CHAPITRE PREMIER
Uamourestnaturclà F homme; il est dégénéré, corrompu par le vice de la chair.
^ ^ . L'art des arts c'est l'amour : la nature s'en est réservé l'enseignement, ainsi que Dieu auteur de la nature. En effet, l'amour mis en nous par le Créateur et dont d'adultèresaffectionsontaltéré la pureté, cet amour, dis-je, s'enseigne lui-même, et ses disciples ne sont que les disciples de Dieu l. L'amour dans l'âme est une force qui, par son poids, la porte vers sa place et sa Un. Car toute créature soit spirituelle, soit corporelle, a un lieu qui l'attire naturellement, et elle a un poids qui l'entraîne. Un poids, comme l'a dit un vrai philosophe, n'entraîne pas toujours en bas : le feu monte, l'eau descend, et ainsi des autres corps. L'homme aussi obéit à cette loi de la pesanteur, qui porte naturellement son esprit en haut, son corps en bas, chacune de cespartiesensonlieu,ouverssa fin.Et quel est le lieu du corps? Tu es terre, est-il dit, et tu retourneras en terre f. Hais de l'esprit, il est dit au livre de la Sagesse : // retournera à Celui qui Va créé9. Voyez l'homme ainsi dissous emporté de tout son poids en son lieu. Dans l'ordre juste et naturel, l'esprit remonte vers Dieu qui l'a créé, et le corps rentre dans la terre, non-seulement dans la terre, mais
t Jean vi, 4 j. — * Gen. in, 19. — » ficelés, xn, 7. Tom. IV.
dans les éléments dont il avait été tiré et façonné. En lui, en effet, il v a de la terre, de l'eau et de l'air : la dissolution d'un composé naturel étant naturelle .chacune des fractions de ce composé retourne par son propre poids aux éléments d'où elles sont sorties, et la dissolution est parfaite, quand toutes ces fractions seront rentrées en leur lieu. Fautil dire ici corruption, putréfaction, ou, selon l'expression employée précédemment, résolution? à vous de décider. Aucun des éléments ne sort des sentiers de la nature ; seule, l'âme misérable, l'esprit dégénéré de luimême, corrompu par le pécné, ne sait plus ou n'apprend que difficilement à remonter à son principe, vers lequel pourtant la nature le pousse. Il est bien constamment poussé pardon propre poids : il désire la félicité, il rêve le bonheur, il ne cherche que lui. Or heureux celui qui aie Seigneur pour Dieu, heureux celui-là, pas d'autre f. Hais en cherchant la félicité, dans une région et sur une route où elle n est pas, l'âme s'éloigne de sa naturelle direction. Et c'est pourquoi, ayant perdu sa lumière naturelle, elle a besoin d'un homme qui l'instruise et l'éclairé sur la félicité qu'on demande naturellement à l'amour, en lui montrant le lieu, le mode, la région, la route pour la trouver.
2. L'amour donc, on l'a dit, a été naturellement mis dans l'âme humaine par l'auteur même de la nature ; mais l'âme ayant perdu
^3. CXUII, 15.
TRAITÉ DE LA NATURE ET DE LA DIGNITÉ DE L'AMOUR
la loi de Dieu, a besoin d'être enseignée par un homme: cet enseignement n'a pas précisément pour but de lui apprendre ce qu'elle ne sait pas ; mais de la purifier, de la faire avancer, de l'affermir et de lui révéler le» voies de la purification, du progrès et de la force. L'amour charnel et honteux a eu jadis ses maîtres, et sa fangeuse écolo : maîtres si habiles, si forts dans la corruption dont iîa étaient atteints et qu'ils propageaient, qua les partisans et les amis de ces fanges obligeaient le Docteur dans Fart d'aimer à corriger les chants impurs et à en neutraliser les effets, à indiquer les remèdes de la passion après en avoir retracé les feux ; ce Docteur, qui avait dépensé tout son génie à allumer cet incendie, soit en lui cherchant des matériaux dans le passé, soit en imaginant lui* même des excitations nouvelles1. Et ce n'était pas Famour charnel avec ses ardeurs qu'enseignait ce maître dont les leçons et la personne respiraient un feu que la raison na venait pas modérer; assujettissant la vivacilà naturelle de la passion à une discipline si j'ose dire indisciplinée, il la dressait au libertinage, et appelant à son aide des excitations superflues, il les portait jusqu'au paroxisme, à la rage de la volupté. Car dans ces hommes perdus et dépravés, les débordements de la concupiscence et du vice avaient détruit Tordre naturel. L'ordre naturel, en effet, voulait qu'en eux l'esprit, par son poids, par son amour, s'élevât vers le Dieu qui l'a créé ; mais abaissé par les séductions de la chair, l'esprit chez eux n'a pas compris, il est devenu pareil à la brute * . Us ont grossi le nombre de ceux dont on pourrait dire : Mon esprit ne restef*a plus dam ces hommes, ils sont chair1, et au nom desquels le Psalmisfe s'est écrié : Mon cœur en moi s'est fondu comme la cire liquéfiée*. Le cœur est placé dans une étroite partie du corps ; il est là comme un intermédiaire entre la région la plus élevée des sens, et la région inférieure ; il semble chargé de gouverner et de diriger et l'humide empire placé au-dessous de lui , et la région des pensées et des actes. Mais sous Tinfluence de la concupiscence charnelle et deses feux il s'amollit, il se fond, il descend dans le ventre et jusqu'au milieu du ventre ; il ne goûte plus que les plaisirs du ventre, et descendant toujours, et s'enfonçant plus avant, il confond tout, il gâte tout , il dénature tout, et convertit le sentiment si naturel de Famour en un bestial appétit :
* Ovide. — « Ps, xlviw , 13 , 31. — * Oen. vi, 3. —
non - seulement il déshonore ses sens, il 6e rue en d'ignominieuses passions, mais il oublie son antique noblesse à ce point que lui, créé exclusivement pour Dieu, n'est plus par sa corruption et ses corrupteurs regardé que comme le repaire naturel de la luxure et la sentine de tous les vices. Infortunés, malgré les protestations delà nature, ils se sont avilis jusqu'à métamorphoser le lieu de leur âme, la propriété de Dieu, interdite à toute créature, en un séjour de Satan, séjour immonde et souillé de mille infamies.