‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 13 sur 179 · SUR LA NAISSANCE DE SAINT BENOIT · texte numérisé non relu

SUR LA NAISSANCE DE SAINT BENOIT

uns coupèrent des branches d'arbres1. Il n'y avait là rien de bien extraordinaire : ce qu'ils avaient reçu gratuitement ils le donnaient gratuitement. Toutefois ces gens ne furent pas absolument inutiles : aussi ne furent-ils pas exclus du cortège. Mais, vous, mes frères, pieuses montures du Christ, qui pouvez dire avec le Prophète : Me voilà devantvous comme une bête de somme; je suis toujours avec vous * : vous en qui Jésus-Christ est comme assis, puisque Pâme du juste est le trône de la sagesse, et que, selon l'enseignement de l'Apôtre, le Christ est la vertu de Dieu et sa sagesse9: si je n'ai pas d'habits à étendre sous vos pieds, j'essaierai du moins de couper aux arbres des branches, afin de contribuer par mon ministère, à orner un peu cette brillante procession.

4. Saint Benoît fut un grand arbre, riche en fruits, un arbre planté au bord des eaux courantes *. Où sont les eaux courantes? Dans les vallées, parce que les eaux coulent entre les montagnes. Qui ne voit en effet les torrents descendre de la cime ardue des montagnes pour chercher le milieu abaissé des vallées? C'est ainsi que Dieu résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles \ C'est là que vous pouvez poser un pied sûr, vous qui êtes la monture de Jésus-Christ: appuyez-vous sur ce rameau , suivez la route de la vallée. L'ancien serpent a établi sa demeure sur la montagne, pour mordre la corne des chevaux , et renverser le cavalier : choisissez donc plutôt la vallée pour y marcher et pour y planter. En effet nous n'avons guère l'usage de choisir les lieux montagneux pour y semer des arbres; ils sont trop arides et trop pierreux. Le sol des vallées est plus riche : les plantes y viennent bien; c'est là qu'on trouve des épis chargés; là le grain rapporte cent pour un, selon ce mot du Psalmiste : et les vallées abonderont en froment*. Vous l'entendez, partout on loue les vallées, partout on vante l'humilité. Plantez donc là au bord des eaux : car c'est là qu'on rencontre l'abondance de la grâce ; et les eaux qui sont au-dessus des cieux louent le nom du Seigneur, c'est-à-dire que les bénédictions célestes le font louer. Etablissonsnous donc dans cette humilité, mes très-chers frères; restons-y plantés, afin de ne pas être frappés par la sécheresse. Qu'aucun souffle ne nous ébranle: St l'esprit de celui qui a la puissance se déchaîne sur vous, n'ahanaormez pas votre place'1. Car aucune ten-

1 Math, xxi, 1,9. — «PS.LXXH, 23. — »ICor. i,24. Pfc i, 3.— * Jacq. nr, 6.— • Ps, lxiv, 14.— * Eccle. x, 4.

Tom. IV.

tation ne saurait prévaloir contre vous si vous ne vous élevez pas superbement audessus de vous-mêmes dans vos pensées , si vous restez enracinés et assis sur l'humilité. Ainsi planté au bord des eaux, ce saint confesseur du Seigneur a donné du fruit en son temps.

5. Il en est en effet qui ne portent pas de fruit : d'autres portent un fruit qui n'est pas à eux: d'aulios enfin donnent un fruit qui leur appartient, mais ne le donnent pas en temps voulu. Il y a, dis-je, des arbres infructueux, comme l'orme, le chêne et les autres arbres de nos bois: on n'en plante jamais dans nos jardins, parce qu'ils ne produisent pas de fruits, ou bien ceux qu'ils produisent ne peuvent servir d'aliments à l'homme; on les réserve aux plus vils animaux. Tels sont les enfants de ce siècle livres aux joies de la table, à l'ivresse, aux plus grossiers excès et à d'impudiques jouissances. C'est bien ici la nourriture des pourceaux interdits au juif1, au chrétien qui ne doit pas se laisser prendre à de telles attaches. Comme la viande de porc, quand on la mange, se mêle à notre chair et ne fait plus qu'un avec elle ; ainsi le transgresseur de la loi divine contracte alliance avec les esprits impurs, et en Munissant à eux devient démon comme eux. C'est pour cela que dans les sacrifices il est interdit d'offrir l'animal emblème des esprits immondes qui, repoussant tout ce qui est pur, ne se complaisent que dans la fange et n'aiment à se plonger que dans la boue de tous les vices et de tous les crimes. Voilà pourqu dans l'Evangile, cette légion maudite chas sée d'un homme demande à entrer dans un animal qui lui ressemble, une bande de porcs, et l'obtient1. C'est pour eux que portent leurs fruits ces arbres d'automne à la racine desquels la hache semble déjà mise.

6. Les arbres qui portent un fruit qui n'est pas à eux sont les hypocrites : comme Simon de Cyrène, ils portent une croix qui n'est pas leur croix. Leur intention n'est pas religieuse; ils cèdent à la contrainte. Ce qu'ils n'aiment pas, l'amour de la gloire qu'ils ambitionnent les pousse à le faire. Ces mots en son temps montrent qu'il en est qui veulent donner du fruit avant le temps. Quand nos arbres poussent plus vite qu'il ne faut, ne tremblons-nous pas pour des fleurs trop précoces? Ainsi en est-il de ceux dont les fruits se montrent trop tôt pour être heueurx. Tels sont ceux qui, au commence-

* Douter, xw, 8. — ■ Maro v, 1, 13.

meiit de leur conversion portent la présomption jusqu'à vouloir donner des fruits pour

d'autres, et qui se hâtent au mépris de la loi, de labourer avec le premier-né du bœuf, et de tondre le premier agneau de l.r brebis. Voulez-vous voir avec quel soin notre saint Maître a évité ce désordre? C'est ce rameau que je vous offre. Durant trois ans, connu de Dieu seul, il resta ignoré des hommes. Il porta de riches fruits, vous le voyez vousmêmes, mais il les porta en leur temps. Il ne croyait pas venu le temps de pousser du fruit,quand la chair l'assaillait de tentalionssî violentes qu'il faillit céder ou se retirer. Je n'omettrai pas de vous offrir ce rameau: fût-il hérissé des aiguillons des épines sut lesquelles notre Benoît se roula ; il est souverainement utile ; utile à la monture du Seigneur ; il la préserve des fossés des tentations ; il l'empêche d'y tomber par le consentement; il lui donne la force de résister courageusement, et d'attendre le Seigneur sans désespérer. Posez donc ici le pied, ô monture du Seigneur : apprenez à ne pas céder aux violences des tentations. Ne vous croyez pas délaissée de Dieu, mais souvenez-vous qu'il est écrit : Invoquez-moi au jour de la tribulation et je vous délivrerai, et vous m'honorerez1.

7. Donc , comme j'avais commencé à lé dire, le bienheureux Benoît ne croyait pas venu le temps de porter du fruit, alors qu'il était encore pressé de tentations si granaes: mais ce temps arriva, et alors il donna du fruit. Ce fruit, ce sont ces trois choses que j'ai touchées plus haut ; sa sainteté, sa justice, sa piété. Sa sainteté est prouvée par ses miracles, sa piété par sa doctrine et sa justice par sa vie. O monture du Christ! vous voyez ces rameaux au feuillage verdoyant, parés de fleurs, et chargés de fruits. Appuyez-vous sur eux, si vous voulez marcher dans le droit chemin. Mais pourquoi vous présenter les miracles de Benoît ? Est-ce pour vous inspirer la pensée de faire des miracles? Non; mais c'est pour que vous vous appuyiez sur ces prodiges: c'est-à-dire pour que vous soyez remplis de confiance et de joie de vous voir placés sous la garde d'un tel pasteur, et d'avoir mérité un si grand patron. Il est puissant au ciel celui qui était déjà si puissant sur la terre: la gloire dont il est environné là haut est proportionnée à la grandeur de la grâce qu'il a reçue ici-bas. On sait en effet que les arbres poussent des ra-

meaux en rapport avec la force de leurs racines , et qu'ils sont ornés, dit-on, d'autant de branches qu'ils ont de racines pour les porter. Ainsi, bien que nous n opérions pas de prodiges, nous devons puiser une grande consolation dans ceux de notre patron. D'un autre côté sa doctrine nous instruit et guide nos pas dans la route de la paix. Enfin la mstice de sa vie nous fortifie et nous anime, elle nous donne pour faire ce qu il nous a enseigné une ardeur d'autant plus grande que nous avons la certitude qu'il n'a enseigné que ce qu'il a fait lui-même. L'exemple est une prédication énergique et efficace, qui persuade ce qu'on dit, en montrant exécutable ce qu'on enseigne.

8. Ainsi la sainteté fortifie, la piété façonne, la justice affermit. Quelle piété que celle de Benoît ! Il ne fut pas seulement utile à ses contemporains ; il fut encore plein de sollicitude pour ceux qui devaient venir après lui. Cet arbre n'eut pas seulement des fruits pour ceux qui vivaient alors; il en a donné qui durent et croissent encore aujourd'hui. Il fut aimé de Dieu et des hommes. Sa présence ne fut oas seulement bénie comme celle de beaucoup de saints chéris de Dieu seul, parce que Dieu seul les connaît: sa mémoire est restée, jusqu'à ce jour, en bénédiction ; puisque jusqu'à ce jour, par la triple confession de son amour envers Dieu il nourrit le troupeau du Seigneur du triple fruit de sa vie, de sa doctrine et de son intercession. Sans cesse aidés par elle, portez aussi des fruits, mes frères, car vous n'avez été établis que pour aller et fructifier. Et d'où irez-vous? Vous sortirez de vous-mêmes, selon ce qui est écrit: Détournez-vous de vos volontés1. Nous lisons du Seigneur quïî est sorti pour semer sa semence*. Nous avons ici la semence, comme le fruit plus haut. Imitez-le, mes frères; puisqu'il n'est venu que pour nous servir de modèle et nous montrer la roule.

9. Mais, peut-être le Seigneur est-il aussi lui-même un arbre , et nous devons en prendre des rameaux pour les mettre sous vos pieds. Et, que dis-je, peut-être? c'est vraiment un arbre, une plante céleste apportée sur la terre, comme il est écrit : la Vérité s'est élevée de la terre et la Justice a reaardé du haut des deux9. J'en détache donc pour vous un rameau, afin que comme Jésus-Christ s'est anéanti, vous sentiez en vous la même disposition. Ou plutôt ce n'est pas moi, c'est

1 Ps. xux, 15*

1 Eccli. xvin, 30.— ' Math, «n, 3.— * P* vxxsiy, 12,

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