TRAITÉ III
Différences des joies de la route et de celles de la patrie.
1. Il est juste qu'après le repos de la nuit nous commencions la journée en nous présentant devant vous, Seigneur. Faut-il seulement nous présenter devant vous ou vous suivre? Ab ! bienheureux celui qui vous rencontre dès l'aurore debout à sa porte, afin de pouvoir à son tour se tenir en votre présence, et s'y tenir jusqu'au soir! Car si vous veniez à vous dérober d'un vol subit il serait réduit à chercher au hasard au milieu des ombres. Vous aimez en effet à vous cacher dans les ténèbres1. Vous êtes à la fois lumière et obscurité, puisque vous habitez une lumière inaccessible2. Vous êtes ténèbres pour nous à qui vous restez insaisissable, mais insaisissable à l'oeil et non à la voix, puisque la prière monte jusqu'aux régions où la raison n'arrive pas. Mes cris, dit le Prophète, sont arrivés en sa présence et à ses oreilles *. Que nos cris arrivent donc jusqu'à vous, afin qu'à votre tour vous paraissiez devant nous, pour nous accorder au moins de vous voir, si nous ne pouvons vous saisir. Revenez, revenez, afin que nous vous voyions*, en attendant que nous vous puissions tenir enfin. Revenez, pareil à la chèvre ou au faon de biche, sur les montagnes des aromates*. Soyez semblable à la chèvre, laissezvous voir et fuyez; montrez-vous et disparaissez ; soyez présent à l'œil, et dérobez-vous aux mains. Il est dit en effet à cette femme : Ne me touchez pas*, ne vous confiez pas à l'expérience des mains. Voici donc, mon Dieu, que je m'abstiens de porter la main vers vous, j'y dirige mon œil. Dès le matin je me présenterai devant vous et je verrai1. Malheur à moi si on m'adresse ces paroles : Détournez vos yeux de moi, car vos yeux m'ont mis en fuite*. Ou peut-être en fuyant nos regards allumez -vous les désirs, afin qu'on vous cherche avec plus d'ardeur, en
* Ps. xvn, \2. — M Tim. vi, i6. — 8 P». xvn, 7. — *Canliq.vi, 12. — » Ici. n, 47, et toi, 44* — • Jean tx, 47, — 7 Pfl. v,3. — » Cuntit{. vi, J.
Tom. IV.
vous aimant davantage. Votre fuite n'a d'autre résultat que de solliciter l'avidité de nos poursuites.
2. Ah ! qui me donnera les pieds agiles du cerf, afin que je puisse suivre rapidement ce faon, oublier les soucis domestiques, et me plonger dans une céleste solitude ! Quel bonheur d'être débarrassé du fardeau de soimême, et d'acquérir peu à peu la légèreté des biches ! C'est ce qui fait dire au Prophète : Seigneur, je n'ai eu aucune peine à vous suivre. Vous avez raison, Prophète béni, oui, vous avez raison. Mais vous ne dites pas assez. L'absence de peine ne suffit pas; il faut la joie. Aussi un autre développe ce que votre langage a d'incomplet. Qu'ils chantent dans les voies du Seigneur, car la gloire de Dieu est grande i . Et encore : Je chantais vos lois dans le lieu de mon pèlerinage*. Tout cela se passe au-dedans; c'est dans le cœur que s'élèvent ces chants, c'est dans le cœur que l'on court ainsi. // a disposé des ascensions en son cœur dans cette vallée de larmes*. Mais quelle est donc la raison de cette ascension accompagnée de larmes, et de ce pèlerinage au milieu des cantiques, puisque dans la patrie il n'est point de lamentations, ni de joie sur une terre d'exil? Comment chanterons-nous les cantiques du Seigneur sur la terre étrangère*? Mais peut-être ou plutôt assûrement ceux qui restent assis aux bords du fleuve de Babylone versent des larmes, ei ceux-là se réjouissent qui s'en éloignent. S'élever dans la vallée des larmes c'est en sortir, et encore que l'on quitte la région des larmes on le fait sans pleurer, car il est plus doux de résider sur la montagne des joies que dans la vallée de douleur. Ou plutôt les larmes que l'on verse n'ont d'autres motifs que la lenteur d'une ascension qui nous tient trop éloignés du but. En effet, les ascensions que le juste prépare en son cœur ne se trou-
1 Ps. cxxxvn,5. — * Jd. Gfcvm, Si. — J *>*, i.v. i:, 6, 7. — * Ps. cxxxvi, k.
au
TRAITÉS ASCÉTIQUES DE GILLEBERi
vent pas réalisées immédiatement; ce n'est qu'après la bénédiction donnée par le législateur que les saints iront de vertu en vertu, jusqu'à voir le Dieu des Dieux en Sion ' . Le juste avance, il se bâte dans la joie de son cœur vers la récompense, comme celui qui aborde, aux doux sons de la flûte, la montagne du Seigneur, cette montagne dont le Prophète a dit : Et le Seigneur fera sur cette montagne un festin abondant, un festin de vendange,un festin de viandes succulentes, un festin où sera servi un vin pur*. Présentement la joie de cette ascension est tempérée, imparfaite, mêlée de larmes ; la main du Seigneur tient un calice plein d'un vin mélangé*. Il est mélangé pour l'âme voyageuse, pur pour celle qui touche au terme de sa route, et la lie est réservée à la nonchalance. La Sagesse a mêlé ** coupe ici où elle clarifiera le vin d'une nouvelle vendange. Là les bienheureux esprits n'ont qu'une occupation , un éternel jubilé dans la joie qu'ils goûtent avec Dieu.etdans les louanges qu'ils lui décernent: car dans le séjour qu'ils habitent on ne rencontre qu actions de grâces, et cris de louanges*.
3. Réjouis-toi, Jérusalem, éclate en accents de louanges ; célèbre la majesté divine, remercie la divine munificence. Ces vœux, tu les acquittes toujours et on lea exige toujours. Tu les acquittes avec promptitude et on les exige pieusement; et ces exigences mêmes constituent la félicité. La perception désirée de la bienheureuse vérile se recommande elle-même, et la sérénité inspirée à nos sens y verse la joie avec la lumière : La lumière s9 est levée sur le juste, et la joie sur les cœurs droits. Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur. Et que rendront-ils au Seigneur en retour de cette joie ? Célébrez par vos louanges la lumière de sa sainteté*. La joie naît donc de la lumière, et la joie enfante 1* louange : oui, en grandissant elle éclate en louanges ; des cœurs inondés des clartés de la vérité débordent malgré eux en une heureuse ivresse; ils sont impuissants à retenir les chants que leur inspirent les douceurs qui les fransportent. La suavité en effet provoque les désirs, l'abondance apporte la satisfaction, et l'éternité rend cette satisfaction éternelle. Voici en effet le témoignage que se rend la suavité, la fécondité, l'éternité: Celui qui boira de F eau que je donne, la sentira se transformer en lui en une source qui rejaillit jusqti à la vie éternelle:
1 Pi. uuumi, 8. — » taie xxv, 6. — » Ps. uxiv,9. — * laie u, 3.— * P». xavi, U, 12. — • Jean m, 4.
4. 0 esprits, ô âmes des justes que vous êtes heureux! 0 Eglise des premiers nés inscrits aux cieux! Oui, vous êtes vraiment les premiers-nés,vous qui avez goûté les prémices des bénédictions futures ! Mangez mes amis,et buvez, enivrez-vous, mes bien-aimés * . Buvez à votre citerne : que les eaux de votre puits montent et débordent ; que les eaux de vos délices affluent et ruissellent dans Jes places de votre cœur. Que les étrangers n'y aient aucune part; que toupies gens de votre maison n'y soient pas même admis.Car nous sommes les concitoyens des saints et les serviteurs de Dieu. Citoyens enrôlés mais pas encore admis ; citoyens joyeux mais pèlerins, errant ici-bas au hasard, puisque nas iniquités , semblables à un vent <ft»ragti, nous ont emportés*. Pour voua, voua voilà assis dans les charmes de la paix, dans les tabernacles de la confiance, dans le repos de l'opulence *. Ah l malheur aux habitants de la terre, où la paix e*t rare, la sécurité absente, ou un travail incessant n'enfante que la pauvreté. La vie de l'homme en effet eat un combat4 ; la chair oppose ses désirs à ceux de l'esprit,notre adversaire tourne autour de nous comme un lion qui cherche à dévorer sa proie1. C'est à la sueur de notre visage que nous mangeons notre pain, et la terre de notre cœur ne paie nos efforts que d'épines et de ronces. Aussi, dispersés, déchirés, le cœur desséché, nous avons plutôt sujet de gémir que de nous réjouir avec sécurité eu Dieu ; seulement l'espérance jugeant de la fin par les prémices que nous goûtons, du pressoir des tribulations exprime l'huile fie la consolation qui réjouit nos visages, qui inonde nos têtes, qui nous permet de nous glorifier dans la squlftanee,aveerAp&tre, et de nous complaire avec lui dans les humiliations, sachant que la tribulation opère la par tience, la patience tépreuve, et Vipmtw Vespérance: Or, l'espérance qu*esl-oe,»DOii un avant-goût des joîes delà gloire à veai»? Nous sommes sauvés par Fespéremee*, dit saint Paul, nous nous réjouissons par tempérance*. Une foi pieuse sait en effet devancer la lenteur des temps, et ressentir comme présents les objets dont une confiance inébranlable lui trace l'image : mais une pareille espérance est le fruit d'une conscience pure, et non de la présomption.
5. Lavez-vous, et soyez purs ; plonge»vous dans les eaux ou dans les flammes ;
1 Gant, v, 1.
* Job vn, U -
* I<L un» 24. -
— * laie lxiv, 6.
- * 1 Pierre v, 8. ■ -»I<kxn>l2.
— * Id. xxxii. 18.
- • Rom. v» 3, 4*
SUR LA CONTEMPLATION DES CHOSES CÉLESTES
que le double creuset de la pénitence et de la souffrance vous ayant dégagés de tout élément étranger, le ciel abaisse sur vous ses regards, qu'il y verse la fraîche rosée de ses joies, et que vous puissiez vous glorifier et vous écrier avec bonheur : Vos consolations ont apporté à mon âme une félicité proportionnée à la multitude de mes douleurs \ Puriflez-vous et réjouissez-vous; puriflez-vous souvent pour vous réjouir avec une ferveur plus vive. Faites fréquemment ce qu'il yous est impossible de faire toujours. Malheureuses collines de Gelboé, vouées à une sécheresse éternelle, vous n'êtes pas inondées de cette pluie volontaire, et sur vos sommets ne descendent pas les gouttes de la rosée matinale : aussi vous n'êtes pas les ehamps des prémices, et on ne peut attendre non plus de vous les fruits du soir. Ah ! Seigneur, plût au ciel que ma tête fût chargée de cette rosée, et que ma chevelure fût inondée des gouttes de la nuit! Et ne vivons-nous pas dans la nuit, en attendant que le jour paraisse et que les ombres s'inclinent? L'objet de notre attente est dans les splendeurs du midi; on n'y redoute pas les ombres, on ne le désire plus goutte à goutte. Ici-bas ce n'est plus la gouttelette échappée du seau de Jacob \ mais alors son germe plongera dans les eaux profondes. Temps fortunés où la terre entière sera arrosée d'en haut, et ne connaîtra plus l'aridité stérile ; oui elle sera arrosée et d'en haut et d'en bas, elle le sera de toute part quand ma chair et mon cœur tressailliront au sein du Dieu vivant. Quelle fontaine délicieuse jaillira alors et purifiera notre cœur ! fontaine bien supérieure à la première puisqu'elle sera intarissable. Les élus puiseront l'ivresse dans les délices de votre maison, et vous les abreuverez au torrent de vos voluptés, car en vous est la source de la vie, et c'est dans votre lumière que nous verrons la lumière*. Heureuse source qui laisse échapper de pareils ruisseaux, le plaisir, la fécondité, la vie, la vérité.
6. De ces hauteurs laissez tomber ici qu^ques gouttes de rosée; sur ceux qui vous connaissent étendez votre miséricorde puis-i que vous ne yous communiquez pas encore tout entier. Déployez votre miséricorde, épaqchea votre grâce, répandez en nos en-* trailles votre esprit, l'Esprit principal qui bous réforme, nous redresse, nous fortifie, bous apporta la joie et la lumière. Car les justices (lu Seigneur sont la droiture même,
Ps. xeni, 19. -'Pi, xxxv, 9, 10.
elles réjouissent le cœur; les préceptes de Dieu sont une lumière qui illumine les yeux' , autant du moins que nous pouvons ici-bas recevoir de lumière et de joie. Un jour nous goûterons en votre présence la plénitude de la joie, la joie du moissonneur, la joie du vainqueur qui partage les dépouilles
3u'il a conquises*. Là notre joie sera celle ela possession ; ici nous n'éprouvons encore que celle qui se propose, qui espère, et qui poursuit. Au ciel, plénitude des biens dont cette vie ne nous offre qu'une part. Ce qui tombe d'en haut sur nous n'est qu'une goutte, ce n'est pas un fleuve ; c'est une étincelle, ce n'est pas le foyer. Hélas 1 que eette étincelle est prompte à s'évanouir, et que eette goutte s'évapore rapidement! Souvenez-vous de nous, Seigneur, avec cette bienveillance dont vous entourez votre peuple; visitesnous de votre salutaire assistance, jetez sur noua un regard de bonté; afin que nous nous réjouissions de la joie qui est le par-, tage de votre peuple, et que vous soyez loué ians votre héritage8. Oui, visitez-nous pour voir, nous réjouir, louer; visitez-nous dans le salut et la lumière, dans la joie et la louange. Toutes ces faibles gouttes sont bonnes bien que rares, et légère* comme la rosée. Cieux, versez votre rosée; montagnes éternelles, distillez sur nous la douceur *. Les gouttes de cette rosée feront tressaillir de joie les germes de la terre.
7. Et vous, mon Dieu, soyez-nous une rosée afin que nous germions. comme le lis. Une fois partie, votre parole ne revient jamais inutile ; elle atteint heureusement le but. Sous son action le sapin remplacera l'humble lavande, et le myrte croîtra au lieu de l'ortie. Elle relève les cœurs abattus et les porte dans les hauteurs, elle calme et adoucit le feu des sens ; elle place les désespérés dans une région et une vie célestes ; elle apaise les âmes irritées, et use envers les douces de merveilleux ménagements. Délicieuse visite : mais c'est une nuée du matin, c'est une rosée fugitive 5. En efl'et la rosée du matin est hien la juste image de la contemplation de l'âme enfermée dans le corps, ci des extases qu'elle éprouve. Elle y rencontre je ne sais quel froid de la nuit causé par la froideur de ses sentiments, je ne sais quelle ohscurité qui tient aux obscurités de l'intelligence. Mais si c'est une rosée matinale, pourquoi est-elle fugitive? Passe-t-elle
* r.\ xviii, 19. — « iuie. — » Pi. av. {, 5« LV, 11,13. — » Osée vi, 4.
Usai*
T0A1TÉS ASCÉTIQUES DE GILLEBERT
loin de nous, ou passc-t-elle pour pénétrer en nous ? La parole' de Dieu est vivante, efficace, plus perçante qu'un glaive à deux tranchants ; il ne coupe pas seulement la peau ; il entre, il atteint jusqu'aux moelles, il arrose jusqu'aux os ; car il est plus onctueux que l'huile, et en même temps c'est un trait acéré. Eh quoi? quand le cœur de l'homme se déploierait comme le ciel, se roulera-t-il comme un livre, et se fondra-t-il en fumée? Que chacun donne ici une explication conforme à son expérience intime.
Dans l'âme parfaite cette parole entre et la pénètre ; pour celle qui n'est encore que sur la route du progrès, cette parole la traverse et s'envole. Elle nous dépasse afin de nous attirer, et en fuyant elle semble nous dire : Passez jusqu'à moi, ô vous qui me désirez *. Peut-être, Seigneur, nous éloignons-nous de vous plus souvent que vous de nous ; puisque vous allumez votre lampe, vous balayez votre maison, vous nous scrutez comme parle le Prophète % vous cherchez nos souillures cachées, vous sondez nos âmes plongées en des occupations et des pensées vaines, frivoles, molles ou dissipantes, partagées entre le monde et Dieu, que dis-je ? portées plutôt vers le siècle,sinon par leurs désirs,du moins
par leurs habitudes, car les soucis qui ont un but utile nous assiègent avec violence, et Tinutilité nous envahit encore quand la nécessité nous presse moins vivement. Nous fuyons le doux silence des bois, pour les fleuves bruyants de Babylone. Mais notre entretien avec vous, cet entretien dont vous êtes l'objet s'est prolongé; nous y avons puisé un suave aliment, comme des petits chiens nourris des miettes tombées de votre table. Si votre passage rapide procure de si doux effets,que produira donc votre demeure? Hais hélas ! nous sommes indignes d'un bien si doux. Ah! Seigneur, restez avec nous, la nuit avance et le jour fuit &. Oui, il fuit avec vous. Mes frères, que vos instantes prières lui fassent violence. Ces deux disciples qui allaient à Emmaûs surent le contraindre quand il faisait semblant de passer outre. Comment la vérité pouvait-elle donc user de fiction? Jésus-Christ fit semblant d'aller plus loin, contraint à faire auprès d'eux séjour, mais non à fixer sa demeure, puisqu'il disparut pendant le repas. Cette fiction ne fut qu'une occasionne rester aveceux. Il feint de partir,en modérant la joie spirituelle,mais il reste secrètement dans le cœur où il assure le règne de la justice, et accroît l'humilité.
TRAITÉ IV
Des entretiens et de la méditation qui ml les choses divines pour objet.
1 . Tu as ce que tu m'as demandent tu l'as même avec intérêt ; intérêt qui me profite et que j'estime un gain pour moi. Je ne puis en effet que gagner à m'entretenir avec toi et l'occasion qui m'en donne la facilité m'est une bonne fortune. Peut-être me reprochestu d'user ici du mot d'entretien, et d'outrager ainsi la grandeur des idées quinousoccupent, comme si nous avions l'habitude de traiter des sujets peu sérieux. Mais n'est-ce donc pas s'entretenir que de parler de ce que nous ne voyons pas et d'affirmer ce que nos oreil-
les ne saisissent pas? O Dieu, s'écrie le Projeté, l'œil n'a pas vu ce que vous préparez a ceux qui vous attendent % à ceux qui espèrent, qui attendent, mais qui ne voient pas enco re. Car espère -t-on ce que l'on voit • ? Si les objets que nous voyons ne nous apparaissent qu'à travers un miroir, en énigme, à plus forte raison ceux dont nous parlons ; .puisque la parole la plus éloquente est incapable d'expliquer les secrets des choses. Selon moi, et à mon sens,toutes les paraboles et les figures employées pour rendrela vérité
1 Eccli. xxiv, 26. — ' Sophou. i, 2.
1 Luc xxiv, 28, 29. — * lotie uav, 4.— » Rom, vin, 24.
SUK LA CONTKMI'IATION HKS CHOSES CÉf.KSTES
.)fj.)
que nous attendons ne sont que fables, comparées à elle. Il est vrai, les choses créées sont agréables à l'œil, marquées d'un cachet n'unité, leur usage est utile,et leurspropriétés efficaces : mais en face de cette immense, simple, éternelle unité de l'essence divine, de la beauté de sa sagesse, du poids de son amour, de l'étendue de sa puissance, que sont-elles ? Elle est celui qui est1, sa sagesse ne se compte pasa, la plénitude de sa charité se dérobe à toute science. Et qui donc racontera les puissances du Seigneur ? Les expressions et les images que le langage emprunte même pour essayer d'en donner une idée en différent totalement parleur nature et n'ont avec ces grandes choses aucun rapport.
Non ! on ne leur saurait comparer ni l'or de l'Ethiopie, ni les couleurs les plus éclatantes \ Et pourtant ce qui, à nos yeux, est supérieur à toute beauté, se trouve dépeint et coloré par l'or, la pourpre, les fleurs, les fruits, par la beauté des objets créés : de sorte que si le fond intime de cette beauté supérieure nous échappe absolument, les couleurs et les figures qui l'enveloppent en laissent échapper un rayon à travers leurs ombres. Ombres salutaires et qui procurent un instant de fraîcheur : ce qui fait dire à l'Epouse : Je me mis assise à Yombre de celui que j'avais désiré, et son fruit est doux à mes lèvres *.
2. Qu'il lui serait bien plus agréable et plus doux de se reposer non plus à l'ombre, mais par delà, en vous ô bon Jésus ! et de jouir enfin du terme de ses désirs! Présentement elle repose à l'ombre, et elle y répare ses forces qu'elle perd bientôt hélas ! En effet, nous connaissons en partie : et ce qu'il y a de partiel dans nos connaissances dispaparaltra sous le règne de la perfection6. L'ombre, en effet, c'est l'appui de la faiblesse, c'est le soutien de la langueur. En effet, Il est dit ensuite : Soutenez-moi de fleurs, entourezmoi de fruits, car je languis d'amour*. Bienheureux celui en qui le saint amour est une langueur, et non une passion ! Il en est en effet qui guérissent vite de la blessure que la charité leur a faite ; ils ressemblent au lierre de Jonas qui sèche aussi vite qu'il a verdi \ La passion est un désir rapide, la langueur un mouvement durable. Cœur malsain, ou plutôt cœur insensé celui qui ne sait pas être blessé de cette blessure ! La charité m* a blessée*, dit l'Epouse. La charité va plus
1 Exode m, U.— *Pé. cxlvi,5. — 5 Job. xxvm, 19. — * Cantiq. u, 3. — » I Cor. xm, 9, 10. — • Conliq. n, 5- — '.fonasiv, 6, 7. — "Cantlq. v selon les Sept.
loin, elle tue, car t amour est fort comme la mort1. Et l'Apôtre s'écrie: Vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ '. La vie est cachée et les désirs s'allument ; la vérité gît inconnue et la vertu languit : l'anxiété brûlante du désir trouve un rafraîchissement dans les ombres des figures, et est soutenue par les fleurs printanières. Ces figures sont déjà belles; elles reposent le cœur fatigué, et le raniment de ces caresses aimées de l'enfance, afin que des joies habituelles et sensibles nous donnent l'expérience des joies inusitées. Vos places, Jérusalem, sont couvertes d'or pur*. Je rangerai vos pierres, et je poserai vos fondements sur les saphirs*. Je changerai votre désert en délices et vos solitudes en un jardin aimé du Seigneur*, et mille autres passages où les Prophètes et les Apôtres ont en vue la Jérusalem céleste. Dans la description de ses portes, de ses places, de ses murs, des métaux qui y brillent, des pierres et des bois qui entrent dans sa construction , de ses fontaines, de ses fleuves, quel charme pénétrant I Avec quel plaisir on l'écoute malgré ce qu'elle a d'obscur. Les comparaisons laissent en effet aux conjectures et aux soupçons un vaste champ. Jonas éprouva une vive joie sousTombre de son lierre, mais le lierre sécha et la figure disparut. Aussi, le tissu de nos discours est-il formé de paroles figurées, j'oserai les appeler une sorte d'affabulation, non pas à raison de l'éternelle vérité cachée au dedans , mais à cause de la vanité de l'enveloppe qui la recouvre et qui disparaîtra. Vous lisez en effet dans l'Evangile, au sujet de ces deux disciples qui allaient à Émmaùs, qiiils s'entretenaient et se plaignaient entre eux; Vis se plaignaient parce qu'ils ne tenaient pas Jésus-Christ ; ils chancelaient, leur foi n'étaient pas parfaitement assise. C'est pourquoi il est dit d'eux qu'ils se plaignaient, qu'ils conféraient ensemble, qu'ils marchaient en s'entretenant : et cependant, comme ils s'entretenaient ainsi, Jésus en personne s'approcha et fit route avec eux '.
3. Evoquez un doux souvenir; combien de fois en nous notre cœur brûlait pour Jésus quand sur la route nous parlions de lui ! Et ce que nous disions de lui il nous l'avait dit le premier. Ah ! Puisse- je plus souvent faire de lui l'objet total de mes recherches, de mes entretiens et de mes colloques, avec toi surtout! Puissé-je me taire et t'écouter! Tes discours sont condensés et ils rendent cepen-
1 Cant. vin, 6. — * Colons, m, 3 — 3 Tob. xm,22.— 4 ïaaïe liv. 4. — ' ïd. u, 3. — • 6 Luc xxiv, 15.
TRAITÉS ASCÉTIQUES DE GILLEBERT
dant suffisamment tes idées; tes paroles sont peu nombreuses , mais riches de sens ; tu me semblés les peser toutes, et aucune ne tombe à l'aventure de tes lèvres qui sont vraiment un rayon qui distille le miel. En effet tout ce que tu dis est proféré avec lenteur > délibération, tout est pesé de façon que tout cela est plutôt distillé qu'il ne coule. Tout y est élaboré, subtil, quintessencié : tout coule goutte à goutte , suavement, du fond intime des choses. Oui c'est un rayon de miel C'est bien ce que signifie la suite du texte : Le miel et le lait sont sous ta langue1. Sous la langue y est-il dit, et non sur la langue. En effet ce qui est caché dessous est plus grand que ce qui brille dessus. Qu'estce donc si lait et miel sont aussi sur la langue ? Le miel et le lait sont sous votre langue. Ils ne sont pas seulement ni entièrement dans ta parole ; mais comme tu n'as aucune dissimulation sur les lèvres, tu caches en ton cœur de riches trésors. Sur ta langue sont les choses que tu dévoiles, sous ta langue ce que tu suggères en secret, et au-dessus de la langue les matières dont l'exposition défie ton éloquence et que le silence seul peut rendre.
4. Souvent, si j'ai bonne mémoire, an début d'un discours, tes paroles se pressaient, puis attentif, étonné d'une lumière ou d'une joie qui jaillissaient en ton cœur, tu t'interrompais et tes phrases finissaient en soupirs. Car si la langue suffit à rendre l'évidence, au-dedans de nous-mêmes le saisissement, l'amour, l'admiration qu'inspire le rayonnement de la lumière d'en haut, attirent, ravissent et absorbent le cœur qui se trahissait par les paroles. Une nuée l'entoure comme Moïse*, et l'enveloppe : et les ténèbres lui sont un sanctuaire qui , le tenant appliqué au monde intérieur, le rend muet pour le monde extérieur. Le miel est donc sous ta langue, la douceur est en ta voix, non comme choses inférieures , mais intérieures : ou plutôt tout cela réside au fond de ton âme, quand incapable encore de maîtriser la douceur qu'elle goûte , elle est impuissante à expliquer pleinement les joies qui la remplissent ou à en endurer l'expérience: elle s'y livre tout entière, sans toutefois les posséder dans leur totalité. Mes yeux, dit le Psalmiste, mes yeux ont défailli dans votre parole, non-seulement à votre parole , mais aussi après elle ; après votre parole en la désirant : à votre parole en la
* CanUq. iv, il . — • Exode mv, 15
recevant : après votre parole, en tant qu'elle est brûlante : à votre parole, parce qu'elle est fortement brûlante1 ; Aussi mon âme s'est fondue à la voix du bien- aimé. Je fat cherché*. Mon âme s'est fondue incapable de contenir ce qu'elle a entendu , devenue plus avide par les doux accents qui ont frappé son oreille, et ne cessant d'aspirer après eux. Aussi l'Epouse ^joute-t-ellc : Je Cai cherché. L'oreille qui ne se rassasie pas d'entendre, ne suffit cependant pas à entendre.
5. Donc, Mes yeux ont langui après votre parole, et mon âme s'est fondue dans le mépris d'elle-même, et dans les efforts, la contemplation, l'admiration, l'amour et la poursuite du bien-aimé, incapable de tendre vers lui dans la mesure de ses désirs , ou de le retenir toujours après lavoir saisi. Comment la parole ne manquerait-elle pas quand la méditation absorbe tout sentiment intérieur? De même qu'un corps solide et massif est plus rebelle à l'action du feu, tandis que des matières légères et sèches s'allument, s'embrasent et se consument plus vite ; ainsi les méditations spirituelles et subtiles se prêtent plus vite aux douces violences de l'amour, sans les supporter longtemps. Votre e\» if y dit le Prophète, vous dévorera comme le feu \ Selon moi, la méditation est la matière, et l'amour est le feu. Un feu s'allumera dans ma méditation. Ce feu est-il trop ardent , il attire , il absorbe et il consume toute l'énergie de l'âme , la méditation se transforme en affection : la raison qui a pour but de sonder les secrets, et de juger l'incertain n'est plus maîtresse d'elle-même : et sous la violence de l'amour elle perd la force de réviser et de passer en revue ses pieuses connaissances. Je me suis tu> dit le Prophète, j'ai gardé le silence pour ne pas dire même de bonnes choses et ma douleur s'est renouvelée, et mon cœur s'est échauffé au-dedans de moi v. Je me suis tu , j'ai souffert, je me suis échauffé : je me suis échauffé en goûtant au bien intérieur , j'ai souffert de son imperfection, et voilà la raison de mon silence. Divisé et absorbé par ce double sentiment, j'ai gardé le silence, même sur le bien ; sur quels biens ? Peut-être sur ceux qui ont fait dire au Prophète : Je crois voir un jour les biens du Seigneur dans la terre des vivants '.
6. J'ai donc eu raison de me taire sur les choses qui ne sont pas encore visibles. En effet le Prophète poursuit : Seigneur,
1 Ps. cxviii,123, UO. ~« Cuntv, 6. — «Isaie xxxia, il. — 4 Ps. xxxvin, 3, 4, — • P». xxvi. 13t
SDR LA CONTEMPLATION DES CHOSES CELESTES
mites-moi connaître ma fin, et le nombre de mes jours, afin que je sache ce qui me manque. Qu'est-ce donc qui lui manque?
et que possède-t-il ? Ecoutez ce qu'il ajoute : Mon être devant vous est comme un néant. L'homme n'est que vanité ' . Que peut-il donc avoir, puisque tout ce qu'il possède est ou néant , ou vanité ? Eb ! quoi ! la foi ellemême et les vertus seraient vaines? Et cette vie intérieure appelée du nom de mort est-'elie aussi traitée de vanité? Vous êtes morts et votre vie est cachée avec le Christ *. Si elle aussi est vanité , parce qu'elle n'est qu'une vie imparfaite destinée à disparaître dans ce qu'elle a de partiel ', (en effet, le juste vit de la foi, et la Un, objet de ses désirs, n'est pas dans la foi) la foi s'éclipsera. Mais la justice, fille de la foi, aura-t-elle le même sort ? Alors, comment se fait-il que la charité qui constitue seule la vraie justice, soit immortelle? Hais, si nous appelons vaines toutes les choses présentes, quand elles ne se rapportent pas au bien futur, ou quand on les compare à lui, tout est donc vanité en ce sens que l'usage en est peu utile, qu'elles passent vite, ou qu'elles ne sont rien, si on les envisage au point de vue de l'éternité.
7. Si la nécessité est vanité, qu'est-ce donc que la superfluité ? Si ce qui présentement est vérité est vain, que dire de la vanité même ? Tout homme vivant est vanité, et non-seulement vanité, mais adversité, car c'est en vain qu'il s'agite. Vaines sont ses ioies et vaines ses agitations : oui , ici et là, vanité , soit à cause de l'inutilité des raisons qui le meuvent, soit à cause de la courte durée de ses émotions. Et aujourd'hui, au milieu de ces maux si frivoles quelle est mon attente ? N'est-ce pas le Seigneur ? Ma substance est en votre pouvoir \ Ha substance qui devant vous est un néant : mais ma substance est substance en vous. Faites-moi connaître, Seigneur , ma fin, afin que je sache ce qui me manque. Hes défaillances personnelles me révèlent assez la vanité de l'homme : qu'elle me soit aussi révélée par le goût même du bien. Ah 1 Seigneur, quand donc mes désirs scront-iis comblés du bien de votre maison ? C'est quand, remplis de votre vérité, nous ne garderons ni goût, ni odeur de la vanité. Ainsi lisons- nous de Hoab que son goût lui est toujours demeuré et que son odeur ne s'est point changée '. Alors nous ne garderons plus le silence sur ces biens , mais nous en jerons remplis comme des magasins non
1 Pi. xxxvm, 3, 4. — • CqLom. m, 8.— •IGor, xin» 10. — * Pi.uxvhi,18« — * Jtrém. xurm, il.
plus vides, mais riches, mais combles, comme des celliers qui débordent de toute part.
8. J'ai donc épanché en toi quelque chose de mon indigence. Plût au Ciel que de ta plénitude distillât sur moi la rosée du Ciel, oula bénédition de l'abîme , abîme qui ne laisse pas encore échapper dans toute sa splendeur la gloire future qui un jour se révélera en nous ! Aujourd'hui elle est bien en nous, mais cachée, latente et à l'état de germe ; elle est, si j'ose dire, ensevelie dans les filons de la foi, et gardée derrière les portes des affections charnelles et des images corporelles. Ainsi l'Océan fut enfermé et emprisonné au jour où il s'échappait du sein maternel. Et quel heureux Océan celui dont il est dit : La terre sera remplie de la science du Seigneur , qui l'inondera comme les flots de la mer i ! Océan magnifique, mais que lourde est la barrière qui le retient ! La désobéissance du premier Adam a été comme lobs* tacle qui en a arrêté les eaux et qui a retenu dans l'injustice cette mer prête à se répandre. Le premier homme nous en a séparés par la porte du péché : le second Adam a enlevé cet obstacle , il est devenu pour nous une porte qui sauve ceux qui y passent et les introduit au sein des pâturages *. L'injustice est détruite, mais reste une autre porte bien pesante encore, les misères de la vie présente. Oui , c'estune porte ténébreuse, que les pensées et les images pénibles qui nous obsèdent, la sollicitude des choses nécessaires au soutien de l'existence. Y appliquer son esprit, c'est creuser la terre, c'est y percer une citerne, un puits incapable de garder l'eau. Et cependant quelles luttes, quelles rixes, quelles attaques de la part des Philistins pour les puits, pour les eaux, je ne dis pas d'un plaisir passager, mais d'une éphémère nécessité 1 Heureux celui qui , avec le Patriarche Jacob, abandonne ces puits, et les luttes et les inimitiés dont ils sont l'occasion , pour creuser dans le torrent , et y découvrir une source d'eau vivo •, «i io'iietois il ne l'arrête pas eu ; ; >jsani î.*j3 portes indiquées plus haut. Tu sais franchir ces portes, j'en ai la conviction, et tues habitué à pénétrer au fond du sanctuaire qu'elles cachent. Ne reste donc pas à l'entrée , ne te borne pas à regarder uar le? fenêtres , ni à écouter par les ouvertures. Je me hâte moi-même de fermer la bouche, et, comme dit le proverbe, de te passer la flûte, pendant que je reprends haleine.
* laie xi, 9. — * Jean x, 9. — » Gen. xxvi, 14, 22.
TRAITES ASCETIQUES DE GILLEBERT
TRAITÉ V
L'auteur entreprend d'expliquer ce passage de F Apôtre: Tout don excellent et parfait, etc. Mais la partie la plus importante de cette lettre ou de ce traité manque.
4. Tu exiges avec instance de moi l'exécution d'une promesse imprudente que je t'ai faite sans songer à la difficulté de la matière que je m'engageais à traiter. Deux choses aggravent encore ma situation : j'ai tenu trop peu de compte du temps et de la comparaison à laquelle je m'exposais. Si d'autres causes m'ont ravi mon temps, je ne puis me dissimuler qu'aux yeux de ceux qui, sur cette matière, me confronteront avec d'autres, je semble avoir affronté bien légèrement cette comparaison. A toi maintenant de m'obtenir le premier ce que tu attends de moi : que tes prières m'attirent donc des lumières qui rejailliront sur toi. Toute grâce excellente et tout don parfait vient d'en haut, et descend du Père des lumières ! . Eh ! quoi ? ce qui n'est ni parfait, ni excellent ne vient donc pas de cette source ? D'où viennent donc ces choses si elles ne descendent pas de là ? Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu ? Les choses excellentes ne viennent pas seules de Dieu : les biens inférieurs n'ont pas une source différente, puisque tout, dit l'Apôtre, émane de lui *. A moins de dire que ces paroles ne renferment aucune exclusion, puisque si tout vient de Dieu tout est excellent et parfait. En ce sens , ces mots excellent, parfait n'établiraient pas une distinction entre des choses plus ou moins bonnes : ils ne seraient que l'expression du bien. Et comment tout bien n est-il pas excellent et parfait, puisqu'il vient d'en haut ? D'en haut, qu'est-ce à dire ? // descend du Père des lumières. Peut-on comprendre l'imperfection dans le Père des lumières ? A moins de soutenir que tout don excellent et parfait descend de cette source sans y résider. Hais comment descendrait et se séparerait du Père des lumières ce qui ne serait pas en
* Jtcq. i# 17. — • Rom. xi, 36.
lui ? Car descendre n'exprime pas ici un déplacement local, mais insinue plutôt un amoindrissement de vertu.
2. Le Seigneur lui-même semble distinguer entre ce qui est parfait et ce qui Test moins : Faites ceci, dit-il, et vous vivrez1. Mais si vous voulez être parfait, allez, vendez tous vos biens, donnez-les aux pauvres , puis venez et suivez-moi f. Et l'Apôtre écrit à son tour : Chacun a reçu de Dieu un don spécial, Vun d'une façon et F autre d'une autre *, et ailleurs : Je vous ai traités comme des enfants dans le Christ, et je vous ai donné, non des viandes, mais du lait *. Pour la sagesse nous ne la parlons qu'au milieu des parfaits1. Comment l'Apôtre peut-il donc dire, en établissant une distinction, que tout don parfait vient d'en haut, quand tout don n'est pas parfait, et quand tout don descend nécessairement du Ciel ? Ou si toute grâce est excellente et si tout don est parfait parce qu'il émane d'en haut, pourquoi ne pas voir une même chose dans la faveur et le don ? Car tout ce qui réside dans le Père des lumières est simple, uniforme et exclut la multiplicité. Hais si ce qui est excellent et parfait dans le Père des lumières devient moins bon et moins parfait en descendant en nous; nous assujettissons l'immuable à la loi des changements ; s'amoindrir en effet c'est en quelque sorte changer. Comment donc ce qui subsiste en soi peut-il descendre de soimême ? Mais, encore une fois , comment ce qui n'est pas en Dieu "peut-il en descendre? Ou s'il en descend, comment n'est-il pas parfait ? Et puisque j'invoque sur ce point l'autorité des Ecritures, il y a des dons plus parfaits, et d'autres moins parfaits; pourquoi dire d'un don si excellent et si élevé qu'il descend d'en haut quand on devrait en dire
« Luc x, 28. — » Math, xix, 21. — » I Cor. vu, 7. — *Id. m, 1,2. — » ld. n,6.
SUR LA CONTEMPLATION DES CHOSES CÉLESTES
autant de tous les dons ? Et puis, encore, pourquoi ces mots de grâce et de don excellent et parfait ? Sont-ce là seulement des formes de langage destinées à exprimer les choses et à les relever?
3. Les termes même de ce passage soulève nt déjà ces difûcultés : mais revenons à la suite du texte : prions Dieu de daigner nous en dévoiler les obscurités, et de nous accorder de parler dignement de ses propres
dons. Tout don excellent, etc. D'abord il me semble qu'il y a une distinction à établir entre une chose donnée et un don. Une chose donnée est ce que vous n'avez pas de vousmême : Un don c'est ce que vous ne tenez pas de votre mérite. Une chose donnée est ce que vous recevez : le don c'est le principe de votre mérite. Vous avez Tune pour en user, vous possédez l'autre pour en tirer du fruit.
Le reste manque dans le manuscrit.
TRAITÉ VI
A un amiy sur les mystères de la Rédemption humaine.
4. Ta lettre est assez courte, mais j'ai me à la croire dictée par le cœur. Les remercîments qu'elle contient m'ont fait plus de plaisir que les éloges dont tu me combles, et la droiture exige d'un homme qu'il rougisse de compliments qu'il sait bien n'avoir pas mérités. A vrai dire, ton amitié t'a égaré sur mon compte : et si tu avais été moins affectueux pour moi tu aurais été aussi moins crédule : mais tu as cru facilement ce que tu te plais à voir favorablement accueilli. Toutefois trois choses reluisent pour moi dans tes courtes pages : je voudrais bien posséder largement la première ; je sou Imiterais q ne Ja seconde reçût, en ce qui me concerne, quelque tempérament, et que la troisième détournât de moi sans pourtant diminuer en toi. Ces trois choses sont l'affection, la foi et le zèle; l'affection que tu m'asvouée, l'opinion favorable que tu as de moi et ton zèle pieux pour la divine parole. L'affection, je l'accepte ; je dois modérer cette opinion bienveillante, et j'anime ton zèle. Aime-moi librement : mets des bornes à la faveur dont tu m'entoures, et que ton zèle s'adresse à un autre. Tu ne trouveras guère chez moi ce que tu y supposes. Peut-être, à mon langage, tu me croiras barbare quand mon silence m'a fait passer à tes yeux pour philosophe.
2. Je loue certainement ton ardeur à t'instruire,maisjedéclinel'honneur de te servir de maître. Je ne suis pas médecin et il n'y a pas de pain chez moix. Je ne puis guérir le malade ni soulager l'indigent ; mais tu n'es ni malade, ni indigent pour demander à mon habileté de te rendre la santé ou à mon pain de rassasier ta faim . Du reste, tu ne demandes rien de pareil ; tu veux plutôt je ne sais quelles gouttes subtiles, suaves, délicates et douces de sagesse. Suis-je donc à tes yeux une de ces montagnes qui distillent la douceur, une montagne riche et grasse? Si j'étais seulement une colline ! Car les collines laisseront couler le miel. Si l'expression de couler insinue ici l'abondance, le mot de lait ôte à cette abondance quelque chose de sa grâce, car le lait est l'aliment des petits enfants. Au contraire, ce mot distiller semble tout d'abord peu expressif, mais sa douceur indéterminée présente un aliment immense. En effet, ce qui coule indéfiniment n'est-il pas intini et n'est-il pas d'autant plus supérieur à toute douceur déterminée que les propriétés en sont moins déterminées? Les montagnes distilleront la douceur, ost-il dit, et les collines laisserout échapper le lait à flots1. Le lait est bien doux, mais il n'est pas
* hn\v mt 7. — 'Joël m, t8.
TRAITÉS ASCÉTIQUES DE GILLEBERT
là douceur. Quatit à la douceur, elle fest douce, et elle est la dôuèeur ; elle communique cette qualité à tous les étires qtti là possèdent, soit différemment selon les genres, soit à des degrés divers, car les choses douces, par leur participation à la douceur, ne le sont plus cependant si on les compare à elle. Aussi la douceur, dont il est ici question, n'est plus telle ou telle douceur en particulier, c'est la douceur absolue, de sorte que l'immensité de la réalité dépend du mode d'expression. Le Prophète entend ici quelque chose d'infini et d'intime sans pouvoir expliquer sa pensée : O Dieu ! l'œil n'a point vu ce que vous préparez à ceux qui vous attendent J .
3. Cet océan de la majesté divine, océan immense, est trop vaste pour tenir dans les proportions étroites du cœur humain, et c'est à peine si de maigres infiltrations en laissent pénétrer jusqu'à nous quelques gouttes. Et comment la parole pourrait-elle embrasser ce que la pensée peut à peine atteindre ? Si en quelques âmes l'esprit, comme nous le lisons, sonde les profondeurs de Dieu , il ne les pénètre pas. Nous n'avons ni le temps, ni le génie nécessaires pour descendre jusquelà, pour plonger la tête dans cet abîme de secrète lumière ; pour l'en retirer toute chargée de gouttes non de rosée mais de lumière (et c'est ici, au dire du Prophète, une rosée lumineuse) *, et pour vous en asperger doucement. Telles sont les gouttes que tu me demandes, gouttes petites si on considère leur grosseur, mais excellentes si on en considère la qualité. Et tu as raison, car partout dans les Ecritures tu vois la délicatesse préférée à l'abondance , les gouttes aux flots, la petitesse à la grosseur. Ainsi la loi qui règle les sacrifices prescrit de répandre le sang des animaux, et de laisser couler lentement celui des oiseaux. L'autel placé hors du sanctuaire et sa base en sont inondés: mais l'autel intérieur, la partie placée en dedans du voile , n'en sont qu'effleurés ou aspergés sept fois *. Nous lisons que la manne n'offrait que des grains imperceptibles4; l'encens est pulvérisé : de sorte que tout ce que vous voyez dans l'Ecriture, réduit à des formes tenues et imperceptibles, a un sens spirituel et mystique.
4. Tels sont donc les objets vers lesquels te pousse une sorte de soif, soif excellente : mais plût au Ciel, comme on le lit encore, |iie celui qui a soif, fût entraîné par ce-
1 taie lxiv, 4. — « Iaaïo xxvi, 19. — » Lévit. w, et *vi . — * Exode xvi*
lui qui est enivré1, par cet enivré qtt! est plein de grâce et de Vérité, et de la plénitude duquel nous avons tous reçu * ; qui est tout à la fois enivrant et enivré , qui boit et qui est la coupe, le vin et le vase qui le contient, vin pur et mêlé, car dans cette coupe la sagesse a mêlé son vin*. Coupe enivrante que tu es belle ! Tu étincelles des rayons de la vérité, tu verses l'ivresse de la volupté. En lui, en effet, sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu *. Merveilleux mélange de la grâce et de la vérité, de la science et de la sagesse, de l'humanité et de la divinité. Ce qui appartient à la divinité est pur : là point de parties , point de matière, ni de forme : point de simultanéité, ni de succession ; séparation totale de ce qui est en nous, ou de ce qui est de nous, sous le rapport du nom ou des notions. En Dieu tous les attributs ne constituent qu'une simplicité essentielle et indivisible. Tout cela est en soi pur , sans mélange, mais se trouve mêlé à l'humanité dans l'unité personnelle, par le mystère de l'Incarnation. Considérez comment en Jésus-Christ il y a unité de personne et trinité d'essence : au dehors un corps, une âme au-dedans, et au plus intime Dieu. En lui l'éternité commence, l'immensité grandit, la sagesse ignore, la richesse est indigente, et la parole est réduite au silence : // ne criera pas, est-il dit, et sa voix ne retentira pas au dehors*.
S. Pourquoi lisons-nous donc, ô Bon Jésus : La sagesse crie au dehors et sa voix retentit sur tes places • ? N'êtes-vous pas la sagesse sortie des lèvres du Très Haut? Quoi elle crie et vous ne criez pas ? On n'entend pas votre voix, et la sienne remplit les places ? Et n'êtes-vous pas cette sagesse dont l'Apôtre a dit : Le Christ a été fait par Dieu notre sagesse 7 ? C'est relativement à nous qu'il est ainsi fait sagesse, car pour lui il est la sagesse innée : où plutôt c'est nous qui avons été faits sagesse en lui, puisque dans le Christ Jésus nous avons été créés dans la piété aussi bien que dans les bonnes œuvres , ou pour mieux dire, nous avons été créés en lui et lai en nous. Mes petits enfants que j'enfante de nouveau jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous '. Il est formé en nous quant i la vie, et quant à la vérité. Je vis, non je ne vis plus, c'est Jésus-Christ qui vit en moi*. L'Apôtre ne pouvait-il pas dire avec la même vérité : je suis sage , je me trompe, c'est le
i Deutër. xxix, 19. — * Jean i, 14, 16. — * Pror. îx, i. — * Coloas. n, 3. — • Isaîe xui, S. — * Ptot. i, St. — 7 I Cor. i, 30. — «GalaL iv, 19. — Id. u, 30,
SUR LA CONTEMPLATION DES CHOSES CÉLESTES
Christ qui est sage en moi ? Il est tout pour moi, rédemption, sainteté, sagesse. Il n'y a en moi, Seigneur, d'autre sagesse que vous; et en moi vous ne goûtez que vous, si, toutefois, je sais moi-même goûter en vous les biens d'en haut. La prétendue gloire de ceux qui ne goûtent que les choses terrestres tourne en confusion, et le Prophète a eu raison de dire : Que celui qui se glorifie soit fier de vous connaître '. Donc, comme vous êtes la Sagesse venue de Dieu ,1a Sagesse qui est Dieu, Sagesse en vous, et Sagesse en nous, la Sagesse objective et la Sagesse subjective, la Sagesse intérieure et la Sagesse extérieure, qui opère au dedans, qui inspire au dehors, qui se manifeste dans ses œuvres, et qui se fraye un chemin dans les cœurs, pourquoi donc la Sagesse crie-t-elle au dehors, et vous ne criez -vous pas ? Quoi ! votre voix ne retentit pas extrêmement , et elle élève la sienne sur les places? Ou bien criez-vous pour les esprits légers qui ne vous entendent pas encore pleinement? Vous criez au dehors en tant que vous vous révélez à nous par des signes, et vous ne criez pas en tant que vous nous cachez votre vérité essentielle. Vous criez au dehors en nous montrant vos bienfaits, vous vous taisez en nous cachant votre essence. Heureuse l'oreille capable de saisir un si léger murmure ! Murmure vivant , caché, fermé : son retentissement en nous est à peine perceptible et ressemble plus au silence qu'au bruit.
6. L'essence de cette majesté est merveilleuse, elle est intime et trop délicate pour être accessible à la grossièreté de notre cœur, et de tout cœur créé. Aussi semble-t-elle s'épaissir et prendre corps dans la multiplicité des emblèmes, et un mélange d'actes et d'œuvres la met à notre portée. Elle est recouverte du vêtement de l'Incarnation qui nous la rend saisissable, et nous permet d'en avoir un souvenir plus fréquent, de la tenir plus, longtemps, et de nous en occuper avec plus de dévotion. Tout ce qui a traita Jésus, à bien l'étudier, semble subtil et de difficile accès, mais est utile à qui observe bien: il y a là charme pour les lèvres, fécondité d'œnvres,et douceurs pour la méditation, encore que l'imitation en soit dure. Hais cette difficulté extérieure est adoucie par la rosée de la grâce qiii inonde le cœur, de façon qu'ici la sévértté est suave, l'amertune agréable, l'aridité pleine d'onction ; brûlée sur le gril de la croix, l'âme se trouve inondée de
1 Jérém. ix, 34.
l'huile de la bonne espérance, selon ce qui est écrit: Nous goûtons la joie de Tempérance, et nous supportons la triàtilation avec patience J, et ce qui est dit encore auCantique, J'ai bu mon vin avec mon lait *, quand les mamelles de l'Epouse sont assimilées à des grappes de raisins 8. Riche grappe écrasée sous le pressoir de la croix, afin que son jus aigre et amer se transformât en une boisson douce comme le lait, et que les blessures de Jésus devinssent des mamelles nourricières. Pour la contemplation elles sont des mamelles, et un vin pour la vie; suaves à la méditation elles sont amères à l'imitation. A ces mamelles nous trouvons un avantgoût des félicités que l'avenir nous réserve ; à ces grappes nous puisons une ivresse qui assoupit en nous les mouvements charnels. Les premières nous associent à la Vie de Je» sus-Christ, les secondes nous ensevelissent avec lui dans la mort. Les plaies du Christ nous sont mamelles quand les mérites de sa passion et les dons de sa grâce nous inspirent l'espérance des biens éternels ; elles nous sont grappes quand l'ardeur d'i miter sa passion nous porte à soustraire notre âme aux sens et à la chair. Dans les mamelles nous commençons à nous réformer sur le ttiodèle que nous réaliserons un jour; dans les grappes, nous nous transformons lentement, nous nous dépouillons de notre état présent jusqu'à ce que nous reproduisions le type sur lequel nous avons été créés : quand en effet il nous apparaîtra, nous lui serons semblables *.
7. Aujourd'hui, en effet, notre connaissance de Dieu est imparfaite. Donc, ert attendant qu'il nous révèle dans sa plénitude la connaissance que sa bonté nous a dérobée, repassons pieusement en nous ou les biens qu'il nous a conférés, ou les souffrances qu'il a endurées, et contemplons, non-seulement les joies du Seigneur, mais aussi ses tribulations. Une heure viendra où la joie seule brillera et où la mort sera absorbée et vaincue. Et c'est ce qui est dit ensuite : Je monterai sur le palmier et fen cueillerai les fruits.Oii monte en effet sur le palmier quand l'ennemi suprême et dernier, la mort, est détruite. Le palmier sert à tresser des couronnes aux vainqueurs. Votre taille ressemble au palmier s. C'est par la foi que nous restons debout, c'est par la voix que nous triomphons; puisqu'elle est la victoire qui met le monde à nos pieds *. Heureuse vision
1 Rom. xi, 12.— • Cantiq. v, I. — » ld. vu, 7. 8. — * I Jean m, 2* — •Gant, vu, 8, 7. — • I Jean y, 4.
TRAITÉS. ASCÉTIQUES DE GILLEBKRT
qui triomphe du momie, préférable à celle qui triomphe de la mort. Par la foi nous sommes vainqueurs du monde, et par elle aussi nous le sommes de la mort. Vous avez, dit l'Apôtre, vous avez pour fruit votre sanctification,et pour terme la vie étemelle ', et la vie éternelle c'est connaître le vrai Dieu *. La fin c'est donc la connaissance, la foi n'est que le commencement. Nous partons de la foi pour monter jusqu'au terme. Nous nous tenons dans la foi droits, fermes, inflexibles aux caresses de ce monde, insensibles à ses menaces. Nous montons à la fin , débarrassés du poids de la corruption, n'ayant plus besoin du monde, délivrés de ses supplices.
8. N'omettons pas ici une distinction : Jésus-Christ est d'abord comparé au palmier, et en second lieu c'est un palmier; ce n'est plus une simple ressemblance c'est l'union. En effet celui qui est uni à Dieu est avec lui un même esprit 8, et il est tout entier esprit, couvert, inondé d'une lumière et d'une joie spirituelles, se dépouillant de luimême pour embrasser Dieu seul. Il se perd non plus seulement d'une façon médicinale, comme dans ce texte : Celui qui perdra son âme à cause de moi la trouvera *; mais d'une façon plus heureuse, sans être tiré hors de soi ou au-dessous par une vaine curiosité, sans être condamné par une sollicitude nécessaire à des occupations extérieures, sans que davantage le contentement personnel le replie sur lui-même. L'âme alors attentive aux choses divines et absorbée en elles, jouit du calme de la plus parfaite sécurité, la sérénité l'inonde de ses clartés, et la suavité
1 Rom. vi, 21. — * Jean xvn, 3. — M Cor.vi, 17. — * Math, x, 38.
l'enivre; sécurité exempte do périls, sérénité sans nuages, suavité accompagnée d'ineffables délices.
9. Hais tout cela est le partage des âmes qui, sevrées du lait, se repaissent au sein de la gloire. Cet état excède nos forces, nous n'y pouvons atteindre. C'est pourquoi exclus de ce banquet, revenons aux mamelles ; quittons le festin de la contemplation pour les mamelles de la consolation, pour le sein, et pour les grappes de la vigne. Laissons cette simplicité pure et substantielle, pour ce breuvage pur que la Sagesse nous a préparé dans cette coupe qui renferme la plénitude de la divinité. D'elle il est dit encore : Votre ombilic est une coupe bien tournée, et toujours pleine \ Que l'ombilic de ton àme soit donc semblable à cette belle coupe; que le fer delà correction et de la discipline l'atténue, l'amincisse, l'affine et le creuse, afin que tu puisses recevoir en toi une liqueur abondante, et qu'on puisse Rappliquer ces mots : Ton ventre est une coupe faite au tour, une coupe toujours remplie. Il est dit aussi à la femme impudique : Ton ombilic n*a pas été coupé au jour de ta naissance *. Combien aujourd'hui , au jour de leur naissance, au début de leur conversion,subissent cette opération, puis en font disparaître la trace ! Ils commencent par l'esprit, ils finissent par la chair. Àh ! que ton ombilic ne soit pas seulement coupé, mais retranché, mais nivelé ; arrière toute corruption, que dis-jel tout ce qui est corporel. Que ta coupe ne retienne que les breuvages de l'esprit, qu'elle te soit ce puits des eaux vives, qui te dispense de puiser désormais à ma source.
1 Cantiq. vu, 2. — * Ezéch. xvi, 4.
SUR LÀ COiNTEMPLATlON DES CHOSES CÉLESTES.