CHAPITRE IX
L'auteur représente la vie commune des Religieux comme une écote de charité.
84. Mail venons à cette société de l'Esprit dont parle l'Apôtre1, et à l'éloge de la discipline : à cette heureuse et douce cohabita-
* Exodexxxrv,29,30.— 'Sagesse xi, 21.— «Philippe u,i
TRAITÉ DE LA NATURE ET DE LA DIGNITÉ DE L'AMOUR
1 on des frères ensemble,au sein de laquelle le Seigneur verse la bénédiction et la vie f, dont Jésus-Christ a dit : JNe craignez pas, petit troupeau; il a plu à votre Père de vous donner un royaume *. L'éloge de ce genre de vie remonte aux apôtres mêmes. Instruits parNotre-Seigneur ou par le Saint-Esprit dont la vertu surnaturelle les avait revêtus, ils ont institué un régime qui faisait de la multitude des fidèles un seul cœur , une seule âme, mettait tous les biens en commun, et les rassemblait tous dans l'unanimité du temple 8. Jaloux d'imiter cette institution apostolique, quelques-uns n'ont ni demeures, ni asiles, ils n'ont que la maison de Dieu, la maison de la prière. Ils font tout au nom de Dieu ; ils habitent ensemble sous le même régime ; ils vivent sous une même loi ; ils n'ont d'autres propriétés que leurs corps ; ils ne disposent même pas de leurs volontés. Ils dorment, ils se lèvent, ils prient, ils psalmodient, ils lisent ensemble. Ils ont formé la résolution d'obéir à jamais à leurs supérieurs qui veillent sur eux comme devant rendre compte de leurs âmes, et qui en réalité, leur prêchent ce que Godolias criait autrefois, dit-on, au peuple d'Israël : Je répondrai pour vous aux Chaidéens gui viennent à vous. Pour vous recueillez blé, vin, huile, et habitez en toute sécurité au sein de vos villes*. Immolant tous les jours pour eux Isaac le rire de leur cœur, le fils de l'Epouse libre, l'enfant de la promesse, ils réservent et conservent Ismaël, le fils de la servitude, quand, en vue de leurs subordonnés, ils négligent les fruits spirituels, et sacrifient à leur service l'amour de leurs progrès personnels; ils leur prêchent un sabbat, un affranchissement perpétuel des soucis mondains , et les débarrassent de toute inquiétude. Et comme leurs besoins sont restreints, peu suffit à leur existence. Leurs vêtements sont grossiers, leur nourriture sobre; leur régime soumis à des lois sévères leur interdit d'avoir au delà des limites du permis, au delà de ce qui suffit à tous, et de souhaiter au delà de ce qu'ils ont le droit d'avoir.
25. Une telle vie n'est-elle pas un paradis, paradis céleste plus encore que terrestre? Mais en ce paradis, c'est aux prélats seuls qu'il est permis de manger assidûment du fruit de la science du bien et du mal, c'est-àdire d'administrer avec discrétion. Les subordonnés dont le rôle est d'obéir sans
juger meurent s'ils y touchent. Tous et en tout temps pratiquent le silence des lèvres et ne se parlent que par l'affection du cœur. Les exhortations réitérées des supérieurs sont de l'huile sur le feu, encore que l'exemple mutuel soit une plus énergique excitation. Us se préviennent à l'envie d'honneur et d'égards *, selon ce que dit l'Apôtre, et ils se provoquent mutuellement et s'entr'aident à la charité *. Ils se soutiennent. Ils ne souffrent pas au milieu d'eux un solitaire à qui Salomon puisse dire : Malheur à celui qui est seul*. Et ils estiment solitaire celui qui ne veut pas s'associer par la confession un confident de sa conscience, ou qui, par des idées nouvelles et singulières, met le trouble parmi ses frères. S'il le faut, on permet de s'entretenir doucement des choses nécessaires à l'âme ou au corps ; sinon on garde partout un silence mille fois plus doux. La prière inspire tant de goût, on s'y adonne avec une si continuelle dévotion, que tout Heu est propre à cet exercice, parce qu'il est sous la domination divine. La psalmodie est si pieuse, si harmonieuse, si fervente, que leur vie, leurs mœurs, leurs sentiments semblent former une mélodie composée, non pas d'après les règles de la musique, mais d'après celles de la charité qui les rapproche de Dieu. Dans les exercices de la piété commune, dans la grâce répandue sur leurs traits et leur physionomie, dans leur attitude corporelle, Ûs retrouvent la présence de la divine bonté, et cette vue leur inspire l'un pour l'autre un si vif attachement, qu'à l'exemple des Séraphins ils s'embrasent d'un mutuel amour pour Dieu \
26. Voilà l'école spéciale de la charité: c'est là qu'on la cultive, qu'on disserte et qu'on donne sur elle des solutions qui sont moins le fruit des raisonnements que de la raison, de la réalité, de l'expérience. Là le voyageur fatigué assis auprès des bagages qu'il traîne avec lui et qui sont ou ses besoins ou ceux de ses compagnons, ne meurt pas, et n'est forcé ni de rétrograder ni d'avancer. Qu'il se repose, qu'il garde fidèlement ses bagages, et dans le triomphe, il différera peu de celui dont la marche a poussé plus avant 8. Et n'est-ce pas la place des bagages qu'un lieu où nous sommes réduits à endurer l'oppression, où on nous foule aux pieds, où l'ennemi se fait de nos épaules une enclume, où il blesse nos en-
* Pa. cxxxu, 3.— » Lno in, 32. — » Act n , 4447.—
* Jérém. xl, 10.
1 Rom. xn, 10. — ■ Hébr. x, 24. — 8 Ecole, iv, 10. — * Isaïe vi, 3. — 8 1 Rois xjcx.
TRAITÉ DE LA NATURE ET DE LA DIGNITÉ DE L'AMOUR