‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 134 sur 179 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Combien la cellule est utile aux novices et aux parfaits.

4. Que vos tabernacles sont aimés, ô Dieu des vertus ! le passereau y trouve une demeure, et la tourterelle un nid pour y déposer ses petits1. Le passereau est un oiseau naturellement vicieux, changeant, léger, importun, criard, libidineux. La tourterelle, au contraire, se plaît à gémir et à demeurer dans l'ombre et la solitude, elle est le modèle de la simplicité, et l'exemple de la chasteté. Aussi dans les tabernacles le passereau trouve un lieu de repos et de sécurité, et la tourterelle un nid pour ses petits. Que nous représentent donc ces deux oiseaux ? Le premier nous marque le sang naturellement chaud et l'esprit bouillant de la jeunesse, cet âge plein de périls, et sa curiosité toujours inquiète, et le second, la maturité de l'homme parfait, un esprit sérieux, chaste, sobre, que les choses extérieures ennuient, un esprit recueilli en lui-même. Le premier retiré dans les tabernacles du Dieu des vertus, soumis à la discipline de la cellule, y trouve un repos qui, l'abrite contre le vice, une station solide, une demeure sûre, et le second rencontre dans le secret de la solitude l'asile encore plus intime de la conscience, où il dépose et nourrit les fruits de ses saintes affections et les sentiments qu'il a puisés dans la contemplation. Le passereau solitaire sur le haut du toit, élevé dans les hauteurs de la contemplation, aime à fouler aux pieds la demeure terrestre où réside la vie charnelle. La tourterelle abrite sa fécondité dans les lieux bas et se réjoui i dans les fruits de l'humilité. Car les parfaits, les spirituels, désignés par la tourterelle, arrivés par la soumission et l'obéissance à la force

1 Pa, lxxxiix, 2, 4.

Tour IV.

et à la solidité de la vertu, s'abaissent et se réduisent à l'état de commençants ; et les mêmes degrés, qui les conduisent au-dessous de ce qu'ils sont, les font monter audessus d'eux-mêmes ; en s'humiliant de la sorte ils progressent, et les fruits de solitude, les extases sublimes et fréquentes de la contemplation ne les autorisent pas, croientils, à négliger la soumission volontaire, les exercices de la vie commune, ni les douceurs de la charité fraternelle.

2. C'est pourquoi l'homme spirituel, qui fait de son corps un usage tout spirituel, mérite la soumission comme naturelle de sa chair, ce que l'homme animal n'obtient que par la force, et l'homme raisonnable par une longue habitude. Là où l'homme raisonnable ne se fait obéir que par nécessité, l'homme spirituel rencontre une soumission affectueuse. Les vertus du premier sont laborieuses et difficiles ; celles du second sont dévenues des habitudes. Mais ces passereaux de Dieu qui s'efforcent de voler vers les hauteurs de la perfection, non par un présomptueux orgueil, mais par un pieux amour, élevés dans la pauvreté d'esprit, ne sont point repoussés comme des superbes, mais accueillis à cause de leur dévotion ; ils méritent quelquefois de goûter les biens dont jouissent les spirituels, et ils s'efforcent sans cesse d'imiter la vie active de ceux dont ils envient les consolations et la contemplation. Ainsi marchant d'un môme esprit, bien que d'un pas inégal, les uns et les autres profitent également , les spirituels en s'abaissant, et les novices en s'élevant. Tels sont les saints commerces de la solitude bien réglée; tels sont les goûts vénérables, l'oisiveté active, le repos animé, la charité bien ordonnée, les entretiens mutuels qui ne rompent pas le silence, une absence qui permet mieux que la présence de jouir les uns des autres, et de s'aider à avancer dans la perfection, de voir dans ses frères ce qu'on y doit imiter, et en soi ce qu'il faut déplorer. Pour moi je puis dire , avec Jérémie, Que je suis un homme

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LKTTRE OU TRAITÉ DE GUIGES

qui vois ma pauvreté* ; et quand je songe aux richesses des autres je rougis, je soupire, parce que j'aimerais mieux ressentir en moi ce que j'estime en eux. Car de ces deux maux, ne pas voir ce qu'on aime, ou le voir sans en jouir, on supporte plus facilement le premier. Il est vrai de dire cependant qu'il n'en est pas ainsi des biens du Seigneur; les voir c'est les aimer, et les aimer c'est en jouir. Efforçons-nous donc de les voir, afin que les voyant nous les connaissions, et que l'amour nous en donne la jouissance. Seigneur, vous savez que c'est là mon désir, et mes gémissements ne vous sont pas cachés.

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