CHAPITRE VIII
Par C amour nous ne faisons qu'un avec
Dieu,
16. Mais quelle chose étrange ! Etre uni à Dieu par l'amour, et ne l'être pas par la béatitude ! Car ceux-là sont vraiment exclusivement, uniquement, parfaitement bienheureux, qui vous aiment véritablement et parfaitement. Bienheureux, ont-ils dit, le peuple gui possède ces biens. Mensonge ! // riy a d'heureux que celui dont le Seigneur est le Dieu1. Car qu'est-ce qu'être heureux, sinon ne vouloir que le bien, et posséder tout ce qu'on veut? Or vous vouloir, vous vouloir fortement, et ô'est là vous aimer, vous aimer exclusivement, vous qui dédaignez d'être aimé avec un objet soit charnel, soit spiri tuel, soit terrestre, soit céleste, aimé en dehors de vous, c'est ne vouloir que le bien, et c'est avoir tout ce qu'on veut: car une âme vous possède dans la mesure qu'elle vous aime. Donc unis à Dieu par l'amour et la béatitude, nous comprenons que sauver est le rôle exclusif de Dieu, et que sa bénédiction est sur son peuple*. Aussi, ô Père! prières, vœux, sacrifices, tout ce qui est à nous, nous vous offrons tout cela assidûment parNotre- Seigneur Jésus-Christ votre Fils: comprenant et croyant que c'est de vous, par vous et pour vous que nous tenons en lui tout ce qu'il y a de bien en nous, puisque c'est de vous que nous tenons l'existence.
17. Toutes ces choses, à l'aide du Saint- Esprit qui réside en nous, nous les croyons et entendons autant qu'il est permis de les entendre. Cet Esprit, comme il a été dit, en affermissant et en s'unissant notre esprit, verse en nous son souffle quand il le veut, comme il veut, et autant qu'il le veut. Nous sommes son ouvrage. Créés dans les œuvres saintes, il est notre sanctification, notre jus-
tification, notre amour. Oui, il est lui-même notre amour par lequel nous atteignons jusqu'à vous. Nous vous embrassons; car, ô Majesté inaccessible, tous semblez saisissable pour l'âme qui vous aime. Encore que nulles facultés, aucun esprit ne vous saisissent, l'amour réussit à vous saisir tout entier, malgré votre grandeur, quand il vous aime tout entier, aussi grand que vous êtes, si pourtant il y a totalité là où il n'y a pas particularité, s'il y a quantité, là où il n'y a pas de fraction, et s'il y a possibilité d'embrasser l'Etre où tout cela ne se rencontre pas. Mais quand nous aimons, notre esprit se trouve affecté par votre Saint-Esprit, qui habite en nous et à qui nous devons la charité de Dieu répandue en nos cœurs. Et quand votre amour, l'amour du Père pour le Fils, l'amour du Fils pour le Père, l'Esprit-Saint qui réside en nous est pour vous ce qu'il est, c'est-à-dire quand il est l'aniour qui change la captivité, le secret qui transforme en luimême et sanctifie toutes les affections de notre àme ; nous vous aimons ou vous vous aimez en nous, nous d'affection, vous d'effet. Vous nous unissez en vous par votre unité, à savoir par votre Esprit-Saint que vous nous avez donné, d'où résulte ceci : pour le Père connaître le Fils, c'est être ce qu'il est; pour le Fils connaître le Père, c'est être ce qu'est le Père, selon ce que dit l'Évangile : Personne ne connaît le Père sinon le Fils, et personne ne connaît le Fils sinon
le Père *.
27. Pour le Saint-Esprit, également connaître et embrasser le Père et le Fils, c'est partager leur essence. Ainsi pour nous,créés à vôtre image dont Adam nous a dépouillés et que le Christrétablitchaquejour en nous : pour nous qui aimons Dieu, l'aimer, le craindre, observer ses commandements, c'est être et n'avoir avec lui qu'un esprit ; car craindre Dieu et observer ses commandements, c'est tout rhomme*. Etre adorable, redoutable et digne de nos bénédictions, donnez-nous cet esprit. Envoyez votre esprti et tout sera créé, et vous renouvellerez la face de la terre '.Car ce n'est pas le déluge ni les flots débordés, ce n'est pas le trouble,Ia confusion d'affections si nombreuses, si diverses qui approche de Dieu. Il a assez duré, Seigneur, ce cataclysme, châtiment des fils d'Adam. Amenez votre esprit sur la terre : que la mer fuie avec les amertumes de l'antique condamnation ; que la terre paraisse.
1 Prov. vni, 18. — * Pa.cxuii, 15.}— 3ps. m, 9.
» Math, xi, 27.— * Eccl. m, 43. - * Ps. ciu, 80.
TRAITÉ DE LA CONTEMPLATION DIVINE
la terre altérée de la source de vie. Vienne la colombe, l'Esprit-Saint, après l'expulsion de l'oiseau sinistre qui s'abat sur les cadavres ; vienne la colombe, dis-je, avec le rameau d'olivier, rameau qui alimente et éclaire, annonce la paix1. Que votre sainteté nous sanctifie, que votre unité nous unisse, afin que le nom de la charité nous rattache, comme par un lien de parenté, à Dieu qui est charité, et que nous soyons unis à lui par la vertu de ce nom.
18. Mais il importe, Seigneur, comment on vous aime. Beaucoup, en effet, selon l'expression d'un homme éclairé, par vous aiment la lumière de la vérité, mais n'aiment pas ses reproches '.Beaucoup honorent d'affection la justice dont ils sont éloignés en réalité : ils l'approuvent, ils l'aiment en ellemême, sans la pratiquer dans leur conduite. Ceux-là vous aiment-ils vraiment, ô Dieu véritable justice!? Vous aiment-ils vraiment ? Les philosophes mondains Font autrefois cultivée et de cœur et d'effet au point qu'ils disaient d'eux-mêmes : C'est par amour de la vertu que les gens de bien ont le mal en horreur • ; mais ils sont convaincus de n'avoir pas aimé la justice, ceux qui n'ont pas eu d'amour pour vous, pour vous source et principe de justice, pour vous vers q ui elle remonte, pour vous sans qui toute vertu humaine n'est qu'un linge souillé , ils n'avaient pas la foi qui opère par la charité, encore qu'ils eussent un certain amour affecté, et une certaine honnêteté dans les œuvres; mais comme ces qualités ne découlaient pas de la source, et ne tendaient pas à la fin de la véritable justice, ils erraient d'une façon d'autant plus désespérée qu'ils déployaient plus d'ardeur à courir hors du chemin. Et le chemin, ô Père , c'est votre Christ qui a dit : Je suis la voie, la vérité et la vie *.