‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 135 sur 179 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Du second état de la vie religieuse, F état raisonnable.

3. De Tétat animal nous élevant à l'état raisonnable (et puissions-nous nous élever ainsi par la vie aussi bien que par le développement de ce traité!) nous devons savoir premièrement que la Sagesse, comme nous le lisons dans le livre de ce nom, devance ceux qui la désirent, va à leur rencontre, et se montre joyeusement à eux sur leurs chemins*, et cela aussi bien dans le progrès que dans la méditation et la discussion : et elle atteint partout à cause de sa pureté*. Dieu, en effet, aide de son regard celui qui le considère, et la beauté du souverain bien émeut, stimule et attire celui qui la contemple. La raison en «'élevant monte jusqu'à l'amour, et la grâce condescend à l'amour et à ses désirs. Souvent les deux éléments qui forment ces états, la raison et l'amour, se confondent ainsi que leur résultat, la science et la sagesse. Dès lors, impossible de traiter ou de penser isolément des choses qui se confondent, qui appartiennent à une même opération et à une même vertu , et dans l'intelligence qui les conçoit et dans la joie qui les goûte. Bien qu'on doive les distinguer, cependant à l'occasion, il faut les concevoir ensemble et simultanément. Si, comme on l'a dit plus haut \ dans le progrès de la religion, Tétat animal veille sur la composition du corps et de l'homme extérieur pour les façonner à la vertu; ainsi l'état raisonnable doit agir de même relativement à l'esprit, soit pour le développer,

1 Tbren. m, I. — • Sagesse vi, 4. — 8 Id. vii, 24. — K Voir pins haut )iv. i, n»' 14-19.

au besoin, soit pour le cultiver et le régler : voyons donc avant tout qu'est-ce que l'esprit que la raison rend raisonnable : qu'est-ce que la raison qui, en communiquant la raison à un animal mortel, en fait un homme. Parlons d'abord de l'âme.

4. L'âme est une chose incorporelle, capable de raison et destinée à vivifier le corps. Elle constitue l'homme animal, charnel, attaché au corps et aux sens. Quand la raison se développe en elle, elle n'est plus seulement une capacité, elle est reine, elle cesse de se nommer d'un nom féminin, elle devient l'esprit raisonnable aussi, apte à régir le corps et à se posséder lui-même. Tant qu'elle est âme elle se laisse vite efféminer par ce qui est charnel; mais une fois qu'elle est esprit, elle n'a plus que des idées viriles et spirituelles. Car l'esprit donné à l'homme avec l'appétit du bien délicat et d'une nature puissante, et en qui la sagesse créatrice nous a dotés d'un instrument supérieur à tout art, l'esprit plus lumineux, plus pénétrant que toute lumière physique, puisqu'il reproduit l'image du Créateur lui-même et qu'il est capable de raison ; cet esprit, par le vice de son origine charnelle, est devenu esclave du péché, il est captif sous la loi du péché qui réside en nos membres. Toutefois, il n'a pas totalement perdu son libre arbitre, à savoir le jugement de la raison qui apprécie et discerne, encore qu'il ait perdu sa liberté de volonté et d'action (a). Cette captiviié du libre arbitre chez l'homme est devenue le châtiment de sa faute et le signe de la perte de sa dignité naturelle. Mais même avant la conversion et la délivrance de la volonté, l'homme, malgré les égarements de cette .faculté, ne peut perdre tout à fait son libre arbitre. Quand il en abuse, quand il préfère le mal au bien, il reste encore, nous l'avons dit, meilleur et plus grand que toute créature purement corporelle, et en lui-même et par les dons qu'il tient de la vérité créatrice. Hais la volonté est délivrée quand la charité est produite en nous, et répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit1. Alors règne vraiment la raison, c'est-à-dire un état

1 Rom. 55.

(a) Ainsi tous les mss. Quand on dit que notre volonté a perdu sa liberté de choix et d'action on ne veut pas désigner la liberté ne nature qni n'est jamais totalement admissible, maïs la liberté de la grâce qoi nous est rendue quand la liberté affranchie par la grâce libératrice, V esprit commence à être guidé par la raison Vbre, etc.

AUX FRÈRES DU MONT-DIEU

de l'esprit d'accord en tout avec la vérité. Car dès que la volonté est affranchie par la grâce libératrice, et que l'esprit commence à obéir à la raison libre, il s'appartient, il use librement de lui-même, il devient âme, âme bonne et vertueuse : âme en tant qu'animant et perfectionnant l'animal dont il fait partie, en le complétant par la libre raison. 11 est bon en tant qu'aimant son bien qui le rend bon, et sans lequel il ne peut être ni âme, ni bon. Hais l'âme devient bonne et raisonnable en aimant le Seigneur son Dieu de tout son cœur, de tout son ^ètre, de tout son esprit, de toutes ses forces, et ne s'aimant elle-même qu'en Dieu, et aimant le prochain comme elle-même. Elle devient bonne en craignant Dieu, en observant ses commandements, ce qui est tout l'homme1. La raison est ainsi définie, ou décrite, selon qu'on en donne une définition ou une peinture : La vue de l'âme qui aperçoit le vrai directement, sans l'intermédiaire du corps ; ou la contemplation même du vrai, ou la vérité contemplée, ou la vie rationnelle, ou la soumission raisonnable, qui nous rend conformes à la vérité contemplée. Quant au raisonnement, c'est la recherche du vrai, c'est le mouvement de l'œil de l'esprit à travers les objets à voir. Le raisonnement cherche, la raison trouve. Ce regard porté sur un objet, le voit-il, c'est la science : estil dans l'impuissance de voir, c'est l'ignorance. Voilà donc la raison, l'instrument à l'aide duquel elle opère, et son opération même. Elle aime à s'exercer constamment sur ce, qui est utile, honnête, l'exercice la perfectionne, tandis que l'oisiveté la flétrit et la consume.

5. Or, pour l'homme point d'exercice ni plus digne, ni plus utile que celui de la faculté la plus élevée de son être, et qui constitue sa supériorité et sur les animaux et sur lui-même, je veux dire de son âme. L'esprit, l'âme à qui appartient le gouvernement du reste de l'homme, ne saurait chercher rien de plus digne, ni découvrir rien de plus doux que Tunique objet seul supérieur à l'âme humaine, Dieu. Il n'est pas loin de nous, puisque nous avons en lui la vie, le mouvement de l'être '. Et il n'en est pas de Dieu comme de l'atmosphère qui nous environne : en lui nous vivons par la loi, nous nous mouvons par l'espérance, nous nous fixons par l'amour. C'est par lui, et c'est pour lui que l'âme raisonnable a été créée,

1 Eocle. xxxi, 13. — Act. xvii, 27, 28.

pour tendre vers lui et y trouver sa félicité. L'âme devenue bonne par ce bien est façonnée à son image et à sa ressemblance, afin que durantsa vie présente elle s'approche le plus possible, par la ressemblance, de celui dont elle s'éloigne par le dissemblance, de devenir sainte comme lui, pour partager dans une autre vie sa félicité. La seule grandeur, le seul bien en effet c'est qu'une âme grande et bonne admire et cherche ce qui est au-dessus d'elle, et souhaite, image dévouée, s'unir à son type. Or, l'âme est l'image de Dieu. Et parce qu'elle est l'image de Dieu elle comprend qu'elle peut et doit s'unir à l'être dont elle est l'image. C'est pourquoi tout en gouvernant sur la terre le corps qui lui est confié par la meilleure partie d'ellemême, je veux dire, la mémoire, l'intelligence et l'amour, elle se plaît à vivre là d'où elle a reçu, elle le sait, ce qu'elle est et ce qu'elle a, où elle doit demeurer un jour et pour jamais, où elle espère trouver dans la pleine vision de Dieu une entière ressemblance avec lui, autant toutefois que pareille espérance est permise à l'homme , s'il a soin de régler sa vie sur une si haute espérance. Tel est le but où l'âme tend, c'est à cette fin qu'elle est subordonnée, et si elle demeure avec les hommes c'est plutôt pour les remplir d'une vie divine, qui les porte à chercher et trouver les choses de Dieu, que pour leur communiquer cette vie mortelle et toute humaine. Car de même que l'attitude naturelle du corps animé par elle l'élève vers le ciel, et qu'il domine par la place qu'il occupe et par sa dignité tous les lieux et tous les corps ; ainsi l'élément spirituel qui est en l'homme aime à s'élever sans cesse vers ce qu'il y a de plus haut dans l'ordre des esprits, c'est-àdire, vers Dieu, vers les choses divines, non à l'aide d'une sagesse superbe, mais d'un amour pieux, et d'une vie sobre, juste et pieuse aussi ; et plus ce but est élevé, plus l'âme a besoin pour y parvenir, d'une application énergique, d'une étude et d'efforts non pas superficiels, mais profonds qui la pénètrent et la perfectionnent.

6. Cette étude, pour s'aider quelquefois des lettres et de leur usage, n'est pas littéraire ; chez elie point d'arguties, de disputes, de vains bavardages; tout y est spirituel, pacifique, humble. Encore qu'on s'y exerce extérieurement, elle a pour /principal théâtre' l'âme où l'homme se renouvelle chaque jour, sur le modèle de cet homme nouveau créé selon Dieu, dans la sainteté et la justice. C'est

LETTRE OU TRAITÉ DE GUIGES

là que l'esprit, là que l'intellect devient bon en ceux qui se conduisent delà sorte, quand, conformément à la règle donnée par l'Apôtre, nous nous montrons en tout des ministres de Dieu, dans la patience, les tribulations, les nécessités, tes angoises , le travail, les veilles, dans le cachot de la cellule, par le jeûne, la chasteté, la science, la longanimité, la douceur, l'Esprit saint, la charité vraie, par la parole de vérité et la force de Dieu; avec les armes de la justice, dans la prospérité ou les revers, dans la gloire ou lignominie dans la bonne ou mauvaise réputation, dans la bonne renommée ou l'infamie, comme des séducteurs ou des amis de la vérité, connus ou inconnus, comme des gens qui meurent, et nous vivons, comme châtiés et non mis à mort, comme tristes, mais toujours joyeux, comme pauvres, mais enrichissant les autres, comme n'ayant rien et possédant tout l ; dans îe travail et les soucis, dans la faim et dans la soif, da?is le froid et la nudité *• Voilà l'étude sacrée, tels sont les exercices apostoliques où l'âme se discute elle-même, se trouve, se corrige^ dégage detoute souillure charnelle ou spirituelle, et accomplit dans la crainte l'œuvre de sa sanctification. Cette élude aime le silence, appelle le calme du cœur dans le travail du corps, le détachement de l'esprit et la paix dans les épreuves extérieures, la bonne conscience dans une parfaite pureté de cœur et de corps. Voilà ce qui façonne l'âme, parce que ces choses ont la puissance de la façonner. Quant à ces études frivoles, verbeuses, contentieuses, curieuses, ambitieuses, elles dissipent , elles corrompent Tâme la plus sainte et la plus parfaite. Pour celles-ci elles cherchent moins les fleurs des vertus que leurs racines; elles en cherchent plutôt la réalité que l'éclat; elles sont plus jalouses d'enfanter ces vertus que de les produire au dehors.

7. Elles redoutent plus les appétits vicieux qui naissent en elles-mêmes que l'assaut des passions extérieures; elles appréhendent plus la contagion que le mal. Car, de même qu'à force de travail et d'efforts persévérants les vertu3 se transforment en affection et en bonté, ainsi les vices les plus légers d'abord, si on les néglige, si on les laisse à leur libre développement, envahissent Tâme et lui deviennent comme naturels. Mais aucun vice n'est naturel, tandis que toute vertu est naturelle à l'homme. Cependant l'habitude résultant soit d'une volonté corrompue, soit

1 II Ctr. vi, 4, 0. — " Id. xxvii.

d'une négligence invétérée, trop souvent fait que des défauts qu'on n'a pas surveillés se convertissent en une seconde nature, puisque l'habitude, comme les philosophes le répètent, est une seconde nature. Cependant un cœur vicié par le mal, avant de s'endurcir, peut être amolli par la méchanceté même : et quand il est endurci il n'en faut pas désespérer. C'est en effet la malédiction portée contre Adam, que dans la terre de notre labeur, dans le champ de notre cœur et de notre corps, les herbes inutiles ou nuisibles croissent partout spontanément, tandis que les plantes utiles, nécessaires ou bienfaisantes n'y poussent que sous l'action d'un travail énergique. Cependant la vertu, parce qu'elle est naturelle, en venant dans l'âmeaet en y venant avec peine, y est à sa place, elle s'y comptait, elle s'harmonise avec la nature, et la plus chère récompense est la conscience qu'elle a d'elle-même en Dieu. Quant au vice il n'est, croit-on, que la privation de la vertu ; et parfois le sentiment de ses ravages et de son énormité est si vif qu'il accable et écrase ; sa laideur est telle qu'elle souille et dégrade ; et l'attachement, résultat de l'habitude, est si violent, que la nature en secoue difficilement les liens. En vain on tarit les ruisseaux du vice, si on n'en ferme pas la source. Par exemple, une volonté lâche enfante la légèreté de l'esprit, mère de l'inconstance et du caractère et de la conduite, de la vaine joie poussée jusqu'à la révolte de la chair, de la vaine tristesse poussée jusqu'à la maladie, et mille autres oublis ou violations de nos résolutions, suites du vice de la légèreté. Ainsi encore l'orgueil habituel de la volonté produit l'enflure de l'esprit associée souvent à une profonde indigence de cœur. De cette source découlent la vaine gloire, la confiance en soi-même, l'oubli de Dieu, la jactance, la désobéissance, le mépris, la présomption et les autres fléaux de l'âme, produits ordinaires de l'enflure et delà superbe. De cette façon, tous les genres de vices tirent leur origine de quelque affection delà volonté mauvaise ou d'une mauvaise habitude : plus cette habitude est vieille dans l'âme, plus elle y tient fortement, plus elle exige d'énergie dans les remèdes, plus elle demande de vigilance et de soin. Car cette peste du vice atteint le solitaire jusqu'au fond des déserts. Si une vertu solide et fortement enracinée n'abandonne pas son possesseur et le suit jusque dans la foule, le vice devenu habitude ne quitte même pas son esclave au fond des solitudes. Si des efforts

AUX FRÈRE8 DU MONT-DIEU

obstinés et prudents n'ont pas battu l'habitude en brèche, vous pouvez bien l'atténuer, tous aurez de la peine à la vaincre. L'âme a beau chercher le calme et s'enfoncer dans la solitude, L'habitude ne lui laisse ni retraite, ni silence. Et pluselleobéitàl'babitudeetà la volonté viciée, plus grandit en elle la perversité et la révolte moins de la malice spirituelle que d'un assemblage complexte d'obstacles dressés par la nécessité, et qu'il faut en quelque sorte briser à coups redoublés.

8. Hais revenons à l'éloge de la vertu. Qu'est-ce que la vertu? La fille de la raison ou plutôt de la grâce. Car elle est une force dalurelle : mais si cette force est vertu elle le doit à la grâce. C'est une force émanée du jugement de la raison et de sou approbation; elle devient vertu par l'appétit de la volonté éclairée. Caq a vertu est le consentement volontaire au bien : c'est une certaine égalité dans la vie, en tout conforme à la raison. La vertu c'est l'usage de la volonté libre guidée par le jugement de la raison. L'humilité est une vertu ; la patience est] une vertu ; l'obéissrnce est une vertu. Des vertus encore sont la prudence, la tempérance, la force la justice et bien d'autres ; dans chacune de ces choses la vertu, on Ta déjà dit, n'est que l'exercice de la volonté libre dirigée par le jugement de la raison. Car la volonté bonne est dans l'âme la source de tous les biens, et la mère de toutes les vertus. Ainsi encore, mais dans un sens opposé, la volonté mauvaise est le principe de tous les maux et de tous les vices. C'est pourquoi l'homme qui veut garder son âme doit soigneusement garder sa volonté, afin de bien comprendre et de bien discerner quel est ou quel doit être le but total de son voloir,comme l'amour de Dieu; ou le but subordonné à celui-là,comme l'amour du prochain. Pour que dans le premier amour l'indiscrétion soit toujours sûre, il faut que éans le second l'affection soit prudemment réglée par l'obéissance. Dans l'amour de Dieu en effet point d'autre règle, ni d'autre meture que celle-ci : Dieu nous a aimé jusqu'à l'excès : à notre tour aimonsle s'il se peut, infiniment, à l'exemple de cet homme fortuné dont les désirs ont pour constant objet les préceptes divins l.

0. Mais si l'affection et la piété ne doivent avoir ni borne ni limite, l'action doit avoir des règles et un but bien détermnés. Ici la volonté pourrait excéder et errer; il faut donc que la vérité la garde par l'organe de l'obéis-

sance. Rien ne contribue mieux au bien de l'homme qui monte vers Dieu que la volonté et la vérité. Ce sont là ces deux choses dont le Seigneur a dit : Si elles s'accordent, tout ce qu'elles demanderont, Dieu le Père de leur accordera1. Parfaitement unies , ces deux choses renferment la plénitude des vertus, sans mélange de vice. Elles sont toutes puissautes, même dans une âme languissante; elles possèdent tout même dans l'âme qui n'a rien ; elles donnent, elles prêtent, elles échangent, elles servent les intérêts de l'homme qui se repose en elles. La gloire et les richesses habitent dans sa conscience, elles sont les fruits de sa volonté. Elles ne se bornent pas à le protéger extérieurement, à la façon d'un bouclier matériel ; l'égide de la vérité divine le couvre de toutes parts. La bonne volonté répand en son cœur une paix et une joie constantes ; et dans les actes extérieurs,la vérité le rend sérieux et grave, calme et tranquille. Aussi cet homme supérieur aux choses humaines, habite-t-il toujours une région sereine et pure comme l'atmosphère respirée par ces hommes qui, dit-on, habitent le globe de la lune.

10. La volonté est un appétit naturel de l'âme qui la porte tantôt vers Dieu et vers ce qu'il y a d'intérieur en elle, tantôt vers le corps et les choses extérieures et corporelles. Quand elle m on te, comme le feu vers sa place, lorsqu'elle s'unit à la vérité, et est poussée plus haut encore, elle est l'amour. Quand elle est mue et attirée parla grâce elle est la dilection; quand elle saisit un objet, qu'elle le tient, qu'elle en jouit, elle est la charité, l'unité d'esprit, elle est Dieu, puisque Dieu est charité f. L'homme en ces choses arrive-til à la consommation, il ne fait que commencer*, car on ne saurait ici-bas rencontrer la perfection sous ce rapport. Hais l'âme se laissc-t-elle entraîner vers la chair, c'est la concupiscence de la chair; cède-t-elle à la curiosité du siècle, c'est la concupiscence des yeux; glisse-t-elle vers l'ambition de la gloire et des honneurs, c'est l'orgueil de la vie. Cependant, tant qu'en tout cela elle n'obéit qu'à l'utilité où à la nécessité naturelles, elle cèdeà la nature, à son pencliant.Mais dès qu'elle se met en quête du superflu ou du nuisible, elle vicie sa nature ou elle se vicie elle-même. Prenons ici en vous et pour vous un exemple. Quand, en ce qui concerne le corps, la volonté, dans les choses nécessaires, arrête le premier appétit,c'est l'appétit

1 Pi. CXI, I .

* MMh. xvm, 19. — t j jwm ,vf ifl# a Eccli.viii,6

LETTRE OU TRAITÉ DE GUIGES

naturel de l'âme. Mais l'appétit va-t-il plus loin, il trahit et révèle plutôt un vice de la volonté que la volonté même, l'avarice, la cupidité ou quelque mouvement analogue.

Car ici la volonté est bientôt satisfaite, tandis que le vice ne l'est jamais.

41. Dans les choses spirituelles, dans les relations avec Dieu, la volonté est louable de vouloir tout ce qu'elle peut; veut-elle ce qu'elle ne peut pas, ou le veut-elle au-delà de ses forces, il la faut diriger, comme il convient de l'exciter et de la presser si elle ne veut pas tout ce qu'elle peut. Souvent en effet, à défaut de frein, elle s'emporte et se précipite. Souvent aussi,si on ne l'éveille pas, elle s'endort, elle s'attarde, elle oublie son but,elle s'en éloigne aisément et s'arrête aux plaisirs qu'elle rencontre. lien est ici comme du corps qui ne se voit pas lui-même et qu'un œil étranger sait apprécier plus exactement que notre œil; un autre, dont la volonté est moins fervente, est souvent meilleur juge de nos actions ; c'est que fréquemment aussi la négligence ou l'amour-propre nous égarent quand il s'agit de nous. Une excellente gardienne de la volonté est donc l'obéissance, qu'elle soit d'obligation ou de conseil, qu'elle soit l'œuvre de la soumission ou de la charité seule. Souvent, selon l'Apôtre saint Pierre, les fils de l'obéissance purifient mieux et plus doucement leurs âmes dans une soumission toute d'amour envers leurségauxou même leurs inférieurs, qu'en se soumettant par nécessité à leurs supérieurs1. Dans le premier cas, en effet,c'est la charité seule qui ordonne, conseille ou obéit ; dans le second cas, c'est une autorité impérieuse et une nécessité timide qui redoute le châtiment ou qui en menace. Souvent l'obéissance de l'une mérite une gloire plus grande ; et la désobéissance de l'autre est exposée à un châtiment plus grave. Donc, l'homme qui tient son cœur élevé pour diriger ses actes extérieurs, les modérer, les composer, a besoin, on le voit, de garder sa volonté, et cette vigilance est plus indispensable encore à son intérieur. Car dans une âme fréquemment occupée de la pensée de Dieu et d'elle-même, la volonté est le principe de toute pensée, et nécessairement toute la suite de la pensée répond à la volonté qui en est le principe.

42. Trois choses, en effet, produisent la pensée; la volonté, la mémoire et l'intelligence; la volonté oblige la mémoire à lui

fournir des matériaux, elle contraint aussi l'intelligence à donner une forme à ces matériaux; elle associe l'intellect à la mémoire pour façonner la pensée, comme elle associe à l'intellect la force intime du principe pensant pour engendrer l'idée. La volonté rassemblant css trois facultés par un acte de coaction et les associant à son gré,la pensée (cogitatio) semble avoir pris son nom de cette coaction (à cogendo.) Ainsi se forment toutes nos pensées, les unes, bonnes, saintes et dignes de Dieu, les autres mauvaises et perverses qui nous séparent de Dieu; les une oiseuses et vaines desquelles Dieu s'éloigne. C'est pour cela qu'il est dit: Que les pensées coupables séparent de Dieu, et que le Saint-Esprit s'éloigne des pensées sans intelligence !. Sur ces paroles il faut re marquer qu'il est impossible de penser si on est tout à fait dénué d'intelligence, et que toute pensée implique l'intelligence. Mais autre est l'intelligence qui procède de la force de la raison naturelle, autre l'intelligence qui vient de la vertu de l'âme raisonnable. L'intelligence est la même qui appliquée soit au bien, soit au mal, possède une énergie natuaelle.Mais elle est autre, selon qu'elle est laissée à elle-même ou que la grâce l'illumine. Dans le premier état elle ne se refuse pas aux choses sérieuses ou frivoles du siècle; dans l'autre, elle ne se prête qu'à des objets dignes et semblables à ellemême. D'un côJé, elle opère souvent, comme laissée à elle-même, viciée dans sa raison, corrompue dans sa volont'é, enlaçant des pensées perverses, dont l'effet est d'éloigner de Dieu; d'un autre côté,éclairée d'une lumière constante, et attachée à la vertu elle produit la piété qui unit Dieu le cœur qu'elle remplit de sa pensée.

43. Les pensées dont il est question en second lieu, les pensées sans intelligence,sont ces pensées vaines, oiseuses, qui ne s'appliquent à aucune de ces intelligences, par l'intention de celui qui les a, pensées qui ne tuent pas immédiatement,maisqui corrompent lentement et pas degrés, qui peadent le temps, entravent des occupations nécessaires et souillent l'esprit; ce sont moins des pensées que des simulocres formés de souvenirs vrais ou imaginaires, ou ces souvenirs mêmes qui jaillissent spontanément et en foule de ia mémoire. La volonté y est plutôt passive qu'active, puisqu'il n'y a pas d'intention dans celui qui pense; les

* I Pierre i, 22, 5, 2, 3.

1 Sagesse, i, 3, 5.

ALX FRÈRES DU MONT-DIEU

images sorties de la mémoire se présentent à l'intelligence pour lui demander une forme, sans que l'intelligence en ait souci ; c'est plutôt un sommeil que l'acte de la pensée. Toutefois, encore que celui qui est occupé de ces idées ne souhaite pas repousser l'Esprit-Saint, il arrive par sa coupable négligence que l'esprit de discipline s'éloigne de ces pensées indisciplinées. Si ces pensées supposent une certaine force occulte de la raison, elles ne sont pas l'œuvre de la raison, l'intelligence ne subit pas leur attrait, puisqu'elle ne leur donne aucun assentiment. Mais quand on pense sérieusement à des choses sérieuses, la volonté, par le libre arbitre, évoque du fond de la mémoire tout ce dont elle a besoin, elle adjoint à la mémoire l'intelligence qui donne aux idées leur forme, et l'objet ainsi formé, l'intelligence le présente à la fine pointe de l'esprit et ainsi s'accomplit l'œuvre de la pensée.

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