent. Dans les premières ténèbres, dans les secondes séductions, dans les derniers travaux. Dans les unes obscurité , dans les autres cupidité , dans les autres soucis. Les gardiens des murailles ri? ont ôté trttin manteau. Les bons gardiens ! Ils savent quelle âgie débarrasser et décharger des soucis de
'IV Bote B,U» — »Q«&.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
la vie, et des obstacles qu'ils engendrent, afin de lui laisser la facilité de chercher son bien-aimé, et de goûter les charmes de sa société. Le bien-aimé se dérobe fréquemment aux recherches qui, pour l'atteindre, supposent un cœur libre. Ces gardiens intelligents savent donc à qui épargner les charges, les peines et les difficultés de la vie active, qui pousser à la rencontre et dans les bras du Verbe, à qui enlever par la persuasion le poids d'un lourd manteau. Je me suis dépouillée de ma tunique *, dit l'Epouse.
• 8. Mais ce langage elle le tenait plus haut : présentement elle dit : Ils ni ont été mon manteau. Elle se montre d'une simplicité entière et chaste, et elle porte dans les choses de l'amour une libre affection. Ils m'ont pris mon manteau, semblant me dire : pourquoi cours~tu à la recherche de ton bienaimé avec une âme en proie aux soucis? Pourquoi t'envelopper de ces inquiétudes? Si tu ne peux quitter absolument ton office, pourquoi du moins n'en pas quitter un moment les sollicitudes? Ce n'est pas que nous blâmions ton emploi : mais nous voudrions te voir soustraite aux embarras dont il t'accable. N'essaie pas de couvrir du prétexte de la nécessité l'excès des richesses? Pourquoi permettre aux choses de la terre d'étouffer ton heureux naturel? Pourquoi porter envie à ceux qui, dans leurs honneurs, ressemblent à la brute, n'aspirent qu'après la terre, ne vivent que d'elle, la ruminant, si j'ose dire, dans leur pensée, la dévorant par leur affection, et qui, malgré leur apparente élé-
vation, se roulent dans la fange ? Ah ! ne jalousez pas ces ardents; ne rivalisez pas avec ceux qui tombent dans ce désordre. Et n'y a-t-il pas une grande iniquité en même temps qu'une grande inconséquence à dépenser tant d'ardeur à des biens qui passent, et à se montrer si indifférent à des biens éternels? D'ailleurs, combien ne sont pas même toujours occupés de leurs affaires? Combien, sous prétexte d'une surveillance nécessaire , se dispensent du travail des mains, de la méditation et de l'étude de la véritî? Us consacrent plus de temps à l'agitation qu'au repos, à de vains badi nages qu'aux conférences Mir l'Ecriture sainte, à l'oisiveté qu'au travail? Ils s'en vont à travers les ateliers et los cellules des frères, promener leur paresse, leur curiosité, et leurs bavardages. Ah ! ne sois jalouse, ni de gens ainsi affairés, ni de gens ainsi oisifs. Les loisirs qu'on t'offre ou qu'on te prépare, consacre-les tout entiers à l'amour, à la méditation de la sagesse, à la poursuite ou à la jouissance de ton bien-aimé. C'est par ces exhortations ou d'autres analogues, que les gardes de la muraille m'ont ôté mon manteau. Ces gardes sont ceux dont Jsaïe a dit : Sur tes murs, Jérusalem, j'ai établi des gardes, des sentinelles qui ne se tairont ni jour, ni nuit '. Mais c'est à nous de nous taire : suspendons cet entretien, pour nous acquitter de la dette de la prière et des louanges divines : que notre bouebe garde le silence, et que notre cœur loue à jamais le Seigneur Jésus, le Roi, l'Epoux céleste, dans les siècles qui ne finissent pas. Ainsi soit-il.
SERMON XLVI
Je vous en prie, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, dites- lui
que je languis d'amour. Cantiq. v, 8.
i. Il y a ici un ordre naturel. Après l'exhortation des docteurs, l'Epouse semble solliciter les suffrages et les prières de ses
compagnes, et au lieti de le faire simplement, elle emploie l'adjuration : Je vous en prie, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon
1 Cantiq. v,3.
* Isàîe lxxu, 6.
SERMONS DE G1LLEBER1 D'HOILANDE
bien-aimé, dites-lui que je languis d'amour. L'adjuration témoigne de la véhémence de la prière. Les vœux pleins d'anxiété ne se contentent pas de leurs mérites : c'est la raison qui les porte à solliciter les suffrages d'une prière étrangère. L'humilité, quand elle est parfaite, met dans les prières d'autrui plus de confiance que dans les siennes. 7e vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aiméy dites-lui que je languis d'amour. La condition exprimée ici n'est pas un doute, mais un tempérament dans la prière : Si vous le trouvez, c'est-à-dire, lorsque vous le trouverez: si j'emploie la forme conditionnelle, ce n'est pas que je doute que vous trouviez l'Epoux; ce langage m'est dicté par la réserve. Cette forme, en effet, emporte une modération et une retenue que n'aurait pas ce langage direct : lorsque vous aurez trouvé le bien-aimé. L'Epouse ne craint pas que ses compagnes voient une injure dans cette prière suspensive. Elle connaît la réserve des filles de Jérusalem, leur esprit d'humilité, et elle sait qu'une définition précise blesserait plus la délicatesse de leur pudeur, que cette condition suspensive. Si vous le trouvez : je dis, si vous le trouvez : je ne dis pas quand vous l'aurez trouvé. Je dis une chose, j'en sous-en tends une autre. Ce doute ne procède pas de mes sentiments, il a pour but de ménager les vôtres, ainsi que l'humble estime que vous avez pour vous-mêmes : Si vous le trouvez, c'est-à-dire, quand vous l'avez trouvé, souvenez-vous de moi lorsqu'il vous comblera de ses bienfaits: souvenez-vous de moi, et parlez de moi à mon bien-aimé. Il ne faut pas s'arrêter longtemps à disserter sur ce passage, mes frères, je vous renvoie à vous-mêmes.
2. Rappelez-vous comment, avec quelle humble affection, avec quelles instances, vous mendiez les uns auprès des autres les consolations de la prière. Certes, vous n'auriez pastousla hardiesse dedemander qu'on dise de votre part à Jésus-Christ que vous languissez d'amour. Vous avez hélas! trop à gémir sur une autre langueur, pour vous glorifier de celle-ci. Vous auriez droit de vous glorifier que cela ne serait pas expédient; la vaine gloire pourrait anéantir votre gloire. Il est cependant certains religieux qui essaieraient inutilement de cacher la langueur du divin amour que trahissent et leur vie et leurs paroles. Les lèvres d'un amant sont impuissantes à taire toujours les vœux que forme son cœur. Heureusement et pour la consolation des autres, l'esprit
qui remplit ce cœur en tire, à son insu, une parole révélatrice, et épanche au dehors la grâce qui l'inonde. Ici, ce n'est pas l'Epouse qui parle; l'Esprit-Saint parle en elle. Ces soupirs dans les conférences pieuses, ces sanglots échappés du fond de l'âme, ces gémissements fréquents ne sont-ils pas en effet comme des éructations de l'esprit, et de la grâce reçue? N'est-ce pas par ces indices que se trahit la langueur de l'amour? Cette langueur n'est pas plus cachée que le gémissement. Elle se trahit elle-même en produisant ces signes. Et ces signes, à leur tour, quelle impression produisent-ils sur ceux qui les voient? Us excitent l'admiration, et ceux qui les saisissent se sentent pénétrés des mêmes sentiments. A défaut delà parole, la sainteté d'une vie pieuse exhale une prière. Elle demande à être louée, en se révélant par certains indices. En effet, quand je découvre en un religieux cet amour tout céleste, ne dois- je pas me regarder comme invité à rendre pour lui de vives actions de grâces? Relèverais-je par de pieuses prières une langueur que révèlent de profonds gémissements ? Que je suis dur de ne pas entretenir en mes frères, par d'instantes prières, une passion si sainte et si divine, de ne pas la recommander par mes supplications, et d'omettre si je le puis, d'en entretenir le bien-aimé ! Hais, est-ce là votre conduite à vous, plus heureux de compter les vices de votre frère que de remarquer ses vertus, de censurer ses défauts que de relever les faveurs dont il est l'objet ? Si vous ne sentez pas que cette adjuration s'adresse à vous et vous invite à l'éloge, vous êtes une fille de Babylone et non de Jérusalem. Fille misérable, qui vous rendra ce qui vous est dû, car on vous le rendra? Désapprenez donc à être fille de Babylone, quittez ces habitudes barbares : cessez d'observer plus soigneusement les défauts des saints que leurs progrès. Contentez-vous de la malice qui suggère ces calculs. Au moins, ne publiez pas vos observations, et ne les communiquez pas à vos compagnons. Les compagnons de (l'Epoux ne vous écoutent plus si vous outragez l'Epouse. L'Epoux lui-même écoute avec peine les injures faites à sa bien-aimée. Tout ce que vous pouvez dire est dit à lui, son oreille jalouse entend tout1. C'est une témérité de condamner la bien-aimée devant son bienaimé : il aime mieux qu'on lui apporte d'elle d'heureuses nouvelles, et il se complaît en son éloge.
1 Sagesse i, 10.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
US
3. C'est ce que l'Epouse sait bien , aussi dit-elle : Je vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, annoncez-lui que je languis d'amour. Annoncez-lui. L'annonce tient lieu de prière. Voyez comment les hommes demandent. Rappeler à un cœur compatissant la misère d'une personne, n'est-ce pas le solliciter ? Oui , il y a une prière efficace, à suggérer modestement, à exposer les souffrances d'un opprimé , son infortune, et l'iusolence de ses ennemis. Glisser tout cela -à l'oreille d'un homme puissant, qu'est-ce, sinon le porter par une prière discrète à secourir ce malheureux ? En combien de passages des Psaumes ne trouvez-vous pas ce genre de prière ? Dans l'Evangile, Marie dit à Jésus : Ils n'ont pas de vin f . Elle ne prie pas le Seigneur : elle ne commande pas à son Fils : elle se contente de lui faire remarquer que le vin manque. C'est ainsi qu'il faut agir avec les âmes bienfaisantes et portées à la libéralité. Il n'en faut pas arracher une faveur avec violence : il suffit de leur ménager l'occasion de l'accorder. Recommander l'Epouse à l'Epoux, énumérer ses qualités, n'est-ce pas enflammer ses désirs, et les aiguillonner ? Annoncez à mon bien-aimé. Lui annoncer cela, c'est le provoquer aux représailles, et à ranimer celle qui languit d'amour. C'est lui qui met en nos cœurs la consolation ; mais il attend que nos prières l'y poussent. Ce qu'il fait, il le fera plus vite si nous frappons à sa porte, peut-être même y mettra-t-il plus de magnificence. Ces délais me tourmentent, mais ils produisent le comble de la consolation. Multiplions nos prières, et l'Epouse nous versera, en une plus riche mesure, les consolations que nous attendons. Annoncez à mon bien-aimé que je languis d'amour. Portez-lui ce message, vous qui avez auprès de lui un plus libre accès , vous qui avez éprouvé la puissance qu'exerce sur un amant cette langueur, et qui savez que l'amour est fort comme la mort , et que la jalousie est dure comme l'enfer. Je vous en supplie, dites à mon bien-aimé que je languis d'amour. Diteslui cela , et il vous écoutera , et il comblera mes vœux. Dites-lui que je languis d'amour. Ce n'est pas l'amour, mais l'amant qui languit. Là où règne l'amour, se rencontre aussi la langueur, si l'objet de l'amour est absent. Qu'est-ce que cette langueur, sinon une certaine affection qui consume l'amant, privé de ce qu'il aime ?
4. Un amour véhément affecte tout ensemble le corps et l'esprit de celui qui le ressent. Il éteint la lubricité du premier, il modère la joie du second. Il calme les mouvements de la chair; il jette sur la sérénité de l'esprit un sentiment de tristesse motivéo par l'absence de l'objet aimé. La chair languit, parce que ses mouvements deviennent plus faibles, et moins énergiques ; l'âme languit consumée par l'ardeur de ses désirs. La langueur de la chair, ce sont ses mouvements ou éteints ou imperceptibles, et la langueur de Tàme résulte de la violence de ses mouvements. Le corps n'est-il pas abattu quand l'esprit en détache son amour pour le porter sur un autre objet? Les mouvements delà chair deviennent insensibles quand on a peine à porter les émotions trop vives de l'esprit. Et il arrive en effet qu'on est incapable de les endurer quand les ardeurs de l'amour épuisent les forces de l'esprit. Le cœur humain est-il donc assez puissant pour soutenir les assauts amoureux que lui livre l'Epoux? L'esprit comme fondu dans ces exercices auxquels il est soumis se fuit luimême et ne saurait endurer la violence de l'amour. Aussi quand les matières qui l'alimentaient sont consumées et épuisées, le feu lui-même languit? Et notre Dieu est un feu qui consume1. 11 sent la force de ce langage, celui que fait languir un ardent amour, qui met ses délices à penser à Dieu, que cette pensée travaille et jette en défaillance. 0 puissante passion de la charité! on n'en porte le poids que si elle est tempérée. Oui, elle est puissante puisque l'esprit dont elle s'empare n'est plus maître de lui-même. Une fois allumée en un cœur, elle va à son but avec force ; elle fait ce pourquoi elle est venue, elle marche, elle grandit et ne tombe qu'après avoir épuisé l'âme. La langueur corporelle n'a pas toujours la même énergie: il est des heures où elle est plus violente ; ainsi en est-il de l'amour ; bien que ses désirs incessants aient le bien-aimé pour but, il est des moments où ils éclatent avec plus d'ardeur, particulièrement durant la prière. Alors l'amant languit; un souffle véhément a passé en lui . et ce souffle est déjà loin. C'est alors qu'il peut dire : Filles de Jérusalem , dites a mon bien - aimé que je me fonds en amour. Jusque-là c'était de la langueur; après la langueur s'est changée en une sorte de liquéfaction. C'est pourquoi lorsque vous priez, ne laissez pas votre âme
1 Jean h. 3.
Toii. IV.
* Deutér. tv, 2*,
SERMONS DE GILLEBERT D'HOLLANDE
flotter au hasard ou se répandre sur des objets étrangers ; afin qu'une fois atteinte de cette heureuse passion, elle s'en imprègne, s'en pénètre, que cette passion couve en elle et la consume. Elle n'aura pas de repos en effet, qu'elle n'ait pénétré cette âme et épuisé la force de l'homme. Aussi Daniel, un homme de désirs, fut si frappé de langueur par une vision céleste, qu'il demeura sans forces *. Cette passion violente passée, l'Epouse revient à une langueur plus tolérable et en quelque sorte plus humaine, langueur continuelle parce quelle est moins vive. Si elle ne va pas jusqu'à la défaillance, elle laisse cependant l'Epouse se consumer dans l'amour du bien-aimé absent. Langueur salutaire qui se communique aux affections charnelles, et en affaiblit les mouvements. Car que les instincts de la chair révoltés se trouvent réprimés par d'autres élans plus énergiques, ou que languissants, mourants, ils n'envoient au cœur que des pulsations presque insensibles, ce sont là deux états bien différents.
5. Je ressens encore d'autres langueurs importunes, toutes utiles néanmoins : langueur de crainte, langueur d'en nui, langueur de tristesse. Et comment neserais-je pas consumé de crainte et de chagrin au souvenir des crimes de ma vie passée? de crainte en songeant à la facilité des chutes, dans une vie qu'il faut passer parmi les pièges, aux ennuis d'une existence qui fuit comme un songe? La vie de l'homme n'est que vanité * en effet. Ahl Seigneur, plût au ciel que quelques-unes des filles de Jérusalem vous disent mes langueurs, si toutefois j'en éprouve qui méritent de vous être racontées ! Car il en est trop en moi qui appellent le remède. Que je serais heureux si quelque centurion céleste vous disait : Seigneur, mon serviteur est gisant frappé de paralysie dans ma maison et il souffre beaucoup, et si vous répondiez :
Tirai et je le guérirai. Dites seulement un mot, mon Dieu, et je suis guéri. Vous êtes présent par la parole, car vous êtes le Verbe. Il y a une grande puissance de guérison dans le Verbe, dans ce Verbe qui est vous-même, Seigneur, et dans celui qui émane de vous par l'organe de vos disciples. C'est ce qu'a bien compris le centurion quand il s'écriait: Seigneur, dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri >. Hais vide est toute parole qui enseigne, si vous, Seigneur, ne parlez au dedans. Dites une parole, et ma langueur sera guérie. Peut-être aussi votre voix engendrera-t-elle en moi une autre langueur qui me donnera la hardiesse de dire: Filles de Jérusalem, dites à mon bien-aimé que je languis d amour. Bonnes sont ces deux langueurs, soit celle qui est véhémente, soit celle qui est continue et tempérée; avec cette différence que la première n'est pas continue parce qu'elle revient fréquemment sur ellemême, grandit incapable de contenir l'ardeur de ses désirs, et de se maîtriser. Elle ne change que pour défaillir de nouveau. Si vous aimez pour une heure et que vous cessiez d'aimer l'heure d'après, ce n'est pas là de l'amour. Si vous aimez sans que l'amour du bien-aimé absent vous consume, ce n'est pas là de la langueur. Pour que l'amour soit langueur il faut qu'il ait ces deux caractères continuité, défaillance. Dites d mon bienaimé que je languis d'amour. Les malades souhaitent qu'on redise leurs langueurs au médecin, et ceux qui aiment, qu'on rapporte celles qu'ils éprouvent à leur ami : les premiers afin d'être guéris, les seconds pour être consolés. Ambitionnez, mes frères, cette langueur préférable à toutes les autres. Si l'Epoux en s'éloignant l'excite en nous, notre cœur se trouve doucement réjoui par la présence du Seigneur Jésus, Epoux de l'Eglise et de l'âme sainte, qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1 Dan., 1, II. — P». xxxviii, 7. 6-
' Math, vu, 6,8.
SERMON ÏLVII
Quel est ton bien-aimé? Cantiq. v, d.
1 . Quel est ton bien-aimé, ô la plus belle des femmes ? Quel est ton bien-aimé, puLquc tu nous adjures de la sorte1? Ces vives interrogations semblent le fruit d'une vive affection. Je crois qu'en s'entretenant avec l'Epouse, toute languissante d'amour, les filles de Jérusalem ont senti naître en elles ou y grandir une langueur pareille. Aussi s'écrientelles: Où est parti ton bien-aimé? nous le chercherons avec toi. Comme si elles disaient: Nous le chercherons avec toi, mais nous le chercherons aussi pour nous, jalouses d'en jouir avec toi. Elles ne disent pas : nous allons le chercher pour toi, mais avec toi, elles souhaitent de partager cette bienheureuse trouvaille. Profonde humilité et dans l'Epouse et dans les filles de Jérusalem. La première demande qu'on la recommande à l'Epoux, les autres qu'on les renseigne au sujet de l'Epoux ; ce qu'elles font non pas simplement, mais en employant l'une l'adjuration, et les autres la répétition, et ces deux formes de langage attestent une prière ardente. Quel est ton Epoux? demandent les filles de Jérusalem, quel est ton Epoux? ô la plus belle des femmes. Quel est ton Epoux, puisque tu nous as adjurées de la sorte ? — Et cette adjuration est utile à raison des sentiments qui les animent. On retire un grand profit d'une conversation sainte. Le Verbe, la parole, engendre la langueur produite par l'amour, et guérit celle qui vient de la foi* blesse. Le centurion connaissait bien la vertu médicale de la parole, aussi disait-il : Dites seulement une parole *.
2. C'est un bien que la parole soit profé* rée ; c'en est un aussi qu'elle soit écrite, car la parole s'enfuit sans retour si on ne l'en* chaîne par l'écriture. L'écriture rend la pa*
4 y, 17. — * Matb. vni, 8.
rôle stable et visible ; on peut^à son gré la redemander à la page qui la porte. Le livre est un excellent dépositaire qui rend intégralementeequ'on lui a confié. On y prend, on y lit, on s'y arrête autant qu'on le veut. L'écriture réveille la mémoire ; c'est le signe représentatif de la parole. Vous lui confiez sûrement les remèdes de la parole, elle les conserve dans toute leur force. Si la parole prononcée possède la vertu de guérir, pourquoi nel'aurait-elle pas aussi quand elle est écrite? S'il y a guérison quand vous parlez , pourquoi en serait-il autrement quand vous lisez? Que ma langueur ne soit pas guérie de cette façon. C'est-à-dire: que le premier qui entend la parole en recueille le fruit, sans qu'il en arrive rien à ceux qui le suivront ou qui sont loin; qu'elle s'éteigne là où elle a commencé de retentir; que tous les avantages qui en résultent soient épuisés par les oreilles qui l'ont d'abord saisie, et qu'elle soit désormais ensevelie dans un éternel silence. Qu'elle ne tombe pas de nouveau dans la bonne terre pour y fructifier. Que le premier malade qui aura pris ce remède guérisse, mais qu'après lui personne n'en sente plus la vertu. Un infirme qui descendait dans les eaux remuées de la piscine antique se trouvait guéri ; mais cette unité figurait la charité et non la singularité. Après une première guérison il n'est pas dit de cette piscine: détrui* sez-la, détruisez-la jusqu'en ses fondements) qu'il ne reste pastrace de cette eau salutaire. Ce mouvement efficace imprimé à l'eau, c'est la discussion, c'est l'examen delà page sacrée. Oui, on l'agite d'une façon profitable, lorsque par une prudente étude on avance dans l'intelligence spirituelle ; elle est utilement remuée quand l'auditeur profite des discussions qu'il entend. La parole est aussi bien une nourriture qu'un remède. Et corn
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
ment dites-vous : que la nourriture que vous cherchez passe, et ne subsiste pas? Toutefois cette liberté ne doit pas être accordée indistinctement à tout le monde; le mouvement communiqué à l'eau de la piscine ne guérissait que quand il lui était imprimé par un ange descendu du ciel1 : c'est cet ange dont les lèvres gardent la science, et à qui il en faut demander la connaissance. Il est trèsutile, avouons-le, de composer un discours salutaire, mais quand on le fait avec permission, ou qu'on exige de vous ce travail. Ne blâmons donc pas la prudence de nos devanciers; pour être extrême elle est profitable; elle nous impose à tous silence. Elle a craint qu'une licence accordée utilement à quelques-uns ne devînt pour les autres l'occasion d'une téméraire présomption, et qu'écrasé sous le poids d'une occupation qu'on ne lui imposait pas, un religieux ne vint à négliger des obligations impérieuses. 3. Mais revenons à notre sujet: les filles de Jérusalem se sont trouvées vivement excitées et animées parles entretiens de l'Epouse. Et comment n'auraient-elles pas été portées à la questionner sur la beauté de celui dont l'amour, elles le voient, fait tomber l'Epouse en langueur, et presque en défaillance ? Cette langueur causée par l'amour qu'elles observent dans l'Epouse, leur a suggéré cette curiosité qui dicte leur question. En voyant dans l'Epouse cet amour véhément , elles pensent que les causes et les alimente d'un pareil sentiment sont dans l'Epoux. Elles lui demandent donc d'un ton affectueux quelle est la beauté de cet Epoux, car elles ne peuvent que le supposer merveilleusement beau, et la beauté de l'Epouse elle-même devient une preuve de celle de l'Epoux. Quel est donc ton bien aimé, ô la plus belle des femmes? La. plus belle des femmes, c'est l'Eglise, qui est la beauté de chaque âme isolée. Elle est trèsbelle, parce qu'en elle on rencontre toute beauté, et qu'elle est exempte de difformité. Les âmes ne sauraient être laides en tant qu'elles sont de l'Eglise. Si quelqu'une semble difforme, si un de ses membres est momentanément atteint de souillure, on ne lui impute pas une tache qui est passagère. Et peut-être est-elle plus belle quand elle est purifiée de cette tache, qu'elle n'était difforme après l'avoir reçue. Oui, elle est justement appelée très-belle, puisqu'elle possède toute beauté, et qu'elle est exempte de toute flétrissure. Mais un grand nombre d'âmes fidèles et spirituelles sont également très-
1 Jean v, 2, 4.
belles, en ce que leur vie toute sainte les préserve de toute souillure, ou qu'elles s'en purifient par un aveu scrupuleux et sincère. Elle est très-belle non pas parce qu'elle excelle sur toutes les autres, mais parce qu'elle ne commet pas d'excès, et il n'y a pour ainsi dire pas d'excès quand on revient vite sur ses pas. Elle est donc très-belle, soit qu'elle revête la beauté de la confession, soit que la lumière l'enveloppe comme un vêtement.
Elle est très-belle, soit parce qu'elle est la lumière même, soit parce qu'elle en est revêtue ; elle est revêtue de lumière par la confession, et elle est la lumière même par sa vie. 4 . Quel est donc ton bien-aimé issu du bientune, 6 la plus belle des femmes? Cette répétition n'est pas sans affection, ni sans mystère. Si l'auteur sacré eût dit : quel est ton bien-aimé issu de la bien-aimée, tout le monde eût vu là une double allusion à la génération paternelle et à la génération maternelle de Jésus-Christ. Dans toutes les deux il est admirable, il excite nos sentiments, mais il est bien plus merveilleux dans les deux réunies. Chacune des deux natures lui est commune, soit avec son Père, soit avec sa mère. Mais l'union de ces deux natures n'appartient qu'à lui seul. C'est en ces deux natures que se trouve ce qui le distingue proprement, car son être résulte de ces deux choses. 11 est composé de deux natures : il est formé de leur rapprochement, et il subsiste en chacune isolément. Mais c'est de leur assemblage, et non de chacune en particulier que résulte cette intégrité qui lui est propre et qui le distingue à la fois de son Père et de sa Mère. Car ce n'est pas l'une ou l'autre de ces natures, c'est leur union qui le sépare de tous les deux, et de quiconque n'est pas lui. Chacune de ces natures prise isolément, et non leur assemblage, constitue son essence naturelle secundum quid. Il est Dieu simplement et par lui-même, comme le Père ; il est homme simplement et par lui-même, comme sa Mère. Il n'est pas Dieu partiellement ni secundum quid; il n'est pas homme non plus partiellement, ni sous un certain rapport. C'est pourquoi il est appelé tout entier Dieu, et tout entier homme, non d'une totalité produite, maïs d'une totalité réelle. Ce n'est pas non plus qu'il soit Dieu ou qu'il soit homme dans toutes les parties de son être, mais c'est qu'il n'est ni Dieu ni homme partiellement.Ainsi, dire qu'il est tout Dieu et tout homme, c'est exclure plutôt que renfermer l'idée de parties, puisque Ton fait ressortir la simplicité
SUR LE CANTIQUE DE SALOMOX
d'essence dans Tune et l'autre nature. Est-ce à dire que chaque essence soit simple? Loin de là ; c'est lui qui est simplement Tune et l'autre. C'est pourquoi on a pu dire qu'il est apparu sous les dehors de l'homme1. Car s'il est vrai que l'humanité n'est pas consubstantielle à la divinité, cependant admise qu'elle est dans la personne de Jésus, elle devient comme un vêtement qui l'enveloppe et le recouvre. De la nature humaine à la nature divine, il n'y a point de lien consubstantiel ; ce rapport n'a lieu qu'avec la personne môme de Jésus,, en qui tous les caractères de l'humaine nature existent naturellement. Ainsi l'homme, par là même qu'il est naturellement tel, est de sa nature et vrai homme et vraiment homme ; vrai homme par la vérité de rame et de la chair humaine ; vraiment homme, puisqu'il est vraiment composé et d'aine humaine et de chair , tout ensemble composé d'éléments vrais et vraiment compose; c'est-à-dire, que comprenant en lui les vrais éléments de l'humanité, et les comprenant véritablement, il fait plus encore ; c'est d'eux-mêmes, en vérité, qu'il tire son être. Oui, éléments naturels, mais aussi naturellement possédés par lui. Comme il est naturellement Dieu, naturellement aussi il est homme, loin de ne lètrc qu'en apparence. Donc, s'il est juste de dire que Jésus existe dans la vérité de la nature divine, pareillement on doit croire qu'il existe dans la vérité de la nature humaine, reunissant en lui naturellement Tune et l'autre nature.
5. C'est pourquoi les filles de Jérusalem demandent distinctement quel il est selon ses deux générations, et désirent d'être éclairées sur sa nature. Quel est ton bien-aimé, issu du bien-aimé ? Quel est ton bien-aimé ? Dans sa naissance divine, il est le bien-aimé, issu du bien-aimé, et, dans sa naissance humaine, il est devenu le bien-aimé , issu de la bien-aimée , avec cette différence qu'il est moins le bien-aimé par sa mère , qu'elle n'est devenue par lui la bien-aimée. Tout ce que le bien-aimé a, il le tient du bien-aimé. il ne tient pas tout de la bien-aimée : tout ce qu'elle possède, elle l'a plutôt reçu de lui. Aussi, à leur première question, quel est ton bien-aimé, issu du bien-aimé, les filles de Jérusalem n'ajoutent pas : quel est ton bienaimé, issu delà bien-aimée : elles se bornent à répéter : Quel est ton bien-aimé ? Ce que leurs désirs avaient d'excessif et de supérieur à leur capacité, elles le corrigent incontinent , en revenant à une question plus
1 Pbilipp. u, 7 .
modeste et plus conforme aux forces de l'humanité. Nous pouvons cependant trouver ici un double sens : ou l'interrogation des filles de Jérusalem est répétée à cause des deux natures qui sont en Jésus-Christ : ou la première étant trop élevée est réduite à la seconde, comme si elles disaient : Quel est toii bien-aimé, issu du bien-aimé, ô la plus belle des femmes ? La vérité de cette foi que vous avez dans la génération du bien-aimé , sortant du bien-aimé , vous donne une beauté qui fait que vous effacez toutes les sectes. Elle vous purifie, elle vous communique un charme séduisant , cette foi qui vous porte à soutenir que votre bien-aimé est égal à cet autre bien-aimé qui l'engendre. Il est tel que celui dont il vient. Merveilleuse égalité, et merveilleuse qualité ! Cette égalité équivaut à l'identité, et cette qualité à la substantialité. S'il y avait deux natures, l'une et l'autre souveraines, l'une dans le Père, l'autre dans le Fils , il y aurait égalité sans identité : mais la nature divine exclut toute autre nature qui lui soit égale. Il y a en l'un et l'autre une qualité numérique et une qualité substantielle , ou plutôt une qualité substance : c'est pourquoi pour le Fils, être tel que le Père c'est être ce que le Père est. Tel qu'est le Père , tel est le Fils : et cette qualité est l'un et l'autre , elle leur est consuhstantielle , et n'est avec eux qu'une substance. Ce n'est pas une substance qui se borne à conférer l'être : elle est elle-même subsistante, vivante, puissante, intelligente. 6. Tel proclamez -vous votre bien-aimé, issu du bien-aimé, tel le définissez-vous. Expliquez-nous, s'il est possible, la raison de cette foi , et c'est assez pour nous. Montreznous le Père, c'est tout notre désir. Comment saurions-nous quel est votre bien-aimé, issu du bien-aimé, si vous ne prenez soin de nous enseigner d'abord quel est cet autre bien-aimé, d'où il vient? Mais c'est ici un sujet qui ne convient pas à ce temps, et qui excède notre capacité : il suffit de croire qu'il est tel que le Père. Encore que nous ne puissions comprendre quelle est cette qualité , enseignez-nous quel il est selon l'humanité, qui fait de lui le bien-aimé, issu de la bien-aimée. Oui, enseignez ous, ditesnous quel est votre bien-aimé. Entendre une seconde fois ce qui a déjà été dit de lui , est pour nous un bonheur. Répétez-nous donc ce qu'il faut croire , ou ce qu'on peut comprendre touchant votre bien-aimé. Ces deux choses nous enchantent. Ce qu'elles ont d'im compréhensible nous saisit cependant, Nwr
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
voilà prises d'un élan d'admiration et d'amour à vous voir vous-même saisie, transportée, brûlante. 0 quel est donc votre bienaimé ! Qu'il est aimable ! puisque grandit sans cesse en vous l'amour de celui qui est toujours pour vous le bien-aimé, issu du bien-aimé, ou plutôt le plus aimé, issu du très-aimé. L'aimer vous rend belle, le goûter excite votre avidité, l'avidité vous jette dans l'anxiété. Il n'y a en effet qu'un sentiment plein d'anxiété et de désirs qui vous inspire ces adjurations que vous nous adressez.
Quel est ton bien-aimé, issu du bien-aimé, puisque vous nous avez interpellées ainsi? Ah ! qu'il est beau l'Epoux qui ne souffre aucune tache en vous, et qui vous rend la plus belle des femmes! Qu'il est aimable ! Qu'il est gracieux, celui dont vous ne pouvez rester séparée une heure seulement, et à cause duquel vous nous interrogez ainsi ! 7. Filles de Jérusalem, filles de cette Jérusalem terrestre, pourquoi donc je vous prie, n'adressez-vous pas à l'Eglise ces interrogations redoublées? Pourquoi refusezvous d'apprendre cette double nativité du Christ en qui vous refusez de croire? Quoi ! vous ne sentez pas que c'est vous que l'Eglise adjure, en vous opposant et des témoignages empruntés à vos écritures, qui appuient sa foi, et les grâces spirituelles conférées par la foi, et les souffrances que les martyrs ont endurées pour cette même foi ? Que ne vous sentez-vous encore interpellées par l'Eglise, dans les cérémonies si expressives dont elle use, dans les idées profondes qu'elle expose dans les hautes récompenses qu'elle attend, et dans les vœux si sévèçes par lesquels elle se lie? Oui cette discipline sévère, cette doctrine sublime, ces rites instructifs, ces vertus éminentes étaient bien propres à éveiller votre zèle, à provoquer votre affection et à exciter puissamment votre émulation. Mais un temps viendra (il n'est pas venu) où vous vous convertirez au Seigneur, alors le voile de l'ignorance et de la dissimulation tombera de vos yeux. Alors devenues sensibles, ayant reçu l'esprit du Seigneur, vous sentirez la vertu de ces adjurations : alors prises d'une sainte curiosité vous redirez avidement ces interrogations : Quel est ton bienaimé, issu du bien-aimé, 6 la plus belle des femmes? Quel est ton bien-aimé, puisque lu nous as ainsi interpellées ? Mes frères, le tem ps des Juifs n'est pas venu, mais le nôtre l'est. Quittons donc les discours frivoles et trompeurs, pour redire dans nos assemblées ces cris d'admiration, et ces questions.
8. Ah ! puissiez-vous être de ces filles qui désirent entendre ces enseignements! Que je sois moi-même l'Epouse à laquelle vous puissiez adresser ces questions! Heureuse mère celle qui mérite qu'on lui dise : O la plus belle des femmes! Oui heureuse si elle conserve cette beauté dans son intégrité ! Ses Nazaréens, est-il dit, sont plus blêmes que la neige ; plus éclatants que le lait, plus rouges que l ivoire antique, plus beaux que le saphir. Leur visage est plus noir que le charbon. Eloge magnifique, mais quel triste changement ! La blancheur de la neige et celle du lait, la teinte de l'ivoire, la pureté et l'éclat du saphir sont défigurés sous la sombre couleur du charbon. Leur visage est devenu noir comme le charbon; on ne les a pas reconnus dans les places. On ne les a plus reconnus pour des Nazaréens. Laissons les autres. Considérez les religieux de notre Ordre : comme leur nom excitait jadis l'admiration de toute la terre ! Au commencement, quand on les voyait à peine sur les places publiques, leur sainteté les faisait reconnaître aussitôt. Mais aujourd'hui à peine une nuance dans la religion, une légère différence dans la conduite les distinguent de la foule. Aussi ne les a-t-on plus reconnus sur les places pour des Nazaréens. L'habitude de ces plaées change l'aspect des Nazaréens et leur donne une physionomie différente. L'or de choix s'est trouvé changé : et les pierres du sanctuaire ont été dispersées auxcarre fours des rues1 : voilà pourquoi on ne les a pas reconnues sur les places. On n'a retrouvé en elles ni leur blanchenr native, ni leur éclat, ni leur beauté. Car quelle que soit la signification de toutes ces choses, elles sont destinées à désigner une grande beauté. C'est pourquoi ils n'ont pas été reconnus sur les places. Ce sont là les couleurs des Nazaréens, ainsi que celles de l'Epouse et de l'Epoux. L'Epouse en effet ^n cet endroit parle et dit : mon bienaimé est blanc et rouge. Tel est notre Nazaréen à qui on assimile et la couleur des Nazaréens et celle de l'Epouse. Car elle aussi est Nazaréenne, vouée et fiancée à Jésus de Nazareth. En la trouvant telle, louons sa beauté et prenons conseil de son expérience. Quel est ton bien-aimé issu du bien-aimé, ô la plus belle des femmes? Suel est ton bien-aimé, puisque tu nous as interpellées de la sorte? Mais déjà elle se met à redire les louanges de son bien-aimé, du Seigneur Jésus qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1 Thien. iv, 7, S, I.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
SERMON XLVIII
Mon bien-aimé est blanc et vermeil, etc. Cantiq. v, 8.
!. Mon bien-aimé est blanc et vermeil , choisi entre mille. L'Epouse afin d'instruire ses filles se relâche pour un temps, mais pour un temps bien court, de son zèle à chercher son bien-aimé. Elle quitte le plaisir pour le devoir, et cependant c'est encore l'amour qui lui inspire ces éloges adressés à l'Epoux. Ce panégyrique de l'Epoux est un bonheur pour les lèvres de l'Epouse. Pieuse Mère et Epouse prudente elle forme ses filles, et elle exalte son Epoux ; oui elle est prudente et sage, elle qui trouve si aisément dans son cœur Téloge de son Epoux. Il faut qu'elle ait soigneusement noté et médité ce qu'elle exprime si vite. Chacune de ces qualités si profondément fixées en sa mémoire excite son amour. Le coloris, la tête, les cheveux, les yeux, les joues, les lèvres, les mains, le ventre, les cuisses, le pied, la gorge de l'Epoux, tous ces détails sont décrits d'une façon figurée dans l'éloge qu'elle en fait. Et enfin pour se résumer brièvement et conclure, l'Epouse s'écrie : // est tout entier digne d'éveiller les désirs9 et afin de nous enseigner que tous ces détails sont autant d'aliments à son amour, elle ajoute : Tel est mon bien-aimé; et il est mon ami. En tout cela voyez la science de l'Epouse, voyez sa dévotion, sa diligence soit à chercher le bienaimé, soit à instruire ses filles, soit à repasser les louanges de son Epoux. Elle apostrophe avec instance; elle répond avec à propos ; elle emploie d'élégantes figures : elle divise avec soin ; elle presse, elle creuse son sujet,*et je ne sais si elle s'exprime suffisamment. Mais je sais qu'elle conclut d'une façon affectueuse : Tel est mon bien-aimé, et il est mon ami. Si le cercle de ces éloges est large, grand est aussi l'amour qui les dicte.
2. Mais reprenous en détail chacun des objets sur lesquels ils roulent. Mon bien-aimé est blanc et rouge, et choisi entre mille. Mélange unique de couleurs, qu'une opération divine a réunies dans la seule personne du
Seigneur Jésus, non pas de façon à faire de lui une seule nature, mais à subsister ensemble en un seul Christ, Epoux gracieux, Epoux plein d'amabilités, en qui la génération brille d'une blancheur éclatante, et la génération humaine est rouge ! Il est en effet la candeur de l'éternelle lumière1. Et s'il n'est issu ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, il est né cependant/! u sang de sa Mère, et on ne peut trouver en lui l'ombre de cette rougeur dont Isaïe dit : Vos péchés seraient rouges comme le vermillon, ils deviendront blancs comme la blanche laine '. Entre la blancheur de la laine et le rouge du vermillon il n'y a pas de rapport : ces couleurs s'excluent. Il est un autre rouge marié avec la blancheur sur le vêtement de Jésus. Pourquoi, dit Isaïe, pourquoi votre vêtement est-il rouge 8 ? Le vêtement du Seigneur Jésus, la nature de sa virginale génération, blanche par la pureté et l'innocence de la sainteté, dans le cœur des croyants étincelle de la souffrance volontairement soufferte par Jésus-Christ. Quelle rougeur ! elle a la propriété de blanchir. Ils ont lavé, est-il dit, leurs robes et les ont rendues blanches dans le sang de V agneau 4.
3. Ce rouge trouve la blancheur dans mon Jésus,, mais ne l'y produit pas; il la produit en nous sans l'y trouver. Ce sang tombant sur la couleur de notre naissance et de notre iniquité personnelle en change le rouge en blancheur; la foi purifie nos cœurs, car nous sommes justifiés par la foi dans le sang de Jésus-Christ. Et il est vraiment rouge en vous ce sang versé pour vous, s'il allume dans votre cœur le feu d'un amour réciproque. Il est rouge en vous : dans ce sang versé pour vous, voyez reluire la charité infinie de Dieu. Jésus en effet a tellement aimé son Epouse qu'il l'a purifiée dans son propre sang. Cette charité est de feu, c'est elle qui fait que pour
* Sagesse vu. 26. — * Isaïe i, 18, — J Id. lxiii, 2. — 4 Apoo. vu, 14.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
moi Jésus est rouge. En lui, pour moi éclatent et la blancheur de la vérité et la pourpre de la charité. Mon bien-aimé est blanc et rouge, pourquoi ne serait-il pas blanc? Dieu est lumière et il n'y a pas de ténèbres en lui. Pourquoi ne serait-il pas rouge? Dieu est un feu et Jésus-Christ est venu apporter aussi le feu sur la terre. Vous donne-t-il la lumière de l'intelligence, il est blanc pour vous; mais s'il n'allume pas l'amour dans votre cœur,
vous ne sentez pas la rougeur. Considéré en lui-même, il possède ces deux couleurs; mais il ne les a pour vous que lorsque vous en ressentez l'effet eu vous. Si vous êtes épouse, travaillez à obtenir de votre époux le mélange de ces deux couleurs, afin d'être aussi blanche et rouge, c'est-à-dire sincère et ardente, car il possède la vertu d'apaiser aussi bien que d'embraser. S'approcher de .lui c'est s'approcher du feu,