‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 174 sur 179 · Il est dans l'âme chrétienne troi · texte numérisé non relu

Il est dans l'âme chrétienne troi

différents états de l'amour de Dieu : l'amour sensuel et animal, l'amour raisonnable, l'amour spirituel ou intellectuel.

Le Seigneur parle dans l'Evangile de ces trois états : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur, de toute votre âme, et de toutes vos forces1. Le premier est désigné par le cœur, c'est-à-dire par une portion de notre faible chair, à cause de sa pieuse affection pour l'humanité du Sauveur; le second est désigné par l'âme-, il anime et vivifie le premier amour, car il sonde avec une humble piété les mystères de la foi et la vertu des sacrements ; le troisième enfin par ces mots : toutes vos forces ; car, arrivé à ce degré, quel que soit votre avancement, vous pouvez dire : Et j'ai dit, maintenant je me suis mis à l'oeuvre*. Le premier trouve tant de charmes dans la douce contemplation de l'humanité de Jésus-Christ, que Jésus peut lui dire à bon droit : // vous est avantageux que je ni en aille a. Le second a le cœur embrasé d'amour, mais ses yeux sont encore fermés, quand Jésus lui parle sur le chemin, et lui découvre le sens des écritures4. Le troisième dit avec une pleine confiance : Si nous avons connu Jésus-Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus maintenant de celte sorte*; paroles interdites complètement au premier, et à peine permises au second. Car les sentiments éprouvés par les apôtres à la présence corporelle de leur Maître parmi eux, les premiers les éprouvent par les pieuses imaginations de leur esprit ; ils évoquent avec le plus grand charme le souvenir de l'humanité de Jésus-Christ, de ses entretiens et de ses œuvres, de sa passion , de sa résurrection et de son ascension, ainsi que des bienfaits qu'il nous a apportés ; ils ressentent l'ardeur de cet amour qui inspirait Pierre et, avec la tendresse et l'amour d'un homme pour l' Homme-Dieu, lui faisait dire à son maître qui lui annonçait à l'avance la longue suite de ses souffrances : A Dieu ne plaise, Seigneur I ayez compassion de vousmême, cela n'arrive™ pas 6. Mais le troisième degré est tout entier en dehors de l'homme, au dessus de l'homme ; tout entier en Dieu, il aime Dieu pour Dieu, le juste pour le juste, le bien pour le bien , non parce qu'il est le bien relativement à nous, mais parce qu'il est le bien absolu. Il a pour Dieu, pour le

bien, pour le juste un tel amour, qu'il aimerait mieux ne pas exister que de ne pas être bon et juste en Dieu. Voilà l'amour fort comme la mort * ; voilà la force d'en haut qui revêt les apôtres*. Car l'âme sainte qui ne forme plus avec Dieu qu'un seul esprit, ne peut pas plus souffrir de s'écarter même faiblement de la voie de la justice que la justice elle-même ne saurait consentir à n'être plus la justice.

2. Mais entre ce degré suprême et Fétat inférieur, il y a l'état raisonnable ; il règle, il illumine l'inférieur, et touchant parfois au plus élevé par un pieux désir, il rentre bientôt en lui-même, et, comme David, se frappe la poitrine parce qu'il a osé porter la main sur le Christ de Dieu. Car si une bête touche la montagne, elle est lapidée9. Et quand une voix retentit dans le firmament placé au-dessus de la tête des animaux, ils s'arrêtent, ils n'avancent plus, ils abaissent les ailes de leurs efforts. La discipline raisonnable cesse d'agir, là où tout résulte de l'expérience de l'amour, de l'intelligence et des affections. En effet, cet état est comme un firmament, un ciel qui sert de demeure à Dieu, et ne repose plus sur la raison inférieure. Parfois pourtant il se crée des raisons à lui, et, au moyen de ces raisons, il quitte la face cachée de Dieu, pour redescendre vers ses compagnons qu'il éclaire de la lumière d'en haut. Comme le dit l' Apocalypse: Le silence se fait dans le ciel pendant près dune demi-heure * ; ainsi réjouit-il ses compagnons par cette consolation momentanée, et semble-t-il leur dire : Courez aussi pour remporter le prix*. Mais le jour seul dit cette parole au jour. Toutefois ces raisons, au lieu d'être enveloppées des détours de nos raisonnements! sont tirées de la vérité pure et 9imple, et sont elles-mêmes pures et simples ; elles respirent la joie de l'huile de la joie divine, la suavité du miel céleste. Leur connaissance n'enorgueillit point celui qui les a découvertes, elle édifie, au contraire, par une aimable charité ; elles sont très-intelligibles pour les pauvres d'esprit, et incompréhensibles pour les hautes intelligences ; elles sont si puissantes que l'on peut leur appliquer ce texte : L'esprit pénètre tout, même les profondeurs de Dieu • ; elles sont si solides en elletrmêmes, si complètes, que d'elles il semble dit ; Les jugements de Dieu sont

1 Msttb. xxit, 37 — • Ps. ljocvi, 12. — » Jean xvi, 7. — * Luc. x:av, io-32. — » II Cor. v, 10. — « MatUi. -vi, i!2.

* Cantlq. vw, 6, •• ■ Luc raiv, 49, — * Ilêbr. x:it 20. — * Af. .jc vin , U — 5 l Cor, «, 24. — * I G.r, ii, 10.

DU CANTIQUE DES CANTIQUES

vrais et justifiés en eux-mêmes1. Mais ces trois amours ou états d'amour s'unissent et s'entr'aident et avec une libéralité réciproque et amicale, Us échangent leurs trésors ; car l'amour supérieur trouve souvent son plaisir et son charme dans les délices de l'amour inférieur ; l'inférieur ressent et goûte parfois la joie de l'amour supérieur; et l'amour intermédiaire court tour à tour entre l'un et Vautre, et prend sa part des joies de chacun.

3. Mais étudions plus à fond les trésors dont ces amours abondent. Le premier est opposé aux tentations, le second aux hérésies, et le troisième chante : Ici je dormirai et reposerai en paix*. Dans le premier on trouve la rémission de ses péchés , et la correction de ses vices; dans le second, l'exercice des différentes vertus; dans le troisième, la perfection de ces vertus, et la possession ou la jouissance du souverain bien: dans le premier, l'usage des sacrements ; dans le second, l'usage des mystères; dans le troisième, la possession des sacrements et des mystères. Le premier apparaît avec son humilité dans Marie la pécheresse, avec son amour dans Pierre, avec sa piété et sa douceur dans saint Jean. Le second laisse de côté les intérêts séculiers pour ne s'attacher qu'aux intérêts spirituels, il languit quand l'âme vient à défaillir dans l'attente du secours de Dieu ; il voit, mais non parfaitement, et il languit de l'ardeur et du désir de cette vue parfaite. Le troisième entend des paroles ineffables, le silence, c'està dire cette paix de Dieu qui surpasse tout sentiment9. Le premier conduisant ses brebis, c'est-à-dire les basses affections de la sensualité, dans les solitudes du désert, à savoir dans les retraites solitaires de la contemplation, et considérant le buisson qui brûlait sans se consumer, c'est-à-dire les mystères de l'Incarnation du Sauveur, entend retentir à ses oreilles cette défense : N'approche pas d'ici, été la chaussure de tes pieds ; le lieu où tu es est une terre sainte \ Le second monte sur la montagne, et il entend le Seigneur lui dire : Pour toi, demeure ici avec moi, et je f enseignerai les préceptes et les lois que tu dois imposer aux filsd'l$raël*.Lh il voit le modèle du tabernacle éternol fait par Dieu et non par l'homme, et il entend le Seigneur lui dire : Songe à tout faire selon le modèle qui t'a été montré sur la montagne*:

* Ts. xvm, 10. — - Pa, iv, 9. — • Philipp. iv, 7. — Exode m, i-5. — » Deut. v 31.— • Exode nv, 40.

Le troisième est enseveli par Dieu sur la montagne, c'est-à-dire qu'il est caché dans les secrets de la présence divine ; et l'homme, c'est-à-dire la sagesse humaine, ignore jusqu'aujourd'hui le lieu de sa sépulture1. Le premier entend chaque jour les hommes lui dire : Où est ton Dieu ? Le second se souvient et répand son âme au dedans lui-même ;le troisième passe jusqu'au lieu du tabernacle admirable, jusqu'à la maison de Dieu9. Le premier obéit à la foi , le second à l'espérance, le troisième à la charité. Et de même que la foi nous engendre à Dieu, que l'espérance nous nourrit, et que la chanté consomme notre union avec Dieu ; ainsi le premier état consacre à Dieu en nous l'affection humaine : le second nous dépouille du vieil homme et de ses actes, pour nous revêtir de l'homme nouveau, créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté véritables3; le troisième consomme notre union et nous rend semblables à Dieu par la pureté de notre âme et la sainteté de notre vie. Que les prophéties, que le don des langues, que la foi, que l'espérance et tous les autres dons cessent : la charité ne finira jamais \ Parfois pourtant cet état supérieur, comme pour récompenser ceux qui l'enseignent, le protègent et le mettent en pratique, leur inspire un amour divin supérieur à la nature humaine, de sorte que souvent ils s'étonnent de se sentir ravis au-dessus d'euxmêmes d'une manière surprenante et inconnue ; il les fortifie et les conduit jusqu'à réaliser en eux cette parole du Sauveur : Mon Père, je veux que comme vous et moi, nous sommes un, ainsi ils soient eux-mêmes un en nous1.

4. Selon ces trois états, dans le Cantique des cantiques, tantôt les jeunes filles, tantôt leurs compagnes, tantôt répoux et l'épouse parlent chacun à sa manière. L'épouse dit donc de l'époux : Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche '. Mais il y a le langage des anges et le langage des hommes. Le langage des hommes est celui dont ils se servent ordinairement ; c'est à l'aide de paraboles que l'Esprit-Saint révèle ses mystères aux hommes dont la faiblesse ne pourrait les comprendre autrement. C'est pourquoi le Seigneur lui-même parlait en paraboles. Et même tout Dieu qu'il était, il s'est fait homme pour tous, afin que les hommes qui oe voyaient pas en lui Dieu fussent amenés

: Dent, xxxrv, 6.— » Psaume xu,4, 5.— ' EphK v\ 22.24.— * I Coi», xui, 8.*- 'Jean xvn,il, 2!.— « Ci .. ♦iquo i, 1.

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in sensiblement par ce qu'ils voyaient, par son humanité, à voir et à reconnaître Dieu en lui ; à élever ainsi jusqu'à lui leur raison et leur intelligence. Voilà pourquoi il ne parlait aux hommes qu'en paraboles, et pourquoi aussi sa vie terrestre tout entière n'était qu'une remarquable parabole; ce que l'on voyait en lui aidait à comprendre et à découvrir les choses qu'on n'y pouvait voir. Dans toute affection charnelle, rien de plus doux, rien ordinairement de plus désiré que l'union de l'épouse avec son époux; et dans l'affection spirituelle, que l'union de l'esprit créé avec l'esprit incréé. Car dans l'une deux chairs n'en font plus qu'une, et dans l'autre, deux esprits ne font plus qu'un seul esprit. C'est pourquoi, empruntant une comparaison aux affections charnelles pour l'appliquer aux affections sipirituelles, et des images humaines pour les adopter aux choses divines, on nous représente ici l'époux et l'épouse, Jésus-Christ et l'Eglise, ou toute âme sainte qui a déjà éprouvé les deux premiers degrés de l'amour, qui soupire après le troisième, qui brûle de goûter complètement l'amour et la douceur de son époux. Désireuse qu'elle est des embrassements de son amour, du baiser de sa connaissance : Qu'il me baise, dit l'Épouse, d'un baiser de sa bouche1. Le baiser est un signe de paix. Ainsi, lorsque, comme dit l'Ecriture, notre péché établit une séparation entre nous et Lieu, quand nous faisons pénitence de ces péchés, que nous cherchons par là à nous réconcilier, nous semblons chercher le baiser de paix.

5. Car, comme il y a trois états d'amour, il y a pour l'amour trois sortes de baisers. Le baiser d'expiation et de réconciliation, celui du mérite et celui de la contemplation. Le premier se donne aux pieds, le second à la main, le troisième à la bouche. Le premier a lieu quand, sous les cendres de la pénitence, l'âme embrasse les deux pieds du Sauveur, et reçoit, avec la pécheresse de l'Evangile, le pardon de son péché. Les deux pieds du Sauveur sont la miséricorde et la justice. C'est par leur moyen qu'il parcourt le monde entier, qu'il marche sur les flots de la mer ; c'est par leur moyen qu'il visite sans cesse les âmes spirituelles, s'élançant comme un géant dans la carrière ■ ; si toutefois ces âmes méritent qu'il dise d'elles: J'habiterai en elles et je m'y promènerai3 II embrasse ces pieds celui qui, s'attachant à eux, célèbre devant Dieu la miséricorde et la

1 Cantique i, 1. — « Psaume xvni, 6. ~ • II Cor, vi,

justice. Elle s'élève ensuite vers la main pour lui y appliquer le second baiser, l'âme qui, suivant fidèlement le chemin inconnu de la vie, monte de l'humilité de la pénitence vers la main de son bienfaiteur, et le remercie de lui avoir accordé les affections et les bonnes œuvres désignées par la main. Car, dans l'éclat de ses richesses, ce n'est pas sa propre main qu'elle embrasse, ce qui, comme le dit Job, est le comble de V iniquité et une apostasie du Très-Haut x ; elle embrasse la main de son bienfaiteur. A sa grâce elle rapporte tout ce qu'elle est; elle le remercie tendrement, ce qui est désigné par le baiser. Le troisième est le baiser contemplatif, c'està dire de la contemplation ; réjouie par les deux premiers baisers et pleine de confiance, l'âme souhaite une faveur plus insigne encore ; elle veut être unie à son époux par la connaissance et l'amour, et entrer, ne fût-ce qu'un peu, dans le secret de ses mystères. C'est là le baiser de la bouche, baiser bien différent des précédents. Qu'il me donne, ditelle, un baiser de sa bouche. Quel est ce baiser, quelle est cette bouche, quelles sont les lèvres qui impriment ce baiser, quelles sont celles qui le reçoivent, c'est ce qu'il nous faut étudier.

6. En Dieu l'être ne diffère pas de la sagesse ; le Père ne tient pas la sagesse du Fils, autrement il paraîtrait tenir aussi de lui l'être, ce qui serait absurde. Le Père tient donc de lui-même, et l'être et la sagesse ; et si le Fils tient du Père l'être, il tient aussi de lui la sagesse. Le Fils tient donc du Père, et l'être et la sagesse ; et ils sont ainsi des subsistances indépendantes et complètes, ce que les Grecs appellent des hypostases : la subsistance de l'un ne dépend pas de celle de l'autre ; et ils n'ont pas besoin l'un de l'autre pour être ce qu'ils sont; mais ils sont, comme nous l'avons dit, ou d'après les Grecs, des hypostases subsistant complètement par elles-mêmes, ou selon les Latins, des personnes, ce qui veut dire qu'ils existent par eux-mêmes, bien que cette Trinité parfaite ne forme qu'un seul et même Dieu. Hais que personne ne se laisse troubler ni embarrasser par ces noms de substances, de subsistances, de personnes ; ces noms, fournis par notre pauvreté, n'expriment pas l'essence de la Divinité ; mais par leur imperfection ils rendent témoignage à son incompréhensibilité. Car le mot de subsistance veut exprimer la propriété des personnes, et le mot de

* Job xxxi, 27, 88»

DU CANTIQUE DES CANTIQUES

substance la simplicité et l'unité de cette essence suprême. Il y a une sorte de retour du Père au Fils, du Fils au Père; mais le premier est du Père au Fils, parce que le Fils est engendré du Père, et non le Père du Fils; le premier non dans le temps mais par une certaine relation du Père au Fils. Ce retour s'accomplit dans le baiser et l'embrassement. Le baiser est la connaissance réciproque de l'un et de l'autre, et l'embrassement, l'amour réciproque. Ce qui fait dire au Fils dans l'Evangile: Personne ne connaît le Père, si ce n'est le Fils; et personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père. Le baiser, cet embrassement du Père et du Fils, c'est le Saint-Esprit qui procède de l'un et de l'autre, l'amour du Père pour le Fils, du Fils pour le Père ; c'est de lui que le Fils ajoute: Et celui à qui le Filsavoulu se révéler*. Car cette volonté c'est le Saint- Esprit, la volonté du Père et du Fils qui nous révèle l'unité du Père et du Fils, ne faisant avec le Père et le Fils qu'un seul Dieu. Car c'est le propre du Père de révéler le Fils, comme le dit le Fils dans l'Evangile : Ce n'est ni la chair ni le sang gui font fait cette révélation, mais mon Père gui est dans les cieux \ C'est l'obligation du Fils de glorifier le Père, comme il le dit dans ce passage : Je glorifie mon Père gui est dans les cieux1. Et le devoir du Saint-Esprit est de les révéler l'un et l'autre , selon ce mot de l'Apôtre : L'œil de l'homme n'a point vu, son oreille n'a point entendu, son cœur n'a point conçu ce que Dieu a préparé à ceux gui Faiment. Mais pour nous Dieu nous Ta révélé par son esprit *. Celui donc à qui le Fils révèle quelque chose par le Saint-Esprit ne peut pas dire que Dieu le baise avec sa bouche, mais du baiser de sa bouche. Nous ne touchons pas la bouche , c'est le baiser qui nous touche. Le baiser nous touche, quand avec l'amour nous recevons en nous la connaissance. Nous ne touchons pas la bouche, c'està-dire cette intelligence réciproque ; nous ne touchons pas la bouche parce que, comme le dit l'Evangile : Personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père, et personne ne connaît le Père si ce n'est le Fils ; mais le baiser nous touche : Et celui à gui le Fils a voulu le révéler. Nous ne touchons pas la bouche, parce qu'ici l'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu. Le baiser nous touche, parce que Dieu nous a fait ses révélations par TEsprit- Saint, et il ne révèle que par l'Esprit-

* Matth. xi, 27. — « Matth. xvi, 17. — ■ Jean vni, 49. -! * I Cor. u, 0, 10.

Saint. 11 est donc lui-même le baiser ; c'est lui qui nous touche en se répandant en nous par sa double grâce, à savoir la connaissance et l'amour de la vérité. Ces choses ne sont pas les lèvres de Dieu, mais l'empreinte de ses lèvres ; ou même, si l'on peut parler ainsi, de sa lèvre. Car ce qui en nous est double est simple en Dieu, et pour lui, connaître c'est aimer. Mais cette empreinte est dans ce saint baiser mis sur les deux lèvres de l'Epouse, c'est-à-dire sur la volonté et la raison : l'amour sur la volonté, la connaissance sur la raison. Ces deux choses, la connaissance et l'amour, qui, nous l'avons dit, ne sont en Dieu qu'une seule chose, sont exprimées par la belle distinction de la bouche dans ce passage : Qu'Urne baise d'un baiser de sa bouche ; ou bien que le Fils me baise de ce baiser dont il baise sa bouche, c'est-à-dire le Père qui est appelé sa bouche, parce que le Fils est le Verbe du Père. La sagesse dit en effet : Je suis sorti de la bouche du Très- Haut1. Ou bien que Dieu le Père me baise d'un baiser de sa bouche, c'est-à-dire de son Fils ou de son Verbe (car le Verbe procède de la bouche, et c'est une parole figurée) ; qu'il répande en moi cette parole par laquelle le Père connaît le Fils, et le Fils connaît le Père. Ou bien que le Père luimême me baise d'un baiser de sa bouche; qu'il envoie en mon cœur l'esprit de son Fils, afin que nous aimions le Fils comme il l'aime lui-même. Mais pourquoi; gu'il me baise et non baisez-moi ? C'est que l'Epoux et l'Epouse charnelle se préviennent d'ordinairement d'un mutuel respect. C'est pourquoi cette nouvelle Rébecca, s'avançant au-devant de son nouvel époux, la tête comme couverte du voile de la modestie dit, non d'une façon impérative, mais optative :

Plaise à Dieu qu'enfin il me bai$e tfun baiser de sa bouche!

7. Il est encore un autre baiâêr que Dieu avait promis à son Eglise en diverses occasions et de diverses manières par les Prophètes 9 et il nous a parlé dernièrement et de nos jours par son propre Fils*. Car s[ilest dit : Il nous a parlé par son Fils, voilà le baiser. L'union du Verbe et de son disciple, de la divinité et de l'humanité, est comme le baiser de la charité. Isaïe voyant ceci à l'avance disait : Un rejeton sortira de la tige de Jessé9 une fleur naîtra de sa racine; t esprit du Seigneur se reposera sur elle, l'esprit de sagesse et d'intelligence J esprit de conseil

* Eccii xxiv, 5. — » Hébr. i, I» 8.

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et de force y f esprit de science et de piété, et il Va remplira de l'esprit de lacraintè de Dieu \ Voilà les sept dons ou les sept grâces du Saint-Esprit qui ont brillé spécialement dans le Seigneur Jésus, parce que le l'Esprit-Saint s'est reposé sur lui d'une façon toute spéciale. La crainte représente l'humilité ; la piété, la miséricorde ; la science, la connaissance des choses delà terre ; la force, la patience; le conseil, Futilité; l'intelligence, l'union de la divinité; la sagesse, l'exercice delà puissance. Par les cinq premiers dons le Christ s'est misa la portée de l'homme en prenant la substance de l'homme ; par les deux derniers, la personne de Jésus-Christ a toujours été unie à la divinité. Comme un bon médecin, il s'est penché vers le malade, il a touché ses blessures avec compassion, il les a examinées avec la science qu'il possédait, il a supporté patiemment la folie du malade ; à chaque maladie il a apposé le remède utile, restant un avec son père et ne pouvant en être séparé, il a vu d'une manière spéciale Dieu dans la vérité même de l'homme, car personne ne connaît le Père si ce n'est le Fils; par cette sagesse du Père qui est lui-même, atteignant fortement toutes choses d'une extrémité à l'autre, il atout disposé avec douceur et modération. Celte union est donecomme le baiser de la nature humaine et de la nature divine, de l'époux et de l'épouse. C'est le désir de cette union qui fait dire à l'Eglise : Qu'il me baise dun baiser de sa bouche ! Il y a encore trois autres baisers dans l'union de l'Epoux avec l'Epouse, à savoir : le baiser de la nature, le baiser de la doctrine, le baiser de la grâce ; mais comme nous nous sommes déjà longuement étendus sur cette matière, nous laissons le reste à la méditation du lecteur.

8. Parce que vos mamelles soiit meilleures que le vin * : il est écrit : Dieu a exaucé le désir des pauvres ; votre oreille a entendu la préparation de leur cœur '.Comme toujours, le désir précède la confiance, l'époux répond à l'épouse, il inspire la confiance à ses désirs, et donne même un motif de cette confiance: parce que, dit-il, vos mamelles sont meilleures que le vin. Il me semble voir ici Esther tremblante, s'approcher craintive du trône du roi, osant à peine lever les yeux sur son visage étincelant ; mais le roi étend vers elle son sceptre de clémence et lui dit : Que voulez-vous, Esther? qu'elle est votre demande*?

Isaïe xi, i-3. — » Cantique i, 1. — • Psaume ix, 17. — * Eslbcr v, 1-3.

Ain9i l'époux dit-il à l'épouse : Pourquoi craindre de me demander ce que vous désirez? Vous avez déjà reçu de moi bien des faveurs ; elles devraient vous inspirer la confiance d'en solliciter de plus grandes encore. Les bienfaits passés que vous avez reçus vous autorisent à en attendre avec certitude d'autres dans l'avenir. Car, vous qui désirez h contemplation, vous avez déjà reçu de ma bonté la perfection dans la vie active. Carvas mamelles sont meilleures que le vin. Comme la grappe de raisin, une fois pressée, donne de suite sa substance, ainsi la sagesse séculière ou le sens charnel de la loi : tandis que plus les mamelles de l'épouse sont pressées, plus elles regorgent. Vos mam elles, par ma grâce, sont meilleures que le vi n , c'est -à-d ire elles sont plus puissantes que ramouretque la sagesse du siècle. L'amour mondain, la sagesse mondaine enivrent, mais vos mamelles sont beaucoup plus abondantes pour le bien que ces mamelles-là pour le mal. La simple et suave doctrine chrétienne et apostolique résout tous les arguments soulevés par les dialecticiens. Mais le vin du Saint- Fsprit qui a rem pli et enivré les Apôtres, a tellement rempli les bienheureux pauvres d'esprit, les fils de la grâce, les fils du nouveau Testament, qu'il leur a inspiré l'amour de Dieu jusqu'au mépris d'eux-mêmes, et le mépris de toutes choses pour gagner Jésus- Christ. Les mamelles de l'Epouse sont donc meilleures que le vin. Ces deux mamelles de l'épouse sont, l'une celle de la compassion, l'autre celle de la congratulation. De la mamelle de la compassion découle le lait de la consolation ; de celle de la congnw tulation coule le lait des bons conseils. Ces mamelles, pour être meilleures que le vin, sont parfumées d'odeurs exquises : elles doivent toute leur efficacité à ce parfum supérieur, celui d'une suréminente charité. Les mamelles de l'épouse sont parfumées, c'est* à-dire adoucies sous la main et le toucher de l'époux comme par une sorte d'ouction ; elles exhalent les parfums du bon exemple qui se répandent au loin comme une suave odeur, ou qui sont portés jusqu'à l'odorat de l'époux par le sacrifice d'une pieuse intention et d'un saint désir.

9. Elles exhalent rôdeur des plus suaves parfums 1. Il y a trois parfums : celui de la contrition, tiré du souvenir de nos fautes; celui de la dévotion, tiré du souvenir des bienfaits de Dieu ; celui de la piété, tiré du

* Gantiqne i, 2.

DU CANTIQUE DES CANTIQUES

souvenir des infortunes d'autmi. Du premier on parfume les pieds du Sauveur ; du second sa tête ; du troisième tout son corps. C'est du premier qu'il est dit : Marie parfuma les pieds de Jésus et les essuya avec ses chevetix, et la maison tout entière fut remplie de Vo~ deur de ce parfum l : du second : Une femme apporta un vase d'albâtre plein d'un parfum cFun grand prix, composé de nard, et elle lerépandit sur sa tête pendant qvCilètaitàtable\ du troisième : Marie Madeleine, Marie mère de Jacques, et Marie Salomé achetèrent des parfums pour embaumer Jésus 8. Constatons encore ici cette marche, ce progrès des degrés inférieurs aux degrés supérieurs, que nous avons observée dans les états et les baisers de l'amour. C'est Marie-Madeleine, une pécheresse, qui a parfumé les pieds de Jésus. Son parfum n'était pas d'une qualité médiocre puisqu'il est dit de lui : Et la maison fut remplie de t odeur de ce parfum: ce qui n'a rien d'étonnant, puisqu'au témoignage de la vérité, l'odeur de cette sorte de parfums pénètre même jusque dans les cieux, car il y a une grande joie parmi les anges de Dieu pour un pécheur qui fait pénitence \ Mais si élevé que semble le prix de ce parfum, si on le compare au parfum de la dévotion tiré du souvenir des bienfaits de Dieu, répandu sur la tête du Seigneur, 11 ne semble plus que vil et sans valeur. Car s'il est dit du premier : Vous ne mépriserez pas, Seigneur, un coeur contrit et humilié*. Il est dit du second: Le sacrifice de louanges m'honorera •. Mais vous en parfumez la tête du Seigneur quand vous rendez grâces à Dieu de ses bienfaits. Car la tête de Jésus-Christ, c'est Dieu. Nous touchons donc la divinité en Jésus-Christ chaque fois que nous nous rappelons ses bienfaits pour les célébrer. Et de même nous pensons moins nécessairement à sa divinité qu'à son humanité quand nous nous rappelons, non plus ses dons , mais nos péchés. Car nous savons qu'en se revêtant de notre chair, il a pris deux pieds, la miséricorde et le jugement, afin que le pécheur incapable d'approcher de la tète, c'est-à-dire de ladivinité, pût au moins s'approcher des pieds, c'est-à-dire de l'humanité. Si ce pied, que nous avons appelé la miséricorde , n'avait pas trait à l'homme, l'apôtre saint Paul n'aurait pas dit de Jésus- Christ : // lui a donc fallu se rendre en tout semblable à ses frères pour être miséricor-

Luc vu, 37, 38, et Jean xn, 3.— * Marc xiv, 3. Malflu xxvi, 7. — » Marc xvi, 1.— * Luc xv, 10.— » Psau.no l, 19. — 6 Psaume xux, 23.

dieux1. Et si le jugement ne concernait pas aussirhomnie,rHomme-Dicului-mêmen'aurait pas dit de lui-même: Et il il lui a donné le pouvoir de juger, par ce qui il est le Fils de thommex. Aussi le pécheur, ne craignant plus d'approcher de ces pieds d'un homme qui sait, dit le Prophète, notre misère et en a compassion*, s'écrie avec confiance: Maintenant nous approchons avec confiance du trône de sa grâce, car nous ri avons pas un Pontife qui ne sache pas compatir à nos infirmités 3. L'âme pécheresse s'approche donedes pieds, et l'âme juste de la tête pour y répandre chacun ses parfums.

10. Mais ce parfum destiné à la tête l'emporte d'autant en valeur sur celui qu'on répand sur les pieds, que les essences qui les composent sont aussi supérieures l'une à l'autre. Les essences du premier se trouvent facilement et sans peine ; nous les avons en nous puisque nous sommes pécheurs. Mais pour les éléments du second, nous ne les avons que difficilement : il faut les tirer de très-loin, puisqu'elles nous viennent du jardin de Dieu. En effet, tout bienfait excellent, tout don parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières \ Et quoi de supérieur à ce parfum dont l'effusion semble avoir excité les murmures des apôtres : Pourquoi cette perte ? on aurait pu le vendre très-cher et en donner le prix aux pauvres! Maintenant encore, quand nous voyons par hasard un serviteur de Dieu posséder de si grandes grâces, une si grande dévotion, qu'on peut le regarder à bon droit comme parfumant la tète de Jésus-Christ, demeurer sans cesse dans une sainte paix, en de continuelles actions de grâces, dans le charme de la contemplation divine; il se rencontre encore des gens qui crient, c'est une perte, et qui se plaignent justement, à leur avis, de voir se reposer pour lui-même un homme capable d'être utile aux autres. Ce n'est pas qu'ils soient jaloux de sa sainteté, mais ils n'ont en vue que la charité. Du reste, Dieu qui est la charité même épargne lu plus souvent une âme de cette sorte qu'il voit charmée par les soins spirituels, surtout s'il, reconnaît que, par sa pusillanimité et la faiblesse de son esprit, elle n'est encore qu'une femme, et non un homme parfait. C'est ce qu'il voit, ce qu'il discerne mieux que les hommes dont l'œil s'arrête aux apparences et ne juge que sur les dehors. Se reposer dé-

* Ilébr. ii, 17. — » Jean v, 27. — • Hébr. iv, 15, 18.— * Jacques i, 1 7.

COMMENTAIRE ABRÉGÉ SUR LES DEUX PREMIERS CHAPITRES

votement ou s'occuper avec fruit, se soumettre humblement ou commander utilement ; se laisser diriger sans plainte ou gouverner sans faute ; obéir volontairement ou exercer avec discrétion l'autorité ; être bon parmi les bons ou l'être parmi les méchants ; surtout rester paisible parmi les enfants de la paix ou se montrer pacifique envers ceux qui détestent la paix, sont, ils l'oublient, choses différentes et d'une facilité inégale. Jésus donc qui connaît ceux qui ne sont pas faits pour les embarras et les charges ecclésiastiques, prend le parti de cette âme délicate que sa faiblesse rend incapable encore de s'occuper des affaires, contre ceux qui, d'un avis différent et entraînés par un zélé bon, mais peu éclairé, accusent son repos d'être infructueux, et il leur répond avec le même amour : Pourquoi faites-vous de la peine à cette femme1 ? Si, avouons-le, ce à quoi vous l'engagez vaut mieux, toutefois ce qu'elle a fait pour moi est bien. Laissezla donc appliquée au bien qu'elle peut faire puisqu'elle est incapable de mieux; je le sais, elle n'est encore qu'une femme. Quand un jour, changée par la main du Très-Haut, elle aura atteint la virilité (si ce changement peut arriver, je ne peux en ignorer l'époque), comme c'est à mon appel qu'elle aura grandi, c'est aussi sous ma protection qu'elle se conservera ; et alors, même ce qu'elle fera de mal étant homme, vaudra mieux que le bien qu'elle faisait n'étant qu'une femme "• Mais, je l'espère, même alors elle fera mieux. En attendant, je ne méprise nullement sa bonne action actuelle, et je ne vois pas une perte dans l'effusion de ce parfum qui marque l'amour de cette femme et présage ma sépulture. Ajoutez que l'odeur de ce parfum se répand au loin ; que partout où sera prêché l'Evangile on racontera, à la louange de cette femme, l'action qu'elle a faite. 11. Arrivons au troisième parfum. En comparant ensemble les deux premiers, nous avons vu, sans hésiter, que le second était préférable et supérieur au premier. Mais il semble surprenant que nous puissions en trouver un qui mérite d'avoir la préférence sur les deux autres, et permette à l'épouse de se vanter que de son sein s'exhalent les meilleurs parfums. Autrement ils ne seraient pas les meilleurs possibles s'ils ne surpassaient ceux qui sont simplement meilleurs ; de même qu'on ne pourrait appeler meilleurs ceux qui ne seraient pas supérieurs

* Matlh. xxvi, 8-iO.— » Eccli xui, H.

aux bons. Or, nous avons trouvé que ce second parfum, répandu sur la tête, est d'une qualité telle qu'on ne peut, je ne dis pas lui préférer, mais lui comparer un trésor, quel qu'il soit. Peut-être en cherchant dans l'Evangile trouverons-nous encore une figure de ce troisième parfum. Marie-Madeleine, y est-il dit, et Marie mère de Jacques, et Marie Salomé achetèrent des parfums pour aller embaumer Jésus1. Voyez-vous dès le début de ce texte combien il faut estimer ce parfum matériel qu'une femme ni deux ne pouvaient suffire à acheter? Une seule a acheté le premier parfum, une seule a acheté le second ; mais pour acquérir celui-ci elles sont trois, sans doute afin d'acheter toutes ensemble ce qu'elles ne pouvaient acheter séparément, et pour aller ainsi embaumer Jésus, embaumer non pas les pieds, non pas la tête, mais pour aller embaumer Jésus, c'est-à-dire le corps tout entier. Mais remarquez que Jésus semble ne pas avoir voulu que ce parfum fût perdu, puisque n'ayant pas trouvé le corps, ces femmes remportèrent leurs parfums intacts, et elles reçurent l'ordre de consacrer à un vivant ce qu'elles avaient préparé pour un mort. Et c'est ce qu'elles firent quand, apprenant la soudaine et joyeuse nouvelle de la résurrection, elles s'employèrentà chasser la tristesse du cœur des disciples qui étaient, sans aucun doute, les membres de Jésus-Christ et ses membres vivants. Si Jésus, en effet, n'avait aimé ces membres plus que son corps crucifié, il n'aurait pas livré pour eux ce corps à la croix. Evidemment donc ce dernier parfum surpasse les deux autres autant que Jésus préférait à ces deux derniers son corps pour lequelil s'est livré, c'est-à-dire l'Eglise, lui qui a voulu être parfumé des deux premiers et se livrer pour la rédemption de l'autre. Les mamelles de l'épouse exhalent donc l'odeur non-seulement de bons parfums et de parfums meilleurs, mais des plus exquis. Et ces deux mamelles de la compassion et de la congratulation remplies par la piété et la considération des maux d* autrui, donnent en abondance le lait de la consolation et des bons conseils. Guérie par le premier parfum, purifiée par le second, sanctifiée par le troisième, l'Epouse à des mamelles qui exhalent l'odeur de parfums exquis.

12. On peut encore expliquer autrement ces paroles de l'épouse : eue semblerait dire : H est peut-être présomptueux de demander

* Marc xvi, U

DU CANTIQUE DES CANTIQUES

le baiser de la contemplation ; mais la conscience d'une bonne action m'inspire confiance ; car mes mamelles (elles sont miennes parce que vous me les avez données ; elles sont vôtres parce qu'elles sont remplies par tous et sont à votre service), mes mamelles sont meilleures que le vin. Ou encore, dans un autre sens, en plaçant ces paroles dans la bouche de ses compagnes, des anges qui exhortent l'épouse, avide de contemplation, à travailler pour la mériter, en lui exposant les avantages qu'elle doit en retirer : ils lui disent donc : A la vérité, le baiser ne vous manquera pas quand vous serez parvenue au terme, mais ne vous laissez pas décourager parles délais; car voici que vos mamelles (c'est-à-dire un régime de vie plus doux) sont meilleures que le vin, et elles exhalent F odeur des plus suaves pat /wws. Nous voyons trois choses dans les mamelles de l'épouse : le toucher, l'odorat et le goût. Le toucher dans la douceur de l'onction ; l'odeur dans les émanations du parfum ; le goût dans le vin. Le toucher c'est la parole qui s'adresse à ceux qui sont présents; l'odorat c'est l'exemple qui s'adresse aux absents ; le goût est pour l'époux, et il représente la bonne intention du cœur.

13. La suite du texte peut se rattacher de deux manières à ces trois sens : Votre nom est comme Fhuile répandue. Si ces paroles sont de l'époux, il faut comprendre qu'ici l'époux ayant encouragé les désirs de l'épouse après l'avoir félicitée, après lui avoir inspiré confiance, lui a donné un baiser. L'épouse ayant reçu ce baiser et l'huile avec ce baiser, c'est-à-dire ayant puisé dans l'inspiration intérieure une certaine connaissance de l'époux, et avec elle la joie, s'est écriée : Votre nom est une huile répandue, c'est pour cela que les jeunes filles vous ont aimé1. Si notre esprit est ravi, c'est pour Dieu, dit l'Apôtre, et si nous revenons à la sobriété, c'est pour vous*. Votre nom est une huile répandue: voilà le cri d'un cœur ravi en Dieu. Les jeunes filles vous ont aimé, c'est l'expression d'un cœur qui se met à la portée du prochain. L'Epouse que l'abondance de l'huile reçue de Dieu avait transportée, est devenue sobre pour les jeunes filles. La charité de l'Epoux la pressait. Au nom de l'Epoux, à la connaissance de celui dont la plénitude nous a tous enrichis, il s'est opéré en elle une telle effusion d'huile, c'est-à-dire de charité, que sous l'impression de cette plénitude l'Epouse a

* Cantique i, 2. — * II Cor. vf 13.

dit pour elle-même : Votre nom est uni huile répandue. Puis épanchant sa plénitude sur les jeunes filles, elle a ajouté : Les jeunet filles vous ont aimé. L'effusion, en effet, dénote l'abondance. L'effusion commencée par la foi et l'espérance n'est parfaite que dans la plénitude de la charité. Ou selon les doux explications qui précèdent, le sens peut être celui-ci : J'ai déclaré, dit l'Epouse, vos mamelles meilleures que le vin, c'est-à-dire remplies par vous et mises à votre service; c'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, car votre nom est une huile répandue. Hais cette grâce n'a pas été inutile en moi ; aussi les jeunes filles vous ont-elles aimé. Au sens anagogique, l'huile et le nom, la notion et l'amour de Dieu avant de se répandre avec abondance au sein des nations, n'étaient qu'à l'état d'infusion : point d'effusion encore ; Dieu n'était connu qu'en Judée. Mais quand l'effusion s'opéra, les jeunes filles, les églises tirées des Gentils cessèrent d'être jeunes filles pour devenir épouses, elles aimèrent. L'âme en effet qui par la foi n'est qu'une faible fille, une suivante, devient épouse le jour où elle commence d'aimer. Donc parce que Votre nom est une huile ré" pondue, les jeunes filles vous ont aimé.

44. Au sens moral, quand l'infusion de l'huile, l'infusion de la grâce se fait en nous, sachons la défendre d'une effusion sans règle. Dans cette infusion, en effet, une part est à nous et une autre est au prochain. Ce qui est à nous c'est ce qui est indispensable à notre salut; le reste est destiné au prochain. Répandre au dehors notre bien, c'est un acte insensé qui nous épuise ; retenir la part de nos frères, c'est une injustice et une déloyauté. Notre part c'est la foi, l'espérance, la charité. La foi fait les serviteurs, l'espérance les mercenaires, la charité les enfants. La foi fait la servante ou suivante, l'espérance la concubine, la charité l'épouse. La foi dit : c'est ainsi ; l'espérance, vous aurez ; la charité, rendez gloire à Dieu. La foi est la science du bien et du mal ; l'espérance est la confiance d'éviter l'un ou d'acquérir l'autre; et la charité atteint ce but, et alors dans sa sécurité, elle remercie Dieu de son succès. Ces biens étant à nous, ne les répandons pas, ne les sacrifions à personne, veillons plutôt à leur faire opérer en nous leur effet naturel, à savoir notre guérîson, notre conservation, notre salut. Notre guérison par le travail corporel, notre conservation par la lecture et la méditation, et notre salut parl'oraison. La lâcheté conspire contre le travail, Fin-

CCÔ

COMMENTAIS ABRÉGÉ SUR LES DEUX PREMIERS CHAPITRES

quiétude ou l'oisiveté contre la lecture, et l'extrême sécurité contre l'oraison. Dissiper notre bien c'est un péché, si par exemple nous négligeons le travail par lâcheté, la lecture par inquiétude ou oisiveté, l'oraison dans un sentiment d'extrême eécurité. Mais tout ce qui est en nos mains et n'est pas nécessaire à notre salut appartient aux autres: comme par exemple la parole de science, la grâce de guérison, tout ce qu'on peut avoir enfin sans la charité qui seule nous sauve. Retenir pour soi ces dons c'est, on l'a déjà dit, une injustice. Car, quand des biens demandent à être répandus au dehors, gardonsnous d'apporter à ce soin tiédeur, hésitation , jalousie. Tiédeur, en nous défiant des auditeurs ; hésitation, en cédant à une crainte sans raison; envie, en n'aimant pas nos frères. Le premier de ces défauts est contraire à la foi, le second à l'espérance, le troisième à la charité. Et d'un autre côté, dans la diffusion de ces mêmes dons, évitons l'imprudence, la témérité, l'ambition. L'imprudence, en jetant les choses saintes aux chiens; la témérité, en excédant dans la parole les règles de la foi ; l'ambition, en cherchant vos intérêts personnels au détriment de ceux de Jésus-Christ. N'agissons pas non plus d'une façon intempestive, présomptueuse, infructueuse. Intempestive, en devançant la maturité de l'âme et du corps ; présomptueuse, en usurpant une mission qui n'est pas la nôtre ; infructueuse, en agissant sans le concours de la grâce. Que sous tous ces rapports l'effusion de l'huile infusée en nous soit régulière, elle opère nécessairement ces trois effets : l'huile nourrit, elle luit, elle oint, et la charité, de son côté, se nourrit elle-même ; elle brille aux yeux du prochain, elle est pour Dieu une agréable onction.

15. Attirez-moi après vous , nous courrons à Fodeur de vos parfums. Descendant des hauteurs de l'extase vers ses jeunes compagnes, l'Epouse ayant reporté sur les jeunes filles les grâces répandues en elle, en s'occupant d'elles, se rappelle le baiser et l'huile de l'époux, et soupirant après l'objet dont le soin du prochain l'avait distraite, elle s'écrie : Attirez-moi après vous. Ses transports l'emportent vers Dieu, la sobriété la ramène au prochain. Dans l'extase, elle apprend à quel point elle est aimée de Dieu : dans la modération de ses transports, elle montre en s'intéressant au prochain, l'amour qu'elle a pour Dieu. La charité de la vérité l'attire en haut, et la vérité de la charité l'attire en bas.

Quelles que soient les nécessités qui l'enchaînent ici bas, elle est incapable d'oublier cette suavité. Aussi dit-elle : 0 Epoux, attirez-moi. Quatre choses nous distraient rie Dieu, la chair avec ses attraits, le démon avec ses ruses, le monde avec ses préoccupations, le prochain et l'affection qu'il nous inspire. L'Epouse séparée violemment de Dieu par tous ces liens réunis ou par quelquesuns, aspire seulement après l'heure ou elle se sentira tirée vers Dieu, et elle l'appelle. Or, il y a deux façons d'être tiré, Tune volontaire comme quand on tire un aveugle, un homme fatigué, l'autre contrainte comme quand on conduit quelqu'un au cachot. L'Epouse veut être attirée, puisqu'elle le demande ; et si elle le veut, c'est à raison de sa cécité, ou de sa faiblesse , ou pour ces deux raisons ensemble. Elle était fatiguée par le monde ou le démon , et le soin qu'elle avait du prochain troublait la vivacité de son esprit. C'est pour se dérober à tous ces embarras qu'elle veut se sentir tirée vers Dieu, par Dieu et sous la vertu de Dieu. En effet cette vertu seule nous tire de la sorte. C'est ainsi, au dire de l'apôtre, que nous nous trouvons transformés de clartés en clartés comme par l'esprit du Seigneur *. L'âme élue connaît ces deux modes de traction : le premier forcé comme dans ce texte : j'entourerai ta route {Fépines a: l'autre volontaire comme dans ces mots: attirez-moi après vous. Ou bien on peut dire encore : parce que les jeunes filles,* dressées par moi et mes leçons, vous chérissent et n'ont plus besoin de moi, attirez-moi après vous: c'est-à-dire, dégagez-moi de ce corps. Mais les jeunes filles poussent après vous un autre cri: Nous courrons à l'odeur de vos parfums : ce qui signifie, nous aussi nous vous suivrons.

16. Ou bien encore: Attirez-moi veul dire: rendez-moi toute spirituelle comme vous, à votre exemple, car le Christ a souffert pour vous, vous laissant Pexemple, afin que vous marchiez sur ses traces *. L'Epoux sorti de sa couche virginale , s'est élancé comme un géant dans la carrière de sa vie humaine, a aplani devant nous le chemin, il nous l'a frayé, et nous a laissé ses vestiges pour nous guider, en même temps que son amour nous attire. C'est pour cela qu'il dit dans l'évangile à Pierre et à André: Venez à ma suite k. Nous pensons à sa Conception, à sa Nativité ; pour nous la concep-

* II Cor. m, 18. — * Osée, n, 6. — » I. Pierre, u, 21. — * Math, iv, 19.

DU CANTIQUE DES CANTIQUES

tlon Spirituelle, c'est l'intention d'une volonté droite. Elle se produit dans une âme vierge, puisquelle ne veut plaire qu'à Dieu. La Nativité du Seigneur, c'est en nous le commencement d'une bonne œuvre, et ainsi du reste. La Circoncision qu'on ne peut s'appliquer à soi-même , c'est le discernement exercé par les maîtres sur les actions de leurs disciples. Dans cette circoncision, Jésus reçoit son nom, puisque l'acte de l'inférieur acquiert, par le jugement du maître, le nom de vertu ou de salut. L'Apparition du Seigneur, c'est l'action obéissant à la volonté divine et non à un mouvement personnel. Mais dans l'apparition, mages et bergers trouvent toujours la Vierge-Mère : c'est que la vraie vertu , chez les sages comme chez ceux qui ne le sont pas, est toujours accompagnée de pudeur. La Purification après quarante jours, c'est le bien pratiqué jusqu'à la fin. L'enfant porté au temple, c'est la présentation de nos bonnes œuvres à Dieu, après la vie. L'enfant est porté par deux sortes de personnes , à savoir des persécuteurs et des hypocrites: mais ceux-ci restent dehors:

et les parents, à savoir les auteurs du bien, l'introduisent dans le temple. Le vieillard Siméon, c'est l'ancien des jours, le Dieu tout puissant: l'enfant repose sur les bras du vieillard, et à la main de Dieu seule il appartient de peser les mérites de chacun. La conception doit être pure, la nativité volontaire, îa circoncision discrète, l'aoparition modeste, la purification continuelle, et l'oblation sainte. Celui donc qui imite fideiement en Dieu ces circonstances, et d'autres semblables court généreusement après lui.

47. Ou bien encore : Entraînez-moi après vous y veut dire attirez-moi par votre seul amour. Détournez mes yeux de la vanité: mais je ne veux pas être entraînée seule, car les jeunes filles et moi, nous courrons à Todeur de vos parfums. Trois choses font courir; la crainte, le désir, l'amour: la crainte en fuyant: le désir qui brûle d'acquérir ; l'amour qui nous attache au prochain. Il y a aussi quatre choses qui empêchent de courir ; le froid, la chaleur, la difficulté de la route, la précipitation de la course. Sous d'autres noms, c'est la défiance, ia concupiscence, l'impatience des difficultés , l'excès de confiance : ou bien la torpeur de la défiance, les désirs charnels, l'indocilité aux observations, l'impétuosité de la marche ou de l'action. Contre la torpeur il faut un onguent d'une vertu laxative; composé du souvenir des miracles et des

témoignages de Jésus-Christ: contre la chaleur, un, onguent réfrigérant, composé des divers exemples et avis de Jésus-Christ : contre les ennuis de la route, un onguent qui guérisse, extrait du souvenir des souffrances et des promesses de Jésus-Christ: contre l'impétuosité de la marche, un calmant composé du souvenir de la mansuétude et des miséricordes de Jésus-Christ. Mais tous ces onguents sont sans vertu , si, dans leur préparation, n'entre l'huile de l'époux. C'est après l'odeur de ces parfums que courent les jeunes filles, et leur course ne rencontre pas d'obstacle. L'épouse ne sent pas l'odeur de tous ces parfums, mais elle les touche parce qu'elle les exhale tous , non pour elle, mais pour les autres. Car elle exhale la gloire des miracles de Jésus-Christ, l'exemple de sa vie et l'enseignement de ses discours. Elle porte autour d'elle les stigmates des souffrances de Jésus-Christ ; quant à sa mansuétude et à sa miséricorde, elle les prêche à tous, et les montre à tous les yeux. 18. Le Rot m'a introduite dans ses celliers. *. A cette promesse des jeunes filles, nous cour rons à todeur de vos parfums, l'épouse répond : Vous aurez raison de courir, c'es* votre devoir. Croyez-en mon expénence, car le roi m'a introduite dans ses celliers, et j'en suis sortie rassasiée et satisfaite. Le roîy dis-je, qui dirige mes pas dans la vérité, m'a introduite dans ses celliers, par un effet de sa générosité ; je n'ai pas eu certes la présomption d'y entrer de moi-même. L'Epoux entendant les vœux de l'Epouse qui lui dit entraînez-moi après vous, l'a arrachée pour ainsi dire à la chair, et l'a tirée après lui dans le mystère de sa contemplation, où il lui a dévoilé ses secrets. Après être ainsi sortie d'elle-même pour Dieu, elle s'est modérée de nouveau, elle est revenue vers les jeunes filles. Et au sortir de la vision divine et de ses entretiens avec le ciel, elle leur apparaît admirable et terrible à la fois, portant sur son front les deux rayons de la contemplation, à savoir les rayons de la raison et de l'amour ; Le roU leur dit-elle, m'a introduite dans ses celliers. Heureux le pasteur des âmes qui est jugé digne d'être admis dans ce secret, et d'y voir tout ce qu'il désire, tout ce qui est pour lui un objet de doute et d'hésitation, et qui peut agir en tout selon le modèle qui lui a été montré sur la montagne î Le roi, dit-elle, m'a introduite dans ses celliers. Bientôt nous parle-

* Cantique î, 3.

C88 COMMENTAIRE ABRÉGÉ SUR LES DEUX PREMIERS CHAPITRES

rons du cellier au Tin : c'est alors aussi que nous traiterons des celliers du roi. Nous tressaillirons et nous nous réjouirons en vous. Les jeunes filles entendant l'Epouse leur vanter la générosité de l'Epoux, lui répondent comme les fils d'Israël qui n'avaient pas le courage de monter sur la montagne avec Moïse : Parlez-nous , et que le Seigneur ne nous parle pas l. Jusque là vous nous suffisez, nous tressaillirons et nous réjouirons en vous, en vous écoutant et en vous imitant. Nous tressaillirons, quand nous nous livrerons aux œuvres corporelles; et nous nous réjouirons, quand nous goûterons des plaisirs tout spirituels, au souvenir de vos mamelles *; jusque là elles nous suffisent. Car le lait des consolations et des bons conseils que nous y avons puisé, excite nos transports et nous nous écrions : Justes, tressaillez de joie dans le Seigneur, les chants de louanges conviennent à ceux qui ont le cœur droit 8. Puis elles poursuivent :

19. Ceux qui ont le cœur droit vous aiment. Les uns sont couchés, les autres levés, ceux-ci courbés, ceux-là droits. Ceux qui sont couchés n'ont ni crainte ni amour ; ceux qui sont courbés craignent, mais n'aiment pas : l'amour est l'exclusif partage de ceux qui sont droits. L'épouse prie donc ici pour les jeunes filles, et elle demande à voir droites dans l'amour de l'époux celles qu'elle voit encore courbées par la crainte : c'est comme si elle disait : je les vois courbées, rendez-les droites, car ceux qui sont droits vous aiment. Ou bien encore : l'épouse voyant les jeunes filles applaudir à ses paroles, exalte les unes, et craint pour les autres; elle exalte celles qui tressaillent de joie avec elle , elle craint pour celles qui lui portent envie. C'est comme si elle disait : celles-ci ont le cœur droit, aussi vous aiment-elles; et si elles m'aiment, elles ne m'aiment qu'en vous.

Car je leur ai appris à aimer non pas moi, mais vous. L'épouse , se voyant accablée de leur bienveillance, se tourne vers l'époux et prie pour elles : Ceux qui ont le cœur droit vous aiment. Mais que faire des jalouses? Elle se tourne vers elles, et préoccupée des insultes qu'elles lui prodiguaient parfois au sujet de sa conduite première : Je stds noire $ leur dit-elle, mais je suis belle, filles de Jérusalem. Et remarquez ici la marche de la charité. S'agit-il de l'amour de l'époux , elle se fond pour ainsi dire tout entière en lui. Estil question des jeunes filles, elle est remplie

* Exode xx, 19. — * Cantique i, 3. — f * P». xxxu, !•

de compassion, pour elles et elle se fait Tune d'entre elles: elle déploie pour ses ennemies tout le zèle de la charité. Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem. 0 filles de Jérusalem ! Filles de la paix, restez en paix avec moi , qui demeure en paix avec vous. Vos paroles sont des reproches et ne respirent guère la compassion. Oui, je suis noire à cause de ma vie première, mais je suis belle par une confession sincère et une in* tention droite. Car deux choses rendent noire, et deux rendent belle. Ce qui me rend noire, c'est une vie coupable, et une intention perverse : ce qui me rend belle, c'est une vie innocente et une intention droite. Ces choses sont à l'âme ce que sont pour le corps une belle couleur et la beauté de la forme. L'épouse qui n'a pas mené une vie pure, ayant confessé ses fautes, et purifié son intention, dit avec confiance : Je suis noire , mais je suis belle ; parce que la confession couvre les péchés passés. La confession est la beauté de la mémoire et l'intention droite, c'est l'ordre dans la volonté. La confession sincère commence par couvrir: puis la justice d'une intention droite donne la forme, ce qui fait ajouter à l'épouse :

20. Je suis comme les tentes de Cédar. Cédar veut dire ténèbres. Je ne suis pas les tentes de Cédar , mais comme les tentes de Cédar. Si j'ai été une tente, ou comme une tente de Cédar, c'est-à-dire, une habitation de ténèbres, je n'ai été qu'une tente, et non une demeure fixe. Nous avons été autrefois ténèbres, mais nous sommes maintenant lumière dans le Seigneur. Comme les peaux de Salomon. Car je vis, ou plutôt non ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi ; la foi de Jésus-Christ cache ma noirceur passée , et elle est bien nommée peau de Salomon ; car tirée de la mort de Jésus- Christ, et de nature à nous mortifier , si on l'étend sur la tente de Cédar, c'est-à-dire sur uneconscience ténébreuse, elle la transforme en une demeure digne du vrai Salomon.

Marie, la mère du Seigneur, pouvait dire aux filles de Jérusalem qui étaient dans l'admiration devant elle : Je suis noire par la nature que je tiens d'Adam ; je suis belle par la foi, c'est-à-dire, par la peau de Salomon. Ou bien encore: l'Epouse se voyant méprisée de quelques jeunes filles, à cause de sa retenue qui l'avait portée à se faire toute à toutes pour être utile à toutes elle leur dit : Je suis noire par cet abaissement extérieur, mais belle par la beauté de mon intention. Car toute la gloire de la fille du roi est à l'intérieur. Je

DU CANTIQUE DES CANTIQUES

suis noire à l'extérieur comme les (entes de Cédar, mais belle à l'intérieur par la peau de Salomon, non par la mienne. Ou bien encore elle s'adresse aux mômes jeunes Allés qui , cette fois se réjouiraient avec elle au lieu de l'insulter, et elle leur dit : Puisque vous vous réjouissez en moi et que vous courez après moi, ne faites pas attention si je suis noire, c'est-à-dire abaissée pour vous. Ou bien, je suis noire dans l'humilité et les mépris du monde, parce que je suis belle aux yeux de l'époux, car le soleil m'a décolorée. C'est sur la peau du corps que notre coloris se montre. L'intention de l'Épouse, c'est la peau ; l'action, c'est la couleur. La peau perd donc sa couleur quand le soin du prochain semble par l'action obscurcir l'intention dirigée vers Dieu. Ne faites donc pas attention, dit-elle, si je suis brune; c'est le soleil, c'est-à-dire l'amour de Dieu , qui m'a enlevé ma couleur *, il m'a noircie en me portant à m'occuper de vous. Hais le coloris enlevé par le soleil revient vite à son état naturel ; ainsi reviendrai-je à ma beauté première. Hais si ma peau a perdu sa couleur, l'intérieur de mes os n'a pas eu ce sort : de ces os du fond desquels monte sans cesse à mon époux ce cri: Mes os ne vous sont que cachés, ces os que vous avez façonnés dans le secret •; c'està-dire, l'amour intérieur du cœur ne souffre en moi, n'y a souffert aucune blessure.

21. Les fils de ma mère ont combattu contre moi V Hélas ! quel changement ! Tout-àl'heure l'Epouse se réjouissait dans la paix secrète de Dieu qui surpasse tout sentiment, et la voici maintenant en butte aux insultes, aux calomnies des hommes. David , voyant en esprit les prélats condamnés à ces vicissitudes, disait : Ceux qui descendent la mer dans des navires, c'est-à-dire, qui sont préposés au gouvernement de l'Eglise , et qui travaillent au milieu des eaux, ont vu tes œuvres du Seigneur et les merveilles quW accomplit dans la profondeur des abîmes. Il a commandé, et aussitôt il sfest élevé'un vent qui a amené la tempête , et les flots de la mer se sont soulevés. Ils montent îusqtfaux deux, ils descendent jusqu'aux abîmes; à la vue de ces maux, leur âme est tombée en défaillance. Ils ont été troublés et agités , comme un homme ivre, et toute leur sagesse s'est évanouie v. Les fils de ma mère ont combattu contre moi. Il n'est pas étonnant que le soleil m'ait enlevé ma couleur, la lutte que je sou-

tiens est si vive l puisque même les fils de ma mère , les fils de l'Eglise , ont, par leurs mauvaises mœurs, lutté contre moi. Je leur résistais par mes remontrances, mes supplications et mes reproches. Ils m'ont placée comme gardienne dans leurs vignes x, c'ectà-dire ils m'ont confié la garde d'eux-mêmes; les uns. par envie et jalousie, pour aggraver, comme le dit l'Apôtre , mes tribulations * ; les autres , dans une intention bonne. La vigne du Dieu des armées, c'est la maison d'Israël \ La vigne , c'est Jésus-Christ ; le bourgeon qu'elle a produit, c'est le pécheur converti ; les fruits , ce sont de dignes fruits de pénitence. Tandis que je lutte contre eux, et que je veille pour les garder , tandis qu'avec Jacob , je supporte la chaleur du jour, et le froid glacé de la nuit , il n'est pas étonnant que le soleil m'ait enlevé ma couleur. Hais , établie gardienne de ces vignes, je m'occupe d'autres , je n'ai pas gardé ma vigne. Gardcz-la , ô vous qui gardez Israël , vous pour qui je l'ai négligée, vous pour qui j'ai perdu mes couleurs. Et afin que je connaisse mes devoirs envers ma vigne, et envers la vigne d'autrui , indiquez-moi , 6 vous, le bien-aimé de mon âme, à midi, c'est-à-dire , dans l'ardeur de cette méchanceté si grande qui déchaîne contre moi les fils mêmes de ma mère, indiquez-moi un lieu où je puisse me reposer, penser à moimême , et garder le troupeau qui m'a été confié. Et voici le sens de ces paroles. Indiquez-mot un lieu où pendant mon repos vous reposiez près de moi, où pendant que je garde mes troupeaux , vous les gardiez avec moi , afin que je ne fasse rien contre moi , rien sans vous, mais tout avec vous, et vous avec moi. Ce que l'Epouse demande donc, c'est de connaître la nature de ses devoirs envers elle-même, de ses devoirs envers les autres, et le temps de les accomplir. Ou bien encore : Midi c'est l'ardeur du mal, le démon de midi , l'ange des ténèbres se transformant en ange de lumière. Pour que je ne tombe pas dans ses pièges, indiquez-moi dans quel lieu vous gardez votre troupeau, où vous vous reposez à l'heure de midi *. Ou bien: Il y a quatre jours, deux bons , et deux mauvais , dont parle le Psalmiste en ces termes : Le soir, le matin, et à midi, je raconterai et j'annoncerai vos louanges *. Le premier jour commence au matin , et se termine au soir de la nuit et de la mort éternelle, c'est le

Cantique i, 3-5. — ■ Pfc oxxvni, 15.

l9 6t — 4 Pa. cvi, 23-27#

Tov . IV;

— • Cantique « Cantique i, 5. — » Philippe i, 17, — » Isaje v, 7,—

t Cantique i, d. — • Pa. uv, 18.

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UUMMLMAlUb AJ5KUUE SUK LES DEUX PREMIERS CHAPITRES

mauvais ange. Le second commence au matin de la vie religieuse, et va jusqu'à midi, jusqu'à l'ardeur de la perfection dont il ne s'éloigne pas, c'est le bon ange. Le troisième commence au soir du péché, et va jusqu'à la nuit de l'éternelle perdition, c'est le jour des réprouvés. Le quatrième est le jour de Notre Seigneur Jèsus-Christ; il commence la veille du Sabbat au soir, et suit jusqu'au matin du Sabbat; c'est-à-dire qu'il commence au soir de notre péché, et après un temps très-court de crainte représenté par la nuit, il conduitles fils de lumière au matin de l'espérance, et de là «iu midi de la perfection et de l'amour angélique, sans les laisser s'en écarter. L'épouse prie donc celui que chérit son âme, et non sa chair , celui pour qui elle a une affection toute spirituelle ; elle le prie de la placer dans le midi de la perfection angélique, afin que, délivrée des ténèbres de l'ignorance, elle commence à voir sans hésitation, sans doute, ce qui est avantageux à elle-même ou à son troupeau. Incertaine qu'elle serait si elle doit se reposer ou travailler, elle ne veut pas s'exposer à s'égarer à la suite des trou-

' peaux des compagnons de répoux , c'est-àdire de ceux qui veulent se rendre égaux à

. lui, ou qui ne cherchent que leur avantage personnel.

22. A la suite des troupeaux. Car quitter la vérité parfaite pour suivre le sentier de l'erreur, ce n'est pas marcher avec les troupeaux vagabonds, mais derrière les troupeaux, puisqu'on se trouve au-dessous d'eux. Notons aussi qu'il y a pour les pasteurs trois manières de garder le troupeau du Seigneur; l'exemple, la parole et la prière. Par l'exemple, ils le défendent contre la concupiscence de la chair ; par la parole, contre la concupiscence des yeux; par la prière, contre l'ambition du siècle. Si vous ne vous connaissez pas y 6 vous, la plus belle des femmes. L'épouse cherchait l'époux à midi, c'est-à-

, dire, dans la lumière éclatante de la vérité,

' afin sans doute de ne pas prendre une chose pour une autre: elle cherchait où l'époux reposait à midi, c'est-à-dire, dans laquelle des affections de la perfection de midi il

% reposait, afin de savoir laquelle de ces perfections elle devait choisir pour que l'époux reposât avec elle, et elle avec l'époux. Voilà pourquoi l'époux lui répond : 0 vous que votre beauté distingue entre toutes les femmes, entre Marthe et Marie, car je ne veux

* pùf que dans votre choix vous les sépariez l'une dç Vautre , mais que vous les preniez

toutes deux ensemble, et que vous mêliez la vie contemplative et la vie active; ô vous, belle entre les femmes, voulez-vous me connaître ? N'allez pas vous ignorer vous-même. C'est la réponse de l'oracle d'Apollon à Delphes: « Connaissez-vous vous-même. » Et deux choses font que nous nous ignorons nous-mêmes, la trop grande présomption, ou l'excessive timidité que nous inspire notre humilité. La réponse de l'époux à l'épouse implique ces deux choses, soit qu'il la rappelle de l'orgueil à l'humilité, par l'examen d'elle-même: soit qu'il change sa timidité en confiance, par le souvenu- de ses bienfaits passés. Car il y a deux manières de ne pas se connaître, et les voici : se mettre au-dessus ou au-dessous de sa valeur réelle : Ceci est produit par la présomption et la pusillanimité , qui ont pour cause , l'une l'orgueil , l'autre une trop faible expérience de soi-même. L'expérience de soimême produit l'humilité , et l'humilité la connaissance de soi-même. Réprimant donc la témérité de l'épouse, l'époux lui dit: Vous désirez trop tôt, et avec trop peu de patience le midi de l'angélique béatitude; car il vous faut d'abord beaucoup travailler et souffrir au matin de la vertu. Si donc vous ne vous connaissez pas, sortez d auprès de moi, et du sein d'une bonne conscience, et ne restez pas avec moi, mais allez à la suite des traces des troupeaux, et menez paître vos chevreaux, c'est-à-dire les mouvements dépravés de la chair, ou les auditeurs réprouvés qui seront placés à gauche. Auprès des tentes des pasteurs1 : ce qui veut dire, vous avez suivi les enseignements des maîtres réprouvés, non dans l'Eglise , mais dans les tentes de ces hommes qui, dans leurs assemblées, enseignent des doctrines perverses. Mais quand il dit, sortez, c'est une permission, ce n'est pas un ordre, ce n'est même pas une permission absolue; répoux rappelle l'épouse au travail.

23. Je vous ai comparée, 6 mabien-aimëe, à mes cavales qui traînent les chars de Pharaon \ O mon amie, bien que je reprenne votre témérité, et que je vous rappelle au travail, vous n'en êtes pas moins pour cela mon amie. Vous voulez déjà partager mon trône dans mon royaume ; je m'indignerais contre votre présomption, mais je pardonne à votre amour. O mon amie, ce n'est pas seulement mon trône que vous devez partager, mais aussi mes combats : car je vous ai

1 Cantique i, 7. — * Guttyoe I» S.

DU CANTIQUE DES CANTIQUES

comparée, Ô ma bien-mmée, è mes comtes qui traînent tes chars de Pharaon. Vous êtes placée au milieu des chars de Pharaon.

Vous n'avez pas seulement à sortir, mais à faire sortir mon peuple de la terre de servitude. Ou bien, pour rassurer sa pusillanimité il lui dit: Vous ne perdrez pas, ô mon amie, à ce que je vous ai comparée à mes cavales gui traînent le char de Pharaon, à ce que je vous ai assimilée aux phalanges évangéliques. Car si les anges ont en partage la charité, la chasteté, l'humilité et Tordre, vous êtes placée au milieu des chars de Pharaon. Tant que nous sommes jetés au milieu des luttes d'ici-bas ; que nous avons à lutter non avec la chair et le sang, mais contre les esprits de malice qui peuplent les airs, les deux armées, les chars de Dieu et les chais de Pharaon sont mêlés, comme à la guerre, Les chars de Dieu se comptent par milliers, comme les chars de Pharaon, c'est-à-dire du diable. Nous pouvons décrire avec plus de précision, si nous le voulons, les chars de Dieu et ceux du démon, et montrer plus clairement quels sont ceux qui combattent pour Dieu et ceux qui combattent pour le démon. Le démon a trois chars, sur lesquels il parcourt le monde, l'impureté, l'orgueil et la méchanceté. Le char de l'impureté a deux roues, la gourmandise et la mollesse, et il est traîné par l'emportement de la chair, semblable à un coursier indompté qui a pour cavalier l'amour de soi, pour selle la volupté, pour frein, la disette, pour aiguillon, l'aiguillon même de la passion. Le char de l'orgueil a aussi deux roues. la présomption et la témérité: le coursier qui te traîne est l'amour de la vaine gloire : il a pour cavalier l'amour du monde, pour selle la tlatterie, pour frein, l'avance, pour aiguillon, la jalousie. Le char de la méchanceté a deux roues, la feinte et la dissimulation : le coursier qui le traîne est la malveillance ; il a pour cavalier le goût du mal, pour selle la fraude, pour frein* les tergiversations, pour aiguillon, la colère. A ces trois chars, Dieu en oppose trois autres que voici : Le char de la pureté : il a deux roues, la prière et l'exercice corporel : le coursier qui le traîne est la dévotion, et il a pour cavalier et combattant le méprisdesoi, pour selle, l'innocence, pour frein, la discipline, pour aiguillon, la crainte de Dieu. Le char de l'innocence : il a deux roues, l'humilité qui refuse d'exercer la supériorité, la douceur qui cherche un rang inférieur ; le coursier qui le traîne est l'amour de la pai*, son cavalier, 1% «épris

du siècle, la bienveillance, sa selle, le lèle de la vérité son frein, et l'aiguillon qui le presse, l'aiguillon de l'amour de Dieu et du prochain. Le char de la sagesse: il a deux roues, la prudence et la simplicité; le coursier est la force; le cavalier l'amour de Dieu; la selle , la vigilance qui préserve de toute chute ; le frein, lamodestie ; Taiguiilon, lezèle de la justice. Donc, o mon amie, puisque comme Pharaon, vous avez un char, et que je vous ai comparée à ces cavales qui traînent les chars de Pharaon, songez à la victoire, et non au prix de la victoire : ce que vous demandez est excessif et prématuré. Vous ne verrez pas mon visage , vous ne me verrez que par derrière. Car bien que vous ne deviez pas rencontrer présentement ce midi que vous appelez, vous recevrez cependant de moi en attendant mille faveurs, qui vous mériteront de justes louanges.

24. Déjà par un effet de ma grâce, nos joues ont la beauté d'une tourterelle; c'est-àdire, les dons dont je vous ai comblée, sont bien grands , à l'intérieur comme à l'extérieur. Les faveurs que vous avez reçues à l'intérieur apparaissent à l'extérieur, dans l'honnêteté et la maturité de votre conduite, et ce sont là comme les deux joues d'une tourterelle, c est-à-dire de l'âme qui gémit de l'absence de son époux, qui ne goûte aucune consolation, et qui demeure plongée dans une solitude absolue. De même que la rougeur et la pâleur des joues d'un homme révèlent sa nature, de même l'honnêteté et la maturité de la conduite montrent la sincérité d'une âme bien disposée. Ce n'est pas assez dire: votre cou est comme un riche collier '. Ce qui montre en vous, comme je l'ai dit, et révèle aux yeux des hommes la pureté de votre âme, c'est l'honnêteté et la maturité de votre conduite ; mais ce qui la montre à Dieu, c'est la direction de votre intention. Car votre intention qui unit à JésusrChrist tout le corps de vos œuvres, comme le cou à la tète, ressemble à un collier, quand évidemment pour tous vous servez Dieu et votre prochain. Et voici ce que représente cet ornement du cou. Ce collier, garni d'or à l'extérieur, et d'une merre précieuse à rinté rieur, marque que votre intention est dirigée par l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Quand répoux manifeste aux hommes cette disposition, il orne d'un collier le cou de son épouse ; que dis- je? il la rend semblable à un riche collier. Quand je

* Cuttypo lf lr.

COMMENTAIRE ABRÉGÉ SUR LES DEUX PREMIERS CHAPITRES

vous aurai donné tout cela, dit l'époux, j'y ajouterai encore un autre ornement : Nous vous ferons des cliaines d'or. Et cela est vrai et c'est ce qui arrive d'ordinaire. Quand l'épouse cherche la gloire en ce siècle, elle ne l'obtient pas; ou si elle l'obtient, elle lui est inutile. Mais qu'elle cherche la gloire en l'époux seul, et alors même à son insu, elle rencontre la gloire, et une gloire utile. Car de même que dans l'ornement du cou la gloire s'est présentée à son exemple, ainsi dans cette autre parure l'or se présente-t-il à sa parole. La gloire doit vous chercher, et non être cherchée par vous. Si vous la cherchez, elle fuit; si vous la fuyez, elle court après vous ; si vous la cherchez et que vous la trouviez, elle est nuisible ou inutile.

23. Nous vous ferons, est-il dit, des chaînes d'or entaillées d'argent *. Les chaînes sont un ornement des oreilles que l'époux donne à l'épouse, quand elle écoute docilement ses enseignements. Entaillées a* argent, c'est-à-dire distinguées par l'éloquence : Vun en effet reçoit le don de parler avec sagesse, ce que représente l'or; et l'autre le don de parler avec science*, ce qui est symbolisé par l'argent. L'époux promet donc à l'épouse de la couvrir de gloire au dedans et au dehors. Nous vous ferons, dit-il, des chaînes, le Père, l'Esprit-Saint et moi: je vous donnerai la sagesse, le Père vous donnera l'efficacité, FEsDrit-Saint la bonté. Mais nous les ferons de rien , c'est-à-dire sans prendre pour matière aucun mérite précédent: c'est ce que signifie ce mot de faire. Voilà pourquoi il est dit aussi : faisons t homme '. Ou bien nous veut dire, les anges, mes docteurs et moi : moi par mes inspirations, les anges par leurs suggestions, les hommes par Meurs leçons. Car Dieu voit l'intention, l'ange l'affection, et l'homme l'action. L'ange ne voit pas l'intention, mai* l'affection. Voilà pourquoi le mauvais ange ne voit pas Dieu, parce que Dieu, son affection et sa volonté ne sont qu'une seule chose, ear Dieu ne subit pas d'affections. Les suggestions des anges forment leur langage dont l'apôtre dit : Si je parlais le langage des anges \ Mais il y a des signes spirituels secrets, ignorés de nous, par Lesquels ils se parlent et se communiquent leurs volontés entre eux, et les communiquent aussi aux hommes qui mènent une vie angélique. Il comprend donc le langage des anges , celui qui comprend

* Cantique j, 10. — »I Cor. xn, 8. — •Qen. i,26.— ♦ I Cor. xiu, 1.

leurs suggestions. Ils parlent le langage des anges ceux qui, comme saint Nicolas et saint Benoit, noas parlent en songes ou d'une autre manière cachée , et suggèrent leurs volontés à des gens endormis ou vivant loin d'eux. Ou nous vous ferons des chaînes d'or marquetées d'argent, veut désigner une parole assaisonnée du sel de la grâce.

26. A cette promesse bienveillante de Tépoux, l'épouse revient joyeuse vers les jeunes filles. C'est une consolation de la vie humaine de trouver à qui confier son cœur, avec qui partager sa joie, et même ses douleurs. Toutes les fois que Tépoux verse Fonction de son huile dans le sein de l'épouse, cette huile déborde jusqu'à se répandre au dehors. Forcée de la répandre ainsi au dehors, et voyant déborder la plénitude de sa charité, l'épouse a recours aux jeunes filles, pour qui elle souhaite les mêmes faveurs que pour elle-même. Heureuse amitié, alliance fortunée, quand celui qui entend dit à Finstant; Viens. Revenant donc vers elles, elle leur dit: Tandis que le roi reposait sur sa couche, le nard dont fêtais parfumée a répandu son odeur '. Ce qui veut dire : Je me croyais vile et méprisable aux yeux de l'époux ; je lui demandais de m' accorder les splendeurs du midi ; j'ai essuyé un refus. Mais c'est le Seigneur qui me juge. Car tandis que mon roi et mon seigneur qui, au gré desesjugements, dispose touteschosesd'après le bon dessein de sa volonté, reposait dans le secret de ses jugements, le nard dont j'étais parfumée, l'humilité de ma conduite précédente, au milieu des ennuis du monde, a répandu en sa présence son odeur, un parfum en rapport avec sa suavité. Le nard est une plante humble, chaude et odoriférante qui représente l'humilité , embrasée par la charité, et qui plaît à Dieu par la pureté de ses intentions. Et le nard dont j'étais parfumée a vraiment répandu son odeur : car mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de myrrhe * ; c'est-à-dire, l'amour de mon bien-aimé (qui, dans ce siècle de tribulation et d'amertune, me faisait pousser vers lui des gémissements, quand les fils de ma mère combattaient contre moi) est devenu pour moi comme la myrrhe ; il est amer il est vrai, mais son parfum m'empêche de me corrompre dans la torpeur de la sécurité et de la négligence. Ce n'est pas un gros faisceau, c'est un petit bouquet, parce qu'il ne durera pas longtemps : ou bien s'il est petit pour

t Gtttiiuo i, 2. — «Cantique i, 12.

DU CANTIQUE DES CANTIQUES

moi, c'est en comparaison de l'amour de l'époux; ou encore il est petit en comparaison de mes malheurs passés. Mais que Sion se réjouisse, et que les filles de Juda tressaille?it de joie à cause de vos jugements, ô mon Dieu * ; quelle que soit l'amertune de la myrrhe, quelle que soit la grosseur du bouquet, il demeurera sur mon sein entre mes mamelles*, entre ma prospérité et mon infortune, entre la congratulation et la compassion : il demeurera là et ne quittera jamais cette place. Je ne serai joyeuse ou triste que dans le Seigneur. Hais qu'il me console par le bonheur, ou qu'il m'éprouve par l'adversité, il ne quittera pas mon sein, le milieu de mon cœur: et soit qu'il me faille féliciter les autres de leur bonheur, soit que je doive compatir à leur malheur, je n'agirai jamais que dans le Seigneur.

27. Mon bien-aimé est pour moi comme une grappe de raisin de Chypre dans les vignes d'Engaddi *. Plus haut, l'épouse se consumait de zèle, parce que ses ennemis avaient oublié les paroles de Dieu, eux qui l'insultaient parce qu'elle était noire, ou qui luttaient contre elle, bien qu'enfants de sa mère, et qui l'avaient établie la gardienne des vignes. Elle avait veillé sur eux, jusqu'à négliger sa propre vigne, elle avait presque désespéré de leur salut , et troublée par les soins, les soucis qu'ils lui donnaient, elle avait appelé le midi où réside l'époux : reprise par lui avec bonté, et rendue à la joie, non par la consolation qu'elle souhaitait, mais par celle qui lui était plus utile, la grâce agissant tout-à-coup là où elle ne l'espérait pas elle a trouvé un fruit, une grappe de raisin de Chypre dans les vignes d'Engaddi: et incapable de contenir sa joie, elle s'écrie : Mon bien-aimé est pour moi une grappe de raisin de Chypre. Chypre est l'île des bonnes vignes , elle est célèbre par sa fécondité : Engaddi s'interprète fontaine du bouc. Chypre abondante en vin, représente l'Eglise battue de toutes parts par les flots du siècle, et toujours riche de l'abondance des grâces. La fontaine du bouc c'est la fontaine du Baptême, dans laquelle entrent les boucs ; mais d'où ils sortent agneaux tout nouveaux, comme le dit le texte suivant : Comme un troupeau de brebis tondues, qui remontent du bain, avec chacune deux agneaux. L'épouse est donc ravie d'avoir trouvé dans les vignes de sa nouvelle conduite le fruit de la

* Psaume xtvn, 4t. — • Cantique i, 12. — » Cantique x, 13.

perfection qui n'est que Jésus-Christ luimême. Car, lorsque nos actes ou nos efforts n'ont d'autre mobile que Jésus-Christ , c'est Jésus-Christ qui est notre fruit. Ayant toutà-coup trouvé ce fruit, l'épouse dans la conscience des peines qu'elle a endurées pour arriver à ce résultat, le réclame pour elle par un pieux transport: Mon bien-aimé , dit-elle, est une grappe de raisin de Chypre dans les vignes d'Engaddi. Ou bien, pour relier ceci à ce que nous avons dit plus haut : quand l'épouse a mérité d'être parée des mains de l'époux, sur le champ elle se meta raconter, à célébrer les œuvres de celui-ci, en disant: Tandis que le roi reposait sur sa couche, le nard dont j'étais parfumée a répandu son odeur : tandis que le roi reposait, c'est-à-dire s'humiliait jusqu'à descendre dans le sein d'une Vierge, le nard dont j'étais parfumée, c'est-à-dire l'humilité de mon Seigneur, a répandu son odeur, alors que, par un excès de charité et d'amour pour nous, il a daigné naître d'une Vierge, et se soumettre à la loi. Puis il a daigné devenir non un faisceau considérable, mais un petit bouquet de myi> rhe, en supportant durant trois jours l'amertume de la mort, de la croix et du tombeau ; et bientôt il est apparu dans sa résurrection comme une grappe de raisin dansles vignes d'F.ngaddi, alors qu'il a distribué aux fidèles les biens spirituels.

28. Poursuivons : Que vous êtes belle, ô mon amie, que vous êtes belle 1 Vos yeux sont comme des yeux de colombe l . L'Epoux voyant la dévotion de l'Epouse qui lui proposait sur son sein un lieu et une demeure immuable, lui dit: Voici que: c'est-à-dire, dans l'état où vous mettent votre aveu et la connaissance de vous-même, vous, (ma beauté n'a pas la même origine que la vôtre, je n'ai pas de forme ni d'éclat extérieurs) vous êtes belle. Et il répète une seconde fois, voici que vous êtes belle: belle à l'intérieur et belle à l'extérieur ; belle dans votre intention et belle dans vos actions. Mon amie. Deux choses constituent l'amitié, la conscience qu'on a l'un de l'autre, et la même volonté. Or , l'amitié de l'époux et de l'épouse est produite par une certaine conscience mutuelle; et, par la même volonté: Dieu révèle à l'époux ses biens cachés, et l'épouse lui fait connaître ses maux dans un aveu humble et sincère. Vous êtes belle, dis-je, et je ne crains pas que vous cédiez à l'orgueil : car vos yeux sont comme ceux de la colombe ; ils sont simples, et ils ne se portent

ft Ontique i, 14-

684 COMMENTAIRE ABRÉGÉ SUR LES DEUX PREMIERS CHAPITRES

ni sur vous ni sur les autres, si ce n'est en Dieu. Or, les deux yeux de l'épouse sont l'œil de la vie mystique et l'œil de la vie active, ou l'œil contemplatif et l'œil moral. Mais nous pouvons étudier mieux encore l'œil. Pour voir bien clair, l'œil a besoin d'un rayon fort et pur qui parte de la pupille ; d'un air pur et lucide qui n'en arrête pas le passage ; d'un corps sur lequel il se porte ; la raison à qui il rapporte la sensation, et la mémoire que doit consulter la raison. Qu'une de ces conditions vienne à manquer, la vue est imparfaite. Ainsi l'amour de Dieu, pour être vrai, veut un cœur pur qui n'aime Dieu que pour Dieu, et qui n'aime quelque chose avec Dieu qu'en Dieu et pour Dieu ; de la pureté de vie, d'une conscience qui ne gêne pas l'amour ; du discernement de l'esprit qui ne laisse pas s'égarer la pureté de l'âme en contemplation, et qui lui apprenne à voir Dieu sans prendre autre chose pour Dieu ; de la raison qui apprécie ce discernement , de la foi que la raison doit consulter dans tous ses jugements, et qui, en la contenant par ses règles et ses bornes, l'empêchera de s'égarer. Voilà l'œil de la colombe.

29. Que vous êtes beau, 6 mon bien-aimél Comprenant qu'elle a plu aux yeux de l'époux, Tépouse vise à en être embrassée. Aussi se met-elle à louer la beauté de l'époux pour le provoquer ainsi à l'embrasser. Vous répétez que je suis belle, dit-elle, mais 6 mon bien-aimé, si je considère le doux spectacle de vos grâces, vous êtes bien plus beau, vous de qui procède la beauté ; beau dans l'humanité, éclatant dans la divinité. Si vous êtes beau et si je suis belle, si vous êtes mon bien-aimé et si je suis votre bien-aimée, que rcsle-t-il sinon le petit lit. Comme nous l'avons dit du petit bouquet, le petit lit est aussi une expression délicate. Voici le petit lit de la conscience, non le mien ou le vôtre, mais le nôtre ; le mien par la confession, le vôtre par votre grâce et votre lumière ; il est couvert de fleurs : dans le champ des vertus poussent les fleurs des bonnes pensées. N'allez pas me renvoyer aux soins domestiques, comme vous m'avez renvoyée à la conduite de vos chars, quand j'appelais votre midi : comme vous m'avez reléguée à la garde des troupeaux ; car en ce qui touche ce cortège de jeunes filles que vous m'avez confiées, votre grâce et ma sollicitude les ont si bien fortifiées et parées qu'elles n'ont rien à craindre du vent ni de la pluie, pendant que sur le petit lit d'une conscience pure, je goûterai la douceur de votre union. Heureuse l'âme

qui, sur ce petit lit ne fait plus avec Dieu qu'un seul esprit, qui jouit du baiser de l'intelligence de Dieu, qui, dans l'embrassement de son amour, le presse et en est pressée, et qui ainsi dort et repose en paix entre les bras de Dieu t

30. Les solives de notre demeure sont de cèdre. Notre maison est vraiment forte, puisque vous avez prescrit à vos anges de la garder. Le cèdre met par son ombre les ter- ' pents en fuite. Les solives de cèdre, ce sont donc les anges qui protègent là maison de Dieu, et dont la puissance chasse les démons, ces brigands qui assaillent cette maison ; ils soutiennent les mérites des saints, le toit de leurs prières, et les tiennent fixés avec les clous de la crainte de Dieu. Les lambris en sont de cyprès * et si la maison est protégée au dehors par le toit, elle est a l'intérieur disposée et parée. Car elle a des lambris qui, pour rendre la maison ou du moins ses ornements durables, sont de cyprès et parfaitement joints. Quand on unit deux lambris, l'un s'ouvre, l'autre se resserre; ils sont tenus l'un par l'autre : ceci représente l'amour qu'on reçoit et celui qu'on donne.

Quand il en est ainsi, tout est dans l'ordre ; car si tous aiment leurs frères et en sont aimés, l'union est telle qu'on devrait l'appeler plutôt union fraternelle que congrégation. Je suis la fleur des champs. L'Epoux entend et approuve le désir de l'Epouse, et pourtant il diffère de l'exécuter pour l'augmenter, il le réprime pour l'accroître. Je suis la fleur des champs, c'est-à-dire du monde ; car, pareil à la fleur dans les champs, j'ai seule brillé au monde de l'éclat d'une naissance virginaie ; ce n'est donc pas vous, c'est moi qui couvre de fleurs le petit lit ; je suis le lis, le modèle de la pureté et de la chasteté, non un lis superbe, mais le lis des vallées. Car la chasteté superbe n'est pas la chasteté, c'est une prostitution décorée. Tel qu'est le lis entre les épines, telle est ma bietiaimée parmi les autres filles * . Salomon a dit : Si vous avez des filles, ne leur montrez jamais un visage trop gai 3. Défiez-vous donc de ces jeunes filles avec lesquelles vous vous croyez en sûreté. Soyez au milieu d'elles, ô ma bienaimée, comme le lis au milieu des épines; si vous êtes telle au milieu d'elles, alors vous serez ma bien-aimée. Je suis on lis, et vous, vous êtes comme un lis, beau, il est vrai, mais tendre; vos filles sont des épines;

» Cantique i, 16. — * CtsHqueJi,.!, S. — * Bodi vn,

DU CANTIQUE DES CANTIQUES

quelle que soit celle vers laquelle tous tous incliniez, vous serez blessée. Restez donc droite au milieu d'elles, vous montrant à toutes comme leur modèle. L'épouse voyant que Fépoux s'humilie, s'humilie elle-même et l'exalte. Je suis, dit-elle, tomme un lis, beau, mais fragile, un lis au milieu des épines ; mais vous, vous êtes comme un pommier entre les arbres des forêts, c'est-à-dire, entre les anges comme entre les fils. Vous êtes donc fort, pour soutenir ma faiblesse, beau à voir, pour fortifier ma foi ; d'une agréable odeur pour confirmer mon espérance ; d'un goût salubre , pour nourrir ma charité.

31. L'époux s'éloigne une seconde fois de l'épouse, il se cache dans le secret du ciel quand elle s'imaginait le tenir dans le lit de la conscience. L'épouse alors retourne selon son usage, vers les jeunes filles, et conservant en son cœur l'énergie du sentiment qui avait dicté son langage à l'époux, elle le compare aux pommiers des forêts. Je me suis, dit-elle, assise à tombre de celui que Savais désiré, et son fruit était bien doux à mes lèvres1. L'ombre entre la divinité du Christ et nous c'est son corps, et l'épouse est assise sous cette ombre quand elle contemple avec modestie et humilité le mystère de l'Incarnation : le fruit est doux à ses lèvres, il n'arrive pas jusqu'en ses entrailles, elle ne se rassasie pas de cette contemplation, selon ce mot de Job : Vous ne me taissezmême pas avar 1er ma salive*. Qui peut donc se rassasier du mystère de la parole de Dieu? Nous la pouvons goûter ; nous en rassasier, jamais. Car ici plus le goût est sain, plus l'appétit est fort. Son fruit est doux à mes lèvres, dit l'épouse, et par la douceur de son exemple il me montre ce qu'il me faut souffrir pour son nom. C'est pourquoi je reviens à vous, je ne vous abandonne pas. Le roi nia même introduite dans le cellier au vin où j'ai appris une science ignorée des sages mondains, la science de gouverner avec charité. L'époux en effet a, si j'ose dire, comme trois trésors où il serre ses richesses : le jardin ou paradis de voluptés, le cellier et la maison ou la chambre. Le jardin renferme des choses agréables et utiles ; les agréables restent dans le jardin, les utiles sont portées au cellier, et du cellier on les met à la disposition et au service du roi, dans sa maison ou dans sa chambre. Le jardin renferme le sens historique, le cellier le sens moral, la maison le sens mystique. Le jardin contient tes histoi-

Gntigae n, S.— * Job to, ta.

res de l'ancien et du nouveau Testament, du siècle présent et du siècle futur, le cellier l'instruction morale du Christ, la maison h gloire de l'éternelle rémunération. Dans le jardin, la création de tout ce qui est ; dans le cellier, la réconciliation de tous ceux qui sont sauvés; dans la maison, l'affermissement et la glorification de tous les réconciliés. Le jardin se divise en trois époques, le cellier en trois mérites, la maison en trois récompenses. Trois époques en effet pour un jardin : la plantation, la maturité, la vendange. La plantation, comme il est dit dans la Genèse, les Prophètes et l'ancien Testament, c'est la création du ciel et de la terre, c'est le commencement du monde. Le temps de la maturité, c'est le moment où, dans le Christ et l'Evangile, s'est montré le type de la vie humaine ; dès lors on ne dit plus : Œil pour œil, dent pour dent1; mais si on vous frappe sur la joue droite, présentez la gauche*, et mille autres paroles qui, encore qu'elles doivent être entendues simplement et en quelque sorte historiquement, se rapportent pourtant à la maturité de la vie. Le temps de la récolte c'est le siècle futur, dont nous disons simplement et clairement : Celui qui aura bien fait ira en la vie éternelle ; celui qui aura fait le mal descendra dans l'éternelle mort •. Dans le jardin on se promène à l'ombre des exemples; mais les fruits du jardin sont transportés au cellier. Dans ce jardin, comme on l'a dit plus haut, sous un pommier, l'épouse était assise quand elle contemplait humblement la suite historique de la vie humaine de Jésus-Christ ; mais le fruit de cet arbre n'aurait jamais semblé doux à ses lèvres, si elle ne fût entrée dans le cellier. Aussi ajoute-t-elle immédiatement :

32. Il m9 a introduite dans le cellier au tiin \ On Ta dit, les fruits du jardin se transportent dans le cellier : l'agrément reste au jardin ; c'est ailleurs qu'il faut chercher l'utilité : voulez-vous la trouver, entrez au cellier. Il a trois mérites, et il renferme comme trois cellules pleines de leçons morales : notre attitude relativement à nos supérieurs : obéissance; notre attitude envers nos égaux, justice ou amitié ; notre attitude à l'égard de nos subordonnés, charité. En un mot et pour plus de brièveté, au cellier on apprend à se soumettre, à vivre avec les autres, à commander. La première cellule est pleine de

Deuter. xtx, SI. — * Matth. v, 88, 39.*— » Matth. f9 4S| Jean y, 29, — ♦ GanUflpe u, 4.

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parfums, la seconde de saveurs, la troisième de grâces. La première est plus profitable par les exemples qu'elle donne, la seconde par les idées morales et mystiques qu'elle développent ia troisième parles grâces du Saint- Esprit ; cette dernière est le vrai cellier au vin. C'est là que boivent les amis, que s enivrent les bien aimés. Devant Dieu pas d'ordre supérieur à celui des prélats qui, remplis de la sagesse divine dont ils tiennent la place auprès de leurs inférieurs, atteignent fortement de l'extrémité du possible à l'extrémité de l'impossible, et entre ces deux extrêmes, disposent tout avec suavité. Ils sont prêts à devenir, selon le langage de l'Apôtre, anathème pour leurs frères et séparés du Christ1, maisdu Christen tant que béatitude, et non pas en tant que justice. Jésus-Christ, en effet, est ces deux choses pour nous : béatitude, justice. Et les prélats acquièrent la béatitude d'une façon d'autant plus glorieuse, que pour elle ils refusent de déserter la justice. Ces paroles de l'Apôtre expriment un sentiment et non un fait. L'ivresse qui transporte les bien-aimés quand par amour de Dieu et de leurs frères ils s'arrachent les entrailles, voilà le cellier au vin où l'Epouse a mérité d'être introduite, en apprenant à porter la charité dans l'exercice de l'autorité. Ce cellier touche à la demeure du roi. Souvent de là elle entre dans le palais, elle pénètre jusqu'à la chambre du roi, quand par elle ou par ses subordonnés elle met au service du Dieu son Epoux les biens du jardin ou du cellier qui lui ont été confiés. Prélats ou subordonnés ont également là un accès aisé, pourvu qu'ils soient pénétrés du sentiment de la charité. C'est pourquoi l'Epouse précédemment désireuse d'être attirée, qui entraînait à sa suite les jeunes filles en disant: flous courrons à l'odeur de vos parfums ; immédiatement après déclare : Que le roi Fa introduite dans le cellier au vin, où elle devait puiser de quoi réparer leurs forces, préserver leur course de toute défaillance, les introduire elles-mêmes graduellement du jardin dans le cellier, du cellier dans la chambre du roi, aujourd'hui par la contemplation et l'amour, plus tard par la béatitude effective. Or, la récompense que nous réserve la maison de Dieu est unique, à moins qu'on ne la divise en trois, pour que nous sachions ce que Dieu est, sa grandeur, la méthode pour le découvrir ; ce qu'il es', : corps ou esprit? Sa

grandeur ; Est-il créé ou incréé ? Son mode ; Comment le trouve-t-on ?

33. // m'a donc introduite, dit l'Epouse, dans le cellier au vin, dans la plénitude de la charité, et là, pour empêcher l'ivresse versée par TEsprit-Saint de m'égarer dans mes rapports avec mes inférieurs, il a réglé en mai la charité1. Il y a deux choses dans la charité : l'affection et l'action. L'affection: Vous aimerez lé Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toutvotre esprit, de toutes vos forces*, ce qui comprend tous les genres d'affection. L'amour est donc dû principalement à Dieu, secondement au prochain que nous sommes obligés d'aimer en Dieu comme nous-mêmes; nous avant le prochain puisqu'on nous donne la priorité sur lui ; aimons-nous donc d'abord, puis aimons le prochain comme nous. Hais l'amour de Dieu attend de nous un acte purifiant, et si j'ose le dire, purgatif, qui nous dispose à la vision de Dieu, comme veilles, jeûnes, méditations, lectures, repentir ; et l'amour du prochain exige aussi des actes, des actes de miséricorde, par exemple,et les autres que nécessite la vie active et sociale. Hais il nous faut préférer en tout mettre l'amour de Dieu avant celui du prochain, ce qui ne suppose pas que les actes qui ont Dieu pour objet doivent toujours passer avant ceux qui concernent le prochain. En nous nous devons souvent préférer un acte de charité corporelle à un acte de charité qui s'adresse à l'âme, et ce dernier acte a un acte de charité de Dieu, à la contemplation ; mais c'est quand l'exige la nécessité qui n'a pas de loi. Il y a, en effet, une loi de charité, et il y a une nécessité de charité. La loi de charité ordonne de préférer un acte qui s'adresse à Dieu, à l'acte qui s'adresse à l'âme, et celui qui s'adresse à l'âme à celui qui a le corps pour but. La nécessité de charité demande souvent le contraire. De là ce que bien des gens répètent sans le com prendre : la nécessité n'a pas de loi. Or, voici l'ordre et la règle de la charité : aimei notre corps ou celui d'autrui moins que notre âme ou que l'âme d'autrui ; aimer notre aine ou lame des autres plus que notre corps ou que le corps des autres ; ne pas aimer notre âme plus que celle d'autrui ; aimer celle-ci comme la nôtre. Voilà pour la charité affective. Quant aux autres actes qui en dérivent, l'ordre est souvent tout différent Que de fois, en effet, nous l'avons dit, dans les actes,

corps est préféré à l'âme, l'âme à Dieu!

* Cantique n, 4. — • Mitib. xxn, 37«

OU CANTIQUE DES CANTIQUES

Votre frère est aussi méritant, aussi utile que tous ; il est avec vous réduit à la nécessité ; tous le secourez avant de songer à vous, c'est une charité merveilleuse. Vous songez d'abord à vous, pas de péché. Car ce mot: Vous aimerez le prochain comme vous-même1, vous concède la priorité. Y a-t-il entre vous disparité de mérite , il faut secourir le meilleur. Si nous devonsaimer également tous nos frères, nous avons pourtant raison de faire des prières empreintes de plus de familiarité. Ce n'est pas que nous refusions de contribuer au bien de tout le monde ; mais nous croyons que nos prières profitent tout particulièrement à ceux qui ont confiance en nous ; et nos cœurs alors sont plus touchés. Et c'est ainsi que l'Epoux a réglé en moi l amour.

34. Et puisque la charité du Christ nous pousse vers vous, entourez-moi des fleurs de vos affections, soutenez-moi avec les fruits des œuvres, parce que l'absence de mon époux me fait languir d'amour. Il y a un amour pieux, un amour fervent, un amour languissant. Pieux , pour obtenir le pardon des péchés, fervent dans la pratique des œuvres, languissant, quand l'âme défaille en Dieu son salut, c'est-à-dire dans la contemplation. Comme l'Epouse parlait ainsi toute languissante, elle sentit de nouveau la présence de l'Epoux qui, de la main gauche, lui soutenait la tète et de sa main droite l'embrassait. Alors elle respire et s'écrie : Le voici qui revient : Sa main gauche est sous ma tête, et sa main droite m'embrassera. L'Epouse, pour se reposer, incline donc sa tête non sur la main gauche , mais sur la droite de l'Epoux, quand elle est émue et touchée des mystères de l'humanité de Jésus-Christ; et la main droite de l'Epoux la tient embrassée quand, les yeux illuminés, elle est toute pénétrée de l'amour et de l'intelligence de la divinité. C'est dans ce pieux embrassement que l'Epouse trouve le repos et le sommeil. De son côté l'Epoux, tout transporté dans cet embrassement de sa charité, adjure les filles de Jérusalem, c'est-à-dire qu'il leur inspire une sorte de vénération pour l'Epouse. Il xes adjure par les chèvres et les cerfs des campagnes, quand il leur communique une agilité joyeuse dans les bonnes œuvres. Je vous en conjure, filles de Jérusalem fpar les chèvres, par les cerfs des campagnes , ne troublez pas de l'importunité de vos besoins, ne réveillez pas F Epouse au bruit de vos misères, attendez qu'elle le veuille, ce qui veut dire que,

rassasiée de la contemplation de ma grâce elle reviendra spontanément vers vous des clans impétueux de l'amour. L'Epouse, du milieu du sommeil de la consolation et de la contemplation, entendant les paroles de l'Epoux, voyant cette affection gracieuse qui interdit aux jeunes filles de la troubler et de la réveiller, qui les applique à s'exercer aux bonnes œuvres avec l'activité de la biche et du cerf, et leur fait un crime d'interrompre sa paisible contemplation, l'Epouse s'éveille pour louer son Epoux: C'est, dit-elle, la voix de mon bien-aimé1. La voix du bien-aimé, sa volonté, son œuvre, sa force se révèlent dans la conversion des jeunes filles, et sa douceur dans l'amour qu'il me porte. La charité ordonnée en moi y rétablit l'ordre partout, jusque parmi mes péchés. La paix règne dans le lieu de sa résidence ; il habite en Sion, quand l'Epouse repose dans les embrassements de l'Epoux, quand il la ranime et la protège, quand les jeunes filles ni ne la troublent, ni ne l'éveillent, ' mais la réjouissent et la charment plutôt par leurs bonnes œuvres *.

35. Voilà ce qu'exprimait cette femme qui, après la mort de son mari, son serviteur appelait Elisée à grands cris : c'est l'Epouse qui invoque Dieu le Père par la mort de son fils son Epoux : Votre serviteur, mon mari, est mort, disait cette femme, et le créancier est venu pour prendre mes deux fils et en faire ses esclaves. Ainsi l'Epouse engendre deux fils, l'un par la parole, l'autre par l'exemple, deux fils qu'elle a ravis au démon. Hais pendant que sur Tordre de la charité, elle n'était occupée que d'elle et de Dieu, et qu'elle négligeait ses fils et préférait l'action de Dieu sur elle au soin de leur conduite, la faim de la divine parole se fit sentir ; les petits demandèrent du pain, et personne ne leur en donnait. Le dur créancier Satan revint non plus pour les perdre, maiscomme un créancier qui les redemande pour les asservir. La mère qui ne voulait pas recourir au travail, aux efforts, à l'action extérieure, s'imaginant qu'elle agirait'assez par la prière, se mit à crier vers Dieu. Quelle fut la réponse du ciel ? Qu'astu dans la maison ? c'est-à-dire dans ta conscience. Vive le Seigneur, repondit-elle, votre servante n'a chez elle qu^un peu d'huile, c'est-à-dire un peu de dévotion en son cœur, un peu d'huile pour s'en oindre. Remarquez ce détail. Elle n'a pas besoin de nourriture, elle désire l'onction. Vais le Prophète, Va,

'Blatih. m. A

? Cantiquo u, 5-8. — * Pttnme uxv, S»

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