CHAPITRE PREMIER
II félicite les Chartreux d'avoir renouvelé la ferveur des anciens religieux.
1. Mon âme, sois remplie de la joie du Saint-Esprit : Va avec un visage, avec un cœur riant, avec une affection parfaite ; va à la rencontre de mes très-chers frères du Mont-Dieu. Dans les ténèbres de l'Occident, et les froidures de la France, ils font revivre la lumière de l'Orient et l'ancienne ferveur dont les déserts de l'Egypte furent jadis le théâtre ; ils y offrent le modèle de la vie solitaire, et l'image d'une existence toute céleste. Eh quoi ! Ne faut-il pas se réjouir dans le Seigneur? Ce que la perfection chrétienne a de plus beau, ce qui parait toucher au ciel même, ce qui était mort est ressuscité ; ce qui était perdu est retrouvé. Nos oreilles avaient ouï ce qu'elles ne croyaient pas ; nos yeux avaient lu dans des livres, et nous admirions, sans les comprendre, les antiques gloires de la vie solitaire, et les prodiges de la grâce en elle ; et tout à coup nous l'avons rencontrée, cette gloire, dans les forêts, sur la montagne de Dieu, montagne grasse et féconde, où le désert étale ses beautés et sa fécondité, où les collines sont parées de joie. Là, en effet, et par vous, elle s'offre à tous les hommes ; elle s'y montre présentement en vous ; inconnue jusqu'à cette heure, elle se manifeste enfin dans des âmes simples ; la voilà établie en vous par celui qui se servit jadis de quelques hommes obscurs pour se soumettre le monde à l'étonnement du monde lui-même. Car bien que le fils de Dieu ait jadis opéré sur la terre des prodiges éclatants et évidemment divins, cependant le plus surprenant et le plus illustre de ces prodiges c'est, je l'ai dit, qu'il ait dompté l'univers entier avec quelques hommes simples, et abaissé de la sorte toutes les hauteurs de la sagesse mondaine. Et c'est ce qu'il a commence d'opérer en vous : // en est nsi, ô Père! parce que telle est votre volant «v
Vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents de ce monde, et vous les avez révélées aux petits1. Ne craignez donc pas, petit troupeau, dit le Seigneur, mais ayez plutôt confiance ; car il a plu à Dieu le Père de vous donner un royaume9.
2. Considérez donc, mes frères, votre vocation. Où sont parmi vous les sages, les savants, les prudents du siècle s ? S'il en est de sages parmi vous, Dieu les a amenés là par des hommes simples, comme jadis il s'est assujetti par des pécheurs les rois et les philosophes. Laissez donc, laissez les sages de ce siècle, ces sages tout enflés de l'esprit mondain, qui ne rêvent que les grandeurs et ne goûtent que la terre et la fange, laissez-les se damner sagement. Mais pour vous, fous pour la gloire de Dieu, de cette folie divine, plus sages que les hommes, pendant que se prépare la fosse destinée au pécheur, continuez, comme vous avez commencé, à progresser dans cette honorable science qui enseigne à monter au ciel. Déjà votre simplicité a provoqué l'imitation. Votre pauvreté extrême et cependant si satisfaite confond la cupidité de plusieurs. Votre retraite inspire à bien des cœurs l'horreur de ce qui apporte ou parait apporter le trouble aux hommes : si donc il y a quelque consolation en Jésus-Christ, quelque douceur dans la charité, quelque société dans l'esprit, s'il y a des entrailles de miséricorde, comblez ma joie, la mienne, celle de tous ceux qui aiment Dieu ; que vos soins persévérants restaurent l'ornement, la sainte nouveauté de cette robe enrichie de l'or de la divine sagesse qui revêt la reine debout à la droite de l'Epoux, pour la gloire de Dieu, l'accroissement de votre récompense et la joie de tous les gens de bien.
3. J'appelle nouveauté votre genre de vie, à cause des langues méchantes (que Dieu daigne vous soustraire à leur atteinte en vous cachant dans le secret de sa face !) et de ces impies qui ne pouvant obscurcir l'éclat trop visible de la lumière de la vérité, cher-
» Math, xi, 26, 25. — * Luc su, W. — » 1 Cor. i, », »
AUX FRÈRES DU MONT-DIEU
chent des prétextes pour lui reprocher sa nouveauté, parce qu'ils sont vieux et que leur esprit vieilli est incapable de songer à rien de nouveau : vieilles outres qui ne sauraient, sans se rompre, tenir un vin nouveau. Mais cette nouveauté n'est pas une vanité nouvelle : c'est l'antique religion, c'est la piété parfaite fondée en Jésus-Christ, c'est l'antique héritage de l'Eglise déjà mon* tré dès le temps des Prophètes, et renouvelé et comme incarné en Jean-Baptiste, après le lever du soleil de la grâce, pratiqué par Jésus-Christ lui-même, et en sa présence ardemment souhaité par ses disciples. Quelques-uns d'entre eux l'ayant accompagné sur la sainte montagne de la transfiguration où ils virent sa gloire, Pierre fut tout hors de lui-même, ne sachant ce qu'il disait, puisqu'à la vue de la divine majesté il prétendait s'approprier un bien commun à tous. Mais d'un autre côté il savait fort bien ce qu'il disait, et il avait l'esprit présent quand, après avoir une fois goûté la douceur de Dieu, il crut qu'il y aurait bonheur pour lui à rester là, et souhaita cette vie qui se trouve dans la compagnie de Dieu et des citoyens du ciel qu'il avait vus avec lui. Seigneur, s'écria-t-il, il fait bon de demeurer ici. Si vous le voulez, dressons-y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, et l'autre pour Elie l. Si sa demande eût été entendue, il en eût, sans doute, ensuite dressé trois autres, une pour lui, une pour Jacques et une pour Jean.
4. Mais après la passion du Seigneur, quand le souvenir de son sang était encore tout chaud dans le cœur des fidèles, les déserts se sont remplis de gens qui avaient * choisi cette vie solitaire, embrassé la pauvreté d'esprit,et qui, rivalisant de zèle, demandaient aux exercices spirituels et à la contemplation divine un repos fécond en vertus. Tels furent les Paul, les Macaire, les Antoine, les Arsène et tant d'autres qui ont tenu le premier rang dans cette république, hommes illustres dans la cité de Dieu, qui ont remporté des triomphes éclatants sur le monde, sur le prince du monde, sur leur propre corps, qui ont vaillamment gardé leur âme et servi leur Dieu. Silence donc à ceux qui, jugeant la lumière du sein de leurs ténèbres, vous accusent de leur malice, d'innover, quand on aurait le droit de les accuser à leur tour et de leur reprocher leur vieillesse et leur vanité. Mais, comme Jésus-Christ, vous aurez
toujours des panégyristes et des censeurs. Laissez les panégyristes : contentez-vous d'aimer en eux le bien qu'ils aiment en vous. Pour les détracteurs faites comme si vous ne les voyiez pas et priez pour eux. Oubliez ce qui est derrière vous, méprisez les pierres de scandale placées à droite et à gauche de votre chemin, et avancez toujours. A répondre en détail à ceux qui vous louent, à contester avec ceux qui vous poursuivent de leurs blasphèmes, vous perdrez votre temps, perte considérable dans la carrière que vous avez embrassée. Amuser celui qui se hâte de monter au ciel, encore qu'on ne le retienne pas tout-à-fait, c'est lui causer cependant un notable dommage.