‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 136 sur 179 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'auteur explique le troisième état de la vie religieuse, à savoir r état spirituel.

44. Mais quand la pensée touche à Dieu ou à ce qui conduit à Dieu, et que la volonté se change en amour, sur-le-champ, par la route de l'amour se répand l'Esprit-Saint,

l'Espritdevie; il vivifie tout, aidant soit dans la prière,soit dans la méditation soit dans la la prière, soit dans la méditation soit dans la composition, la faiblesse du penseur. Et aussitôt la mémoire devient sagesse, quand les biens de Dieu ont pour lui un goût suave, et que l'idée qu'on s'en fait est offerte à l'intellect pour qu'il la transforme en affection. L'intelligence à son tour devient une contemplation aimante qui, transformant la pensée en certaines expériences de suavité spirituelle ou divine, en affecte, pénètre la partie la plus intime de l'esprit; et alors c'est la félicité de la jouissance. Et alors on a de Dieu une idée juste, du moins à la manière humaine,si toutefois il y a pensée, quand l'esprit n'exerce ou ne subitaucune contrainte, quand le cœur tressaille seulement d'allégresse au souvenir des suavités infinies de Dieu ; et il a un sentiment vrai de la bonté divine celui qui cherche le Seigneur dans la simplicité de son cœur. Mais cette manière de concevoir Dieu n'est pas un acte de la volonté, c'est un don de la grâce, de l'Esp£it-Saintqui souffle où il veut, quand il veut, comme il veut et sur qui il veut.Toulefois l'homme est maître d'y pré-

parer son cœur en débarrassant sa volonté des affections déréglées, sa raison et son intellect des sollicitudes, sa mémoire des occupations oiseuses, difficiles, quelquefois môme des occupations nécessaires. Alors, au jour béni de Dieu, à F heure de son bon plaisir, à la voix de l'esprit d'en haut, les facultés génératrices de la pensée s'uniront librement pour concourir au bien, elles se fusionneront pour la joie de l'esprit ; la volonté apportera l'affection pure, la mémoire des éléments irréprochables, et l'intellect, la suavité de l'expérience.

15. Ainsi la volonté négligée produit des pensées oiseuses et indignes de Dieu ; corrompue elle enfante des idées perverses qui séparent du Seigneur, et droite, elle en produit de nécessairesà l'usage de cette vie ; pure elle en engendre dont l'efficacité nous procure les fruits du Saint-Esprit et nous fait jouir de Dieu. Or, les fruits de l'Esprit sont, au dire de l'Apôtre : la charité, la paix, la joie, la patience, la longanimité, la bonté, la bénignité, la mansuétude Ja foi, la modestie, la continence , la chasteté*. Et dans toute espèce de pensée, tout ce qui s'offre à l'esprit s'assimile à l'intention de la volonté, sous l'action de la miséricorde et du jugement de Dieu, de façon que l'âme juste devient plus juste, et que l'âme souillée s'enfonce plus avant en ses fanges ■? C'est pourquoi l'homme qui veut aimer Dieu, ou qui l'aime déjà, doit toujours consulter son cœur, examiner sa conscience, chercher l'objet total de ses volontés et leur motif, les volontés opposées ou les haines de l'esprit, et les luttes qu'opposent les désirs de la chair. Quant aux pensées qui vont et viennent au dehors de l'âme, aux volitions qui voltigent autour d'elle et par lesquelles tantôt elle veut, tantôt ne veut pas, il ne faut pas les ranger parmi les volontés, mais presque parmi les vaines pensées. Si parfois elles causent à l'âme une impression de plaisir, bientôt l'âme maîtresse d'ellemême s'en débarrasse. Quant aux points sur lesquels la volonté est entière, qu'elle considère quel est cet objet, puis à quel degré elle le veut, et enfin comment elle le veut ; Si l'âme ne veut que Dieu, qu'elle examine à quel point, de quelle manière elle le veut ; est-ce jusqu'au mépris d'elle-même, de tout ce qui est, et de tout ce qui peut exister? estelle guidée ici non-seulement par le jugement de la raison, mais par l'affection du cœur, de sorte que la volonté soit plus que

1 Oakt. v, 2*, 23. — « Apoc. xxu, II.

LETTRK OU TRAITÉ DE GUIGES

volonté, et devienne amour, dilection, charité, unité d'esprit? Car c'est ainsi qu'il faut aimer Dieu. La grande volonté qui porte • vers Dieu est l'amour. C'est la dilection, c'est l'adhésion et l'urfion, c'est la charité et la jouissance. Maisl'unilé d'esprit qui rattache à Dieu Thomme au cœur élevé est la perfection d'une volonté qui tend vers Dieu, qui ne se borne pas à vouloir ce que Dieu veut, qui n'a pas seulement une affection quelconque pour lui, mais qui lui porte une affection si parfaite, qu'il lui est impossible de ne pas vouloir ce que Dieu veut. Mais vouloir ce q ue Dieu veut, c'est déjà ressem blcr à Dieu ; ne pouvoir vouloir que ce que Dieu peut luimême, c'est être déjà ce que Dieu est, puisqu'en lui l'être et la volonté sont identiques. Aussi, est-il dit avec vérité, Que nous le verrons tel qu'il est, quand nous lui serons semblables1 : c'est-à-dire que nous serons ce qu'il est lui-même. Ceux, en effet, qui ont reçu la puissance de devenir enfants de Dieu, ont reçu le pouvoir, non pas de devenir Dieu, mais d'être ce que Dieu est, saints aujourd'hui et bienheureux plus tard, ce que Dieu est. Et ils ne sont saints, et ils ne deviendront bienheureux que par Dieu, leur sainteté et leur plénitude.

46. Ressembler à Dieu, c'est la perfection de l'homme. Refuser d'être parfait est donc une faute. Aussi est-ce en vue de cette perfection qu'il faut nourrir sa volonté, préparer son amour, contraindre l'activité pour rempêcher de se disperser sur des objets étrangers garder son amour pour le soustraire à toute souillure. Nous n'avons été créés, nous ne vivons que pour être semblables à Dieu, à l'image duquel nous avons été faits. Or, il est une ressemblance avec Dieu qu'on ne dépouille qu'avec la vie, et qu'atout hom ne le créateur a laissée comme témoignage d'une ressemblance meilleure et plus haute, présentement perdue ; qu'on a bon gré, mal gré, qu'on soit capable de penser ou assez abruti pour en avoir perdu la notion; et la voici : Comme Dieu est partout, et partout tout entier en sa créature, ainsi toute âme vivante est partout et toute entière dans son corps. El de même encore que Dieu, constamment semblable à lui-même, opère dans ses créatures des effets différents de luimême, ainsi l'âme de l'homme, bien qu'animant tout le corps d'une même vie, opère cependant d'une façon opposée dans les sens du corps ou dans les pensées du cœur. Cetie

ressemblance de Dieu dans l'homme, quant à son mérite, n'est devant Dieu d'aucune valeur, puisqu'elle appartient à la nature de l'homme, et n'est le fruit ni de sa volonté, ni de son travail. Hais il en est une autre qui rapproche davantage de Dieu , parce qu'elle est volontaire : elle consiste dans la vertu. Par elle, l'âme semble aspirer à reproduire dans la grandeur de la vertu la grandeur du bien souverain, et à imiter par la constante persévérance l'immutabilité même de l'éternité. Plus haut que cette ressemblance il en est une autre encore. Déjà nous en avons dit quelque chose ; elle est si intime qu'elle ne se nomme plus ressemblance, mais unité d'esprit ; elle a lieu quand l'homme est uni à Dieu, et est un même esprit avec lui, non plus seulement par l'unité de volonté,mais par une unité plus expresse, celle de vertn qui (nous l'avons déjà dit) lui ôte le pouvoir de vouloir autre chose. Si cette ressemblance porte le nom d'unité d'esprit, ce n'est pas seulement parce que l'Esprit- Saint la produit, et la met dans l'esprit de l'homme ; c'est qu'elle estl'Esprit-Saint luimême, le Dieu-Charité, lui l'amour du Père et du Fils, l'unité, la suavité, le bien, le baiser, l'embrassement, et tout ce qui peut être commnn à ces deux personnes dans cette souveraine unité de la vérité et dans la suprême vérité de l'unité; ainsi en est-il, dans une certaine mesure, des relations de l'homme à Dieu ; l'Esprit Saint y remplit la même fonction qu'au sein de l'unité substantielle entre le Filset le Père, entre le Père et le Fils. D'un côté, dans l'embrassement et le baiser qui unit le,' Père et le Fils, il se trouve être comme l'heureuse conscience de leur union; de l'autre, par un mode ineffable, supérieure à l'intelligence, l'homme, sans être Dieu, mérite de faire partie de Dieu, et il devient, par grâce, ce que Dieu est par sa nature.

17. C'est pourquoi,dans l'énumération des exercices spirituels, l'Apôtre a prudemment intercalé l'Esprit-Saint, disant: Dans la chasteté, la science, la longanimité, la suavite, le Saint-Esprit , dans une charité non feinte, dans la parole de vérité, dans la vertu de Dieu1. Voyez comme il place l'Esprit- Saint, ainsi que le cœur au milieu du corps, faisant tout, ordonnant tout, répandant partout la vie.C'est l'artiste tout-puissant,créant dans l'homme la bonne volonté qui le porte vers Dieu, rendant Dien^ropice à l'homme,

i I Jean, m, S.

i II Cor. vi, 6, 7.

AUX FRÈRES DU MONT-DIEU

formant les affections, donnant la vertu, aidant l'opération, agissanten tout avec force, et disposant tout avec douceur. C'est lui qui vivifie l'esprit de l'homme, et qui en constitue l'unité, comme il vivifie et unifie le corps. Que les hommes nous enseignent à chercher Dieu, les anges à l'adorer ; l'Esprit- Saint seul nous enseigne à le trouver, à l'avoir, à en jouir. Car il est, et la sollicitude de qui cherche bien, et la piété de qui adore en esprit et en vérité, et la sagesse de celui qui trouve, et l'amour de celui qui a, et la joie de celui qui jouit. Cependant, tout ce qui est accordé ici-bas aux fidèles relativement à la vision et à la connaissance de Dieu, n'est qu'énigme et miroir : tout cela est aussi éloigné de la connaissance et de la vision future que la foi est distante de la vérité, ou le temps de l'éternité, à moins que ne se réalise enfin ce qui en est dit au livre de Job : // cache la lumière en ses mains, puis lui ordonne de briller de nouveau : à son sujet il annonce au bien-aimé qu'elle est sa possession et qitil y peut parvenir *.

48. En effet, à l'élu, au bien-aimé de Dieu se montre de temps en temps un reflet du visage divin : ainsi, un flambeau qu'on tient caché à la main est découvert ou recouvert au gré de celui qui le porte : cette lumière on ne la saisit qu'en courant, un instant ; et sa vue embrase l'âme du désir de posséder pleinement la lumière éternelle, et l'hritage de la parfaite vision; et afin que l'âme voie ce qui lui manque, un trait de sa grâce touche le cœur, le ravit, l'emporte au sein de ce jour qui arrache aux bruits du monde et plonge dans les joies du silence; un moment, dans une mesure faible, sans doute, cette lumière se dévoile à l'âme telle qu'elle est, quelquefois même elle la transforme et lui communique sa propre ressemblance autant que celle-ci, du moins, est capable de la recevoir. Ayant ainsi appris la différence de ce qui est pur d'avec ce qui est impur, l'âme rendue à elle-même redescend de ces hauteurs pour acquérir la pureté qui la prépare à cette version et la rende apte à cette ressemblance, de façon qu'admise de nouveau en cette région sublime, elle apporte plus de pureté à cette vision, et plus de fermeté à sa jouissance. La mesure de l'imperfection humaine n'est, en effet, nulle part plus visible que dans les lumières du visage de Dieu, et dans le miroir de la vision céleste. Au sein de ce jour, l'âme sentant de

1 Job xxxvi, 32, 33.

plus en plus ce qui lui manque, s'amende sans cesse et s'efforce d'acquérir avec Dieu une ressemblance qui efface toute dissemblance, parla ressemblance elle approche de celui dontl'éloignait la dissemblance^ c'est ainsi qu'une ressemblance plus vive accompagne une vision plus pénétrante. Il est impossible, en effet, de voir le bien souverain sans l'aimer, et de ne pas l'aimer dans la mesure où on le voit, jusqu'à ce que cet amour ait quelque ressemblance avec cet autre amour qui a porté Dieu à se rapprocher de l'homme en s'humiliant jusqu'à prendre notre condition , pour communiquer à l'homme sa propre ressemblance en l'élevant jusqu'à une glorieuse participation de sa divinité. Et alors, il est doux à l'homme de s'humilier avec cette majesté souveraine, de partager la pauvreté du Fils de Dieu, de se rendre semblable à la divine sagesse, d'avoir en lui-même les sentiments de Jésus-Christ Notre-Seigneur.

49. Et c'est unir la sagesse à la piété, l'amour à la crainte, la joie à une religieuse terreur que de méditer et de comprendre un Dieu humilié, jusqu'à la mort, et à la mort de la croix, pour élever l'homme jusqu'à la ressemblance divine. De là, jaillit ce fleuve impétueux qui réjouit la cité de Dieu, et le souvenir des douceurs infinies du Seigneur s'alimente de la pensée et de l'intelligence des biens qu'il nous prodigue. Si l'homme est facilement porté à l'amour de Dieu par la pensée ou la contemplation de ses amabilités qui projettent d'elles-mêmes leur éclat dans le cœur qui les contemple comme sa puissance, ses vertus, sa gloire, sa bonté, sa béatitude, ce qui, surtout, entraîne l'amour vers un si aimable objet, c'est qu'il est lui-même tout ce qui constitue son amabilité, puisqu'il est tout ce qu'il est, si toutefois, on peut parler de tout, là où il n'y a pas de partie. Un cœur pieux s'attache avec tant d'ardeur à ce bien par amour du bien même qu'il ne s'en sépare plus, et qu'il devient avec lui une même chose,ou un même esprit. Parvenue à cette perfection, le voile seul de cette mortalité le sépare du Saint des Saints, et de cette béatitude souveraine et supracéleste. Hais comme il eu jouit en luimême parla foi et l'espérance en celui qu'il aime, il attend plus patiemment la fin de cette vie.

20. Et voilà le but, la fin, le prix des luttes du solitaire, la récompense de ses labeurs, et la consolation de ses douleurs. C'est la perfection de l'homme, et «a véri-

LETTRE OU TRAITÉ DE GUIGES

table sagesse qui embrasse et comprend toutes les vertus, non ramassées deçà et delà, mais innées en elle, à la ressemblance de Dieu qui est lui-même tout ce qu'il est. Et comme'Dieu est ce qu'il est, ainsi, relativement au bien de la vertu, la volonté habituellement bonne est si bien affermie, enracinée si avant dans une âme bonne ellemême que l'ardente adhésion qui rattache au bien immuable, semble la soustraire à tout changement. Car, quand l'homme devient l'objet de cette assomption qui l'emporte jusqu'au Seigneurjusqu'au Saint d'Israël notre Roi, l'âme sage et pieuse, assistée des lumières et de la grâce dans la contemplation du bien souverain, y aperçoit aussi les règles de la vérité immuable, autant, du moins, qu'elle mérite d'atteindre jusque-là parl'intelligenee de l'amour; et d'après ces règles, elle se trace à elle-même un mode de vie toute céleste, un idéal de sainteté. Elle contemple la vérité souveraine, et tout ce qui, par elle, est vrai ) le bien souverain et tout ce qui, par lui, est bon, l'éternité souveraine, et tout ce qui en dérive. Elle se modèle sur cette vérité, sur cette charité, sur cette éternité, elle s'ordonne d'après elles, elle y subordonne ses jugements, elle aspire vers elles de tous ses désirs, elle y attache son amour; et toutefois, ces aspirations, cette conformité, cette concordance n'excluent ni le jugementqui discerne, ni le raisonnement et son examen, ni la raison et ses appréciations. De là, s'engendrent et sortent les saintes vertus ; l'image de Dieu est rétablie dans l'homme, et avec elle s'y trouve restaurée cette vie de Dieu dont quelques hommes sont si éloignés, selon la plainte qu'en fait l'Apôtre l. La vertu rassemble toutes ses énergies, et elle est accompagnée de ces deux éléments qui constituent la perfection des deux vies active et contemplative, dont il est dit au livre de Job (selon d'anciens interprètes) : La piété c'est la sagesse et s'abstenir du mal, voilà la science '. Oui la piété est sagesse, c'est le culte de Dieu, l'amour par lequel nous désirons le voir, et qui nous inspire pour lui foi et espérance quand nous le voyons en énigme et comme par reflet; de là nous nous élevons jusqu'à sa vue manifeste. S'abstenir du mal c'est la science des choses temporelles au sein desquelles nous sommes; et nous nous y abstenons du mal dans la mesure où nous nous appliquons au bien.

24. A cette science et à cette abstinence se rattache premièrement l'exercice de toutes les vertus : puis la connaissance de tous les arts de cette vie. L'un de ces points, l'étude de la vertu, semble se relier surtout aux choses d'en haut qui supposent la vertu et exalent le parfum d'une sagesse supérieure. L'autre relatif aux exercices corporels, s'il n'est rattaché par la religion à la foi, glisse dans la vanité des choses inférieurs. Comme ici la science est une réalité saisie par la raison ou par les sens du corps, et confiée à la mémoire : si la réalité est bien examinée, ce que nos sens perçoivent appartient vraiment à la science. Mai s ce que dans ces objets la raison saisit directement consititue le point de rencontre de la science et de la sagesse. Tout ce qu'on apprend par d'autres voies, à savoir par les sens, n'est pour l'esprit qu'une notion étrangère et adventice : tandis que les idées formées dans l'esprit, soit par^l'énergie même de la raison, soit par l'intelligence naturelle des lois immuables de l'immuable vérité (qui laisse aux plus impies une certaine rectitude de jugement), ces idées, dis-je, sont tellement inhérentes à la raison qu'elles sont la raison même. L'enseignement extérieur ne lui apporte pas cette science. La voix d'autrui ou la sienne ne sont que des excitants sous l'action desquels l'âme comprend que ces vérités constituent son propre fonds. Ce qui est surtout vrai de la notion de Dieu donnée par la révélation naturelle à l'homme, et même à l'impie. Vient ensuite l'amour naturel de la vertu qui a permis à un poëte païen de s'écrier : Si les bons ont horreur du mal c'est par amour de la vertu K Les recherches du raisonnement conduisent ensuite au discernement des choses rationnelles ; mais la partie infime de la science, c'est l'expérience grossière des choses sensibles qui se fait par les cinq sens corporels, la concupiscence, l'expérience charnelle soit des yeux, soit de l'orgueil de cette vie.

22. Quand donc la raison devenue conforme à la sagesse règle la conscience, et ordonne la vieille s'approprie dans un ordre inférieur les services de la science et les ressources de la nature, et emploie les raisonnements et les procédés rationnels à établir l'ordre dans la vie, et la conscience ainsi formée à acquérir les vertus. De cette façon poussée d'en bas, aidée d'en haut, allant vers le bien et par le jugement de la raison, et

1 Ephés. iv, l*\ — » Job xxvhi. 22, selon les sept.

1 Horac. Epit. liv. I, é . xvi, 52.

AUX FRÈRES DU MONT-DIEU

par l'acquiescement de la volonté, et par l'affection du cœur et par l'efficacité des œuvres l'âme vole s'épanouir dans la liberté et l'unité de l'esprit, de manière, on l'a déjà dit, que l'homme fidèle ne fasse plus avec Dieu qu'un esprit. Voilà cette vie de Dieu, dont il vient d'être question, vie qui est moins un progrès de la raison que l'amour de la perfection dans la sagesse. C'est parce que le sage goûte ces choses qu'il est sage, et c'est parce qu'il n'est avec Dieu qu'un seul esprit qu'il est spirituel. Telle est la perfection de l'homme en cette vie.

23. Celui qui jusqu'ici a été solitaire ou seul devient un, et la solitude du corps se change pour lui en unité de l'esprit. En lui se réalise ce que le Seigneur a demandé pour ses disciples dans ces paroles résumé de toute perfection : Mon Père, je veux que comme vous et moi nous sommes un, ainsi ils soient un en nous1. Car cette unité de l'homme avec Dieu ou cette ressemblance avec lui, autant elle approche de lui, autant elle assimile à l'âme la partie inférieure de l'homme et porte vers Dieu ce qu'il y a d'infime en lui : l'esprit, la vie et le corps ordonnés à leur façon, mis à leur place, estimés selon leur mérite, sont conçus d'après leurs propriétés : l'homme commence par se bien connaître lui-même, et s' élevant et progressant par cette connaissance, il monte jusqu'à la connaissance de Dieu. Dès que l'affection de l'âme en progrès commence à se soulever et à aspirer vrcrs ce but, dans cette pensée de la ^ressemblance il faut se préserver de Terreur de la dissemblance : ce qui veut dire : en comparant (les choses spirituelles aux spirituelles et les divines aux divines. N'allons pas nous en faire une idée différente de la réalité. Que l'âme donc, en songeant à la ressemblance qui la rapproche de Dieu, commence par écarter de l'idée ju'elle a d'elle-même, toute pensée corporelle : quant à l'idée qu'elle a de Dieu qu'elle ne le conçoive ni '.comme un être corporel enfermé dans un lieu, ni comme un esprit sujet au changement. Car les êtres spirituels diffèrent autant de l'état et de la nature du corps qu'ils sont éloignés de toute circonscription locale. Mais pour les choses divines elles sont aussi supérieures à tout ce qui est corporel ou spirituel, qu'étrangère à toute loi de lieu ou de temps, à tout soupçon de mutabilité, elles subsistent immuables et éternelles dans la béatitude de l'immutabilité

1 Jean xvii, Il -21.

et de l'éternité. Si l'âme discerne les choses corporelles à l'aide des sens du corps, elle ne peut juger des choses rationnelles ou spirituelles que par elle-mAme. Quant aux divines, que l'intelligence nelescherche qu'en Dieu et les attende uniquement de lui. Il est vrai, sur certaines questions relatives à Dieu, l'homme doué de raison a la puissance et le droit de penser,et de chercher une solution, comme par exemple, en ce qui regarde la douceur de sa bonté, la puissance desa vertu, et sur d'autres attributs analogues. Mais quanta son essence l'homme est totalement incapable de la concevoir, et il ne saurait s'élever à ces hauteurs que dans la mesure où l'esprit illuminé par l'amour y peut atteindre.

24. Il faut cependant croire Dieu, et avec l'aide de l'Esprit-Saint il faut se le représenter comme la vie éternelle, comme l'être vivant et vivifiant, qui crée dans son immutabilité le muable; intelligent, formant toute intelligence et tout être qui en possède ; comme la sagesse qui se communique à tout être sage; comme la vérité absolue, toujours subsistante, sans déclin, qui rend vrai ce qui est vrai, et qui, de toute éternité renferme les raisons de tout ce qui existe dans le temps. La vie est son essence, sa nature. II est à lui-même sa vie, et cette vie c'est la divinité, c'est l'éternité, la grandeur la bonté, la force «ubsistante, en elle-même dépassant tout lieu par sa nature qui ne connaît pas de lieu, et par son éternité, tout temps que peuvent embrasser la raison ou l'imagination. La vérité excellente de cette vie échappe à tout mode de sentir. On y atteint cependant plus sûrement par un cœur humble , éclairé des lumières de l'amour,que par tous les efforts de la raison, mais Dieu reste supérieur à ridée qu'on en a, comme cette idée est elle-même supérieure à son expression. C'est la souveraine essence d'où tout être tire &on origine : essence souveraine, qui ne suppose aucune autre substance, principe causal de tout, en qui notre être ne meurt pas, notre intelligence n'erre pas, notre amour ne pèche pas ; objet éternel de nos recherches, avec quelle douceur on le trouve 1 et le bonheur qu'on goûte à le rencontrer rend les recherches plus diligentes et plus ectives.

25. Voulez-vous donc voir cet être ineffable, dont la vue est elle-même nécessairement ineffable? purifiez votre cœur ; ni l'âme endormie dans les images matérielles, ni lame attentive aux beautés corporelles, ni

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les recherches de la raison ne sauraient atteindre à cette vue : l'humble amour d'un cœur pur est seul capable d'y parvenir. C'est là celte face de Dieu qu'on ne peut voir et vivre : c'est là cette beauté dont la contemplation fait soupirer quiconque ambitionne d'aimer le Seigneur son Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit et de toutes ses forces ; il ne cesse même d'y exciter son prochain, s'il aime comme soimême. Admise, ne fut-ce qu'un moment, h cette vision l'âme distingue à la lumière même de la vérité, sansaucun doute, la grâce qui Ta prévenue, et repoussée de ce spectacle, elle comprend par la cécité qui la frappe qu'elle est trop impure pour jouir de tant de pureté. Si elle aime, il lui est doux de pleurer, et ce n'est pas sans de nombreux gémissements qu'elle est contrainte de rentrer en sa conscience. Certes nous sommes incapables de nous faire de Dieu une idée adéquate : mais il nous pardonne celui que

nous aimons, et dont nous ne saurons jamais, nous le confessons, ni parler, ni penser dignement; et pourtant son amour, ou l'amour de son amour, nous provoquent ou nous attirent à faire de lui l'objet de nos peu se es et de nos discours. A celui qui porte Dieu en sa pensée, de s'humilier en tout, et de glorifier en lui-même le Seigneur son Dieu : de s'estimer vil, quand il contemple Dieu ; par amour du Créateur de se soumettre à toute créature humaine, et de faire de son corps une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu, une hostie raisonnable. Mais surtout n'être pas trop sage, l'être avec sobriété, et selon la mesure de foi dispensée par Dieu1, ne pas mettre sa vertu à être loué des hommes, la cacher à l'ombre de la cellule, l'ensevelir dans sa conscience, afin de porter toujours au front de sa conscience et au frontispice de la cellule cette devise : Mon secret est à moi, mon secret est à moi*.

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