Quo celui qui aime davantage coure
*>I Pierre t, 22,— * I Jean xi, 16»
TRAITÉ DE LA NATURE ET DE M DIGNITE DE L'AMOUR
donc plus vite : c'est ici qu'il faut travailler et agir : travail qui demande des sueurs, action qui exige des efforts, surtout parce que l'amour encore aveugle accomplit son œuvre sans savoir ni d'où il vient ni où il va ; il fait de ses affections le même usage que l'aveugle de ses mains : l'aveugle se sert de ses mains sans les voir, ni elles ni leur ouvrage. Supposons donc un homme clairvoyant qui oresserait un aveugle à un travail ouelconque; il l'attire pour l'instruire, il l'oblige â se baisser, à se lever ; il lui donne l'attitude nécessaire, mais il l'initie plutôt à certains exercices qu'à l'art de réaliser l'ouvrage entrepris. Ainsi, par tout ce qui vient d'être dit, l'amour aveugle est bien façonné extérieurement à une certaine honnêteté de mœurs et de vie ; mais quand le fonds de l'homme intérieur, amolli par un long usage de la discipline, pourra recevoir enfin et pleinement l'empreinte et la forme voulues, alors il produira des fruits pacifiques de salut; il recueillera non plus en apparence mais en réalité le profit de ces exercices et d'autres semblables. En effet, toutes les prescriptions dont nous avons enuméré l'observance ne sont pas encore dans l'affection, elles ne sont qu'en désir, dans l'enseignement de la raison, et c'est d'elles que le Prophète chante avec humilité : lai désiré de désirer vos commandements*. Cependant comme je l'ai dit de l'aveugle, si l'œil ne voit pas, la main est active ; que l'homme avide de faire de grands progrès soit fidèle dans les plus petites choses ; qu'il déploie sa bonne volonté dans l'exercice des facultés qu'il tient de la libéralité de Dieu, de son corps, par exemple : qu'il fasse ce que dit l'Apôtre : Je parle d une façon humaine à cause de la faiblesse de votre chair. Comme donc vous avez fait servir vos membres ^à l'impureté et a l'iniquité pour [iniquité, ainsi maintenant faites servir vos membres à la justice pour votre sanctification '. Comme s'il disait : quand l'amour sera transformé en chante, quand l'âme aura acquis sa parfaite pureté, alors je vous dirai ou je vous indiquerai quelque chose de bien différent, de divin. En attendant, recevez ce que je vous offre d'humain. A l'époque de vos vieilles négligences et de vos péchés passés, vous vous étiez affranchis de la justice ; vous n'aviez rien de commun avec elle, vous aviez mis tous vos membres au service du péché et du mal ; aujourd'hui consacrez-les
1 P«. ctvni, 2P. — ■ Rom. vff 19.
à la justice et à la sainteté. Fidèle sur ce point, l'âme commencera à éprouver en ellemême ce mot de David : En votre nom je lèverai mes mains. Que mon âme soit remplie et comme rassasiée et engraissée *. En effet, si par l'esprit elle mortifie les actes de la chair V si elle glorifie Dieu par ses œuvres, remplir dès lors, rassasiée, engraissée par l'Esprit- Saint, cette âme commence à se renouveler intérieurement et à revêtir l'homme nouveau créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité ".
40. Dès lors les choses changent pour elle de face : ces donschoisis qu'elle avait jusquelà laborieusement cherchés se montre ni plus familièrement à elle; le corps humilié sous de pieuses disciplines contracte la sainte habitude de se mettre au service de l'esprit; la physionomie de l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour et s'illumine dans laconfempl? tîon des biens de Dieu. Des apparitn; i . h quentes et subites de saintes splendeui s raniment l'âme fatiguée par de longs désirs et l'illuminent : car la sagesse accourant joyeuse à notre rencontre sur les chemins, comme Job le dit, cache sa lumière en ses mains, et lui commande ensuite de paraître de nouveau: elle fait connaître à celui qu'elle aime que la lumière est son partage et qiùl pourra s'élever jusqu'à elle \ Dès ce moment Tâme, longtemps agitée, éprouve certaines émotions aussi douces qu'inaccoutumées dont la présence est pour elle un suave repos; lui sont-elles ôtées, elle souffre et aspire après leur retour. Pareille à une personne élevée aux champs et habituée à une alimentation rustique, à peine commenect-elle à goûter sur le seuil de la cour royale les affections dont on vient de parler, que ignominieusement et violemmentrepoussée, elle a peine à se résigner à rentrer en sa pauvre demeure ; elle revient à la porte du palais, importune, fatigante, inquiète comme une pauvresse, une mendiante; elle espère, elle soupire, elle regarde si on ne lui donne rien et si on ne lui ouvre pas ; et souvent ses instances importunes franchissent et surmontent si bientous les obstacles,que l'impudente emportée par ses désirs s'élance jusqu'au foyer de la sagesse, jusqu'à sa table, et au risque de se voir écartée de nouveau, elle s'y assied et s'entend dire : Mangez, amis; mes bien-aimés, enivrez-vous*. De là naît aussitôt l'amour de la sainte pauvreté, le goût du
* Ps. lxiï, 5, 6. — » Rom. vin, 13. — 9 Ephf-j. iv. £\ 21. — * Job xxxvi, 32, 33. — « Cantique v, i.
TRAITE DE LA NAÎlîRË ET DÉ LA DIGNITE DE LAMOLK
l'obSÇUritê, Vborfeuf dès mondaines distractions» l'habitude de la prière et de la psalmodie.