‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 106 sur 179 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

1 . Tu me demandes, mon cher Roger, de te persuader de rester à ton poste : tu veux que mes exhortations atténuent la crainte que t'inspire un pouvoir plein de pénis. C'est me commander de jeter de l'huile sur le feu, c'est vouloir qu'à ton occasion, j'excite du souffle de mes paroles les passions déjà si ardentes de tant de gens. D'un souffle, que dis-je? Ici l'haleine, comme il est dit, suffit à embraser ces charbons1. Pour plaider cette cause, prends le premier venu, tu le trouveras éloquent et persuasif. Il nous est facile, en effet, de persuader une chose à laquelle tous les cœurs à peu près sont violemment enclins : mais quand il nous faudra les rappeler au devoir, la tâche deviendra laborieuse, et nos discours se perdront dans le vide. C'est précisément le rôle que le Prophète se reproche d'avoir rempli : Ditesnous des choses agréables, voyez pour nous des erreurs, ne nous tenez pas le tangage de la vérité*. Cause fortunée qui se plaide ellemême et qui n'a pas besoin d'art pour attirer et charmer les cœurs. Du reste, ici la persuasion est superflue et n'a d'autre effet que de changer la cupidité en crime, d'ôter la dernière barrière, celle de la pudeur, qui semble seule retenir l'ambition, et contenir dans l'outre du cœur les mouvements de l'âme semblables à ceux de la mer. Céder à tes désirs, c'est ménager à la passion non pas une ouverture étroite mais une porte»

1 Job. xu, 12. — * Me xxX) 10,

c'est souffler sur la fournaise embrasée. L'arbrisseau de l'ambition pousse assez déjà de lui-même

2. C'est là cette racine d'amertume qui en germant devient un obstacle, qui souille tant de cœurs, et qu'on ne peut plus extirper. Pourquoi demandes-tu qu'on l'arrose ?Plante vivace, elle repousse sous les doigts qui l'arrachent, ei tu veux que mes exhortations lu' servent comme de culture? En toi cette ra cine meurt, mais elle croît de toutes parts autour de toi, et la parole d'exhortation qu<» je t'adresse et qui te profitera deviendra peutêtre fatale à d'autres. Cette herbe est partout, comme les tamarins au désert, et je ne sais si elle est nulle part plus vigoureuse que dans la région aride de la soif. Voyez ces hommes dont la peau est desséchée, dont les traits sont amaigris par le jeûne, dont les mains laborieuses sont couvertes de callosités, qui vivent loin du monde dans la solitude, sous la bure, le sac et le cil i ce; voyez, dis-je, ces enfants du désert ne portent-ils pas dans leurs cœurs des germes, hélas trop nombreux, d'ambition? Eh quoi! sous les heureux ombrages du paradis où l'homme ne pouvait encore cacher le péché dans les replis de ses vêtements, sur ce sol excellent on vit bien surgir cette plante malfaisante ! Et pourtant Dieu n'avait rien créé que de bon.

3. Mais pourquoi parler ici du paradis? La solitude même des deux, ces montagnes angéliques que la vie terrestre, que le commerce des hommes n'avaient pas effleurés,

TRAITÉS ASCÉTIQUES DE GILLEBERT

n'ont-elles pas aussi produit , en partie du moins, avec trop de fécondité ces germes funestes?C'est ce qu'atteste la chute deces esprits qui rêvaient l'élévation. Ecoutez leur prince: Plus haut que les astres je placerai mon trône ;je monterai au-delà des nyéfs, et je seraipareilau Très-Haut1 Ainsi parlaient ses désirs au défaut de ses lèvres : il ne se borne pas à dire, au milieu des nuées, au milieu des astres, non, mais au-dessus désastres, et par-delà les nuées. Lui créé au milieu des astres du matin, lui un des fils de Dieu, non content du sort commun, a voulu avoir seul pour héritage le sanctuaire de Dieu, et trônef, sur la montagne du Testament, comrpe si cet honneur était à \\\\ de droit. Up héritage en effet est conféré par le testament et par le droit du père qui le fait. Je prendrai place sur la montagne du Testament. Témérité criminelle à quels excès tu t'emportes 1 Pourquoi usurpes-tu le droit du Fils unique? Le Fils, l'Unique est l'image du Dieu invisible, la splendeur de sa gloire, la figure de sa substance, et tu oses dire: Je serai semblableau Très- Haut : Tu lui seras semblable? tu ne l'es donc pas encore ; mais le Fils unir que est toujours semblable à son Père, il lui est égal. Cette ressemblance il la tient de sa naissance et non de l'adoption ; ce n'est pas la grâce ; mais la nature qui lui confère des droits sur la puissance paternelle. La ferme, l'immobile, l'éternel Testament de l'essence divine c'est l'unité indivisible ; et tu pré* tends Vasseoir sur la montagne du Testa? ment? Je monterai au-dessus des astres, dis-: tu, par-delà les nuées. C'est déjà bien asseç d'audace de ne pas se oontenter du sort commun. Tu pourrais arrêter làton orgueil, et restreindre là ton ascension. Je serai sera-. blable au Très-Haut. Tu dépasses les nuées et \\x te compares au Très-Haut ? Tu te pré? fçres à tous les êtres créés avec toi et tu te mets en ligne avec le Créateur ? Tu sors de Tordre, tu usurpes un rang cjui n'est pas à tpi ; c'est pourquoi tu vas deoheoir de ton propre rang et de la place qui t'avait été assignée ; ton orgueil est ravalé au niveau des enfers1. Le Seigneur t'avait pris comme une vigne de ctioix, comme un plant véritable*. Mais à peine planté tu es devenu sauvage, et avant la moisson tu n'as donné que des fleurs ; oui des fleurs qui n'ont fait que passer avant ta vendange, des fleurs qui n'ont porté aucun fruit, et ainsi que le Prophète Vaioute: Ta perfection a germé iropprèeooeS.

* I«I* xvni, S.

Aussi a-t-on coupé tes rameaux, rameaux stériles, infructueux, tombés sous la faux de la sentence divine. Tu as mérité l'insulte du Prophète, et pareil à la souche inutile *y tu as été rejeté du lieu de ton repos et de ta gloire, et condamné à habiter au milieu des ruses et de la douleur. L'orgueil pouvait bien pousser des rejetons dans le paradis, mais des rejetons destinés à périr bientôt. Car toute plantation qui n'est pas l'œuvre du Père céleste est condamnée à être déracinée '. Tu as voulu te planter en un lieu qui n'est pas le tien; c'est pourquoi, herbe bâtarde, tu n'as point poussé de racines profondes. Personne en effet n'a le droit d'usurper les honneurs ; il faut ici l'appel de Dieu. En envahissant une gloire indue, tu as perdu celle que Dieu t'avait donnée.

4. Hélas! que je suis malheureux! Pour moi point de lieu à l'abri de cette production, point d'endroit qui en soit exempt. Cette racine, racine de cupidité, croit à peu près partout, elle couvre la terre, et on dirait qu'en souvenir de sa première origine, elle aime, surtout à se montrer en ceux qui portent l'image de l'homme célesK Seigneur, quand extirperez-vous cette plante infidèle, ce germe étranger? Quand s'accomplira enfin cette parole du Prophète : La vigne de Sabama est ravagée. Les princes des nations mont coupé les branches* ? Sabama signifie qui élève sa hauteur. Et qu'est-ce qu'élever sa hauteur sinon exalter ses mérites? Je ne suis pas comme le reste des hommes \ disait le Pharisien. Le Christ nous a donné d'autres enseignements : Quand vous aurez /ait tout ce que vous devez È dites : nous sommes des serviteurs inutiles B. U m'a appris à ne pas exalter la hauteur de (nés vertus et de mes oeuvres* mais au contraire à l'atténuer, U m'a douné cette leçon après l'avoir pratiquée, selon ce qui est écrit : Jésus a commencé par faire et par enseigner •. En effet étant l'égal de Dieu, U s'est anéanti lui-même, et il est devenu semblable au reste des hommes. Quoi ! il aabaissésa graudeur, et tu élèves la tienne 1 Qu'est-ce que cette vigne de Sabama, sinon l'enivrement de rame plaçant son sentiment au-dessus dusenttmeutde Dieu, ce qui fait dire à l'Apôtre : Ayez en vous les sentiment du Christ- /&ws7etc.,etencore : N'aspirez pas à Yélévation, mais inclinez-vous phuât vers ce gm est humble 8. Ecoutez le langage adresse à

1 ïsaïe xiv, 19. — «Math. 15, 19. — »Iaa!e xvr, 8. -r- * Lac vxm, II. — • Id. vxn, 10. — • Act. i, 1. — T Phllipp. n, 6, 7, 5. — »l*ijh Hi| U.

SUR LA CONTEMPLATION DÇS ÇflOSïE CELESTES

JP«

l'âme éprise de l'élévation,qui s'enfle et puis s'évanouit en ses pensées : Je visiterai, dit le Seigneur, Pmsotente fierté du cœur du roi ufAssur, eê r orgueil de ses yeux al tiers, car il a dit: Cest par kt forée de mon bras que fm fait ces prodiges: &est ma sagesse qui m'en a donné tmteihgen'eeK Et ailleurs:

N'est-ce pas là cette grande Babykme qtie f ai bâtie*?

3. Voua avea entendu l'esprit, l'esprit superbe s'exalter; vous avea eompris quelle est oette vigne de Sabama, dont la ruine est ai désirable et qui devrait rester sans culture. Ecoutea maintenant l'Apôtre j écoutez le maître et le docteur des nations * Car les princes des nations en ont coupé les branches. Entendez-le faire lui-même cette opération. Ne vous enorgueillissez pas tremblez •; défendez aux riches de ce siècle de se laisser aller à Forgueih. Us ont coupé les branches; ils n'ont pu eouper la racine ; ils ont retranché oe qui paraissait; ils ont été impuis* santa contre ce qui était caché. La racine e'eçt la cupidité, les branches sont les honneurs et l'élévation ; oui, la concupiscence voilà la racine ; les soins, les souois sont comme des rameaux. Remarquez l'exactitude de ce langage. Nous rêvons la félicité dans l'élévation, et le Prophète y voit des verges. En effet elle flagelle, elle écorche l'âme, si j'ose dire, elle blesee un cœur tendrement attaché à Jésus-Christ. Malheureux eelui qui s'est assez endurci dans les eheses extérieures pour ne plus sentir que les honneurs sont plutôt un malheur qu'une félieité! Ils m'ont battu de verges et je n'ai rien fenti*. La vigne de Sabama est devenue désorte. Elle a été abandonnée par no» pères, plus habiles à cultiver la piété que la terre, plus appliqués à la religion qu'aux intérêts terrestres. 0 temps! 6 meurs! aujourd'hui tous les hommeq à peu près nourrissent en eux les sentiments du monde, il se réjouis* sent d'avoir l'esprit du monde, la sagesee du monde, folie devant Dieu, qui ne sait,diaona mieux, qui ne peut rester soumise à la loi de Dieu. En effet la cupidité ne peut obéir à la charité, elle ne sait pas porter les fardeaux d* autrui, mais plutôt mettre les siens sur des épaules étrangères. Ceux qui lui obéissent, créanciers impitoyables, se montrent débiteurs avares, de façon qu'en eux Saùl naît bien de Cis. Car Cis signifie dur, et Saùl demande ; ce que veut dire qu'on rencontre chez eux l'avidité fille de l'avarice, et la du-

1 fais x, 12, 13. — * Dan. rvr, 27. — • Rom. n, 29.— * I Tirn. vi, 17. — • Prov. un, 85.

?eté produite par Ja sordide écorçprnie. Pur aquilon qui gèle Içs eaux ; doux souffle du midi dont les suaves haleines font couler les aromates delà miséricorde et de Ja chanté. CiSj père impitoyable ; ipais qu'il est dpu* celui dont Jésus-Christ a dit : Afin que t>pw$ soyez* te ftfy de votre Père qui fait lever SQn soleil sur {es bons et les méchants ,*

6. Quelle différence d'appréciation dafls les achats et les transactions qui ont pquf objet non des œuvres mais des marchandises ! Avec quelle adresse ils tirent (Je leur sac (Joiibles poids ! On les dirait nés et façonnés non plus à la vie religieuse, mais pour le trafic; quel goût et quelle intelligence du négoce \ et quel faible et maigre sentiment des choses du Christ ! Ce qui fait dire au Prophète : A qui le bras du Seigneur a-tilétéfévélé. Il s'élèvera devant Die\i comme un qrbris,seau et comme un rejeton qui sort dune terre desséchée ". Kn eux riep de fort, ni d'élevé ; tout est infirme, bas ; ils ne dépassent guère la racine de la simple foi et n'atteignent jamais aux hauteurs de la sagesse divine. Saint Paul d\i\Fructifiezentotites sortes de bonnes œuvres, et croissez dans la science de Dieu*. Ceux dont nous parlons au contraire, peu contents d'être ignorants pour leur propre compte méprisent la science des autres ; appréciateurs jaloux ils ne voient que folie dans le goût de la sagesse; ils traitent de sottise ou de jactance la sobre éléyation des idées, ils travaillent uniquement à chercher la nourriture qui passé, et dédaignent celle qui subsiste éternellement. Reviennent-ils quelquefois des champs à la maison, ils s'indignent des chœurs et des symphonies qui y retentissent, et ils murmurent des joies de leur plus jeune frère*. Et quel excellent frère que celui dont l'Apôtre dit : Revêtez l'homme nouveau qui a été créé selon Dieu « \ et encore : Si quelqu'un est en Jésus-Christ, il est une créature nouvelle; les. choses anciennes ont passé ; tout est devenu nouveau *. Que te frère atné est mal avisé \ il connaît le travail et ignore la joie. On a bien raison de l'appeler le plus vieux ; il s'attache obstinément au passé, il ne s'occupe que du vieil homme, il ne songe qu'à la chair, à ses désirs sinon à ses délices ; au désir de posséder beaucoup, s'il n'a pas toujours la pensée d'user mal de ces biens. Ceux qui veulent devenir riches (l'Apôtre ne dit pas voluptueux), tombent en mille désirs

* Math, v, 45. — 2 luie un, 1, S. — » Coloes. i. 10. — 4 Loc zv, 25, 32.— » Ephés. îv, 24. — 6 II Cor. ▼, 17.

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mutiles et funestes1. Et un désir est inutile, il est fatal quand, jusque dans le nécessaire, on se préoccupe du superflu. Soif mauvaise que la soif d'avoir. C'est là ce sol aride d'où la racine de la foi et de la piété ne sort que faible et délicate, et avec peine. Et elle est condamnée à languir au milieu de la luxuriante végétation les désirs mondains, et du libre épanouissement des plantes inutiles. Heureux celui qui sait retrancher tout cela de son cœur, qui néglige en lui-même la vigne de Sabama,cette vigne qui élève en haut ses rameaux, et qui se tourne, se convertit vers les honneurs de la prélature. Car Sabama veut dire encore conversion. En effet, ceux qui ont commencé à se convertir, pareils aux rameaux les plus élevés, sont agités par le souffle de l'ambition. Cette plante pousse d'elle-même à profusion : elle croît spontanément où elle n'a pas été semée, et elle renaît sous le fer qui la coupe : aussi ne la cultivez pas, arrachez ; et au lieu de l'entourer de soins, extirpez-la.

7. Mais c'est assez pour établir que, par égard pour d'autres, je dois me refuser à l'exhortation que tu me demandes. Toute fois, après avoir dit un mot de l'ambition, il convient que je ne passe pas la présomption sous silence. Nous avons refuté, en partie du moins, ceux que la passion pousse à s'élever : réfutons ou plutôt avertissons aussi ceux qui se glorifient d'avoir pour chaînes les besoins de leurs frères : ils trouvent pourtant, et avec raison, leurs fonctions lourdes, et le repos leur sourit. Cependant une crainte vaine insolente et superbe leur fait appréhender que ces fonctions, s'ils y renoncent, ne trouvent pas des mains aptes aies exercer. Us sont âges et prudents à leurs propres yeux : ils poussent encore la vanité plus loin et comme Elie ils s'imaginent être restés seuls ici-bas. f Ils se croient des Moïse, et supérieurs même à Moïse puisqu'il dit : Seigneur, envoyçz-en un autre *, tandis que ceux dont je parle

1 1 Tlm. vi. 0. — > Rois xvm, 22, * Exode iv, 13.

et six, 10. —

s'écrient : Seigneur, vous ne pouvez pas en envoyer d'autre que moi. Un homme prendra son frère, dit Isaïe, son frère né dans la maison de son père, et lui dira : Tu as un vêtement, sots notre prince. Et que répond celuilà ? Je ne suis pas médecin, et dans ma mai" son il ri y a ni pain, ni vêtement. Ne faites pas de moi un prince1. Comme s'il disait: Ce n'est pas assez d'un vêtement: il m'en faudrait beaucoup pour en donner aux autres. Ce n'est pas assez pour exercer le pouvoir d'avoir le vêtement de la discipline, l'habit d'une observance extérieure, les dehors d'un homme vertueux>dans mes actes et ma conduite : non, ce n'est pas assez pour moi ; encore moins pour les autres. Les qualités qu'on relève en moi sont peu de chose : on doit en attendre de plus hautes. C'est peu que je me porte bien, si je n'ai pas la force de guérir les autres : c'est pourquoi le Prophète dit : Ne me placez pas à votre tète : je ne suis pas médecin : dans ma maison il n'y a ni pain, ni vêtements: je ne suis pas médecin: et notre homme soutient qu'il est seul médecin. Partout où il jette les yeux il ne rencontre qu'impéritie, impureté , ou ruse ou lâcheté ; il est seul prudent,et Adèle serviteur : aussi sa pensée dit-elle : ne prenez pas d'autre chef que moi; on pourrait vous donner un enfant, et des efféminés vous gouverneraient. Ces gens-là n'ont pas besoin de l'exhortation à laquelle tu m'invites. Car s'ils ne placent pas leur félicité dans la possession du premier rang, ils demandent pourtant leur consolation au bénéfices de leurs travaux, l'amour du r<*pos et de la paix leur inspire répugnance pour le travail même, et d'autre part , les fruits abondants de leurs œuvres les transportent de joie. J'arrête ici l'élan de mon discours : car tu es toi-même attiré par d'autres préoccupations, ou plutôt peut-être , comme d'habitude, tu es distrait par des soucis sans nombre.

1 leaîe m, 6, 7.

SUR LA CONTEMPLATION DE» CHOSES CÉLESTES

SECONDE PAhUa OU TUAIT* vil.

Eiotje de Roger et des qualités qui le rendent apte à la prélature. Exhortation

à fa persévérance . précédée de l'exposition des difficultés et des charges attachées a l'exercice de V autorité.

4 . Dans le discours précédent nous nous sommes attachés à réprimer la présomption et l'ambition : celui-ci aura pour but d animer la timidité hésitante. Bon Dieu ! quelle différence entre ce premier et ce second discours ! quel tourbillon d'embarras séculiers est venu m'arracher la plume , et emporter ma main et mon cœur loin de mon sujet 1 me voilà en pleine mer, où la tempête risque de me submerger. Bon Jésus 1 quand m'arracherez-y ou s aux fureurs de l'orage, ou quand sauverez-vous au moins mon cœur de l'abattement ? La tempête croît et grandit et mon courage est si faible : je ne puis , au souffle de mes méditations, apaiser les assauts de l'ouragan ni la fureur de la tempête. Dans la coupe de mon cœur il m'est impossible de mêler la joie spirituelle aux discussions de la chicane. Le lit est si étroit, pour parler comme Je Prophète, que si deux personnes s'y mettent (une tombera, et la couverture est si courte qu'elle n'en peut couvrir dm*. \ Le saint Patriarche Jacob recevait tour à tour les caresses de ses deux épouses, et ne pouvant les posséder toutes les deux ensemble il passait aisément de la couche de Lia au lit de Rachel : il se fût estimé heureux d'être tout entier et exclusivement à Rachei, Des ennuis répétés et fréquents devraient avoir endurci notre cœur et le rendre insens'Wr à 1 adversité Et en réalité il s'endurcit souvent et les assauts de l'épreuve finissent par le rendre insensible. Que de fois je me suis cru assez fort pour braver les orages du monde! Je ne voulais plus m'y dérober, ni comme il est écrit, mt mettre à couvert du vent ou chercher un abri contre la tempête1. Hais que mon âme s'attarde dans les doux embrassements de Rachel , je

retombe dans ma sensibilité habituelle , je ne sais plus endurer la tribulation , je ne vois plus rien de mieux à faire que de quitter une humble place, de me soustraire à l'épreuve, et d'entrer dans les cavernes du rocher pour y échapper à la terreur.

2. Mais malheur surtout à celles qui enfantent et qui nourrissent durant ces jours ! Ah 1 bienheureuses les mamelles qui n'ont pas allaité : car avoir besoin de lait encore c'est être enfant, et n'opposer à la pauvreté ou à la perte de ses bi ens qu'un cœur sans énergie. Tels sont ceux qui sont obligés à contester, à consulter, à flatter les supérieurs, à repousser les ravisseurs, à réfuter les attaques, à acheter les juges, à se conformer à ce siècle après avoir avec Paul vécu d'une vie céleste. Il fut un temps où nous avions l'habitude de sucer le lait des nations, et de boire à la mamelle des Rois : mais voilà qu'on nous réclame ce que nous avons sucé peut-être avec une trop vive ardeur. En pressant violemment un sein desséché , avec le lait des sujets temporels on tire le sang, non pas le sang matériel, mais le sang de l'âme; ce sang vital et intérieur contenu en des veines spirituelles et dont le Prophète a dit : ô mon âme, bénis le Seigneur, et que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom ' . Ce sang , dis-je, on le boit, on l'absorbe avec trop de violence. Hélas! comme les choses changent ! dans la guerre noua sommes en paix, et dans la paix nous avons la guerre. La paix nous apporte l'amertume la plus cruelle, pour nous surtout, enchaînés aux affaires du monde , que les fonctions de la supériorité pareilles à l'Egyptienne tiennent par le manteau, qui sommes condamnés par la nécessité à nous occuper des autres, qui vivons encore d'une façon animale, à qui

1 Isaïe xxwit 20. — * taie xxxu, 2.

Ton. IV.

TRAITÉS ASCÉTIQUES DE GILLEBERT

l'Apôtre dit: Que toute âme soit soumise aux puissances* . Mais celui qui est spirituel juge tout et n'est jugé par personne* •

3. Hais où en veux-je donc venir ? Mon but est-il de te porter à laisser aux mains de l'Egyptienne le manteau de ta charge, à l'abandonner, et à fuir avec Joseph devant une situation périlleuse3, où aie déposer avec David comme trop lourd*? David, en effet, pour danser plus librement devant l'arche, se dépouilla de son manteau. Le corps en a déjà bien assez de sa paresse, et sa pesanteur suffit à l'accabler. Est-ce que je veux te voir te dépouiller aussi du voile de tes fonctions? Mon but est tout différent. J'ai entrepris de te persuader de ne pas quitter la charge pastorale dans laquelle tu es régulièrement entré, et que tu remplis utilement : comme tu l'as prise un peu malgré toi, tu te complais dans l'idée d'y renoncer, soit à raison de ses périls, soit pour goûter le repos. Il était à craindre qu'avec de telles dispositions ton cœur incertain et flottant ne laissât la négligence se glisser dans ton administration. Mais comment essayer de te persuader un parti que je me suis presque dissuadé moi-même d'embrasser , mais pour des motifs bien différents? Ouvrier malhabile je ne puis que suer en une matière si difficile : pour toi tu vois tout sourire à tes vœux et répondra à tes désirs.

4. Tu ne saurais dissimuler ce que proclame l'évidence. Si tu juges des choses par l'aspect extérieur, tout est grand, tout est sûr : rien ne te manque : aucune épreuve ne trouble ton repos. Tu habites un lieu retiré, bien planté, bien arrosé, fertile : autour de toi, une vallée ombragée de forêts retentit au printemps du doux chant des oiseaux : il y a là de quoi ranimer un cœur glacé, dissiper l'ennui, et attendrir la dureté d'une âme sans dévotion. Vous trouvez dans ces agréments ou une peinture de la félicité future, ou un débris quelconque de cette félicité première que l'homme innocent rencontra aux jours de son intégrité dans les délices du Paradis. Tu me diras qu'un pareil séjour n'est d'aucun mérite. J'en conviens : tous ces agréments ne sont que des moyens : mais s'ils ne procurent aucun mérite ils servent à procurer le repos. Et d'accord avec les anciens qui nous ont transmis l'expérience de ce genre de vie avec une autorité consacrée par les années et une pureté plus grande, nous ne verrons pas des instruments de vertu

* Rom. xni, i. — « I Cor. h, 15. — » Gen. xxxix, 12. — *II Roto vi, 14,20.

dans ce qui, pour eux, était un obstacle à la perfection. Doués d'une âme plus vigoureuse, ils ont trouvé des inconvénients dans les lieux fertiles et agréables : voyons-y un adoucissement pour le faible et pour celui qui ne peut dire encore : Mon âme a refusé toute consolation : je me suis souvenu de Dieu et foi goûté des délices dans ce souvenir1. Je puis tout dans le Christ qui me fortifie*. Nos anciens pères ont cherché des lieux sauvages et arides pour avoir occasion de pratiquer la pénitence, et affranchir leur esprit de toute sollicitude. Ils se sont livrés au travail corporel afin d'avoir la liberté du cœur, d'éviter la légèreté qui porte à courir, ainsi que la passion mauvaise d'amasser. Leur vie coulait plutôt dans le travail manuel que dans la culture des champs. Leur pauvreté (pour ne pas dire leur dénûment) trouvait une compensation dans le repos qu'ils goûtaient, ils se contentaient de peu, soit pour affliger leur chair, soit pour ranimer leur cœur. Quelles inquiétudes en effet et quels soucis malheureux quand il faut prévoir beaucoup et longtemps à l'avance ! Us ont obéi à leur temps, obéissons au nôtre. Notre époque, ère de décadence, a amené d'autres mœurs. Aujourd'hui il faut pourvoir largement aux besoins de ceux qui vivent ici, et flatter la curiosité de ceux qui y viennent. Par ces derniers je n'entends pas les séculiers : ai-je donc aies juger? Mais pourquoi parler de ceux qui font un Dieu de leur ventre1? Ceux même qui font profession d'abstinence, qui la prêchent, les premiers même de l'Ordre, qu'ils sont difficiles dans les autres maisons ! Il leur faut des mets recherchés et préparés avec art : ils froncent le sourcil, ils prennent des airs dégoûtés, ils détournent les yeux, si on leur sert un plat moins choisi et moins bien apprêté.

5. Mais puisque c'est là le résultat de la malice de ce temps, ta main suffit à pourvoir tout ensemble au luxe et aux besoins : aux nécessités des pauvres et à la vanité des riches. Et puis tu as avec toi des officiers si diligents, si industrieux, si remplis de sollicitude, et surtout, ce qui est la première qualité, si fidèles. A peine as-tu besoin de t'occuper en gros du soin de l'administration matérielle. Tu ne sors presque jamais du tabernacle du Seigneur : dans les conciles, les assemblées, les chapitres, ces places où sont dispersées les pierres du sanctuaire, on te voit rarement, si même on te voit: preuve

• Pt. lxxvi, 3, 4. — « Philipp. w, 13. — * Id. iv, 13.

SUR LA CONTEMPLA HON DES CHOSES ELESTES

évidente que tu n'aimes pas l'agitation, et que tu ne cherches pas les motifs de te répandre au dehors. Ni ta main, ni ton œil, ni ton pied ne sont pour toi une occasion de scandale : sinon il faudrait, malgré la douleur d'une telle opération, séparer le membre de la tête plutôt que la tête du corps. Tu n'as pas, sous ce rapport, sujet d'abandonner tes fonctions. Peut-être te fais-je injure, et j'apporte de trop molles consolations indignes d'une âme éclairée et exercée. Mais si tu es en butte à la pauvreté, aux injures, aux calomnies, à la gène privée ou commune, accrue encore par les torts que tu as subis : si à tes côtés même tu rencontres le péril dans de faux frères ; devras-tu succomber, toi homme énergique et fidèle, quitter la place, et contre l'avis de saint Paul, déserter l'assemblée ' ? Non, résiste, tiens bon et que ton courage soit à la hauteur du danger. D'ailleurs tu as vécu à peu près sous tous ces régimes; après avoir couru en des routes âpres, te laisseras-tu cheoir sur une route unie ? Tu as appris à supporter la faim : et tu ne sauras pas porter l'abondance ? Après avoir enduré la détresse avec saint Paul, tu serais incapable de te rassasier avec lui • ? Tu as donné, du reste, les preuves d'un cœur façonné à ces alternatives : et la route que tu avais prise t'a vu marcher d'un pas constant et ininterrompu. Pour moi, laissant de côté ces considérations trop élevées, j'ai voulu suivre une route plus humble, et te rappeler les motifs propres à dissiper tes inquiétudes, ayant appris que dans ta plus grande pauvreté tu avais gardé ton calme, et demandé appui à tes mains, à ta foi plutôt qu'à une honteuse mendicité, ou à de vils négoces.

6. Mais, après m'être étendu sur la facilité de ton gouvernement, je ne dois pas omettre l'habileté que tu y as déployée. Dirai -je habileté ou grâce ? Je dirai l'un et l'autre. Les matériaux les plus convenables restent inutiles dans les mains d'un ouvrier incapable : et l'habileté à son tour est dangereuse* ou impuissante sans la direction de la grâce. Si le Seigneur ne bâtit la maison, vain est le travail de ceux qui l'édifient1. Tu dissimuleras peut-être les grâces que tu as reçues : mais ce que l'humilité dissimule, l'rtilité le proclame. Pourquoi énumérer ici î.3 propriétés, l'argent, les vases, les vêtements, les maisons, les hommes, enfin tout ce qui est nç, tout ce qui s'est accru sous ta main, soit

en ce qui touche les biens extérieurs, soit en ce qui concerne la religion, depuis que Dieu t'a attaché à la culture de sa terre, et chargé de broyer à sa suite le sol de ses vallées ? Quelle moisson d'âmes pieuses 1 Comme elles sont riches en froment ces vallées , de ce froment dont il est dit : Qtfa-t-il de bon, qvta-t-il de beau, sinon le froment des élus et le vin qui fait germer les Vierges ! ? Tu ne peux administrer sans la grâce ce qui, par toi, a grandi ainsi en gloire. Des merveilles se sont réalisées en ta cité, mais par la main. Parce qu'elle avait été délaissée et méprisée, qu'on n'y passait plus, la voilà devenue l'orgueil des siècles, après avoir subi, sans aucune consolation, les coups de la pauvreté et de la tempête. Comme tes pierres sont maintenant disposées avec ordre 1 comme tu es assise sur des fondements de saphir ? Si ta base est de saphir, quel sera ton couronnement ? Tu as des saphirs pour fondemejits : fondement respire l'humilité, saphir la pureté : l'humilité de la conscience, et la pureté de la science : l'humilité de la vie, la pureté de la contemplation. Tu as des saphirs pour fondements : c'est pourquoi il est dit : Tes Nazaréens sont plus blancs que la neige, plus purs que le lait, plus rouges que V ivoire antique, et plus beaux que les saphirs *. Contrits d'abord, puis nourris, puis fortifiés, en quatrième lieu purifiés. Ils sont pénitents, ils deviennent innocents, ils aiment, et enfin ils contemplent. Mortification , vie , ardeur, illumination , telles sont les phases successives qu'ils suivent, et tout cela parce que vos fondements sont de saphirs. Tu remplis même l'office de fondement par ton exemple et ta prévoyance : tu es un saphir par la parole et la sagesse. Ta voix est suave , ton visage est beau, la voix de ta parole et le visage de ton exemple, la voix de ta prédication et le visage de ta vie ; aussi les jeunes filles techérissent. Si tu t'éloignes^ quel autre pourront-elles dire : Montrez-nous votre visage et que votre voix retentisse à nos oreilles ? Quel autre pourra leur offrir ses exemples pour appui, et ses leçons pour étude ? Qui saura , avec ton autorité , leur parler, les instruire et leur donner une idée de notre Ordre ? Qui pourra poser un fondement semblable à celui qu'a posé l'abbé Roger? Tes fils sont comme de jeunes plants : tes filles sont ajustées et parées comme des temples : tes celliers sont pleins : tes brebis sont fécondes, et elles sont nom-

* Hébr. x, 25. — * Philipp. iv, 12, — > Ps. cxxvi, U i Zacfaar. ix, 17. — * Thren. iv, 7.

TRAITÉS ASCÉTIQUES DE GILLEBERT

breuses : Comment ne pas appeler heureux et saint un homme qui possède ces biens ? Le Seigneur n'est-il pas le Dieu de celui qui compte tant de richesses ' ?

7. Voilà des preuves manifestes que Dieu t'a choisi pour le ministère que tu exerces, et ne t'a pas repoussé. Elles sont bien faites pour te décider à rester au poste que tu oo cupes si utilement. Et quand tu as, pour te consoler , la conscience d'oeuvres si excellentes, pourquoi donc aurais-tu besoin de mes exhortations ? Tes vertus domestiques te sont un encouragement suffisant à garder tes fonctions et à ne pas les cédera d'autres : tu en trouves un autre encore dans ton activité personnelle et dans la négligence d'autrui, dans tes succès, ainsi que dans le mauvais successeur que tu pourrais avoir. Je connais ton cœur, tes goûts, tes mœurs, tes qualités naturelles ou acquises : je sais avec quelle facilité tu te débarrasserais de ce fardeau , si tu trouvais des épaules capables d'en porter le poids. La raison et l'amour se combattent en toi : la raison de Futilité et l'amour de l'humilité. Tu t'estimerais heureux d'être tout à toi et tout à Dieu : mais tu trembles à la pensée de laisser ta place vide. Oui, vide; car qui la remplira? Qui nous donnera un autre Jacob, qui après avoir passé le Jourdain le bâton à la main, revient aujourd'hui à la tête d'une troupe nombreuse *? Qui nous donnera, dis-je, un homme capable de se partager entre Lia et Rachel, de compenser la laideur de l'une par sa fécondité, et de voiler la stérilité de l'autre sous la grâce et la beauté? Non, tu n'as pas ton pareil : personne no sait associer la contemplation et l'action; goûter les loisirs de la sagesse sans négliger les affaires et les précautions qu'elles exigent ; louer Lia sans condamner Rachel, ou au moins sans la mépriser, trouver l'une féconde et l'autre sans laideur ; endurer jour et nuit la chaleur et le froid, attentif à garder son troupeau, bien plus attentif encore à compenser les dommages qu'il peut subir, au prix de tes larmes, de tes jeûnes, de ta compassion, de tes prières et de tes exhortations. A ton retour tu ignores les idoles de l'avarice : si elles sont dans ton cortège elles n'ont paston culte, et pour faire partie de ton bagage, elles n'obtiennent pas tes hommages. La piété te guide et non l'argent : tu n'es pas de ceux pour qui tout cède à la fortune \ Et Favarice est une véritable idolâtrie \ Tu ne

* Ps. cxun, 12, ib.— ■ Gen. «ai, 10.

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