‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 139 sur 179 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Explication des qualités des âmes bienheureuses.

11. Après avoir rapidement énuméré les parties de la béatitude qui concernent le

* Sages, v, 16. — Pi. gzlvii» 12, 13.

corps, examinons, avec l'aide de Dieu, celles que nous avons dit convenir à l'âme. La première de toutes est la sagesse. Les bienheureux posséderont pleinement, et ils sauront tout ce qu'ils voudront savoir ; le passé, le présent, l'avenir, et leur connaissance embrassera toutes les œuvres du Créateur susceptibles d'être connues : personne n'aura plus besoin de questionner, de demander le nom de son aïeul, la souche d'où il provient, qui est celui-ci, ou celui-là. Les élus connaîtront aussi toutes les langues, tous les arts, ils se verront aussi mutuellement. Ce que j'ai fait, ce que je fais dans la vie présente, tous le verront clairement, et si j'ai le bonheur d'habiter ce séjour, je verrai à mon tour ce que les autres ont fait : et nul n'aura à rougir de cette vue, s'il a, ici-bas, satisfait à Dieu par la pénitence. Afin donc de vous rendre agréables à votre créateur, et pour vous et pour ceux qui seront avec vous, vous aurez constamment sous les yeux l'abîme de misère dont Dieu nous a tirés, non pour trouver là un sujet de confusion, mais plutôt pour vous /glorifier et vous réjouir davantage : la joie, fruit de cette mutuelle connaissance, sera proportionnée au degré même de cette connaissance. Nous savons tous que l'Apôtre saint Pierre a renié son Dieu, que Marie-Madeleine a été pécheresse, et ils n'ignorent pas que nous savons tout cela. Ils n'en rougissent cependant pas plus que l'homme aujourd'hui très-sain ne rougirait devoir été autrefois grièvement blessé dans un combat. Pourquoi cela mes frères? Parce qu'ils se sont repentis de leurs fautes, parce qu'ils en ont obtenu le pardon. C'est de la sorte que, si nous obtenons à notre tour le pardon de nos offenses, nous n'en rougirons plus. Si aujourd'hui on venait nous reprocher les actes de notre enfance,on nous surprendrait: puisque le temps et l'âge de l'enfance sont écoulés : enfants nous avions les goûts de l'enfance, nous en avions les idées, et la conduite : hommes, nous nous sommes dégagés de tout ce qui tient au premier âge *. Dans cette autre vie. donc pas de honte quand l'un verra ce que l'autre a fait ; Dieu nous a donné de parvenir au Ciel, après satisfaction. Car ce que Dieu a purifié, nul ne le jugera : les élus, au contraire, trouveront là un éternel sujet de louanges et pour eux et pour leurs compagnons. Si l'ange trouvait dans vos

1 Cor, xni, 2.

LETTRE OU TRAITÉ DE GUIGES

péchés un motif de tous estimer indignes de sa société, vous auriez une réponse raisonnable à lui faire. S'il s'indignait et vous disait: Quoi ! vous un homme, une poussière, un peu de cendre,, vous vous êtes enflé, vous avez dédaigne les préceptes de Dieu, et pourri dans le crime ! de quel droit, à quel titre voulez-vous donc devenir l'égal de ceux que vous voyez vivre soumis à leur Créateur? Vous répondriez : si je suis cendre et poussière, il n'est pas surprenant que le vent de la tentation m'ait soulevé et renversé: mais à peine ai-je connu mon Créateur, que j'ai corrigé par la pénitence le mal que j'avais commis : pour l'expier, j'ai fait mes délices de la tribulation , du jeûne , des veilles, des flagellations, des opprobres. Qui de vous a jamais rien enduré de pareil ? Vous n'avez pas péché ; mais c'est un privilège que vous tenez de Dieu. Du reste, celui dont la grâce vous a préservés des atteintes du mal, m'a, par son sang, racheté de ses souillures, et il a daigné devenir homme pour m'associer à son trône. Sa mort étant donc la cause suffisante de mon salut,chacun de vous doit justement se réjouir de me voir participera votre félicité.

12. Dans cette société sainte régnera aussi une amitié parfaite et indissoluble. Car chacun en particulier, et tous ensemble aimeront incomparablement plus Dieu qu'euxmêmes, et chacun aimera les autres comme lui-même. Si quelqu'un vient dire qu'il prétend avoir pour son père ou pour ses parents plus d'affection^ u'il discute son sentiment. Ce père que vous chérissez d'une affection ardente et vraie, vous souhaitez que tout le monde le chérisse et d'une tendresse égale à celle dont vous l'entourez. S'agit-il de mon ami, j'ai les mêmes sentiments, le même désir, la même volonté ; tout le monde est dans les mêmes dispositions relativement à ses amis. C'est pourquoi, afin que le saint amour soit parfait et que toutes les volontés soient ici satisfaites, vous aimerez nécessairement tous les autres comme vous-même, afin que les autres, à leur tour, vous aiment comme eux-mêmes. Ce résultat obtenu, l'amitié sera grande et parfaite , puisque dans chaque cœur en particulier, et dans tous les cœurs réunis régnera une affection, fruit d'un parfait amour.

13. Heureuse amitié qui réunit dans la gloire éternelle les cœurs de tant de bienheureux! De cette source naîtra l'aimable concorde qui sera inviolable comme celle qui unit les membres du corps. Nos

membres, en effet, s'entendent si bien, qu'ils refusent d'agir l'un sans l'autre. Prenons pour exemple nos yeux. Que l'un veuille regarder en haut ou en bas, à droite ou à gauche, il n'a pas besoin d'avertir l'autre de regarder du même côté, puisque naturellement celui-ci suit la même direction ; encore une fois, il règne entre eux une concorde si grande que ce que veut l'un, l'autre le veut aussi. Les autres membres sont également bien unis : les mains travaillent pour les pieds et pour tout le corps; l'œil voit pour les mains et pour le corps tout entier, le pied marche pour l'œil et pour le corps, et il lui arrive de marcher sans chaussures : jamais, encore que souvent les épines le déchirent, jamais il ne refuse de le faire : la main, fûtelle blessée, ne refuse jamais ses services. S'il arrive que la main transperce le pied avec un instrument aigu, le pied n'en ressent contre elle aucune colère. Les membres sont unis entre eux par une si affectueuse concorde que rien ne saurait la troubler : tout ce qu'on fait à l'un agrée à tous comme si cela s'adressait à tous. Ils sont tous au service de la tête, et dans les dangers ils s'exposent pour elle : preuve manifeste qu'ils aiment la tête plus qu'eux. Ainsi, dans la céleste patrie, vous aimerez Dieu d'une façon ineffable: et àvosvolon tés s'associeront toutes les volontés y compris celle de Dieu. Car de même que vous n'êtes pas en opposition avec le vouloir divin, ce vouloir de son côté sera en complète harmonie avec le vôtre : la tète ne peut être en effet en lutte avec le corps.

14. Hais on me dira peut-être : Si Dieu, si tous les élus doivent avoir la même volonté que moi, quand je serai parmi eux, je veux y être des premiers : à quoi je réponds : Dans la gloire vous serez parmi les plus grands ; mais celui qui sera là ne pourra vouloir être personnellement un des plus grands, à moins qu'il ne veuille renoncer à son être, ce qui est impossible. Il ne pourra vouloir égaler les plus élevés en gloire, s'il leur est inférieur en mérites, puisque ce serait briser la beauté et l'harmonie de ce corps : ce qui ne saurait nullement s'accorder avec l'amour et le charme de cette harmonie. Dans le corps humain la main n'usurpe pas l'office du pied : l'œil ne demande pas à être le nez, ni l'ouïe l'odorat, ni le doigt auriculaire, le doigt du milieu ou le pouce : ainsi, dans le bel agencement de la cité de Dieu, personne ne voudra échanger sa place pour un état plus élevé. Chacun aimera sa part et elle lui suffira. Si, en effet,

AUX FRÈRES DU MONT-DIEU

le juste placé au sein de cette béatitude souhaitait d'avoir plus qu'il n'a reçu, il deviendrait par là même malheureux, puisqu'il n'aurait pas encore ce qu'il désirerait. Car n'avoir pas ce qu'on désire honnêtement, c'est être malheureux aux yeux de la raison: le malheur est la privation forcée d'un avantage. Mais au Ciel point de malheur : concorde unie à tous les biens rassemblés. C'est pourquoi vous serez tout-puissant dans votre volonté, quand vous serez en tout d'accord avec le Tout-Puissant.

15. La puissance des bienheureux sera proportionnée à leurs désirs; tout ce qu'il leur plaira de commander, soit au ciel, soit sur la terre, soit sur la mer, soit au fond des enfers, s'exécutera sans contradiction et sans délai ; ce que je dis là vous étonne peut-être; mais considérez bien où nous serons alors placés,ou de quel chef nous serons membres; songez que rien ne manquera à ceux qui aiment Dieu, et mon assertion cessera de vous surprendre. Cette puissance sera le partage des saints de Dieu qui posséderont vraiment tout avec le Fils de Dieu. Aussi, seront-ils tout puissants dans leur volonté, et leur puissance sera éternelle; et ils y puiseront un bonheur infini. De grands honneurs environneront les bienheureux :

Car vos amis, 6 mon Dieu I sont honorés à l'excès *.

46. Telle sera la grandeur de ces honneurs que l'esprit humain ne les peut entendre. Supposons, par exemple, un serviteur honoré par son maître. Certes, si un Empereur, si un Roi trouvait un esclave languissant, l'arrachait à sa langueur, le comblait d'honneurs, l'affranchissait, et le mettait au rang de ses soldats, cet esclave devrait beaucoup à son maître et s'attacherait à lui. Et si le prince le plaçait au premier rang, relevait à la dignité royale, quelle joie pour cet homme, je vous prie ! et de quel juste amour il brûlerait pour ce maître ! Parégard pour ce maître, cet esclave deviendrait l'objet des attentions universelles ; tout le monde s'empresserait à le servir pour ne pas encourir la disgrâce du maître qui le comble de distinctions. Mais que ce maître pousse l'affection jusqu'à adopter cet esclave, à en faire son fils, son héritier; les transports de cet homme ne connaîtront certainement plus de bornes. Cet exemple peut nous aider à apprécier ce qu'a de merveilleux l'honneur donné dans la vie éternelle par l'Auteur

même de la vie et le Créatenr des hommes ; il ne se bornera pas à faire vivre dans une paix éternelle ceux qui l'auront servi, à les appeler ses amis et à les traiter comme tels, mais il en fera des Dieux, des fils de Dieu, des héritiers de Dieu, des cohéritiers du Christ, des citoyens de la céleste patrie, selon ce qui est écrit : Je l'ai dit : vous êtes tous des Dieux, et les fils du Très-Haut1. Dieu dans sa bonté n'excepte aucun juste de cette élévation divine. Hais essayons de voir dans un exemple comment l'homme peut être déifié par la participation à la divinité. Supposons un feu dans lequel on place des matières de diverse nature ; elles sont toutes embrasées, mais l'une l'est plus, l'autre moins ; et cependant chacune, en gardant sa nature, prend, selon la manière de parler, le nom de feu,parce qu'elle est comme changée en feu ; ainsi, bien que d'une façon plus haute, tous les bienheureux sont déifiés par leur participation à la divinité ; et encore qu'ils soient déifiés les uns plus, les autres moins, tous pourtant seront désignés du nom de Dieux. Quels hommages recevra donc de tout être créé, celui que le Dieu de la création estimera son ami, appellera son frère, et tiendra pour fils? La création tout entière s'inclinera devant lui, honneur magnifique, honneur incomparable !

17. Ces dons de Dieu sont déjà assez grands etassez glorieux': et ils ne dureraient qu'une année, ils finiraient avec le temps, qu'ils seraient déjà pour vous un grand bonheur : ne les cstimeriez-vous pas précieux déjà ? Certes, oui, mais il faut que les bienheureux soient assurés de garder à jamais ce qu'ils ont ; et ils le seront, puisqu'ils ne connaîtront plus le deuil ni la doulenr. Jamais je ne pourrai perdre une félicité si [admirable, si je ne le veux, à moins que Dieu ne veuille lui-même me la ravir, ou qu'un plus fort que lui ne me l'enlève en envahissant son trône. Hais je suis assuré qu'une fois en possession de ce bonheur je ne voudrai plus le perdre ; et je suis aussi certain, d'un autre côté, que Dieu en qui il n'y a pas même l'ombre de changement ne m'enlèvera jamais la félicité qu'il m'aura donnée. Je suis certain enfin qu'il ne rencontrera pas déplus fort que lui. C'est pourquoi, les choses étant ainsi, une parfaite sécurité m'attend au Ciel, je n'en saurais douter.

18. Nons posséderons donc la joie à son plus haut degré, une joie inappréciable à

1 Ps. cxxxvni, 17.

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