CHAPITRE VIII
La raison et V amour rendent l'homme indif-
| férent à tout , fort et
f intrépide dans toutes les difficultés.
21 La vue donc, naturelle lumière de Tâme destinée à voir Dieu, et créée par l'auteur de la nature, c'est la charité. Or, pour cette vue il y a deux yeux dont la direction naturelle cherche sans cesse la lumière qui
1 Rom. vin, 28. — * I Cor. ni, 22.
(A). Les Septante portent cette n^nxime {Vrov. xvnf ap es le verset n); elle manque • nns l'Hébreu, le Chaldéen • t h version lut! o en voici les Un mes : Celui qui est fidèle a te monde pow* richesse : celui qui est infidèi* n'a pas une obole. On lu retrouve fréquemment eue? les SS. Pèies; en saint Jèiôme. lettre cm à P.uîa ; en, saint Aiigus in, Confess. liv. V, chap. iv, lettre Livà Macédo-.iiis, n» 26. — Cassiea l'explique, C^nfér. 24, 26. £ai <t Bernard s'en est servi dans la Vie de saint jkfa/a» chie, chap. xxyui, n° G3.
est Dieu, ce sont l'amour et la raison. Les
efforts de l'un restent impuissants sans le concours de l'autre ; ils sont très-puissants quand ils sont unis, qu'ils ne font plus qu'un œil, l'œil dont l'Epoux dit dans le cantique: Vous avez blessé mon cœur, ô mon amk\ vous l'avez blessé d'un de vos yeux ' . Tous les deux souffrent à leur façon : l'un, la raison, lie peut voir Dieu qu'en ce qu'il n'est pas, tandis que l'amour ne peut se reposer qu'en ce que Dieu est. En effet, avec tous ses efforts, quel est l'objet que la raison soit capable d'appréhender, de trouver et de dire : Voilà mon Dieu ? Elle ne peut guère découvrir ce que c'est que Dieu qu'en découvrant ce qu'il n'est pas. La raison a ses limites et des sentiers dont elle ne doit pas sortir; mais l'amour avance plus par ses défaillances, et saisit mieux avec son ignorance. La raison paraît donc aller par ce qui n'est pas à ce qui est, et l'amour dédaignant ce qui n'est pas, met sa joie à défaillir en ce qui est. C'est là son point de départ; et naturellement il aspire après son principe. La raison est plus sobre, l'amour pins heureux. Cependant comme ces deux choses se prêtent un mutuel concours, je l'ai dit, que la raison enseigne l'amour et que l'amour illumine la raison , que la raison se transforme en affection, et que l'amour accepte les bornes de l'amour, ces deux éléments ont une grande puissance. Mais cette puissance quelle est-elle? Comme l'âme jalouse de faire Ici des progrès ne peut apprendre cet art que de l'expérience, elle ne saurait non plus le communiquer à l'inexpérience; car, ainsi qu'il est dit dans la Sagesse : L'étranger ne se mêlera pas à sa joie*.
22. Dès ce moment donc, Tâme doucement nourrie des suavités et des délices de l'amour et parfois aussi brisée sous une discipline sévèrement paternelle, cette âme, dis-je, l'amour fort comme la mort la perce de son glaive, il en retranche l'attachcmentausiècle, il l'immole et la tue comme la mort tue le Corps; en sorte qu'on peut dire d'elle connue d'Enoch, qu'on ne la trouve plus mêlée à l'activité mondaine, parce que Dieu Ven a enlevée*. Mais la corps perd totalement sa sensibilité dans la mort, tandis que l'âme y puise pour la sienne le propres, la vie, l'énergie. Elle marche avec force, constance, prudence en sa route ; elle s'engage résolument dans les voies où jusque-là elle osait à peine, dans son ignorance, ses hésitations
* CanUquo iv, 0. — « Prov. xiv, 10.— » Gén. v, 24.
TRAltÊ DÉ LA NATURE Et t>Ê LA M&NITÉ DE L'AtiOUR
CM
et ses doutes, poser un pied saintement décidé. Car la force de l'homme si m pie c'est de suivre la route du Seigneur1. L'âme meurt donc à l'activité du monde, elle eu immole en elle les affections, selon ce mot de saint Paul : Le monde m'est crucifié et je suis crucifié au monde \ Insoucieux l'un de l'autre, enchaînés à leurs affections propres, ne pouvant, ne voulant passe rapprocher, Paul et le monde étaient crucifies l'un pour l'autre. Cependant bien que la vie de l'Apôtre fût tout entière au ciel \ il ne la refusait pas aux hommes quand elle leur était nécessaire; c'est pourquoi il disait en gémissant : / aspire après ma aissolution; je veux être avec le Christ, sort digne d'envie*. Quelle condition enviable, en effet, d'être avec le Christ 1 Que Jésus-Christ soit avec Paul comme il l'a dit : Voilà que je suis avec vous jusqu consommation des siècles*, que Jésus-Glu. \ soit, dis-je, ainsi avec Paul; quelle sécurité pour ce dernier! Mais que Paul soit avec Jésus-Christ, ici par la contemplation^ par sa bienheureuse présence; cest pour Paul une félicité glorieuse. La charité de Dieu le soulevait donc; mais la charité envers le prochain l'attirait en bas comme un poids suspendu à ses épaules, ce qui lui fait ajouter et dire : Il m'est nécessaire de demeurer pour vous dans la chair §.
23. L'amour de charité indissolublement attaché à Dieu, se réglant sur son visage, pour tout faire et tout disposer extérieurement sur la volonté divine, volonté bonne, sainte et parfaite, et ses inspirations intérieures ; cet amour, dis-je, met sa félicité à considérer sans cesse ce visage et à y lire, comme dans le livre de vie, les règles de la vie, de Fintelligence, (tes principes destinés à illuminer la foi, à fortifier l'espérance, à réveiller la charité. L'Esprit-Saint, en effet, esprit de science, apprend évidemment à lame sainte ce qu'elle doit faire et comment elle doit le faire ; l'esprit de force lui iouruît les torces ou les vertus nécessaires à l'action que l'esprit de conseil dispose. Et quand l'Aine est libre de s'unir à Dieu , elle lui devient semblable par la piété, la dévotion, et par l'unité de volonté. Contrainte par la loi enseignée de Dieu de rêveur vers les hommes et vers les choses humaines, elle rapporte aux hommes, dans ses paroles et sa conduite, des trails tout réjouis de l'huile de charité, et respleudissauts d'une sorte de gloire et de
1 Prov. x, 29.— » Galet, vi, 14. — » Philippe m, 20.— M. i, 22.— » Math, xxvin, 20.— • Philippe i, 24.
grAcô extérieures : sa bonté et sa grâce lui conquièrent et lui obtiennent auprès des hommes un respect qui lui permet de se faire obéir d'eux à son gré. Car bien qu'elle sorte parfois de sa retraite, du fond de la vérité, de la sévérité des jugements de Dieu, pour flétrir les vices et la corruption, et que son visage apparaisse avec deux rayons terribles1, à peine ceux qu'elle doit corriger Font-ils vue tout faire conformément à la loi de la vérité, tout disposer avec poids et mesure', ils cèdent à la charité, et cette colère de l'amour c'est la discipline. C'est pour cela que leâ roues sur lesquelles repose l'esprit de vie tournent toujours vers l'accomplissement de la volonté de Dieu ; elles ne reviennent pas pour faire leur volonté propre. On leur ordonne de commander» elles commandent avec sollicitude; de se soumettre, elles se soumettent avec humilité ; de se réunir à leurs frères, elles le font dans la charité. Ceux que cet esprit anime sont-ils prélats? ce sont des pères; sont-ils inférieurs? ce sont des enfants dociles. Appelés à vivre de la vie commune, ils se font les serviteurs de tous. Ils sont bons envers tout le monde, ils prêtent doucement leur concours à tout ce qui est bien ; ils viennent à vous, la sérénité sur le front; ils habitent gracieusement avec vous, et s'ils s'éloignent, c'est encore en se montrant charitables. Doux, affectueux, obligeants à l'égard de leurs inférieurs, ils portent jusqu'à la soumission l'amour envers leurs pères, et jusqu'à la servitude, la révérence envers leurs anciens. Us ne sont] pas en quête de leurs intérêts, mais plutôt de ceux d' autrui. Dans l'adversité ils s'attribuent souvent la faute des autres. Dans toutes les rencontres» dociles aux injonctions de cette loi souveraine, ils prêtent facilement le service de leur corps et le concours de leur volonté, puisqu'ils trouvent des arrhes , un gage de reprit-Saint dans cette servitude de la créaturc et des membres destinée à se transformer bientôt en adoption divine et en glorification des fils de Dieu.