‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 156 sur 179 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Origine et proyïès de l'amour.

3. Ayant donc à parler de l'amour, dans la mesure où me le permettra celui-là même dont Famour inspire mes eflorts, commençons par redire sa naissance, puis suivons-le dans ses progrès et ses périodes diverses, jusqu'à sa féconde vieillesse exempte des douleurs delà sénilité, et pleine des richesses de la miséricorde. De même, en effet, que selon le progrès ou les décadences de 1 âge l'enfant devient jeune homme, le je^ne homme homme, ou l'homme vieillard ; ainsi, à considérer le progrès des vertus, la volouté grandit et devient amour, Famour cbarilé, et la charité sagesse. Et à propos de Famour dont il est ici question, il faut savoir son origine, sa noble généalogie, la famille d'où U sort. Premièrement le lieu de sa naissance c'est Dieu : c'est là qu'il est né, qu'il a été nourri, qu'il a grandi: il est le citoyen de cette région ; il y est un indigène et non un étranger. Dieu seul en effet donne Famour qui ne subsiste qu'en lui, puisqu'il n'est du qu'à lui et qu'en vue de lui. S'agit-il donc de sa naissance, la voici : quand le Diui-Trinité créa l'homme à son image, il mit en loi une ressemblance, éclatant reflet de cette Trinité créatrice : par cette image, le nouvel habitant du inonde, en vertu de la loi naturelle qui attire les semblables, pouvait, s'il le voulait, s'attacher indissolublement à son principe, à savoir à son créateur, de façon que la multiplicité des créatures, leurs variétés, leurs attraits, les distractions et les séductions qu'elles engendrent ne séparassent pas de FU m té de la Trinité suprême et créatrice cette trinité inférieure. Sur la face de l'homme Dieu répandit un souffle dévie, une force spirituelle, c'est-à-dire intellectuelle (c'est le sens du motsouffie, spiraiion), et une force animale (c'est te tw» du mot

TRAITÉ DE LA NATURE ET DE LA DIGNITE DE L'AMOUR

vie :) et celte infusion fut une création : dans la partie supérieure coiyme en une citadelle Je cet être, il mit une force de souvenir ont permît à l'homme de sa rappeler sans cesse la puissance et la bonté du Créateur; puis, aussitôt, sans aucun délai, la mémoire engendra la raison : la mémoire et la raison unies engendrèrent la volonté. Car la mémoire sait et indique le but où il faut tendre; la raison nous dit qu'il ^ faut tendre et la volonté y tend : et ces trois choses semblent ne faire qu'un, bien que formant trois énergies. Ainsi, dans la Trinité souveraine il y a une substance et trois personnes ; et comms en elle le Père est le principe générateur, le Fils est engendré, et le Saint-Esprit procède de tous les deux, de la mémoire naîi la rai» son, et de la mémoire et delà raison réunies procède la volonté. Afin donc que l'âme raisonnable créée en l'homme s'attachât à Dieu, le Père revendique la mémoire, et le Fils là raison, et l'Esprit qui procède d'eux réclame la volonté qui procède elle-même des deux autres facultés,

4* Voilà donc l'origine de la volonté, sa naissance, son adoption, sa dignité, sa noblesse. Quand sous les prévenances et avec la coopération de la grâce elle se met à s attOr cher volontairement au Saint-Esprit même, amour et volonté du Père et du Fils, elle commence aussi à s'attacher spontanément au bien, et à vouloir fortement ce que Dieu veut, ce uue la mémoire et la raison lui suggèrent, et celte volonté énergique c'est IV mour, et l'amour n'est pas autre chose que la volonté énergique du bien. Par elle-même la volonté est une simple affection tellemenj inhérente à l'âme raisonnable qu'elle la rem capable et de bien et de mal : de bien, quant la gr^ce lui prête secours; de mal, quant elle défaille, laissée à elle-même. En effet» dans la crainte que de la part de Dieu il m manquât quelque chose à l'âme humaine, elle a reçu le don d'une volonté libre sousui) double rapport ; seeoade-t-eUe la grâce qui lui vient en aide, elle progresse dans la v rtuj elle en jjrend le nom, elle devient l'amour* Laissée a elle-même, prétend-elle jouir ti elles même, elle se manque, elle le sent; et elle a en partage toit* les noms des vices qu'elle a réellement : cupidité, avarice, luxure, etc. etc.

5. A son point de départ la volonté, libra» est comme placée à l'angle de la lettre de Pythagore1. Si, selon la dignité de sa nature

elle s'a lève à l'amour, selon l'ordre naturel

de ses vertus elle progresse, elle va, nous l'avons dit, de l'amour à la charité , çt de la charité à la sagesse. Au contraire, sansordn* en elle-même, mais par une juste disposition de Dieu, entraînée à 6a ruine, enveloppée de ténèbres et de confusion, elle s'ensevelit dans l'enfer des vices si la grâce ne lui vient

fromptement en aide. Si quittant la route d$ . enfer elle se remet en marche à la suite de la grâce, son guide etsonsouticg, et grandit ainsi en amour, pleine alors des force* de la jeunesse, de l'esprit de crainte qui lui msp|« rait la peur enfantine du châtiment, elle s'élève a l'esprit de piété, elle y goûte un* grâce nouvelle pour elle, elle commence h aimerDieu,àrbonorer,çtilestditquefe/?/(?Vrf c'est le culte de Dieu '. Que cette jeunesse dé* ploie donc sa force, son énergie, non p*f d'âge, mais de vertu, sans perdre pourtant lai ardeurs de la jeunesse que la raison lui dé* fend de corrompre* Si on trouve la folie dam les corrupteurs de ces dons , dans ces hommes dont l'esprit est comme l'esprit des betes ou des brutes, dont la chair% au dire d'u* prophète, est comme la chair de* ânes ' , à plus forte raison ceux qui sont dans la vérité de l'amour, qu'il embrase de ses feux spiri* tuels, doivent-ils, dans cette ferveur de la jeunesse spirituelle, éprouver aussi h leur façon une sorte de folie. N'est-ce donc pas un outrage à la nature que ses corrupteurs réussissent mieux à la tourner au mal qui ses amis véritables nu bien.

Page 1