CHAPITRE VII
Y a-t-il inégalité dans Vamow des bienheureux, et comment?
7. Il y a un amour de désir, et un amour de possession. L'amour de désir mérite quelquefois la vision, la vision la possession, et la possession la perfection de l'amour. Je remercie votre grâce à vous qui daignez parler au cœur de votre serviteur, et répondre un peu à ces questions inquiètes. Je reçois, je saisis avec transport ces arrhes de votre esprit, et sur la foi de ces arrhes, j'attends joyeusement vos promesses. Je désire vous aimer, et j'aime à vous désirer, et je cours de façon à saisir celui qui m'a déjà saisi, afin de vous aimer enfin parfaitement, vous qui le premier nous avez aimés, ô Seigneur aimable et digne d'amour. Mais se rencontrera-t-elle un jour ou quelque part, cette perfection dans votre amour avec cette consommation de la béatitude dans cet amour, de façon qu'altérée du Dieu la source vivante, l'ame soit si bien satisfaite et rassasiée qu'elle dise : c'est assez? Je serais bien étonné qu'une âme quelle qu'elle soit, et si haute qu'elle soit, suffit à ce bonheur et dit : Cest assez; mais notre insuffisance à goûter ce bonheur étant supposée, comment en atteindre la perfection? Donc la perfection n'est nulle part : on ne la rencontre jamais. Mais les injustes, mon Dieu, posséderont-ils votre royaume?Et injuste quiconque vous aime et ne vous désire pas, quiconque ne comprend pas qu'il est obligé à vous aimer autant qu'il est possible à un être raisonnable de le faire. Il est certain d'ailleurs que ces bienheureux séraphins que le voisinage de votre présence et l'éclat de votre vue rend tout ardents, (c'est le sens de leur nom) vous aiment plus que celui qui est le moins grand dans le royaume des cieux ; (remarquez que je ne l'appelle pas le plus petit dans ce royaume, car il y tient sa place). Celui-là, dis-je, désire vous aimer autant que vous pouvez ou devez être aimé par quelqu'un, et c'est peut-être l'idée ex-
primée dans ce texte où il est dit que les anges désirent attacher leurs regards sur vous1. Ce bienheureux moins grand, quel qu'il soit, souhaite donc vous aimer autant que le fait celui qui vous aime plus que lui, non dans un sentiment de rivalité jalouse mais par une imitation pieuse et dévote. Que son amour vienne à grandir, plus le regard de celui qui est sa lumière entre doucement en lui, plus doucement aussi il comprend, et sent, s'il n'est ni ingrat et injuste, qu'on peut vous aimer davantage encore, et que lui votre débiteur peut vous aimer davantage, même dans la mesure de l'amour des Chérubins et des Séraphins.
Mais désirer ce qu'on ne peut atteindre est un état malheureux, et le malheur est banni du royaume de la béatitude. Par conséquent quiconque forme un désir possède l'objet de ce désir.
8. A cela que dirons-nous? que dironsnous, encore une fois? Parlez, je vous en prie, Seigneur, votre serviteur écoute. Est-ce que de tous les grands et petits qui sont dans le royaume de Dieu, chacun n'aime pas à son rang,ne désire pas aimer? L'amour de l'unité admet-il au milieu d'eux la diversité? Celui-là n'aime-t-il pas plus ardemment qui a reçu cette grâce ? le moindre en amour n'aime-t-il pas sans jalousie le bien partout où il le voit ? n'aime-t-il pas ce qu'il désire pour lui-même? possède-t-il l'amour si grand soit-il qu'il trouve dans celui qui l'aime et qu'il aime lui-même? car c'est l'amour qu'on aime, l'amour qui par son affluence et sa nature même remplit d'une grâce égale, bien qu'en une inégale mesure, ceux qui aiment,et ceuxqui partagent ce sentiment, ceux qui se réjouissent et ceux qui s'associent à cette émotion : plus il se répand largement aux cœurs des amants, plus il leur donne de capacité pour le contenir, engendrant une satiété sans dégoût : satiété qui accroît le désir, au lieu de le diminuer, et qui écarte totalement le tourment de Tinquiétude. Car c'est l'amour, on l'a dit, qui est aimé, et le torrent de plaisirs qu'il verse éloigne de l'amant la souffrance du dégoût dans la satiété, toute inquiétude dans le désir, toute jalousie dans le zèle : il illumine les âmes, comme dit l'Apôtre, et les conduit de clarté en clarté s, afin qu'elles voient la lumière dans la lumière, et conçoivent l'amour dans l'amour même. C'est ici la source de vie, qui toujours coule sans jamais tarri.
1 Ps. cxix, 5, 6.
* 1 Pierre i, 42. — « II Cor. m, 16.
TRAITÉ DE LA CONTEMPLATION DIVINE
Telle est la gloire,telles sont les richesses qui remplissent la maison de votre bienheureux amant, car le désir et l'amour rencontrent sans peine leur objet ; aussi celui qui désire aime-t-il à désirer toujours, et celui qui aime sans cesse désire aimer, et à ce désir, à cet amour vous fournissez si richement leur objet,Seigneur,que le désir ignore l'inquiétude, comme la satisfaction le dégoût. N'estce pas là, je vous prie, mon Dieu, cette vie éternelle qui inspire au prophète ce chant : Voyez si je marche dans la route deF iniquité, et conduisez-moi dans la voie éternelle ». Voilà l'amour, et la perfection : marcher de la sorte c'est arriver. Aussi, saint Paul votre apôtre, immédiatement après avoir dit : Ce n'est pas que f aie reçu ou atteint la perfection: je marche afin de saisir celui qui m'a déjà saisi, Jésus-Christ: f oublie le passé et je ri ai qt/une pensée je tends en avant, vers le prix qui m'est destiné, le prix de la vocation supérieure et divine, en Jésus-Christ, ajoute : Donc nous tous qui sommes par faits, soyons dans ces sentiments*.