‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 146 sur 179 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'âme qui soupire après Dieu gémit accablée sous le poids du corps.

5. Voilà l'exercice assidu de mon âme : c'est ainsi que je scrute sans cesse mon cœur : vos biens, vos amabilités sont comme des pieds et des mains à l'aide desquels je m'efforce de tendre vers vous, vers vous, amour suprême, bien souverain. Mais plus j'y tends fortement, plus lourdement je retombe sur la , terre , sur moi-même , au-dessus de moi-même. Ainsi en m'étudiant, en m'examinant, en méjugeant je me suis devenu à moi-même une laborieuse et fastidieuse question. Cependant, Seigneur, je suis assuré par votre grâce, d'avoir et de toute mon âme, et de tout mon cœur, le désir de vous désirer, et l'amour de votre amour. C'est par votre aide que je suis arrivé à désirer de vous désirer, et à aimera vous aimer : mais en aimant cela je ne sais qu'aimer. Car aimer l'amour, désirer le désir, qu'est-ce donc ? Nous aimons par l'amour ce que nous aimons et nous désirons par le désir ce que nous désirons. Mais peut-être quand j'aime

l'amour, n'aimé-je pas l'amour dont j'aime ce que je veux aimer, et tout ce que j'aime. C'est moi que j'aime , moi aimant, quand dans le Seigneur est loué et aimé de moi mon âme, que certainement je détesterais, je haïrais si je la rencontrais ailleurs qu'en Dieu et en son amour. Et que dirons-nous du désir? Si je dis; je désire désirer, je trouve déjà le désir en moi ; mais est-ce le désir de désirer après vous, comme si j'en éprouvais le sentiment, ou le désir de le ressentir plus grand et plus vif?

6. Puisque mes yeux intérieurs sont ainsi défaillants, obeurcis, aveugles, je vous prie de les ouvrir au plus vite, non pas comme vous ouvrîtes les yeux charnels d'Adam * pour lui montrer sa confusion, mais pour que je voie votre gloire, ô mon Dieu : afin qu'oubliant ma petitesse et ma pauvreté, je me relève tout entier pour me précipiter dans les embrassements de votre amour, que je voie celui que je dois aimer, et qu'après l'avoir vu je l'aime ; que mourant à moi-même je commence à vivre en vous, que je me trouve bien en vous, moi qui suis si mal en moi. Car la grâce de votre sagesse, Seigneur, ou la sagesse de votre grâce a ses compensations.Et ni les arguments de la raison, ni les discussions ne sauraient mener là, je veux dire au torrent de vos voluptés, à la pleine joie de votre amour: celui qui a reçu ce don, en cherchant bien, en frappant assidûment s'y trouve soudain. Mais, 6 mon Dieu, si parfois, et que cela est rare ! j'éprouve un peu de ces joies, je m'écrie : Seigneur il nous est bon d'être ici : dressonsy trois tentes*, une à la foi, l'autre à l'espérance, et l'autre à l'amour. Ne sais-je pas ce que je dis par ces mots: Il est don pour nous d'être ici ? Mais soudain je tombe à terre comme mort, je regarde et je ne vois plus rien : je me retrouve où j'étais d'abord,dans la douleur du cœur et l'affliction de l'esprit. Jusques à quand, mon Dieu ? jusques à quand ? Combien de temps encore tiendrai' je conseil en moi, et nourrirai-je la douleur le long du jour* 1 Jusques à quand votre esprit restera-t-il pas dans les hommes charnels*? 11 va, il vient, il souffle, où il veut1. Mais quand le Seigneur transformera la captivité de Sion nous serons consolés. La joie alors remplira notre bouche et notre langue exhalera nos transports 6. Jusque là que je suis malheureux! mon exil se pro-

« Gen. m, 7. — * Math, xvii, 4. — » Ps. X", 1, *« — * Gen. vi, 3. — «Jean ni, 8. — ■ Ps. cxxvi 1, 2.

TRAITÉ DE LA CONTEMPLATION DIVINE

longe : j'habite parmi les habitants de Cédar, et mon âme est bien étrangère au milieu d'eux1. Mais j'entends au fond de mon cœur un reproche : la vérité de vos consolations me parle, ainsi que la consolation de votre vérité.

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