CHAPITRE III
Dune sainte' folie de l'amour requise dans l'homme vraiment religieux.
6. Ecoutez-la cette sainte folie : l'ApôJre *'(icrie i8i nous sommes dans les transports, tf est pour Dieu ;si nous sommes sobres, c'est pour vous9. Voulez-vous une autre folie ? Si vous leur pardonnes leur péché, dit Moïse, pardonnez: sinon effacez-moi du livre où vous m'aves inscrit *. En voulez-vous une troisième ? Je souhaitais, dit saint Paul, é'ftre anathème et séparé du Christ pour m s frères9. Et n'y a-t-il pas une folie fit ne dans cette disposition d'une âme ?t due par le cœur à ce qui est en réalité îtt mssible, et qui consent à être séparée de J&us-éhrist? Telle fut encore l'ivresse des
* Job xxtïiî , 28. Selon les sept. — * Ezéch. xxrn , 30.— ' II Cor. V, 13.— ♦ Exode xxxii, 31, S*.— • ftotn. IX, 3»
TRAITÉ DE LA NATURE ET DE LA DIGNITÉ DE L'AMOUR
apôtres à l'arrivée du Saint-Esprit , et la folie de Paul quand Festus lui disait : Tu es fou, Paul1. Est-il donc étonnant qu'on traite de la sorte un homme qui, au péril de sa vie, essaie de convertir au Christ des juges qui l'accusent précisément de croire au Christ ? Cette folie n'avait pas sa cause dans la littérature de l'apôtre, ainsi que le disait un roi qui savait bien la vérité tout en la dissimulant; elle avait pour principe l'ivresse du Saint-Esprit; elle le poussait à désirer rendre ses juges absolument semblables à lui. Et pour ne pas citer d'autres exemples, quelle folie et plus forte et plus étrange qu'un homme avide de quitter le monde et brûlant de s'unira Jésus-Christ, consente pour Jésus- Christ même, par obéissance et charité, à rester dans le monde, et se replonge dans la fange à l'heure même où il vole vers le ciel? C'est là ce jeune Benjamin qui, dans son exaltation', n'a plus le sentiment ni de son intérêt ni de lui-même, et ne connaît plus que celui qui est l'objet de ses transports. C'est aussi la folie qui possédait les martyrs souriant aux tortures. Pourquoi nerediraisje pas ici le cri que les fureurs de la luxure arrachaient à un poète lascif ; « Une folie est bien permise •? »
7. Il nous est donc aussi permis de nous livrer à une ferveur juvénile, et de lâcher les rênes aux élans de la piété. Sans doute, cet état ne connaît pas, ne doit pas connaître de frein, et pourtant il souffre celui de la raison. Cette ferveur des novices ne s'apprend ni dans nos vues personnelles toujours si complaisantes pour nous, ni dans cetle facilité à user envers soi-même d'adoucissements acceptables cependant, quand c'est un autre qui nous les accorde. Partant de nous pour s'exercer sur nous, la censure doit être rigide, et la sévérité inflexible. Mais si un père, un frère dans leur charité ou leur piété nous dirigent ou nous conseillent, que notre humilité soit douce et soumise en tous points. Otez l'une ou l'autre de ces conditions, et alors votre attachement , votre tiédeur me font désespérer de votre persévérance dans la carrière, ou votre témérité trembler pour votre ruine. C'est pourquoi toute la discrétion d'un novice doit consister à devenir en tout insensé pour Jésus-Christ/ et à dépendre de la volonté d'autrui, surtout s'il rencontre un supérieur qui tient certainement de Dieu la science qu'il enseï- •
1 * Aot. «xvi , 24. — « Pa. lxviw 28. — « Vire* EgU
gne. Ses progrès et son obéissance ne l'autoriseront toutefois pas à prendre la liberté de juger, surtout si évidemment on ne lui commande rien de contraire à la loi de Dieu, à moins qu'une longue et patiente expérience ne lui ait donné l'intelligence de ces matières. Qu'il travaille surtout à s'exercer à l'obéissance de laquelle il est écrit : Pwifiez vos cœurs dans une obéissance de charité1. Telle est la volonté de Dieu, volonté agréable et parfaite.
8. Pour obtenir et conserver ces dispositions, il faut appeler continuellement à son aide une prière attentive et persévérante; une prière assez confiante pour tout espérer, assez fervente pour sembler contraindre Dieu, assez affectueuse pour sentir qu'elle obtient dans sa prière même tout ce qu'elle demande ; assez humble pour souhaiter toujours que la volonté de Dieu s'accomplisse préférablement à la sienne. Que l'âme s'efforce aussi d'avoir, qu'elle cherche les vertus suivantes : Pureté du cœur et de corps, silence ou prudence dans les paroles, modestie des regards, retenue des oreilles, marche calme et douce, régime et sommeil sobres qui facilite les bonnes œuvres au lieu de leur être un obstacle ; point de rire bruyant, indice de la légèreté du cœur ; douceur et grâce dans le sourire ; méditations spirituelles et assidues, lectures utiles et non curieuses; soumission envers les supérieurs, respect pour les anciens, affection pour les jeunes gens; nulle passion de dominer, amour de la sujétion : désir d'être utile à tous ceux avec qui on vit; point de gravité excessive, point de légèreté : sur le front sérénité, au cœur douceur pour tous, bienveillance dans l'action. C'est aussi le lieu et le temps de retrancher les plaisirs, d'extirper tous les vices, de briser la volonté , de couper et d'abattre non pas les volontés, mais leurs simulacres, rameaux sauvages et spontanés, afin d'accroître dans la volonté vraie et naturelle l'espérance du progrès. Car la concupiscence charnelle, la concupiscence des yeux, l'ambitton du siècle1 sont moins des volontés que des appétits.