ADRESSÉ A UN CERTAIN RELIGIEUX1 SON AMI
i. T'ai -je adressé un écrit suffisamment étendu? Ai -je mis dans celui-ci la longueur qui manquait aux précédents? peut-être que je pèche encore cette fois par excès, et tu vas maintenant accuser ma prolixité après avoir naguère accusé ma brièveté. Si j'en crois ta plainte, mon cher R., mes lettres ne sont pas courtes seulement, c'est un canevas à peine ébauché et coupé sur le métier. Et tu serais bienheureux, ajoutes-tu, si la rareté des lettres de ton ami trouvait une compensation dans leur étendue. Je songeais à tes occupations, et je voulais t'épargner une lecture fastidieuse, et toi tu me rassurais sur tout cela. Pour moi, je l'avoue, je ne trouve rien de plus doux, rien de plus suave que ce commerce, pourvu que je m'entretienne de celui qui est l'objet de mon affection, que l'accent de mes lèvres soit l'écho de celui qui met Ja sérénité en mon cœur, et qu'il forme luimême en mon âme les sentiments que ma plume formule au dehors. Tu lis eu effet : Si quelqu'un parle, que ce soit comme des paroles de Dieu1, des paroles données par Dieu, et qui remontent jusqu'à lui. 11 est à la fois la grâce, la cause et la riche matière de nos discours. Qui la développera? qui pourra
1 Peut-être Roger & qui est aussi ml rossé le traité VI». - « I Pierre rv, il.
redire ses bienfaits et ses jugements? G* ne parle pas de son essence). Ici aucune parole ne peut excéder; aucune même n'est assez abondante. Exaltez le Seigneur autant que vous le pouvez, dit l'Ecriture, car il est au dessus de vos louanges1. Oui, riche matière et douce tâche. En effet, quelle occupation plus agréable, puisqu'elle est l'image de la félicite angélique, et de la vie que l'éternité nous réserve ! C'est un bonheur de célébrer les louanges du Seigneur, s'écrie le Prophète, et de célébrer le nom du Très-Haut : vous m'avez rempli de joie à la vue de vos créalions, et le spectacle de vos œuvres m'a transporté f. Mon Dieu , si votre magnificence nous charme et nous enivre i ce point, que fera donc votre essence? Si vous nous causez une telle joie, quand nous ne vous saisissons encore qu'en vos œuvres, que serez-vous donc pour nous, quand nous vous goûterons directement vous-même?
2. Heureux ceux qui peuvent avoir l'avantgoût de ces félicités, et considérer à loisir combien le Seigneur est doux! Pour moi, hélas! je n'ai guère ce loisir; mon cœur distrait, rongé par de cuisants soucis, n'apporte à ce pieux spectacle que la moitié de lui-
1 Eecll. xuii, 33. — • Pt. xci, 2, 0.
TRAITÉS ASCÉTIQUES DE GILLEBERT
même ; je ne puis répéter avec le Prophète : Je suis tous les jours en sentinelle devant Dieu; j'y fais la garde le long des nuits1. Pour le Prophète les heures ne coulaient pas stériles ; il ne marchait pas au hasard , à la merci du temps ; il en était maître, il le consacrait à se garder, ou le dépensait à contempler Dieu. La première de ces opérations était plus salutaire, et la seconde plus douce ; aussi, remarquez-le, l'uneest ast assimiléeà la nuit et l'autre au jonr. Car que dit l'Apôtre : Pour nous y contemplant à face découverte la gloire du Seigneur, nous sommes transformés à la même image de clarté en clarté, comme par F esprit du Seigneur %. Se garder immaculé, fuir toute conformité avec le siècle, c'est chose excellente : mais il est bien plus parfait de se réformer en vue du siècle futur, et de se transformer de clarté en clarté. S'appliquer à ce travail, c'est être debout en sentinelle de Dieu, c'est y être durant le jour. Je m'y tiens tout le jour , dit le Prophète. Eh quoi? saint Prophète, vos genoux ne sont pas fatigués d'une pareille attitude longtemps prolongée? Le jeûne ne les épuise pas? Ah ! ce n'est pas un jeûne, c'est un suave festin qu'une pareille sentinelle. A celui qui habite les hauteurs on dispense du pain, et on lui réserve des eaux fidèles.
3. Qui me donnera donc les ailes de la colombe pour voler vers ce poste si sûr et si fécond, où l'on rencontre et le repos et la réfection? Rarement je suis monté jusque-là, si même je l'ai fait. Encore ai-je été arrêté immédiatement, et emporté comme l'ombre qui décline, en attendant qu'une commotion nouvelle me fit subitement bondir comme la sauterelle. Commotion heureuse de laquelle il est dit dans le Psaume : Seigneur faites-moi connaître ma fin et le nombre de mes jours •. C'est pour cela que ce Psaume est intitulé pour Idithun, c'est-à-dire pour celui qui franchit. Il avait par la pensée bondi par dessus tout ce qui est passager jusqu'à ce qui est et demeure, jusqu'au nombre sans nombre, jusqu'à la fin sans fin, fin qui bannit toute souffrance sans mettre de terme à la félicité. Car le Christ est à la fin de la loi, il est destiné à justifier tout croyant ', et il est aussi la fin de la foi et il procure la félicité à quiconque le voit. Il est eu effet la Sagesse qui atteint fortement d'une extrémité à l'autre, et qui dispose tout avec suavité '. D'une extrémité à l'autre . il va de la foi à l'espérance, comme chemin ; et il dispose tout ,
* Isaie xxi, 8. — " II Cor. 10. — » Ps. xxxvm, 5, 1. — * Rom. x, 4. — » Sagesse vin, 1.
comme vie. Je suis, dit-il, la voie, la vérité et la vie S la voie qui conduit, la vérité qui enseigne, la vie qui adoucit. Car la vie éternelle consiste à vous connaître, vous le Dieu véritable1. C'est une connaissance pleine de douceur. Vous me remplirez de joie en me montrant votre visage : d'ineffables délices sont éternellement à votre droite *. Parvenus à cette extrémité, nous nous reposerons au sein d'un ordre délicieux, quand Dieu sera lui-même tout en tous; les restes du vieil homme auront disparu ; la mortalité sera absorbée par la vie, l'infirmité par la force, la cécité par la vérité, et la concupiscence charnelle disparaîtra sous l'abondance de l'esprit. 4. Durant la vie tous ces éléments sont en lutte; et il nous faut livrer d'énergiques combats pour arriver au bonheur du repos, et pour que cette lutte se change en paix, selon ce qui est écrit : Pour moi, je dormirai en paix, et je goûterai en lui le repos *. 0 paix véritable et pleine ! Paix d'autant plus véritable qu'elle est moins variable, et d'autant plus pleine qu'elle est plus durable. En lui exclut la diversité, et la paix exclut l'adversité. Les élus, dit Isaïe, ne travailleront plus en vain et ils n'engendreront plus dans le trouble1. Comme s'il disait : ils ne travailleront pas sans fruit; ils ne travailleront pas en vue de fruits. Ici-bas point de fruit sans labeur, et que de labeurs sans résultats 1 Vous cultiverez la terre et elle vous refusera ses fruits6. Aujourd'hui nous sommes dans les douleurs de l'enfantement, et nous gémissons; plus tard nous nous réjouirons du produit de cet enfantement. Une femme oublie ses tortures, quand elle a mis un enfant au monde7 : elle a donné le jour à un fils qui est l'image et la gloire de Dieu. Mais quand cela arrivera-t-il? quand s'accomplira cet oracle des saints livres : Nous le savons, quand il nous apparaîtra, nous lui serons semblables, parce que nons le verrons tel qu'il est*? Cette vision, toute créature l'appelle de ses gémissements et de ses soupirs 9. Et c'est la Sagesse qui nous prépare doucement à la divine ressemblance. Objet ici-bas d'innombrables épreuves, nous trouverons ailleurs un repos absolu ". Alors pius de succession de temps, plus de perfection graduelle , plus d'ascension de vertu en vertu, ni de clarté en clarté ; tout d'un coup et pour jamais nous serons établis dans la vertu et la
» Jean xrv, 6. — « ld. xvn, 3 Pi», xv, 11. — * Ps. rv, 9 — » Isaie lxv, 23. — • Oen. iv, 12. —
' Jean xvi, 21. — » I Jean ni 2. — * Rom. vin, *2.—
*° Sagesse ni, 5.
SUR LA CONTEMPLATIONJDKS CHOSES CÉLESTES
vérités totales. N'est-ce pas ce que dit Isaïe : Elle a enfanté avant <T être au travail; elle a mis au monde un enfant mâle avant le temps de Yenfantement x ? Et quelle est donc celle qui enfante si vite et sans fatigue? C'est la Sagesse dont nous parlons, la Sagesse qui dit : Je suis la mère du bel amour et de l'innocence*. Elle nous enfantera pleinement ainsi quand, sans aucune difficulté, nous contemplerons la vérité dans l'éternité, et nous serons plongés dans la charité. Mes petits enfants que j'enfante de nouveau, jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous1, dit saint Paul. Donc l'Apôtre enfante présentement et Dieu enfantera alors. Eh quoi l moi qui donneaux autres la fécondité^ en' enfanterai pas? Moi qui communique lavertu d'engendrer, je serai stérile, dit le Seigneur* ? Ou plutôt nous serons tous enseignés par Dieu et semblables à lui.
5. Cette conformité née de la vision divine opère en nous une mâle rénovation, puisque l'homme est l'image et la gloire de Dieu. Anssi l'homme ne doit-il pas se voiler le visage», afin de montrer aujourd'hui dans l'attitude de son corps ce qu'il sera plus tard en esprit, quand il contemplera sans voile la gloire de Dieu; et qu'il se transformera sur l'image divine, sans phases progressives, comme sans danger de défaillance. Et c'est ce qu'exprime cette forme admirative: Qui donc a jamais ouï rien de pareil ? Qui a vu rien de semblable ? La terre produit-elle son fruit en un seul jour ? Tout un peuple est-il engendré d'un seul coup ? Et cependant Sion ria-t-elle pas été entravait et n'a-t -elle pas enfanté des fils*? Sion, eneffet, désignée par le mot de sentinelle, enfante vraiment en un jour, dans ce jour qui, passé seul dans le palais du Seigneur, vaut mieux que mille sous la tente des pécheurs. C'est de ce jour que le Prophète dit ailleurs : Notre jour devant le Seigneur sera un ; plus <t alternative de jour et de nuit. Et au temps du soir il y aura lumière. Votre soleil n'aura plus de coucher, ni votre lune de déclin ; mais le Seigneur deviendra lui-même votre éternelle lumière1. Voilà le jour connu de Dieu, jour qui est Dieu même. Personne ne connaît le Père sinon le Fifo, et celui à qui il daigne révéler cette connaissance*. Sa révélation nous changera en jours ; nous lui serons semblables quand il nous apparaîtra. Les jours ont leur formation, tous sans exception9: les jours de
1 Iaaïe wi,7. —» Ecoll. xxivA24. — » Galat. iv, 19. — * Isaïe lxvi, 8. — 8 I Cor. xi, 7. — «Isaïe lxvi, 8. -7 Isaïe ut, 19, 20.— «Math, xi, 27.-*P*. cxxxviii, 16.
ceux à qui il est dit : Vous ites la lumière du
monde. Vous avez aujourethui la parole des
^P^i*5' à laquelle vous faites bien d'être
*'* le à un
Mais q
lampe.Les prophéties finiront, 1 enseignement apostolique, et ses sens incomplets disparaîtront. Car nous ne connaissons qu'en partie. Or, ce qu'il y a de partiel en notre science disparaîtra devant la perfection ». Ce qui faisait dire à Philippe : Seigneur montrez-nous notre Père et c'est assez pour nous *. Vous, et votre Père. Vous pour montrer, et pour nous montrer uniquement le Père et cela nous suffit.
6. Vos perfections invisibles, votre puissance éternelle, votre divinité *, sont devenues intelligibles, et sasissables à l'aide de vos œuvres extérieures; mais vous voir, sans intermédiaire, ou vous voir d'une façon médiate, sont deux conditions bien différentes. Pourquoi m'allumez vous une lampe ? Pour que je voie le soleil? Une lampe est bonne, mais pour un œil infirme ; des mamelles sont utiles, mais à ceux qui sont encore enfants en Jésus-Christ : j'estime un miroir, je préfère un baiser. Baisez-moi donc d'un baiser de votre bouche, de votre bouche, dis-je, et non de votre œuvre. La bouche est intérieure, l'œu\re est extérieure. Oh ? s'écrie l'Epouse, qui me donnera de vous rencontrer dehors vous, mon frère : suçant les mamelles de ma mère afin que je vous donne un baiser* ? De celui que l'Epouse désire embrasser après l'avoir rencontré dehors, elle dit aussi qu'il suçait le sein, faisant ainsi allusion aux abaissements de l'Incarnation. Mais d'une autre manière, bien que dans l'union personnelle, par les vestiges qu'elle laisse de son action, la Sagesse, créatrice brille au dehors ; elle charme au dehors, et bien que douces, les délices qu'elle apporte sont insuffisantes ; faites que nos vœux soient comblés : montrez-vous vous-même.
Je vous cherche avec ardeur au dehors, mais que je suis lent à vous trouver ! Avec quelle peine je vous retiens I vous fuyez etvous échappez à mes poursuites; mes vœux seuls vous embrassent. Heureux baisers, mais donnés à une image, à une ombre, ils raniment pour un moment, ils ne suffisent pas ; rassasiez mes désirs. Baisez-moi d'un baiser de votre bouche, d'un baiser du Verbe, et non de la chair ; de la vérité et non de l'image; d'un baiser volontairement
1 II Pierre i, 19. — « I Cor. xi:i, 9, 10. — «Jean xrr, £• — * Rom. i, 20. — » Cantiq. vin. t.
TRAITÉS ASCÉTIQUES DE GILLEBERT
accordé et non arraché par la violence ; du baiser de votre manifestation destiné à me rendre semblable à vous, afin que d'accord avec vous, uni à vous, je ne fasse avec vous qu'un esprit. Car celui qui s'attache au Seigneur est un même esprit avec lui l . Cette fusion, œuvre de l'amour et de l'union, est justement désignée par le mot de baiser. Et si je vous défère le soin de donner vousmême ce baiser, si je vous en attribue le droit, c'est qu'ici tout est votre ouvrage, mon travail personnel n'y peut rien. Ce baiser est un acte d'indulgence de votre part, c'est votre manifestation; mes soins et mes investigations ne sauraient me l'apporter.
7. C'est pourquoi je dis : manifestez-vous à moi, montrez-vous sans intermédiaire, tel que vous êtes ; cette vue me suffit. Car je serai rassasié quand votre gloire m'apparaîtra*, quand vous m'aurez rempli de ce vin, de ce vin nouveau, que vous buvez vous-même et que vous servez à vos élus dans votre royaume. Je le veux pur, et sans mélange, pur et sans lait; car le lait est le breuvage des enfants, et l'enfance alors aura cessé. Les mamelles sont préférables au vin, mais pas à ce vin qui est au contraire mille fois préférable aux mamelles. Il enivre, ce qu'elles ne font pas ; il remplit l'âme de sentiments nouveaux pour elle et qu'elle ne connaissait pas. En suçant les mamelles on les dessèche; mais ce vin coule plus abondant à mesure qu'on y boit l'ivresse. Non, je n'en veux pas tempérer l'ardeur en y mêlant la fraîcheur du lait ; je l'attends pur, je l'attends intarissable. Et c'est ce que nous lisons en effet: Ils seront enivrés de V abondance de votre demeure, car en vous est la source de la vie, et if est dans votre lumière que nous verrons la lumière*. Ivresse inusitée, produite non par une liqueur, mais par la lumière, par la sincérité et non par une boisson. Envoyez donc votre lumière et votre vérité; donnez-nous votre plénitude, et non pas seulement un gage qui retarde votre présence, qui tempère la grâce et atténue la lumière ; que la lumière réalise les promesses de l'ombre. C'est dans l'ombre que se rencontre ce qui fait dire au Prophète : O Dieu, aucun œil n'a vu ce que vous avez préparé d ceux qui ont mis en vous leur attente*. Les filles de Salphaad, dans les Nombres, n'ont pas d'héritage, et réclament celui de leur Père5. Salphaad veut dire ombres. Salphaad, l'ombre en effet ne pouvait engendrer des hommes image et
* I Cor. vi, 17. — « Ps. xvi, 15. — • Ps» xxxv, 0, 10. 7- ♦ Jsaïe uuv, 4. — • Nombres xxyii, 1, 6.
gloire de Dieu. En effet, cela est impossible tant que nous vivons sous le régime de la foi, et ne se réalisera qu'à l'heure où nous verrons Dieu et où nous lui serons semblables. C'est pourquoi nous, pèlerins en ce corps, loin de Dieu, nous demandons avec les filles de Salphaad ; mais nous ne savons pas demander comme il faut ' ; nous demandons l'héritage paternel : Car le Seigneur est la portion de mon héritage9. Nous demandons avec l'Apôtre : Montrez - nous notre Père, cette vue nous suffit*. Je ne veux rien de plus, rien de moins : voilà la limite de mes désirs et la fin de mes vœux. Et quelle est cette fin? celle dont parle l'Apôtre : La fin c'est la vie étemelle \ Et quelle est cette vie éternelle? Celle dont parle Jésus-Christ : La vie étemelle corniste à vous connaître, vous le Dieu véritable, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ*.
8. C'est vers cette fin, conclusion suprême, que volait, emporté par ses désirs, celui qui dit dans le Psaume : Faites-moi connaître, Seigneur, ma fin : fin du bien, et fin du mal, du mal qui n'existe plus, du bien parvenu à sa consommation. Fin véritable, fin pure, pleine, perpétuelle: pure de tout mal, pleine de tout bien, et sous ce double rapport définitive : elle apporte des affections parfaites, elle suffit pleinement, et sous ce double aspect elle est sans défaut. Aussi le Psalmiste ajoute-t-il : Faites-moi connaître le nombre de mes jours, ce nombre qui est*. Ce sont des jours simultanés, sans succession; leur nombre n'est susceptible ni de diminution, ni de changement. Aussi est-il dit, qui est. Et comment mon jour aurait-il une fin, si mon soleil n'a pas de coucher? Votre soleil ne se couchera pas, est-il dit, et votre lune ne diminuera plus1 . Je suis lune, il est soleil. Et la lune sera soustraite à toute diminution, parce qu'elle ne sera plus emportée par aucun mouvement loin de ce soleil éternel et partout présent. Donc par une disposition toute nouvelle, pour ces jours il n'y aura plus de ternie; il y aura toujours nombre. Là régnera pour nous l'éternelle durée sans que nous rencontrions toutefois cette absolue simplicité conforme à l'unité divine. Car tous les autres êtres bien qu'immortels, ne sont pas simples. Pour eux être c'est être ceci ou cela; et exister n'est pas leur essence. Car dans la création spirituelle les êtres qui n'ont pas de fin n'en n'ont pas à raison de la pro-
1 Rom. vin, 26. — * Pa. xv, 8. — • Jean xnr, 8. — ♦Rom. vi, 22. — * Jean xvn, 8. -?• Pa. xxxvin, 5. — 7 Isaïc lx, 20.
SUR LA CONTEMPLATION DES CHOSES CELESTES
priété qu'ils ont de durer toujours, et ils sont déterminés mutuellement et définis par la différence de leurs natures et de leurs affections. Dans la maison de mon Père il y a plusieurs demeures1, demeures lumineuses, puisque Dieu lui-même habite une lumière inaccessible', de sorte que ce qui s'appelle ici un nombre de jours, est désigné là par une multitude de demeures; ce n'est pas que chacun ait exclusivement la sienne ; il en est qui en comptent beaucoup, selon cette parole : Et toi reçois .autorité sur dix villes9. Une étoile en effet diffère en clarté d'une autre étoile4. Les âmes qui auront d'abord possédé des vertus nombreuses verront se multiplier leurs clartés, selon la promesse du Prophète : Le Seigneur remplira ton âme de splendeurs 6. Heureuse âme qui resplendira ainsi non d'un rayon unique, mais de rayons nombreux, de ces splendeurs dont il est dit : Le principe est avec vous dans le jour de votre puissance, au milieu des splendeurs des saints*. Quelles splendeurs sereines que ces jours, que cette puissance de clarté !
9. Qui me donnera qu'un rayon de cette splendeur trine éclaire mon esprit, afin que ce bienheureux nombre soit la plénitude, le complément, et le terme de mes jours? Qui me donnera, dis-je, que mes jours s'étendent dans la mesure de l'éternité, qu'ils brillent de la splendeur de la vérité, et qu'ils soient embrasés de l'esprit de charité? Dans la condition primitive du monde, les retours successifs du soir et du matin produisaient la pluralité des jours. Là, il n'y en aura qu'un jour continu, éternel midi. Ici-bas, pour parler de la sorte, une nuit malheureuse sépare le matin du soir. Mais là un splendide midi réunira ces deux termes, selon ce mot du Prophète : Au temps du soir la lumière régnera1, puisqu'il n'y aura plus nfrnutations, ni successions de temps. Mais quand cela sera-t-il? Quand donc, ô bon Jésus, vous montrerez-vous à nous tel que vous êtes au milieu de ce midi? En vous nous verrons le
1 Jean xiv, 2. I Tira, vi, 16. — » Luc xix, 17. — * I Cor. xv, 41. — * Iaaie lviii, H. — • P*. exix 3. — 7 Isaïe lsx, 19.
Père, et nous serons satisfaits. O jours lents à venir ! O cœurs lents aussi ! lents à voir, car vous êtes prompts à croire !
10. Seigneur, rapprochez-vous de nous, afin que nous puissions dire: Le voici! il vient, il bondit sur les montagnes, il franchit les collines l. Oui approchez, venez au devant de notre lenteur. J'ai lu comment deux de vos disciples cheminant vers Emmaûs, vous vous êtes approché d'eux ; vous leur avez reproché la lenteur de votre foi : vous leur avez interprété l'Ecriture en vous en appliquant les prophéties. Au dehors vous vous montriez à eux, et en même temps vous leur ouvriez le cœur, et bientôt vous disparûtes ; c'était peut-être parce que vous ne vous montriez pas à eux en plein midi, mais vers le soir, au déclin du jour. Du reste dans toute cette apparition de la bienheureuse résurrection, je ne me souviens pas d'avoir vu qu'il soit parlé du midi ; on y dit bien que le jour commençait à poindre, ou qu'il touchait à sa fin ; ce qui nous donne à entendre qu'ici-bas la lumière de la vérité se voile des obscurités de l'ignorance. Il faut en même temps voir ici une distinction qui a son prix. Jésus-Christ s'est montré le matin aux pieuses femmes dont le zèle le cherchait en son tombeau*, et le soir du premier jour de la semaine, aux disciples rassemblés dans le cénacle. Puissiez-vous, Seigneur ! nous apparaître aussi soit dans ce matin, soit dans ce soir, qu'éclipse le radieux midi. Mais c'est dans ce midi que nous goûterons le repos de la patrie. En attendant, pendant que nous sommes sur le chemin, nous vous en supplions, Seigneur, ranimez nous, au sein des ombres, d'un rayon du soir. Mais nous finissons notre entretien avec le jour, sans vous exclure pourtant de nos pensées ; ou plutôt terminant en vous, commençant par vous, puissions-nous vous rendre grâces dans les clartés du matin, en exhalant ce cri du Cantique : Je me suis reposé à F ombre de celui que j'avais désiré*.
1 Cantiq. n, 8. — * Luc xxiv ; Marc xvi ot Jean xx.— 8 Cantiq. n, 3.
TRAITÉS ASCÉTIQUES DE GILLEBERT
TRAITÉ II
Chercher Jésus-Christ : de la contemplation des bienheureux et de cette
des âmes voyageuses.
1. Notre bien-aimé s'est dérobé un instant au milieu des ombres de la nuit : où donc le chercher? Et quel est-il? C'est celui qui a dit : Je suis la fleur des champs1. Si donc nous le cherchons, sortons dans les champs, ou plutôt entrons dans le jardin, puisqu'il est descendu en son jardin, à la plate bande de baume*. C'est dans un jardin que Marie l'a cherché et trouvé8. Elle l'a cherché en pleurant : cherchons-le en le louant, douce occupation payée d'une plus douce récompense. Quelle récompense? Celle dont il est dit dans le psaume : Le sacrifice de louange m'honorera : et c'est la voie par laquelle je lui montrerai le salut de Dieu *. Jésus doit donc se montrer à ceux qui le louent. Cherchons-le, la louange aux lèvres, mais cherchons dans le jardin : il y a été trahi, il y a souffert, il y est apparu. C'est ce que l'auteur sacré a bien vu et c'est ce qui lui fait dire : 0 vous qui habitez dans les jardins, les amis écoutent ', faites-moi entendre votre voix*. Les amis sont Pierre et Jean : les amis sont les disciples à qui il a été dit : Vous êtes mes amis*. Faites-moi entendre ce que je dois leur annoncer. Ils sont dans les champs, je suis dans le jardin; ils mettent une main visible à des œuvres énergiques, moi je suis tout entier à de douces occupations. Heureuse la femme qui a mérité de vous entendre, plus heureuse celle qui vous a vu : car si votre voix est douce, votre visage est beau. Mais très-heureuse celle vers laquelle Jésus avait étendu la main, si elle l'eût touché, tenu, gardé ! Présentement on lui dit : Né me touchez pas1. Ce qu'une n'a pu, plusieurs l'ont fait, celles à qui il dit dans l'Evangile : Je vous salue. Et elles s'approchèrent, et embrassèrent ses pieds*. Ce que ne peut l'isolement, la com-
1 Cantiq. n, I. — » Id vi, 1. — » Jean xx, 1, 16.— *P«. xlix, 23. — •Cantique vm, 13. —«Jean xv, 14. — Jean xx, 17. — Math, xxvixi, 9.
munauté l'obtient. Cherchons donc tous ensemble et nous chercherons utilement. Enfin les femmes qui l'ont trouvé étaient venues avec des parfums. Et quel excellent parfum que celui dont il est dit : Ah! qu'il est bon, qu'il est doux d'habiter fraternellement ensemble/ Il y a là une douceur égale à cette des parfums qui inondent la tête1.
2. Mais peut-être au lieu de se laisser trouver s'est-il offert de lui-même à ces pieuses femmes. Elles lui prirent les pieds, est-il dit, sans pourtant les couvrir de parfums, car elles avaient trouvé vivant celui qu'elles cherchaient parmi les morts. Elles venaient pour oindre le Christ, pour oindre celui qui déjà était embaumé, et lui, à son tour, venait à elles tout chargé de l'odeur vivifiante d'aromates immortels. Avant sa passion il consentit à recevoir une onction, et il le permit en vue de sa sépulture : après sa résurrection il n'avait plus besoin de parfums. Alors en effet il possédait les riches parfums de l'immortalité, et du pouvoir royal et suprême. Il le déclare lui-même : Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre*. Et l'Apôtre dit à son tour : Dieu lui a donné un nom au dessus de tout nom*. C'est pour celaqu'il estdit: votre nom est une huile répandue*. Et il nous invite lui-même à ses aromates: Je suis venu en mon jardin, ma sœur, mon épouse : foi moissonné ma myrrhe avec mes aromates9.
Ce que j'ai semé vient de vous, mais ce que j'ai moissonné vient de moi, c'est pour moi, ou plutôt pour vous ; en réalité c'est | our moi, et pour vous en espérance. C'est pourquoi je vous invite : Venez dans mon jardin, ma sœur, mon épouse. Noms agréables, noms pleins de douceur qui expriment un lien résultant de la nature ou de la grâce. Associé à votre nature, je vous donne ma
1 Ps. cxxxn, 1,2.—» Math, xwui, 18. — • Philippe il, 9. — * Cant. i, 2. — » Ibid. ▼, l.
SUR LA CONTEMPLATION DES CHOSES CÉLESTES
grâce en échange. C'est pourquoi je vous appelle ma sœur, ma sœur dans la chair ; et mon épouse , mon épouse dans le Saint- Esprit : sœur dans la chair, où j'ai pris l'humanité entière, Epouse selon l'esprit qui a versé en vous la charité. Venez donc, ma sœur, mon épouse, venez vous qui avez reçu un pareil gage, venez, assurée de la plénitude . J'ai moissonné ma myrrhe avec mes aromates^ une myrrhe destinée à ma sœur, des aromales pour mon épouse : de la myrrhe pour la chair, des aromates pour l'esprit ; la myrrhe de l'incorruption , les aromates de la vérité. Vous connaîtrez la vérité , mais quand l'onction dont je suis la source vous l'aura enseignée. Vous venez avec des parfums : j'en ai d'autres que vous ne connaissez pas, parfums nouveaux , ou plutôt anciens déjà : car j'ai amoncelé dans mes trésors les parfums anciens et nouveaux. Déjà en effet la résurrection future est commencée dans ma personne, et la gloire de cette antique et éternelle clarté persévère, puisque mon Père m'a glorifié de la gloire que j'avais en lui avant même la création du monde.
3. Oui ! Seigneur , ces parfums sonicLo parfums exquis, et déjàleur odeur est arrivée jusqu'à votre Epouse. Aussi dit-elle : L'odeur de mon bien-aimé est l'odeur d'un champ plein de frometitl.\ousla. précédez, elle vous suit : elle dit en effet : attirez-moi après vous : nous courrons à l'odeur de vos par* fums ". Epoque bienheureuse où on dira de nous: qui sont ceux-ci qui volent comme des nuée&? Aujourd'hui sil'espritest prompt, la chair est plus lente, et la faiblesse de nos forces ne répond pas à l'ardeur de nos désirs. Aussi est-il dit : Attirez-moi après vous, nous courrons à l'odeur de vos parfums. Courir est bon : mais être tiré vaut mieux. Attendez l'âme lente en sa marche, tirez la bonne volonté. Je courrai avec plus de dévotion si vous courez avec moi : courons ensemble, vous au milieu des parfums, et moi à leur odeur. Heureuse l'âme qui, après ses fatigues, goûte désormais la joie au sein des parfums, et en qui s'épanche l'onction de la connaissance et de l'amour! Ou pour mieux dire, elle est emportée et absorbée par le torrent de la volupté et l'immensité des douceurs célestes. Ah! il est bien caché celui qui est là caché, enseveli avec Jésus-Christ, en Jésus-Christ ; il est ce sépulcre dont on lit qu'il est glorieux* : oui glorieux, puisque sa
« Gen. xxvn, 27. — t Gant, i, 3. ■ — * Iaaïe lx, 8. — * Iaaïe xi, 10.
place est au sein de la paix, et son séjour en Sion ' . Ceux qui résident là vous contemplent de haut. Pour nous, nous ne voyons guères qu'en un miroir, dans le miroir des créatures, et dans les symboles des Ecritures.Nous sommes plongés dans les figures et les ombres; les autres résident au sein de la vérité pure. Ils la contemplent à loisir, ils écoutent, et la voix de l'Epoux les ravit de joie, sa vue les transporte : car sa voix est douce et sa figure ravissante. Aussi les cœurs qui ont participé à l'onction éprouvent-ils un désir continuel, une ardeur infatigable pour des accents et un spectacle si suaves , et votre nom est une huile répandue en eux. Oui, une huile ; car votre nom, votre connaissance c'est une lumière , une joie répandue dans l'âme et qui l'inonde; elle ne croit plus , elle voit. Là il n'y a plus un cœur et un cœur ; tous les cœurs n'en font qu'un. Quel bonheur, quelle joie d'habiter ainsi ensemble , et ensemble en pareil lieu ! car là le Seigneur parle et s'épanche : il parle ouvertement , il s'épanche avec uae magnifique abondance ; il répand ses plus riches bénédictions , il verse la vie et la vie clarnelle.
4. Malheur à moi qui n'épanche pas pleinement au dehors ce que je puis recueillir ! Malheur à l'aridité de mes paroles, ou plutôt à celle de mon cœur l Mes paroles ne répondent pas à mes affections, ou mes affections à ma foi, et elle est insuffisante la foi qui ne nourrit pas pleinement. Nous serons rassasiés, est-il dit, quand votre gloire ntmsapparaltrtf. Quand la réalité se montrera, la faim disparaîtra, la faim indigente, et non la faim remplie, la faim affamée et non la faim satisfaite. Heureuse réfection qui exclut le dégoût et aiguise le désir ! Heureuse avidité qui n'est pas le produit de la satiété ! Ceux qui me mangent auront encore faim*, est-il écrit. Et se nourrir qu'est-ce sinon contemplerîQwe les justes goûtent les délices ttun festin sous les yeux de Dieu*, c'est-à-dire en voyant Dieu. Mais qu'est-ce qu'avoir faim, sinon chercher Dieu et le chercher toujours ? Cherchez le Seigneur et soyez fortifiés; cherchez toujours son visage 5 ! Cherchez toujours son visage, vous qui voyez face à face. Pour nous qui vivons dans un corps, comment le pouvonsnous voir sinon par derrière ? Attirez-nous après vous. Attirez-nous de cette vue à la vue directe de votre visage, de la foi à la vision, du parfum à l'onction, car nous marchons
* Ps. lxxxv, 3. — • Ps. xvi, 15. - » Eccli. xxiv, M. — * Ps. lxxvii, 4. — « Ps. cav, 4.
TRAITES ASCETIQUES DE G1LLEBEUT
guidés par la foi et nous courons à rôdeur de tos parfums. Bienheureux ceux qui ayant ainsi couru ont atteint le but, qui n'ont plus besoin de courir, qui sont en possession de la vérité, qui n'oscillent plus, qui sont inondés de tous les parfums de l'immortalité, et qui ruissellent de la myrrhe de l'immutabilité ! Là ils vous louent avec une plénitude proportionnée à leur liberté. Vous connaîtrez (avertie, est-il dit, et lavérité vous délivrera1. La vanité fuira donc devantl'éclat de lavérité: car la créature est asservie malgré elle à la vanité *, et ce joug pesant se dissout sous l'action de l'huile *, sous l'abondance de l'onction. On versera en effet, dan3 votre sein, une mesure large, entassée, une mesure qui débordera4. Vous nous la donnerez, Seigneur, et vous vous donnerez vous-même à nous, car vous êtes mon partage. Hais comment vous donnez-vous donc avec mesure, vous si grand, vous l'immensité même? Proportionnez-vous l'huile à l'étroite capacité du vase? Alors pourquoi parlez-vous d'une mesure qui déborde? Est-ce parce que vous versez plus que nous ne saurions contenir? En effet nous avons beau nous étendre et nous dilater pous vous embrasser, nous n'y réussissons pas. Dieu a la puissance d'excéder dans ses œuvres l'étendue de nos prières, l'étendue même de notre intelligence. A plus forte raison son être incréé excède-t-il la mesure de nos désirs et les limites de notre intelligence. Voici, dit le Prophète, voici que j'épanche sur eux un fleuve de paix, un torrent de gloire qui les mondera \ L'homme pourrat-il donc absorber ce fleuve dont les flots impétueux réjouissent la cité de Dieu, boire
1 Jean vin, 32. — 9 Rom. vui, 39.— • Iaaie x, 27. — «Luc vi, 38. — * Mfe ixvii 1S.
le Jourdain et engloutir ses eaux? Non! non. Seigneur, nous ne sommes pas à l'étroit en vous : vous donnez avec abondance, et vos dons ne sont pas le partage exclusif d'un petit nombre, ils ne sont pas petits non plus : ils ne viennent pas d'un cœur ménager et parcimonieux . Vous prévenez les mérites, vous excédez les vœux. Non, en vous nous ne sommes pas à l'étroit : nos cœurs seuls sont resserrés. Ah ! mes frères, puisque nous avons de telles promesses, dilatons-nous donc, dilatons-nous pour souhaiter, dilatons-nous pour obtenir.
5. Et vous, Seigneur, sous la paisible et douce effusion de vos grâces (qui m'aident à courir dans la voie de vos commandements quand elles m'ont dilaté le cœur1) vous qui étendez le ciel comme les peaux d'une tente, étendez aussi la peau vieillie de mon âme contractée par son inertie : effacez-en les rides et les plis, dilatez-en la capacité; que je vous désire et que je vous saisisse sans mesure, et puisse cette sainte passion accroître ma capacité ! Ainsi mon cœur volera vers les biens que la foi me découvre, et dont l'expérience, si faible soit-elle, aura éveillé en lui le goût. Ma brûlante ardeur n'aura plus à attendre les impulsions de la raison. Ainsi au milieu des tentations, la fermeté résolue et constante en nos saintes résolutions aura moins à souffrir : elle trouvera un soutien dans la prochaine réalisation de ses désirs et de ses pieuses espérances. Mais arrêtons-nous et rospirons un instant ; accordons à un esprit fatigué un repos qui lui permettra de se relever bientôt avec plus d'énergie.
1 Pt. cxvni, 32*
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SUR LA CONTEMPLATION DES CHOSES CÉLESTES