CHAPITRE XIV
Opposition de la vraie et fausse sagesse. Vertu et exceltence de ta sagesse véritable.
41. Or, cette philosophie se divise en science des choses humaines et des choses divines. Tant qu'elle reste dans l'humain, elle est chez elle; mais quand elle s'élève au divin, plus elle entreprend de voler haut, plus sa chute est profonde et mieux se réalise en elle ce mot : En m'élevant vous m'avez brisée*. Parfois les efforts du génie naturel le portent si loin, que selon l'Apôtre, ce qui en Dieu est connu, c'est à savoir ce que la raison est capable d'en comprendre, est connu des sages. Car Dieu le leur a révèle, puisqu'en les créant il leur a donné la faculté de le connaître. Ils s'élèvent de leur éthique à une certaine physique; ils voient les attributs invisibles de Dieu à travers la création, sa puissance et sa divinité, ce qui les rend inexcusables, puisqu'ils refusent d'aller plus loin, comme ils le pourraient, et de s'élever jusqu'à la vraie théologie. Connaissant Dieu, ils ne le glorifient pas comme Dieu, ils ne le remercient pas ; ils se perdent en leurs pensées et leur cœur insensé est obscurci. Ils se prétendent sages et ils sont fous. Et les philosophes, après avoir sottement perdu la théologie, font aussi du haut de leur physique une ciiute lamentable ; ils échangent la gloire du Dieu incorruptible pour l'image d'un homme corruptible ou pour celle des oiseaux, des quadrupèdes et des serpents. Aussi ne leur permet-on même plus de rester dans notre éthique. Dieu les
- 1 Cor vin, f • — * Ps. ;j, il.
livre aux désirs de leurs cœurs, à l'impudicité qui les pousse à déshonorer leurs propres corps ; il les livre au sens réprouvé qui leur inspire des actes immondes1. Mais toujours la sagesse triomphe de la malice. Familière de Dieu, elle sait avancer toujours, sans défaillance ; elle atteint fortement d'une extrémité à l'autre et dispose tout avec suavité *. Elle se conduit avec adresse dans les choses qui touchent à Dieu, avec circonspection dans les questions physiques, avec prudence dans les questions morales.
42. L'âme sage, comme il est écrit plus haut , débarrassée de toute affection étrangère, ne goûtant plus que Dieu, s'est donc dépouillée de l'homme dans l'homme même. Touchée pleinement de Dieu et en tout, comme Dieu, elle voit toutes les créatures audessous d'elle ; elle dispose tout, elle ordonne tout dans la lumière et la puissance de la sagesse ; elle use de tout, elle en juge comme lui l'être, la vie par excellence, puisant le jugement et la justice en celui qui est le principe de l'être et de la vie. Car la sagesse de Dieu, comme elle le déclare elle-même, est la candeur de la lumière éternelle, le miroir sans tache de la majesté de Dieu •; une émanation pure de la clarté du Dieu tout-puis* sant, une vapeur de sa vertu. C'est pourquoi l'âme sainte portant en elle-même la candeur de l'éternelle lumière et le miroir de la majesté divine, lorsqu'elle se pose en créature, elle exprime, elle offre l'image de la bonté et de la justice de Dieu. Et comme intérieurement elle est, si j'ose dire, vaporisée par la vertu de Dieu, elle répand extérieurement une émanation de la clarté et de la charité de Dieu, ce qui fait dire ailleurs à Salomon : La sagesse de l'homme reluit sur son visage*. Et ailleurs encore : Les yeux du sage sont dans sa tête*; car ils ne se répandent au dehors que de parla vertu naturelle et intérieure du cerveau auquel ils tiennent, et le cerveau c'est la sagesse ; et tout en se répandant ils ne quittent pas la tête. Salomon dit : La multitude des sages est la santé de la terre9. 0 heureuses les affaires humaines si partout les fous étaient au service des sages 1 Oui heureuses, s'écrie un philosophe7, si les sages seuls étaient rois, ou si tous les rois étaient philosophes! Hais comme les sages ont, et avec raison, horreur de commander aux insensés, les insensés de leur côté, ont horreur d'être placés
* Rom. i, 19, 28.— « Sagesse vin, I.— 8 Sagesse vu. 26.— * Eccli. vin, 2. — * Id. n, 14, — « Sagesse vr, 26. Piaton.
TRAITÉ DE LA NATURE ET DE LA DIGNITÉ DE L'AMOUR
sous l'autorité des sages : de là folie totale, confusion totale, perturbation universelle. Les sages se cachent dans l'ombre, et ce sont les enfants qui régnent et gouvernent. On voit princes ceux qui ne font que manger depuis le matin : malheur au pays ainsi gouverné * ! Hais revenons à notre sujet.
43. L'âme donc éclairée par l'esprit de sagesse, parce qu'elle aime la justice et hait l'iniquité, parce que Dieu a versé en elle l'onction de joie si riche en Jésus-Christ», parce qu'elle est inondée par la grâce , plaît à tous, est aimée de tous, et ses adversaires mêmes à sa vue sont pénétrés de crainte et de respect. Car encore que l'iniquité endurcie ne veuille pas imiter le bien, la nature plus forte qu'elle n'y peut rester insensible. Mais les sages ont entre eux une certaine grâce particulière, un langage angélique à l'aide desquels les cœurs s'entretiennent, et leur physionomie elle-même aide même à communiquer cette grâce spirituelle : langue qui n'est connue que du roi des anges, et des anges mêmes, des fils d'Israël, des citoyens de Jérusalem : ni l'Egyptien, ni le Chaldéen ne l'entendent. Car comme dans la sainteté de vie, dans la glorification de l'homme intérieur, dans la jouissance de la divinité, ces âmes semblent rencontrer dès ici-bas un avant-goût, une imitation de la vie future : ainsi perçoivent-elles également quelque chose de la glorification réservée aux corps qui ne sera parfaite qu'après la mort. A l'exception même de cette grâce dont nous avons parlé, et qui fait qu'habitant ensemble, ils jouissent d'eux-mêmes en Dieu et de Dieu en eux-mêmes, ils se sentent si bien affranchis des contradictions de la chair que cette substance charnelle ne leur est plus qu'un instrument de bonnes œuvres. Si ses misères, ses infirmités les consument, ils ne se fortifient que plus selon l'homme intérieur. Car s'écrie l'Apôtre : Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort 8. Leurs sens eux-mêmes perçoivent déjà, et de près, une grâce spirituelle nouvelle ; leurs yeux sont simples, leurs oreilles tempérantes. Souvent, dans la ferveur de l'oraison, ils respirent je ne sais quel parfum inconnu, ils goûtent une suavité si pénétrante et pourtant inaccessible au sens du goût ; ils se trouvent par leur mutuel contact si embrasés de charité, qu'ils semblent porter en eux-mêmes une sorte de paradis de spirituelle volupté. Leur visage, l'attitude de leur corps , la décence de leur vie, de leur conduite, les pieux ser-
* Eccle. x, 16.— » Pa. xuv, 8,— » Il Cor, xn, 10.
vices qu'il se prêtent ou qu'ils acceptent, les rapprochent, les unissent si bien, qu'en vérité ils n'ont qu'un cœur et qu'une âme. Ainsi, par la pureté de la conscience, par la grâce de leurs conversations mutuelles ils préludent aujourd'hui à la gloire corporelle dont la vie future leur réserve la plénitude.