‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 153 sur 179 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'Amour consiste dans t observation des

préceptes.

19. Votre vérité donc, ou la vie vers laquelle on va, la voie qui y conduit nous décrit la forme simple et vraie de la divine et véritable philosophie , en disant à ses disciples : Comme mon Père m'a aimé, je vous ai aimés moi-même. Si vous gardez mes pré-

ceptes, vous demeurerez dans mon amour, comme moi f ai gardé les ordres de mon Père, et je demeure dans son amour1. Voilà le bien-aimé du bien-aimé comme on lit dans le psaume1. Avec le Père, il aime le Fils, et le Fils demeure dans l'amour du Père jusqu'à la pleine observation de ses commandements, et le bien-aimé du bien-aimé, c'est encore le disciple chéri qui aime le Christ son maître jusqu'à l'observation de tous ses préceptes, qui, fallût-il mourir, ne perd pas cette volonté, et qui sous l'illumination de la vérité et de l'amour sait bien user de toutes choses, qu'elles servent au bien, qu'elles portent au mal ou qu'elles soient indifférentes, ce qui est le propre de la vertu de charité. Car la vertu, nous l'avons déjà dit, est le bon usage de la liberté. Mais l'acte vertueux est le bon usage de ces choses dont il nous serait possible même de mal user. Aussi, pour ne pas mutiler la charité, on nous ordonne d'aimer Je prochain selon la pure loi de la charité ; afin que comme Dieu s'aime lui-même exclusivement en nous, comme nous déclarons n'aimer que Dieu,ainsi nous commencions aussi à aimer comme nous-mêmes, le prochain en qui nous n'aimons que Dieu, ainsi qu'en nousmêmes.

20. Hais pourquoi Seigneur, tant de paroles? ma pauvre âme est nue, froide, grelottante, elle désire se réchauffer au foyer de votre amour. C'est pourquoi, dépourvu de vêtements, je rassemble et je couds comme je puis ces lambeaux tels quels pour en couvrir ma nudité. Ce n'est pas deux arbres, comme cette femme si sage de Sarepta,c'est deux pauvres rameaux tirés de mon désert, de la spacieuse vanité de mon cœur que je réunis, afin d'entrer dans le tabernacle de ma maison, d'y préparerune poignée de farine, une fiole d'huile, de manger, de mourir *, non pas de mourir, mais de vivre pour raconter les œuvres du Seigneur \ Debout dans ma demeure solitaire comme l'onagre, habitant une terre aride et brûlée, j'attire en moi le vent de l'amour *, et j'ouvre vers vous mes lèvres, mon Dieul et j'appelle en moi votre souffle. Et de temps en temps, quand les yeux fermés je suis là haletant après vous, vous déposez dans la bouche de mon cœur un mets dont je ne puis connaître la nature ; j'en sens bien la saveur : elle est si douce, si suave, si forti-

1 Gen. vm.- * S. Augost.oonfesa. 1. V,ch.xxin, n° 4. — * Horace Épit 1. 1, ép. xvi, 52. — * Jean xiv, 6;

4 Jean xv, 9, 10. — * Ps. lxvii, 13. — » III Rois xvu, 10, 16. — * Ps. cxvn, 17. — ' Jérém. n, 24.

TRAITÉ DE LA CONTEMPLATION DIVINE

fiante que si je l'avais toujours, je n'aurais plus rien à demander. Hais je la reçois sans que mes yeux l'aperçoivent, que mon âme la sente, que mon esprit en ait l'intelligence, vous ne le permettez pas. Après l'avoir reçue je veux la garder, ruminer, en apprécier le goût ; mais elle passe. Quelle qu'elle soit, je l'absorbe dans l'espérance de la vie éternelle ; mais en ruminant longtemps la vertu de son opération, je souhaitais infuser dans les veines et les moelles de mon âme une sorte de suc vital qui me dégoûtât de toutes les autres affections et ne me laissât que le sentiment de cette nourriture ; mais hélas ! elle passe trop vite ! et lorsque pour la chercher, la recevoir ou la goûter, je m'applique à m'en retracer une ombre et à en graver profondément les traits dans une mémoire fidèle," ou à prêter à ses défaillances le secours de ma plume, la réalité, l'expérience m'obligent à comprendre le sens de ce mot de votre Evangile relatif au Saint-Esprit : Vous ne savez ni d'où il vient , ni où il va. Et quand j'ai tenté de me figurer ces opérations sous les traits d'une image qui me soit un mémorial et comme une sorte de retraite où je puisse à mon gré me retrouver moi-même, autant de fois que je le voudrai ; l'Esprit souffle où il veut1 9 me crie le Seigneur. Et sentant eu moi qu'il souffle, non quand je le veux mais quand il le veut, je trouve ces images mortes et insipides. C'est uniquement vers vous, je le comprends, qu'il me faut lever les yeux, vers vous, source de toute vie, afin de voir la lumière dans votre seule lumière. Mes yeux sont donc dirigés vers vous; qu'ils y restent; que les progrès de mon âme n'aient d'autres principes ni d'autre terme que vous. Et quand ma faible vertu fléchira, que ses défaillances mêmes aspirent après vous. En attendant, combien dureront les délais dont vous usez envers moi ? Jusques à quand repousserez-vous mon âme misérable,] nquiète et avide de vous ? Cachez-moi, je vous prie, cachez-moi dans le secret de votre face, dérobez-moi au tumulte du monde, abritezmoi dans votre tabernacle, contre les langues méchantes *. Mais déjà l'âme me rappelle et les serviteurs s'agitent.

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