CHAPITRE X
Le goût et la saveur des choses divines nous sont infusés par Jésus- Christ.
28. Ici on exige de nous, à l'égard de Dieu, quatre affections : ces paroles, de tout votre cœur, revendiquent notre volonté tout entière ; ces autres, de toute notre âme, appellent tout notre amour ; ces autres, de toutes nos forces, désignent la vertu de charité; et enfin celles-ci, de tout notre esprit, expriment la jouissance de la sagesse. La volonté commence par mouvoir l'âme vers Dieu, l'amour l'y pousse , la charité le contemple, et la sagesse en jouit. La sagesse est bien placée dans l'esprit. Comme l'esprit porte ce nom parce qu'il se souvient ou parce qu'il est la faculté éminente de l'âme, on a bien sujet de rattacher à cette puissance toutes les vertus éminentes de l'âme. L'esprit, en effet, est une certaine force de l'âme par laquelle
• unis à Dieu nous jouissons de lui. Or, cette
1 Douter, vi, 9.
jouissance consiste dans une certaine saveur divine, ce qui fait que sagesse dérive de saveur ; or cette saveur réside dans un certain goût, que personne ne peut exprimer, sinon celui qui mérite de le sentir : Goûtez et voyez que le Seigneur est doux !. C'est par le goût, au dire de l'Apôtre, qu'on goûte la parole de Dieu, qu'on goûte aussi les richesses du siècle à venir*. Mais de ce goût qui apprécie cette saveur qui est du ressort delà sagesse, il faut nous enquérir plus subtilement. Disons premièrement : Bien que l'âme qui monte n'arrive que par degrés au palais de la sagesse, cependant si la sagesse, (comme elle dit au commencement du livre qui porte son nom), si la sagesse partout et à tous les degrés, le dernier compris, n'avait cherché elle-même ses chercheurs, ne les eût devancés et ne leur eût fait un joyeux accueil •, ni la volonté ne les eût émus, ni l'amour ne les eût poussés, la contemplation n'eût pas succédé à l'amour, ni la jouissance à la sagesse. C'est pourquoi continuons à parler du goût comme nous avons commencé de le faire.
29. L'Eglise universelle, soit sous l'ancien, soit sous le nouveau Testament, est le corps de Jésus-Christ. Dans la tête de ce corps, c'est-à- -dire dans la première portion, la poition la plus ancienne et supérieure, la primitive Eglise, il y a quatre sens : la vue, l'ouïe, l'odorat, le tact. Les yeux ce sont les anges, à cause de leur pénétrante contemplation ; les patriarches sont les oreilles à raison de la vertu de l'obéissance ; l'odorat, les narines sont les prophètes qui ont eu la connaissance de l'avenir; pour le tact c'est le sens commun. Tous ces sens, avant l'arrivée du médiateur, résidaient dans la tête; ils languissaient dans le reste du corps frappé de mort par l'absence d'un sens, le goût, sans l'aide duquel le corps ne pouvait vivre, ni les sens jouir de tout* leur vivacité. En effet, les aliments destinés au corps, présentez-les donc aux autres sens, au corps, auprès, au-dessous, autour: le beau profit si le goût fait défaut 1 Versez ces aliments dans les oreilles, introduisez-les dans les narines ou par toute autre partie du corps, ils nuiront plus qu'ils ne seront utiles. Mais le goût est suivi d'une douce saveur dont l'âme a en elle-même le sentiment d'une façon singulière et inaccessible aux autres sens, qui reçoit, discerne et juge tout, et à l'aide de laquelle elle se vivifie et s'affermit elle-même et tous ses sens. Placé donc aux confins de la tête et du corps, dans le
* Pe. xxxui, 0. — ■ Hébr. vi, S. — » Saisie vi, 17.
TRAITE DE LA NATURE ET DE LA DIGNITÉ DE L'AMOUR
gosier qui semble les réunir, le goût désigne celui qui, enprenant notre chair, s'est abaisse au-drssous des anges, de Moïse, d'Elic et des outres patriarches et prophètes. Par la patience et rhumilité qu'il a montrées, il s'est amoindri ; il est en quelque sorte descendu au-dessous de lui-même. Et, tandis que ces saints personnages, par une puissante vertu, prosternaient à terre leurs ennemis et ceux de Dieu , lui donnait à ses disciple? cette leçon : Si on vous frappe sur la joue droite, présentez *a gauche \
30. Venu après les patriarches et les prophètes, placé sur les confins de la Loi et de la Grâce, de la tête et du corps, par les mystères de son humanité, de sa passion , de sa résurrection ; tout ca que la loi, les prophètes, les psaumes, les hymnes contenaient d© salutaire, d'utile, de vital pour son corps, le Christ-Homme les goûte comme la bouche de ce corps ; il en a l'intelligence qu'il communique. Et par une certaine saveur intérieure de sa divinité, lui, la sagesse de Dieu devenue la nôtre *, il trouve ces choses sapides et les rend aussi sapides et utiles pour nous. En effet, ayant en lui-môme la vie, en s'inf usant dans son corps, lui donnant sa forme, il fait de la consommation de ce corps une joie pour lui et une joie pour les anges; il réjouit également les Patriarches et les Propl tes, en leur révélant la vue de son jour, se! -,i ce qu'il a dit : Abraham votre Père a trc\ tilli à la pensée de voir mon jour, il Va vu et il en a été transporté*. Joie et vie communes à tout le corps, de sorte que, vivifiés et confirmés par ces transports de l'esprit, et sous cet attouchement spirituel et universel , nous proclamons hautement ce que nous avons vu, ce que nous avons ouï, ce que nos mains ont touché, le Verbe de vie \ Aussi dans toutes nos prières ajoutons-nous: Par Jésus-Christ Notre-Seigneur. C'est par lut, en effet, comme par notre médiateur,que nous dirigeons vers Dieu le Père nos prières et nos sacrifices; ou encore parce que tout ce que nous attend >ns du Père des lumières, les dons excellents et parfaits dont il est la source *, nous demandons que ces biens nous arrivent non par l'oreille, les narines, mais par lui notre bouche, notre goût, notre sagesse, afin qu'ils soient profitables à qui les reçoit.
31. C'est là ce goût qui crée en nons, par Jésus-Christ, l'esprit d'intelligence, 1 intelligence des Ecritures et des mystères de Dieu.
* Math, v, 39. — » I Cor i, 30. — • Jean vni, 56. — 1 Jean i» i.— • Jao<j. i, 17.
Aussi Jésus-Christ apparaissant à ses disrîpî apivs la résurrection, leur ouvrît l esprit \ Civ i'Ëvangéliste, afin qu'ils entendissent h Ecritures '. Quand nocs aurons commen t, en effet, non -s, 'uWtuîtiI à pénétrer le sens intérieur dus Ecritures, la vertu des mystirs et les sacrements divins, mais, si j'ose dlr;, à les palper, u les saisir de la main de l'expérience (ce qui ne peut se faire que par ie sens de la conscience, par la discipline d'un? expérience intelligente, disons mieux, d'nr expérience qui lit en elle-même et saisit h bonté de Dieu, et Faction exercée dsnsl.-s Cls de la grâce parla grâce elle-même), alcrs enfin la sagesse produit son effet ; alors son onction révèle à ceux qui en sont dignes la science de toutes choses; alors elle appose en nous le sceau de la bonté divine et l'imprime sur notre cœur apaisé et attendri ; e& y met la pureté, elle brise la raideur qu'elle
Î rencontre, jusqu'à ce qu'ayant reçu la joie ivinc et fortifiée par l'esprit de sagesse, l'âme sainte dans sa félicité s'écrie: Seigneur, la lumière de votre visage est empreinte sur nous ; vous avez donné la joie à mon cœur'-. De là aussi celte parole du Seigneur : La de étemelle consiste à vous connaître, vous k seul vrai Dieu, et Jésus- Christ que vous arc envoyé*, heureuse science qui renferme la vie éternelle. Cette vie vient de ce goût, puisque goûter c'est comprendre. C'est rassasié, enivré, fortifié par ce goût, cette sa- •» cur, cette sagesse, que le dernier des Apôtres disait : A moi le plus humble des saints a été donnée la grâce d'annoncer parmi les nations les richesses incompréhensibles du Christ \et d'éclairer tous les hommes touchant la dispensalion du mystère caché dès forigint (ycs siècles en Dieu qui a créé toutes choses, afin que les principautés et les puissances gw sont dans les deux connussent par l Eglise la sagesse multiforme de Dieu : selon le décret éternel qu'il a accompli dans le Christ Jésus Kotre-Seigneur en qui nous avons un litre accès auprès de Dieu, avec confiance par h foi en luik. Puis un peu plus loin: C'est powqu )i je fléchis le genou devant le Père de AV :re Seigneur Jésus-Christ de qui tout: pc ernité au Ciel et sur la terre tire son nom, af a qu'il nous donne, selon les richesses de sa gloire, d'être puissamment fortifiés pas son esprit dans l'homme intérieur; que l: Cl ist habite par la foi dans vos cœurs, et. qu 'mracmés et fondés dam la charité, vous
1 Luc xxiv , 45. — * Ps. ivf 7. — * Jean xvii. 3. — * E4 !iè». m, L-18.
TRAITÉ SLR LA NATURE ET LA DIGNITÉ DE L'AMOUR
puissiez comprendre quelle est la largeur, la, longueur, la hauteur et la profondeur etc. *. Essayons s'il nous est possible de pénétrer un peu dans le sens de la sagesse de l'Apôtre»