AU FRERE GUILLAUME
0 mon âme, binis le Seigneur ! et n'oublie pas ses bienfaits. Il t'a pardonné toutes tes iniquités, il a gi èri tes faiblesses, il a arraché ton âme de la mort, et il te couronne de miséricorde et de bonté â . 11 parle ici la langue de Chanaan, celui qui retrace tant de changements accomplis en lui-même, qui nous y montre la miséricorde succédant à l'iniquité, la guérison à la maladie , l'éternité à la mort, qui rend à chaque pas des actions de grâce à l'auteur de tous ces biens, et qui, par les marques de ces progrès divers comme par une langue qui exprime le changement, répète avec le Psalmiste : J'ai commencé. Et ce changement est l'œuvre de la droite du Très-Haut9. De la semence jetée par les Prophètes moissonnons des fruits apostoliques : Paul nous déclare nettement ce qu'Isaïe renferme : Vous avez été jadis ténèbres, ditil, vous voilà lumière dans le Seigneur. On nous a parlé de changement ; l'Apôtre, nous avertit du terme où il doit aboutir : Marchez, dît-il, comme des fils de la lumière '. Celui qui marche durant le jour ne choppe pas. Que ta lumière aille en croissant jusqu'au plein jour ; et quand tu seras parvenu à la perfection, crois commencer seulement. Ecoute comme Paul courait et croissait, et allait, non-seulement des ténèbres à la lumière, mais de lumières en lumières : Pour nous, dit-il, contemplant sans voile la gloire du Seigneur , nous sommes transformés d son image de clarté en clarté k. 6. S'il V arrive de voir des gens qui ont renoncé au monde, y prospérer ensuite, que tes pieds ne chancellent pas : laisse-les trébucher comme des aveugles en plein midi, et écrie-toi : Mon Dieu , j'ai été bien heureux de vous suivre, car ceux qui espèrent dans le Seigneur trouveront des forces nouvelles : ils voleront sans effort, ils marcheront sans défaillir jamais '. Je serais long, si j'es-
- Pa. an, 2, 4. — * Id. lxxvi, ti. — » Eph. v, 8. — II Cor. m, 18. — » Iwù'e xl, 81.
sayais de te conduire à travers les divers renouvellements que les vertus opèrent en nous, comme à travers autant de stations dans la terre de Chanaan. Et en premier lieu, le pieux imitateur du Patriarche doit venir à Sichem *, y abaisser, y humilier ses épaules (Sichem signifie épaules) sous le fardeau si léger du Christ. Car c'est un bonheur pour l'homme déporter le joug du Seigneur dès l'adolescence. Il présentera la joue à la main qui le frappe et il sera rassasié (Foppobres%. Remarque dans cette expression, il sera rassasié, non pas une patience légère, des lèvres qui effleurent seulement la coupe, et qui rejettent une liqueur amère ; vois-y une soif insatiable de souffrance. De là, après d'heureuses afflictions, et des contradictions salutaires, franchissant Gérara, et renversant le mur des vieilles inimitiés, sortie des trous, et des cavernes du rocher, répondant d'un vol libre aux appels de l'Epoux, que cette âme arrive aux torrents de Bersabé. Oui qu'elle monte de Sichem, à savoir de l'humiliation et de la prière, à Bersabé, au puits des sept brebis, ou plutôt de toutes les grâces, car Dieu donne sa grâce aux humbles '. Et parce que , sous un autre rapport, ce puits est aussi appelé puits de la satiété *, selon cette invitation : Venez à moi vous tous qui êtes chargés et je vous soulagerai B ; après l'affliction l'âme se hâte vers la réfection , et la suave liqueur qu'elle a goûtée, excitant en elle une faim plus vive, qu'elle apprenne, par son expérience, la vérité de cet éloge de la sagesse : Ceux qui se nourrissent de moi auront encore faim*. Mais je dois me taire, car mon trop long verbiage doit te sembler fastidieux. Adieu ; cherchemoi., s'il te plait, le commentaire de saint Jérôme sur Isaïe, et tiens-le tout prêt quand je le ferai prendre.
1 Gen. xn, 6. — J Tbren. m, 27, 30. - — * Gen. xxi et xxvi, — * Math, xi, xxxv, 29*
• Jacq. iv, 6.
. — • Eocli.
LETTRES DE G1LLEBERT