‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 172 sur 179 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

De Fheureuse consommation de la sages*

atteignant la fin bienheureuse et le souverain bien.

44. De même que présentement tous les êtres vivants sont pénétrés de la clarté du soleil et semblent se pénétrer mutuellement, de même encore que nous nous voyons mutuellement vivre, sans voir la vie même, principe de notre existence: ainsi dans cette autre vie Dieu sera vu par tous en chacun et par chacun en tous : non que la divinité soit visible à l'œil corporel, mais la glorification des corps, par son charme manifeste, révélera la présence de la divinité. C'est à quoi contribue présentement la vie des sacrements matériels. Comme nous ne comprenons guère que les corps et les choses corporelles, tant que nous habitons cette région des images, les sacrements matériels nous relient à Dieu et nous empêchent de nous en séparer. Aussi le mot religion vient-il du mot relier. Mais l'âme fidèle, instruite à l'aide de ces moyens, finit par n'en plus avoir besoin ; des choses corporelles elle passe aux spirituelles, et des spirituelles au créateur des êtres spirituels et corporels : elle s'affranchit ainsi de tout ce qui l'appesantit. Ayant donc quitté et le corps et tous les soins et obstacles corporels, elle oublie tout excepté Dieu, elle ne voit que Dieu, elle ne pense qu'à elle-même et qu'à lui. Mon bien-aimé est à moi, dit-elle, et moi je suis à lui*. Qu'y-a-il pour moi au ciel, et de vous qu'ai-je voulu sur la terre ? Ma chair, mon cœur se consument et défaillent, û Dieu de mon coeur et mon partage durant F éternité V Puis arrive la mort. Car ce passage à la vie, les malheureux infidèles l'appellent mort. Mais pour les fidèles qu'est-ce sinon la Pâque ?Par la mort corporelle on meurt donc parfaitement au monde pour vivre parfaitement à Dieu. On entre dans le tabernacle admirable, on pénètre jusqu'à la maison de Dieu', et, après les précédents harmonieux exposés au commencement de ce traité, chacun des éléments de l'homme va par son poids

* Cantiq. ii, 16. — « Pi. lxxu, 25, 26. — ' Id. xli, 5.

TRAITÉ DE LA NATURE ET DE LA DIGNITÉ DE L'AMOUR

en son lieu, le corps dans la terre d'où il a été pris et d'où il doit ressusciter glorieux à l'heure marquée, et l'esprit vers le Dieu qui l'a créé.

45. Mais quand ce passage à Dieu se réalise, après la rupture de tous les liens et après tous les obstacles franchis, au sein de la parfaite béatitude et de l'éternel amour, lame sainte est pleinement attachée à Dieu, ou plutôt elle lui est déjà vraiment unie sur la terre; elle compte parmi ceux à qui s'adresse cette parole : Je l'ai dit, vous êtes tous des dieux et les fils du Très-Haut1. Voilà le terme cherché par ceux qui mettent Jérusalem au commencement de leur joie8, à qui l'onction du Saint-Esprit enseigne toutes choses % qui disposent sagement en leurs cœurs des ascensions qui les font monter de vertu en vertu, jusqu'à ce qu'enfin le Dieu des dieux se rende visible en Sion * : le Dieu des dieux, la béatitude des bienheureux,

1 Ps. lxxxi, 6. — » Id. cxxxvi, 6. — • I Jean. u, 27. 1 !**. Lxxxm,ti,8,

la joie de ceux qui sont plongés dans la joie, le bien unique et souverain. A partir du bon vouloir, point de départ de l'ascension, jusqu'au terme de la consommation totale, la sagesse déploie sa force, elle garde l'énergie de celui qui monte pour l'empêcher de défaillir, et elle dispose tout avec suavité t, toute prospérité et adversité, tournant tout à bien, jusqu'à ce qu'elle ramène l'âme à son principe et la cache dans le secret du visage de Dieu. Mais quiconque monte sagement doit savoir qu'il n'en est pas des degrés de cette ascension comme de ceux d'une échelle, et que chacun des sentiments indiqués précédemment a ses moments où il est nécessaire. Chaque affection, en effet, dans l'ordre d'ascension a son heure, sa place où elle doit, avec le concours des autres, remplir un rôle spécial. Toutes cependant s'aident, se soutiennent, se préviennent, se suivent, et souvent ici encore les premiers sont les derniers et les derniers les premiers»

1 Bageseevui, 1,

Page 1