AU FRÈRE RICHARD
Eloge de Richard, blessé dune correction, paraît-il, ou de je ne sais quelle parole dure,
mais apaisé ensuite.
1. Vous usez, mon cher Richard, d'un proverbe aussi vrai qu'ancien : Sur toute chose consultez un ami; commencez par vous consulter vous-même. N'allez pas , dit le Prophète, vous confier à un ami, et n'ayez pas confiance dans unchef. Fermez vos lèvres à V épouse qui dort sur votre sein l . Les amitiés feintes rendent suspectes les véritables, et la rareté de cette vertu inspire des doutes sur sa réalité. Heureux celui qui évite ici les écueils, qui, en nouant des relations avec prudence, évite toutefois de porter cette prudence à l'excès ! Sans doute, il est inutile de semer dans le sable ; mais c'est un malheur de ne pas semer du tout, parce qu'on se préoccupe trop du vent et des nuées. Nous portons à l'excès la sollicitude pour de vils biens, et nous laissons inutiles les possessions précieuses, l'amitié. Un ami tombe : trouve-t-on une main qui le relève? Et tout le monde s'empresse de relever sa maison écroulée. Si je dis tout cela, c'est pour exalter l'amitié que j'ai trouvée en vous, par sa rareté même ; c'est afin que la négligence de la foule donne à votre mérite, sous ce rapport, un plus vif éclat.
2. En parcourant votre lettre, je me suis rappelé ce mot d'un philosophe : après une mauvaise moisson, il faut semer \ Vous me
Miche» vu, 5. — • * Sénèque, lettre à Lue.
paraissez si avide des douces relations de l'amitié, qu'après un naufrage tout récent, vous songez à vous remettre en mer. Vous avez raison : peut-être qu'une heure de félicité vous dédommagera de longs ennuis. Et pour emprunter notre philosophie à nous, je trouve en vous ce que dit l'Apôtre : la charité couvre la multitude des péchés f. Vous mettez tant de réserve à reprendre un ami, que vous semblez plutôt lui offrir son pardon que lui chercher querelle. A ce que la réprimande a de corrosif, à l'amertume vous mêlez tant d'affection que je me sens légèrement frotté de ce sel indispensable dans les sacrifices qu'on offre à Dieu ■ . Vous avez volé vers moi comme un séraphin embrasé ; et c'est avec un charbon pris à l'autel que vous purifiez les souillures de mes lèvres *. Plus ma faute me paraît grave, plus douce m'est la correction. Je vous trouve vraiment tout autre que je ne vous avais cru. Vous m'avez enfin donné une idée de votre prudence , puisque c'est à la prudence qu'on reconnaît le sage \ Oui, j'admire et je vénère votre prudence. Vous dissimulez l'injure, vous rendez vos bonnes grâces à un provocateur, vous calmez un cœur irritant, vous le récompensez sans aucun titre ou plutôt malgré ses mauvais procédés. Vos présents me sont
< I Pierre iv,8.— • Lévtt n, 13. — • — * Prov. m, 11.