‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 163 sur 179 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les amours $u$-énoncés sont comparu aux cinq sens.

16. L'amour des parents est comparable au toucher : c'est un sentiment accessible à tous ; il est saillant, si j'ose dire, palpable. 11 s'offre naturellement à tout le inonde ; on ne peut guère s'y soustraire pour peu qu'on veuille l'avoir. Le toucher est un sens tout corporel, et qui résulte du contact de corps quelconques, pourvu toutefois qu'un de ces corps ou tous les deux soient vivants, pour qu'il puisse y avoir tact. Tournez votre corps comme il vous plaira, il ne peut exister sans le toucher : ainsi votre âme ne saurait être sans affections. C'est pour cela que dans l'Ecriture ce genre d'amour n'est guère loué; il est plutôt réprimé puisque le Seigneur dit : Qui ne hait pas son père et sa mère ne peut être mon disciple '.

17. En second lieu l'amour social est comparable au goût : l'amour fraternel, l'amour de la sainte Eglise , de l'église catholique duquel est écrit : Qu'il est bon, qu'il est doux d'habiter ensemble comme des frères ! Car comme la vie corporelle se gouverne par le goût, ainsi le Seigneur a-t-il donné à ce sentiment la bénédiction et la vie; encore que le goût s'exerce corporellement, cependant il engendre en nous la saveur qui affecte l'âme. Ce sens est surtout corporel ; pourtant sous un certain rapport il touche à l'âme. Ainsi l'amour social qui résulte du rapprochement corporel sur un même point, de la similitude des professions, de l'analogie des goûts et de mille causes analogues, qui s'alimente de services mutuels, parait être surtout animal. Et pourtant il est aussi en grande partie spirituel ; car comme la saveur est dans le goût, ainsi un sentiment de fraternelle charité brûle (ou s'exhale) dans un sentiment dont il est écrit : Ainsi le parfum versé sur la tête descend dans la barbe épaisse d'Aaron; il découle sur les franges de son vêtement comme la rosée deWermon sur la montagne de Sion*.

18. En troisième lieu, à l'odorat on peut comparer l'amour naturel qui forcément, en vertu de la ressemblance et du rapport même de nature, sans aucun espoir de retour, nous porte à aimer tous les hommes; amour qui,

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procédant du fond même de notre être pour s'insinuer dans l'âme, ne la laisse étrangère à rien d'humain. Mais ce sens, je parle de l'odorat, semble appartenir plus à l'âme qu'au corps ; car pour le produire en nous, le corps ne fournit guère qu'une légère aspiration opérée par l'organe de ce sens, les narines; et la sensation, bien que saisie par le c&rps, n'affecte que l'âme. Ainsi l'amour naturel semble plus spirituel qu'animal ; car si on écarte ici les liens nécessaires d'humanité, on n'a égard dans cet amour ni à la consanguinité, ni à la société, ni à aucune relation de ce genre.

19. En quatrième lieu, à l'ouïe, on compare l'amour spirituel, l'amour des ennemis. L'ouïe, en effet, ne produit aucun effet intérieur dans notre corps ; il n'agit qu'au dehors ; il frappe nos oreilles et il évoque l'âme pour l'inviter à sortir et à écouter. C'est ainsi que l'amour des ennemis n'est suscité en nos cœurs par aucune force naturelle, par aucun lien de parenté, mais par la seule obéissance qui nous est signifiée par l'organe de l'ouïe. C'est pourquoi cet amour est dit spirituel, et aussi parce qu'il imprime en nous l'image du Fils de Dieu et nous élève à la dignité d'enfants de Dieu, puisque le Seigneur a dit : Faites du bien à ceux qui vous haïssent afin dètre les fils de votre Père qui est dam les deux, etc. '.

20. En cinquième lieu, à la vue on peut comparer l'amour divin. La vue est le principal sens, comme l'amour divin a la première place parmi nos affections. Les autres sens voient, dit-on, par l'organe des yeux, bien que l'œil soit seul à voir. Nous disons : touche et vois ; goûte et vois, et ainsi du reste. Ainsi tous les objets qui sont aimés d'une affection bonne, le sont par l'amour divin ; car il est plus évident que le soleil, qu'on ne doit rien aimer que pour Dieu ; qu'on n'aime pas réellement une chose qui est aimée en vue d'une autre, que celle-ci est plutôt l'objet de l'amour. De là il est dit: De Dieu toute paternité au ciel et sur la terre prend son nom %? La vue est une certaine force de l'âme, force simple, puissante, pure. L'amour divin aussi est puissant, car il opère de grandes choses,mais il est pur; car,comme'' on l'a dit, aucune souillure ne s'y rencontre8. Dieu dédaigne une affection partagée avec un objet qui n'est pas aimé pour lui. Placée à la partie la plus élevée du corps, à la cime de

* Math: v, 44, 45. •"» • Ephèf. lit, 15, — » St AQgasL Confès*. et atibL

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TRAITÉ DE LA NATURE ET DE LA DIGNITÉ DE L'AMOUR

la tête l'œil, et pftf l'attitude du corps môme, et par sa propre organisation, sa dignité, sa vertu, est supérieur à tous les autres organes des sens, de façon que les sens les plus spirituels sont plus voisins de lui, et que les corporels en sont plus éloignés. Si le plus vulgaire, le plus infime de tous, semble répandu par tout le corps, il réside plus spécialement dans les mains. Ainsi l'intelligence qui est la tète de l'âme et sa partie principale, doitêtrelesiégederamourdeDieu,ti3nirsous son autorité les autres amours, les régler, les éclairer, les réchauffer de sa chaleur et de ses lumières; tenir plus près d'elle les affections plus spirituelles, plus loin les affections plus animales ou charnelles, ennous portant à aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces et notre orochain comme nous-mêmes. La vue, noua l'avons dit, ayant son siège dans le lieu le plus digne du corps, a des aspirations et des efforts supérieurs à l'animalité ; elle prélend jusqu'à un certain point imiter la pensée et la mémoire. En un instant elle traverse l'espace, elle parcourt la terre : c'est ainsi que l'amour, illuminé de Dieu, établissant son siège dans l'âme chrétienne, l'élève jusqu'à une certaine ressemblance de la puissance divine. Pour elle toutes les créatures sont petites et chétives, néant, comparées a Dieu; elle se croit en possession de tous les trésors de son Père, tout contribue à son bien'. Paul, Céphas, la mort, la vie, tous les êtres enfin lui appartiennent*, et le monde entier * devient la propriété de l'homme fidèle (\x.

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