‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 138 sur 179 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Enumération et explication des qualités des corps des bienheureux.

3. Sept choses semblent s'adapter à nos corps, leur convenir, et suffire à leur béatitude et à leur commodité, à savoir la beauté, la rapidité, la force, la liberté, la santé, le plaisir, la durée. Si dans ces choses il en est que les saints fuient plus qu'ils ne les désirent, comme la beauté, et le plaisir, ce n'est pas, sachons-le, que ces choses ne soient pas bonnes par elles mêmes : c'est pour qu'elles ne soient pas une occasion de cbute.

En effet s'ils savaient qu'en Rattachant à ces avantages ils n'y trouvent pas un obstacle au bien, ils ne déplaisent pas à Dieu, ils ne consentiraient jamais à s'en priver. Ils y puiseront en effet plus tard une grande jouissance quand ils n'y redouteront plus l'offense de Dieu. Hais ce qui semble convenir surtout aux âmes saintes c'est la sagesse, l'amitié, la concorde, la puissance, l'honneur, la sécurité, la joie. Il n'est pas douteux que que les élus de Dieu ne les rencontrent dans ce fortuné royaume, puisqu'en eux habite, puisque règne sur eux celui de qui toul bien dérive, celui qui est puissant, glorieux et ineffable.

4. Hais revenons à notre sujet , et disons un mot de chacune des idées énoncées plus haut. Vous parlez de beauté : écoutez ce qui en est écrit : les justes brilleront comme le soleil1 , et le soleil jettera un éclat sept fois aussi grand que celui de sept jours1. Si donc nos corps doivent briller de l'éclat dn soleil, celui qui aura la splendeur multipliée de sept jours possédera incontestablement cette glorieuse beauté. Ecoutez encore ceci :

Nous attendons, dit l'Apôtre, uu sauveur, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui doit ré former notre humble corps sur son corps glorieux*. Quand le Seigneur Tut transfiguré sur la montagne en présence de ses disciples, son visage resplendit comme le soleil, et séduit par cette radieuse beauté, le bienheureux Pierre s'écria : Seigneur qu'il est bon

« Math, xin, 43. — * Itaie xxx, 26. — * Phllipp. m, 20, 21.

ditre ici1 I L'ange assis près du sépulcre de Jésus-Christ apparut aussi resplendissant comme l'éclair*. Si donc l'éclat d'un ange seul fut si éblouissant, quelle magnique et glorieuse beauté dans celte foule innombrable de saints associés aux clartés du corps de noire Seigneur ! David avait en vue cette félicité si belle et si vive quand il disait : Je n'ai demandé à Dieu qu'une faveur, et je la lui demanderai encore : c'est d'habiter dans sa maison tous les jours de ma vie •. Les livres sacrés sont pleins de textes relatifs à cette beauté qui est en vérité une grande béatitude.

5. L'agilité accompagne cette beauté. Ils la posséderont ceux qui seront avec Dieu, ils la posséderont égale à celle des rayons du soleil, égale a celle dont l'œil humain est doué. À peine le soleil a-t-il paru à l'Orient qu'il lance ses rayons jusqu'en Occident: de même l'œil, aussitôt que s'ouvre la paupière, atteint au loin le ciel ou tout autre objet, pourvu qu'aucun obstacle ne l'arrête; ainsi nos corps spiritualisés, et soustraits, à la façon des anges, aux lois de la pesanteur et de la gravité, voleront aisément au gré de nos désirs. A la résurrection des corps, toutes les parties qui composent l'homme se réuniront de façon que si sa main, son pied, ou tout autre membre enseveli en Orient ou dévoré par des bêtes, que si le reste du corps gît en Occident ou au Septentrion, ou est dispersé surdes points distants l'un de l'autre, ce corps tout entier rassemblera ses divers éléments aussi rapidement que l'œil s'ouvre ou se ferme. De Babylone en Judée il y a bien loin : et pourtant en un moment l'ange a transporté Habacuc de Judée en Babylonie, et l'a placé au-dessus de la caverne aux lions, de façon que le prophète a donné son dîner à Daniel. Après quoi Habacuc s'est trouvé reporté chez lui '*. Certes, il a bien eu le droit de s'émerveiller d'avoir été transporté si loin, en se retrouvant si vite en son pays. C'est pourquoi quiconque possédera une pareille agilité possédera un grand don et une grande félicité.

6. Et pourtant si heureux soit-il, il ne se contentera pas de cette seule félicité. L'agilité sera suivie de la force que chacun des bienheureux aura dans un degré où personne ne l'a présentement, en une mesure proportionnée au choix de celui qui la possédera. S'il lui plaît de mouvoir la terre avec

tMath. xvii, 2, 4.— * Id. xxviii, 3. — • P». xxvi, 4. — * Dan. ziv, 32, 38

LETTRE OU TRAITÉ DE GU1GES

un doigt, il le pourra facilement. Le démon, l'ennemi de Dieu en vertu de l'énergie de sa nature, trouble l'air, soulève les vents et les tempêtes, ébranle quelquefois la terre, et produit mille prodiges analogues. De là vient qu'il est appelé le fort armé l ; et Dieu ne donnerait pas à ses élus ou une force égale, ou même une puissance supérieure? Ah ! loin de nous, loin d'une tête saine, une telle idée, puisque Dieu fera la volonté de ceux qui le craignent*, puisque rieu ne leur manquera, comme il est dit d'ailleurs8. Mais si rien ne leur manque, la force ne leur manquera pas, ils l'auront et dans une large mesure.

7. Mais parce que force, agilité, beauté ne sont guères appréciées par qui n'est pas libre, ne doutons pas que la multitude des bienheureux ne jouissent de la liberté. Point de muraille, point de feu, point d'eau, aucun obstacle enfin qui les empêche d'aller et de venir à leur gré. Le Seigneur est librement sorti de sa tombe fermée, il a dépouillé librement l'Enfer, il a librement pénétré jusqu'à ses disciples à travers les portes fermées du cénacle ; c'est avec la même liberté que les saints de Dieu, s'ils le veulent, entreront dans l'enfer et passeront à travers le feu et la poix ardente et y séjourneront à leur gré sans blessure; au sein de ces flammes infernales les péchés seuls brûleront : et comme cette sainte société sera affranchie de toute souillure du péché, elle marchera invulnérable à travers le chaud et le froid, ces tourments infinis, ces étangs et leur noire vapeur. Redisons-le : les saints seront maîtres de considérer à leur gré ces mêmes lieux, et à la confusion des réprouvés, ils jouiront d'une liberté proportionnée à leurs désirs.

8. Cette bienheureuse liberté, et cette libre béatitude seront acccompagnées d'une santé délicieuse. Oui santé pleine, puisque Dieu essuiera toutes les larmes des yeux de ses Saints : pour eux plus de deuil, de cri, de douleur : tout cela aura disparu avec le passé*. A bien voir les choses, jamais nous n'avons dans cette vie de santé parfaite. Nous souffrons dans toutes les parties de nos membres, si on vient à nous toucher trop durement; et la blessure que nous éprouvons nous arrache des plaintes soudaines ; pourquoi cela, sinon parce que nous sommes toujours faibles et infirmes? Les élus de Dieu

seront soustraits à toute lésion ! ni le fer, ni le feu, ni l'eau, aucun mal enfin ne leur causera de douleur; aucun souvenir pénible ne viendra les troubler ; leur joie sera si abondante que le passé ne saurait jeter aucun trouble dans leurs âmes. S'il est dit : Les justes se dresseront énergiquement contre ceux qui les ont tourmentés*, ils ne prendront pas cette attitude pour venger leurs injures, mais plutôt en vue de la justice divine dans laquelle ils seront alors affermis. Car, celte justice de Dieu, comme elle sera pour les bons un appui doux et ferme, deviendra pour les méchants une tristesse amère, une source de confusion. Désirezvous donc plaire à Dieu, remettez-lui le soin de venger vos injures, puisqu'il a dit luimême : A moi la vengeance : je paierai *. Si vous commencez à vous venger vous-même, Dieu ne se chargera plus de venger une iujure que vous aurez préso m ptueu sèment entrepris de châtier. Le Seigneur vous dira: Au lieu de m'attendre tu as préféré te faire justice : ne me demandes plus vengeance. Mais si vous suivez son conseil et si vous suspendez votre vengeance, vous serez heureux : pour vous plus d'offense, plus d'indigence, plus de faiblesse : mais félicité saine et santé très- heureuse.

9. Tous ces dons sont excellents sans doute : mais ils sont infructueux si on ne les goûte : le goût les rend incomparables. Il yauradonc nécessairement un plaisir qui inspirera ce goût aux bienheureux, de façon qu'ils comprennent, qu'ils sentent et qu'ils aiment la douceur des tabernacles du Seigneur, et combien un jour coulé sous les parvis de Jérusalem l'emporte sur mille autres jours. Les élus éprouveront donc un amour infini, qui les ennivrera tous de l'immensité de ses délices. C'est pourquoi le Prophète s'écrie : Ils seront enivrés de l'abondance de votre maison : vous les abreuverez au torrent de vos plaisirs , puisqu'en vous est la source de la vie9. Merveilleuse ivresse, merveilleuse abondance, merveilleuse demeure. En effet, comme un torrent précipite ses flots, ainsi Dieu nous remplira de l'admirable douceur de sa maison. Et parce que nous ne pouvons trouver d'exemple convenable d'une si grande douceur, d'une pareille suavité, ou d'une semblable bonté, considérons l'amère douleur des réprouvés opposée aux délices réservées aux justes et aux bienheureux. Si

1 Loo xi. 31 . — * Ps. cxuv, 19. — ■ Ps. xxn, i. — * Apoo. xxi, 4.

1 Sagesse v, 1. «*• » Douté, xxxn, 35 . et Malh. xn, 19. • 8 Pb. xxxv, 9, 10.

AUX FRÈRES DU MONT-DIEU

on me perçait avec un fer chaud la prunelle il un œil, j'éprouverais une douleur cruelle : et si on faisait subir à l'autre œil la même torture, ma douleur deviendrait plus affreuse encore. Mais qu'on tourmente tous mes membres à la fois, et que la même douleur m'atteigne dans toutes les parties de mon être, quel serait mon état, je vous prie ? De pareilles souffrances ne sauraient-elles pas capables de me rendre fou, et de bouleverser mon esprit? Au milieu de ces flammes qui m'envelopperaient et me dévoreraient, de quoi mon âme aurait-elle souvenir? Ainsi, bien que d'une façon différente, nous serons remplis de délices à la vue de Dieu, rassasiés de l'abondance de sa maison, enivrés au torrent des douceurs et des voluptés qui découlent de Dieu môme. Les jouissances temporelles, les voloptés passagères n'affectent guères qu'une partie du corps;: celles-là, comme le feu de l'Enfer, se feront sentir dans toutes les parties du corps et de rame. Le corps tout entier, pris d'une sainte gourmandise, se délectera dans ces chastes délices : si les méchants, en effet,doivent souffrir dans toutes les parties de leur être pour avoir refusé de bien faire, avec combien plus de justice les bons jouiront-ils dans toutes les facultés de leur âme et de leur corps pour avoir fait le bien !

10. Les Saints posséderont donc cette bienheureuse volupté qui constitue véritablement une grande et délicieuse béatitude: mais l'avoir,avec les autres privilèges énoncés précédemment, ne suffit pas, si on ne peut garder sans altération tous ces biens. Vienne donc la durée sans bornes, puisque les justes vivront à jamais1. Cette durée n'a pas de fin, parce que la béatitude, la beauté, l'agilité, la force, la liberté, la santé, et le plaisir ne finiront pas. Qui les aura, pourra chanter d'un accent joyeux : Jérusalem, loue le Seigneur; loue ton Dieu,Sion: Parce qu'il a consolidé les clôtures de tes portes, et il a béni les fils qui habitent tes murs *. De quels transports sera ému celui qui sera béni d'une telle bénédiction !

Page 1