DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE
Des douze prérogatives de la B. V. Morte d'après ces paroles de F Apocalypse, xii, 1 : Un grand prodige a paru dans te Ciet : Une femme était revêtue du soleil, et la tune sous ses pieds et sur sa tête une couronne de douze étoiles, etc.
1. Un homme et une femme ont été la source de notre malheur; mais grâces à Dieu, par un homme et par une femme tout est réparé, et la grâce abonde où a surabondé le péché. Il n'y a aucune proportion entre le don et le délit, et la grandeur du bienfait excède de beaucoup le dommage qu'il répare. Ouvrier plein de douceur et de prudence, le Seigneur n'a point brisé ce qui était à demi rompu, mais il a plus utilement rétabli les choses, en formant un nouvel Adam de l'ancien, et en substituant Marie à Eve. A la vérité, le Christ seul nous eût suffi, puisque toute notre suffisance nous vient de Dieu ; mais il ne nous eût pas été avantageux que l'homme fût seul. Il était plus convenable, a l'homme et la femme ayant tous les deux concouru à notre perte, que tous les deux contribuassent à notre réparation.
A la vérité Jésus-Christ est un fidèle et puissant Médiateur entre Dieu et les hommes; mais nous ne pouvons nous empêcher de
trembler devant sa Majesté. Son humanité parait comme absorbée dans sa Divinité : ce n'est pas qu'elle ait changé de substance, mais elle est déifiée. Nous n'exaltons pas seulement sa miséricorde, nous redoutons encore ses jugements1. Car quoique par toutes ses souffrances il ait appris à compatir à nos infirmités, il ne laisse pas cependant d'être établi notre Juge par son Père.
Notre Dieu est un feu consumant1. Quel est le pécheur qui ne craindra de s'en approcher, de fondre et de disparaître en sa présence, comme la cire devant le feu?
2. Or afin que cette femme ne paraisse pas intervenir inutilement dans le grand œuvre de la rédemption du genre humain, considérez la part qu'élit y a. Nous avons certainement besoin d'un médiateur, auprès de ce Médiateur si redoutable. En pouvons-
1 Pi c, 1. — ' Dçatér. iv, 24. Héfy, xn, 29.
noqs aypir un meilleur que Marie? Eve fut cruelle de communiquer à son mari le venin dont l'ancien serpent l'avait empoisonnée : mais Marie fut fidèle, en nous fournissant à tous un antidote certain contre les morsures de l'ennemi de notre salut. Eve fut un instrument de séduction, Marie de propitiatiop. Eve fut la cause de la prévarication , et Marie le canal de notre rédemption. Pourquoi l'humaine fragilité craindrait-elle de s'approcher de Marie? Il n'y a rien de dur en elle, rien de terrible. Elle est pleine de suavité et de douceur. Lisez l'Evangile, et si vous trouvez qu'il soit sorti de sa bouche un reproche, une parole dure, si elle a donné un signe d'indignation, tenez-là désormais pour suspecte et craignez d'approcher d'elle. Mais si, au contraire, elle n'a montré dans toute sa vie que bonté, grâce, mansuétude, miséricorde, remerciez le Dieu dont la tendre compassion vous a préparé une telle médiatrice, près de laquelle vous n'avez rien à appréhender. Elle s'est faite toute à tous, aux sages comme aux insensés, dont sa vaste charité l'a rendue déhitrice. A tous elle ouvre le sein de sa miséricorde, afin que tous reçoivent de sa plénitude, que le captif y trouve la rédemption, le malade la guérison, le cœur triste la consolation, le pécheur le pardon, le juste la grâce, l'ange la joie, la Trinité tout entière, la gloire, la personne du Fils, la substance de sa chair humajqp , en sorte que sji dquee chaleur rayonne partout.
3. N'est-elle pas,dites-moi, la femmerevêtue du soleil? Que la suite de cette prophétique vision prouve qu'il faut y voir VJSglise en son état présent, j'en conviens; mais cette figure peut aussi s'adapter à Marie qui a revêtu, en effet, un autre soleil. Car de mémo que le solcjl matériel verse indifféremment ses rayons sur les bons et sur les méchants, ainsi Marie, sans discuter nos mérites antérieurs, se piontpe accessible à tous, clémente pourtour et squ iuimepse charité embrasse à la fois toutes les indigences. Tout ce qui est importait est au-dessous d'elle : dépassant d'une incomparable hauteur tonte créature, elle domine tout ce qui est fragile et CQrr°mpu> en sorte qu'il est vrai de dire que la lune est sous ses pieds. Du reste qu'y a-t-il d'extraordinaire que la lune soit sous se? pieds, quand on ne peut douter, sans crime, qu'elle ne soit elle-même exaltée au-dessus de tous les chœurs angéliques, des chérubins et des séraphins? D'ordinaire la lune
désigne avee l'imperfection, la corruption,
la folie de l'esprit, et souvent aussi l'Eglise en sa condition actuelle, l'une à cause de sa mobilité, l'autre à cause de Ja splendeur empruntée qu'elle reflète. Ces deux lunes, si j ose dire, sont bien placées sous les pieds de Marie,mais 4e façons différentes.Il est écrit que f insensé a des phases comme la lune, tandis que le sage est stable comme le soleil1. Le soleil en effet garde toujours sa chaleur et son éclat; la lune n'a que de l'éclat, encore est-il mobile, incertain et soumis à des vicissitudes incessantes. Marie est donc véritablement revêtue du soleil, elle qui a pénétré dans l'abîme de la divine sagesse à des profondeurs incroyables ; autant que le permet la condition d'une créature qui n'est pas personnellement unie à Dieu, elle semble avoir été plongée dans l'inaccessible lumière. Sans doute ce feu a purifié les lèvres du prophète*; et il embrase les séraphins. C'est bien autrement que Marie a mérité non pas d'en cire effleurée, mai§ couverte, enveloppée, et comme enfermée de toutes parts. Le manteau de cette femme est très-éblouissant, mais aussi très-chaud. Tout en elle s'est trouvé irradié d'une façon si excellente, qu'en elle on ne doit rien soupçonner, je ne dis pas de ténébreux, mais d'obscur, de moins lumineux, rien qui ne soit embrasé. 4. Toute folie est bien loin sous ses pieds; elle n'a rien de commun avec les femmes sans sagesse, ni avec le collège des vierges folles. 11 y a plus, ce fol unique, ce prince de toute folie qui, changeant comme la lune, a perdu la sagesse qui était sa beauté, écrasé, broyé sous les pieds de Marie, est réduit à une misérable servitude. Elle est cette femme promise autrefois par Dieu et déclinée à briser de son pied la tète de l'antjque serpent Il a bien essayé, mais sans succès, de la mordre au talon8. Car seule elle brise toutes les perversités de l'hérésie. L'un prétendait qu'elle n'avait pas enfanté Jésus- Christ de sa propre chair, un autre qu'elle ne l'avait pas mis au monde enfant, mais trouvé; un autre criait en blasphémant qu'après son enfantement elle avait connu un homme; un autre, ne pouvant souffrir ce mot de mère de Dieu, attaquait ce grand titre de Théotocos. Hais leurs pièges sont brisés, leurs projets renversés, leurs erreurs réfu-r tées, et toutes les générations proclament Marie bienheureuse. Par l'entremise d'Hérode le dragon a dressé des embûches à la Vierge prête d'enfanter, il a voulu dévorer
* Eccli. xxvii, 12. — * I*ate vi, 7, — 8 Gen. m, 51.
POUR L'ASSOMPTION DE U p. V. MARIE (OCTAVE).
son fils à son npparUlQD 4&ns la vie : parce que des inimitiés régnaient entre la race de fa femme et celle du dragon.
5. Mais le mot de lune désigne ayant tout l'Eglise qui tient son éclat de celui qui a dit : Sans moi vous ne pouvez rien faire1. Vous avez ici indiquée clairement la médiatrice que nous vous avons recommandée un peu
!>lus haut. Une femme revêtue du soleil, est- 1 dit, et ayant la lune sous ses pieds. AU 1 baisons, mes frères, les vestiges de Marie, et, avec les supplications les plus pieuses, prosternons-nous à ses pieds. Saisissons-la et ne la laissons pas aller qu'elle ne nous ait bénis ; elle est si puissante ! La toison entre la rosée et Taire, la femme entre le soleil et la lune, c'est Marie placée entre le Christ et l'Eglise. Mais peut-être la toison couverte de rosée vous cause-t-elle moins de surprise que la femme enveloppée du soleil. Quelle relation saisissante, quel étonnant voisinage que celui du soleil et d'une femme 1 Comment au sein de si vives ardeurs une si fragile nature peut-elle résister? 0 Moïse J votre admiration est légitime, et vous ^vez bien sujet de chercher à contempler de près ce spectacle. Cependant ôtez votre chaussure, quittez les pensées mortelles, si vous voulez en approcher. Je vais, dit-il, et je verrai cette grande vibion%. Oui, c'est une grande vision qu'un buisson qui brûle sans se consumer; et c'est un grand prodige qu'une femme revêtue du solejl sans être embrasée de ses feux. Il n'est pas naturel qu'un buisson couvert de flammes demeure intact, et une femme n'a pas par elle-rrçêmela puissance de porter ce manteau fait du soleil môme. Il y a îcj **ne vertu supérieure aux forces humaines et même aux forces angéliques, il y faut une vertu plus sublime que celles-là. //£*> prit-Saint surviendra en vous. Et comme s) Marie répondait : pipu est esprit, notre Dieu est un feu qui consume, une vertu, non la mienne, ni la vôtre mais celle du frès-Haut vous couvrir^ <te sçn çm'sre*. Ne nous étonnons pas que sous un pareil abri on puisse porter un pareil vêtement.
6, Une femme revêtue du soleil ' revêtue dp la lumière comme d'un vêtement, k'bomme charnel n'cnten4 peut-être pas, car tout ceci étant spirituel est folie à se? yeux. L'Apôtre en Jugeait autrement quand il* disait : Revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus- Chrisp. 0 Notre-Dame! que vous lui êtes devenue familière I que vpus avez médité de l'ap-
1 Jean xv, 5. — * Exode m, 3. — * Luc i, 3r>„ — * Rom. xiii, 14.
procher, que dis-je ? de lui être intimement unie ! Quelle grâce prodigieuse vous avez trouvée auprès de lui ! Il demeure en vous et vous en lui. Vous le revêtez et vous êtes revêtue de lui. Vous le revête? 4e la substance àà sa chair , et lui vous enveloppe de la gloire de sa majesté. Au soleil vous prête? une nuée, et le soleil à son tour devient votre manteau. Car le Seigneur a fait si}r la terre cette nouveauté , qu'une femme environnât un homme \ le Christ duquel U est dit : Voici l'homme, Orient est son non\%% Il a aussi réalisé au ciel une chose inouïe, dans une femme revêtue du soleil. Enfin elle l'a couronné et elle 3 mérité d'être couronnée par lui. Sortez, filles de Siou, et voyez le roi Salomon sous le diadème qu'il tient de sa mère8. Mais nous traiterons ce sujet une
autre fois. Eu attendant, entre? $u peeur 4e
ce mystère et considérez notre reitfe avec je diadème que son fils lui met w front.
7. Sa tête, est-il dit, porte une couronne (ie dowe étoiles. K\\\ quelle mérite un diadème 4'étoiles cette tête mille fois plus brillante
Scelles, qui les prne au lieu d'être ornée par Ips.ptpourquoi les astres ne couronneraient ils pas celle que le soleil revêt ? Comme 3U jour du printemps, est-il écrit, les roses l'en {auraient, ainsi que les lis du vallon \ La gauche de l'épou; lui soutient la tête* et déjà sa droite la tient embrassée *. Qui estimerç les perles et qui nommera les étoiles qui forment le diadème de Marie ? J/hpmme est incapable d'exposer la raison de cette çou-i ronne. et d'enin4iquer l'agencement. Cependant tentons cette périlleuse étude des secrets (Jiyins,dans ]a mesure 4e notre faihlesse.Paus ces douze étoiles peut-être sommes-nous autorisés à voir les douze prérogatives de grâee qui sont la parure réserve de Marie,On trouve en
effet en elle des prérogatives dn ciel, des
Srérogatives de la chair, et des prérogatives e l'esprit, et en multipliant ce ternaire par quatre, peut-être ayons-nous les 4ppze étoiles qui composent la splendeur que répond h tous les yeux le diadème de notre reine. Pour moi ie trouve un écl^t singulier l premièrement dans la génération 4e Mane, secondement 4ans le salut de l'ange, troisièmement dans l'arrivée du Saint-Esprit en elle, quatrièmement dans la conception ineffable du fils de Dieu. Mais cette gloire sidérale apparaît encore en ces points : Marie a levé la première l'étendard 4e la yirginité, elle a été féconde sans que sa pudeur fût
» Jéréni. xxxi, 82. — * Zach. vi, 42. — * Cantiq. ni, H. — * Erc'i. l, 8. — » Cantiq. 11, 6.
lésée, son sein a porté un fruit qui ne lui a pas pesé, elle a enfanté sans douleur. Enfin ce qui brille en Marie projette une splendeur spéciale, c'est la modestie de sa pudeur, le dévouement de son humilité, la magnanimité de sa foi, le martyre de son cœur. Vos méditations attentives étudieront ces choses plus en détail, il nous suffira de les avoir rapidement indiquées.
8. Qu'y a t-il donc d'éclatant, mes frères, dans la génération de Marie? C'est sans doute qu'elle est sortie du sang des rois, de la race d'Abraham, de la souche de David. Mais si cela ne vous paraît pas suffisant, ajoutez que, par un privilège tout singulier de sainteté, cette génération s'est opérée par un effet de la Toute-Puissance divine, qu'elle a été promise longtemps auparavant aux saints Patriarches, qu'elle a été figurée par des prodiges mystiques, annoncée par les oracles des prophètes.
C'est cette génération sainte que figuraient la verge sacerdotale qui fleurit sans racine *, la toison de Gédéon restée sèche au milieu de l'aire * , la porte orientale dans la vision d'Ezéchiel, porte fermée à tous8. C'est elle surtout que promettait Isaïe tantôt comme une tige sortant de la racine de Jessé, tantôt et d'une façon plus claire comme la vierge destinée à enfanter*. Les saints livres ont raison de dire que ce grand prodige est apparu dans le ciel, puisque nous le voyons si longtemps d'avance annoncé par le ciel. Le Seigneur dit : // vous donnera lui-même un signe. Voici qu'une vierge concevra 5. Oui le signe est grand, comme celui qui le donne. Quels regards donc ne seraient pas éblouis de la splendeur de ce privilège ? Et ce salut respectueux et empressé d'un archange, comme si déjà Marie siégeait sur un trône royal au-dessus des rangs des célestes régions, cet esprit habitué aux hommages de la terre et incliné devant une femme attestent l'excellence des mérites de notre Vierge, et des grâces choisies qui la distinguent
9. Voici en Marie une autre gloire ; au lieu de concevoir dans l'iniquité, comme le reste des femmes, seule elle conçoit avec l'assistance du Saint-Esprit, et cette conception est toute pure. Elle a engendré un fils qui est vraiment Dieu et fils de Dieu ; d'elle est sorti Celui qui est tout ensemble Dieu et homme ; quel abîme de lumière ! Comment redire un mystère dont les fulgurantes
* Nomb. xvii, 8. — » Juges vi, 37,38.— >Ecécb. xuv, i, 2. — * Isaïe xi, 1. — » Ibid. vu, 14.
clartés troublent jusqu'au regard angélique? Du reste sa virginité et le projet qu'elle avait formé de s'y vouer sont assez clairement relevés par la nouveauté même d'une telle résolution. Il a fallu à Marie toute la liberté de l'esprit pour s'élever au-dessus des décrets de la loi mosaïque et pour vouera Dieu la pureté absolue de sa chair et de son cœur. Et la preuve de l'inviolable solidité de sarésolution c'estsaréponse,saferme réponse à l'ange qui lui promet un fils : Comment cela se fera-t~il puisque ie ne connais point d'homme *? Si le discours de l'ange la trouble, si elle se demande ce que veut dire ce salut, c'est qu'elle s'était entendu proclamer bienheureuse entre les femmes, elle qui souhaitait d'être à jamais bénie parmi les vierges. Et dès lors elle se demandait le sens d'une salutation qui lui paraissat suspecte. Mais dès que dans la promesse d'un fils, elle vit un péril pour sa virginité, elle ne put s'empêcher de demander : Comment ceia se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme! C'est donc justement qu'elle a mérité la bénédiction de la maternité sans perdre celle de la virginité, afin que la virginité devînt plus glorieuse par la fécondité, et la fécondité par la virginité, ces deux astres se prêtant de mutuels rayons. Etre vierge c'est une grande chose : mais être vierge et mère quelle prérogative incomparablement plus haute î C'est encore avec justice que Marie a seule ignoré ces tristesses et ces ennuis qui accablent, on le sait, les autres femmes durant leur grossesse , puisque seule elle a conçu sans les émotions de la volupté. C'est pour cela qu'au début de sa conception, à l'heure où les autres femmes soufrent davantage, Marie gravit joyeuse et rapide les montagnes et porte ses services à Elisabeth. Elle monte encore à Bethléem aux approches de son enfantement, portant le précieux dépôt qu'elle a reçu, un fardeau qui ne lui pèse pas, et qui la porte elle-même. Et, dans cet enfantement, quelle gloire d'avoir mis au jour, au milieu de transports nouveaux, un fruit nouveau, préservée, seule entre les mères de la malédiction et des douleurs réservées à celles qui enfantent ! Si la rareté des choses en fait apprécier le prix, on ne peut rien rencontrer de plus rare que tout ceci, puisque sous tous les rapports, Marie n'a pas eu de semblable, Marie n'aura pas de rivale. Or toutes ces exceptions, si nous les considérons attentivement, nous inspire-
' Luc i, 34.
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ront assurément l'admiration, le respect, la dévotion, la consolation.
10. Ce qui me reste à dire nous portera à Fimiter. Nous ne pouvons prétendre devenir, avant notre naissance l'objet,de la part du ciel, de promesses nombreuses et variées, ni d'oracles divins , pas plus que recevoir de l'archange Gabriel les honneurs d'un salut si nouveau. Marie nous communique encore moins deux autres privilèges qui lui sont exclusivement réservés. Elle est la seule dont il est dit : Ce qui est né en elle vient du Saint-Esprit l et la seule à qui il est dit : Le saint qui naîtra en vous sera appelé Fils de Dieu1. Qu'on présente des vierges au Roi, mais après elle, car elle revendique ici seule la primauté. Seule encore elle a conçu sans corruption, elle a porté un fils sans fatigue, elle l'a mis au monde sans douleur. On n'exige de nous rien de tout cela. On exige cependant quelque chose. Car si nous n'avons ni la mansuétude pudique de Marie, ni l'humilité de son cœur, ni la magnanimité de sa foi, ni sa compassion affectueuse, notre négligence trouvera-t-elle une excuse dans ces privilèges exceptionnels? Certes c'est une belle perle dans un diadème, c'est une étoile étincelante sur un front que la rougeur au visage d'un homme pudique.
Mais qui croira que cette grâce ait fait défaut à celle qui fut pleine de grâce ? Marie fut riche de pudeur, je le prouve par l'Evangile. Où la voyez-vous s'épancher en paroles ou se montrer présomptueuse? Elle se tenait dehors cherchant son fils5; elle n'usa pas de son autorité maternelle pour l'interrompre, ou pour faire irruption dans la maison où son fils parlait. Dans tout le reste des quatre évangiles, si j'ai bonne mémoire, Marie ne parle que quatre fois. La première fois cest à l'ange : encore l'a-t-il interpellée une fois ou deux ; la seconde à Elisabeth, quand le salut qu'elle adresse à sa cousine a fait bondir Jean dans les entrailles qui l'enferment, et qu'Elisabeth célébrant sa cousine, Marie s'empresse de célébrer le Seigneur*: la troisième fois à son fils âgé de douze ans pour se plaindre qu'elle et son père le cherchent avec inquiétude5; la quatrième aux noces à son fils et aux serviteurs. Et cette dernière parole était la preuve de la douceur innée de Marie et de sa virginale retenue. L'humiliation d'autrui- devient la sienne; elle n'y tient plus, elle ne peut cacher le manque de vin. Son fils la reprend : douce
1 Math, i, 20. — ' Luc i, 35. — * Math, xn, 46. — ♦ Luc i, xxxrv, 35. — • Ibid. h, 48.
et humble de cœur elle se tait ; mais elle ne désespère pas, et elle avertit les serviteurs de faire tout ce que Jésus leur dira.
il. Ne lit-on pas que les bergers venus à la crèche ont trouvé Marie la première? Ilstrouvè?*eni, dit l'Evangéliste, Marie, Joseph et l'enfant posé dans une crèche*. Les Mages, s'il vous en souvient, ne rencontrèrent pas l'enfant sans sa mère*: et quand Marie porta le Seigneur au temple du Seigneur, elle ouït de la bouche de Siméon de nombreuses révélations relatives à elle aussi bien qu'à son fils 3, et, dans ces occasions, elle montra autant de réservée parler que d'attention à écouter. Elle conservait en elle toutes ces choses, et les repassait en son cœur \ Dans toutes ces rencontres vous ne l'entendrez pas dire un mot, un seul mot qui ait trait à l'Incarnation. Malheur à nous qui nous épuisons sans cesse, qui épanchons tout ce que nous avons dans l'esprit, et qui, au dire de ce poète comique, nous écoulons par mille fentes8. Marie entendit souvent son fils non-seulement parler aux foules, en paraboles, mais révéler à ses disciples les mystères du royaume de Dieu, elle fut témoin de ses miracles, elle le vit attaché à la croix, expirer, ressusciter, et monter au ciel ; dans ces occasions, combien de fois entendit-on la voix de la plus modeste des vierges, de la plus chaste des colombes ? Vous lisez, aux Actes des Apôtres, que les disciples revenus du Mont des Oliviers persévéraient ensemble dans la prière. Si Marie était avec eux, qu'on nomme la première celle qui est supérieure à tous, moins à cause de la prérogative de son Fils que par le privilège de sa sainteté personnelle. Pierre et André, est-il dit, Jacques et Jean et les autres qui viennent après. Tous ceux-là persévéraient dans ta prière avec les femmes et avec Marie mère de Jésus. Se montrait-elle donc la dernière des femmes pour être ainsi nommée la dernière? Les disciples étaient charnels encore, (l'Esprit ne leur avait pas été donné parce que Jésus-Christ n'était pas glorifié e) quand une dispute s'éleva entre eux au sujet de la primauté7. Marie au contraire plus elle est élevée, plus elle s'abaisse non-seulement en tout, mais au-dessous de tous. Elle mérite bien de monter du dernier rang au premier, puisque îa première de toutes elle s'est faite la dernière. Elle mérite bien d'être la reine de tous puisqu'elle s'est rendue la servante
« Lnc h, 16. — * Math, n, 11, — » Luc n, 34, 36. — * Ibid. n, 51. — 8 Térence, Eunuque i, 2, 25. — 6 Jean vu, 3fJ. — 7 Luc xxu, 2i.
te
SERMONS DE SAINT BERNAftD
de tous: et t'est justement enfin qu'elle est portée par delà Ië&a.ges, elle qu'une ineffable mansuétude a rangée au dessous deà veuves, des pénitentes, au-dessous imême de celle de laquelle Sept déliions avaient été expulsée. Je vous en conjure donc, ô mes enfants, imitez celte vertu si vous aimez Marie, et si voua êtes jaloux de lui plaire rivalisez avec elle de modestie. Point dé vertu plus séante à l'homme, plus digne d'un chrétien, ni surtout plus convenable à un religieux.
Î2. Cette doiîceu? dé là Vierge nous révèle assez son humilité. Car humilité et douceur sont Sœurs, qui jamais n'ont été pliis intimement Unies qu'en celui qui disait : Apprenez de moi que je suis doux si humble de cceûrK Comme la superbe est la mère de la présomption, ainsi la véritable mansuétude procède d'une humilité vraie, toutefois le silence de Marie ne proclame pas seul son humilité qui éclate mieux encore en ses discours. Elle avait ouï cette parole : Le saini qui naîtra de vous sera appelé Fils de Dieu : et elle répond en se qualifiant de servante. Elle s'approche d'Elisabeth, et l'Ësprit-Saint fait à l'instant connaître la gloire singulière dont Dieu l'avait favorisée. D'où me vient, dit Elisabeth, que ca Mère de mon Seigneur daigne me visiter ? et rendant témoignage âùx eûets miraculeux des paroles par lesquelles elle l'avait saluée, elle ajoute : Dès que la voix de votre salutation a eu frappé mes oreiltes, V enfant que je porte dans mon sein a tressailli de joie. Puis relevant la foi de celle qui avait cru : Que vous êtes heureuse d'avoir ajouté foi aux paroles qui vous ont été annoncées l Vous verrez en vous V accomplissement des promesses qui vous été faites par le Seigneur. Grands et magnifiques éloges; mais la pieuse humilité de Marie n'eut garde de se les attribuer à elle-même ; rapportant tout à Celui dont on louait en elle les faveurs : Vous exaltez, dit-elle, la Mère du Seigneur ; mais c'est du Seigneur dont mon âme publie les granaeurs et les merveilles. Vous dites qu'à ma voix votre fils a tressailli de joie dans votre sein ; mais mon esprit se réjouit dans te Dieu seul auteur de mon salut. Pour lui, comme ami de l'Epoux , il se réjouit à sa voix. Vous m'appelez bienheureuse, parce que j'ai cru; mais la foi et la cause de la béatitude sont des dons de la bonté de Dieu ; et c'est parce qu'il a regardé l'humilité de sa faible ser-
vante, et qtl'il a bien votllti l'en favoriser, que toutes les nations m'appelleront Bienheureuse \.
13. Mais serait-il possible, mes frères, que sainte Elisabeth, inspirée de l'Esprit-Sàint, se soit trompée? Non certes. Heureuse sans doute celle sur laquelle Dieu avait arrêté ses fregards I Heureuse celle qui a ajouté foi aux
{iaroleâ de sort Dieu I Et qui n'admirera pas e fruit précieux de ce regard du Très Haut sur sa servante ? Car à peine l'Esprit-Saint fut-il survenu en elle pat Son opération infaillible, qu'il produisit dans te sanctuaire de son cœur virginal une si grande humilité, et une grandeur d'âme si relevée, que ces deui vertus, loin de se nuire, ne firent, comme deux astres, que se prêter l'un h l'autre Un nouvel éclat; de manière que l'humilité lie causa aucun préjudice à la grandeur d'âme; et la grandeur d'âme ne nuisit en rien à l'humilité. Et quoique Marié fût pénétrée des sentiments de son indignité, elle ne laissa cependant pas de croire généreusement à la vérité des promesses mi'ort lui faisait. Ainsi, celle qui ne se regardait que Comme une vile servante, ne doutait cependant pas qu'elle n'eût été choisie pour être l'Instrument de cet incompréhensible mystère, pour cet admirable commerce, pour ce secret impénétrable ; en un mot, la considération de sa bassesse ne l'empêcha pas de croire que bientôt elle serait la Mère d'un Dieu homme. La grâce, mes frères, opère tous les jours le même eflet dans le cœur des élus, en leur donnant une humilité qui ne les rend point pusillanimes, et une générosité qui ne produit aucun sentiment d'orgueil. Ces deux vertus, loin do se détruire, semblent plutôt se prêter un mutuel secours. Non-seulement la générosité ne donne aucune entrée à l'élévation ; mais elle augmente, au contraire, l'humilité ; dé manière qu'ils n en sont que plus timorés et plus reconnaissants envers les bienfaits du Seigneur. L'humilité, de même, loin de les jeter dans la pusillanimité, relève leur courage. Plus ils ont de bas sentiments d'euxmêmes et de leur insuffisance, plus ils se jettent avec confiance entre les bras de Dieu de qui Seul ils attendent toute leur force.
44. Le martyre de la Vierge, (s'il vous en souvient c'est la douzième étoile de son diadème), nous est recommandé aussi bien dans la prophétie de Siméort que dans l'histoire momd de la passion de notre Seigneur.
* Math, xi, 29.
1 Luo i, 35, 48.
POUR L'ASSOMPTION DE LA B; V. MARIE (OCTAVE)
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Celw-ci, disait le saint Vieillard, en parlant de l'enfant Jésus : Celui-ci est posé comme un but de contradiction, et votre âme, (il s'adresse à Marie) sera percée d'un glaive de douleur !. Oui, bienheureuse mère, un glaive a percé votre âme. Ce n'est qu'à travers elle qu'il a pu atteindre la chair de votre fils. Quand, en effet, ce Jésus qui est le Jésus de tous, mais plus spécialement le vôtre, eut rendu l'esprit, la lance cruelle n'atteignit pas son àme. Si, sans respect pour la mort, elle lui ouvrit le côté, elle ne lui causa pas de douleur ; mais elle vous perça l'âme. L'âme de Jésus n'était plus en ce corps, dont la vôtre ne pouvait s'arracher. La violence de la douleur la perça donc, en sorte que nous devons vous proclamer plus que martyr, puisque le sentiment dé la compassion a surpassé en vous le sentiment de la douleur corporelle.
15. Ne vous tut-elle pas plus qu*un glaive cette parole qui, transperçant, votre âme atteignit jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit: Femme, voilà votre fils1? quel échange ! Jean vous est donné à la place de Jésus, le serviteur au lieu du Seigneur, le disciple au lieu du maître, le fils de Zébédée pour le fils de Dieu, un homme à la place du trai Dieu ! A cette parole comment votre âme si affectueuse ne serait-elle pas blessée, puique soh souvenir seul déchire nos cœurs de rocher et de fer? Mes frères, ne vous étonnez pas qii'on dise de Marie qu'elle a élé martyr eii son âme. Laissez cet étonnement à celui qui n'a pas entendu saint Paul compter parmi les plus grands crimes des païens d avoir été sans affection '. Ce ne fut
1 Lue il, 84, 35. — * Jean xix, 26. — ' Rom. i, ZU
pas le crime de Marie : que ce ne soit pas celui de ses serviteurs. Mais peut-être vous me direz: ne savait-elle pas d'avance que son fils devait mourir? assurément. N'espérâit-felle pas le voir ressusciter immédiatetement après sa mort? Oui elle attendait ce miracle. Et cependant elle a pleuré son crucifiement? Oui, et avec des larmes amères. Qui êtes-vous doilc, hion frère, ou d'où vous vient cette sagesse ? Quoi ! vous êtes plus surpris de la compassion de Marie que des douleurs endurées par le fils de Marie ? Jésus a pu mourir corporellement, et Marie n'aurait pu mourir par le cœur ? Jésus est mort par une charité qu'on ne surpasse pas : et le martyre de Marie a eu son principe dans cette charité qui, après celle de Jésus, n'a pas eu d'égale. 0 mère de Miséricorde 1 par cette tendresse de votre cœur si pur, la lune1 placée à vos pieds vous invoque pieusement comme sa médiatrice auprès du soleil de justice. Qu'à votre lumière elle voie la vraie lumière I Qu'elle obtienne par vous de voir ce gracieux soleil qu'elle a aimé plus que tous, qu'elle a orné, paré d'une robe de gloire et d'une couronne de beauté. Vous êtes pleine de grâces, couverte de la rosée céleste, appuyée sur le bien-aimé , inondée de délices. Nourrissez aujourd'hui vos pauvres, ô Notre-Dame î que les petits chiens eux-mêmes aient part aux miettes de votre table. Non - seulement au serviteur d'Abraham, mais à ses chameaux donnez à boire de votre cruche qui déborde1, car vous êtes vraiment cette Vierge élue et destinée au fils du Très-Haut, qui est le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-il.
* L'Eglise. Voir plus haut n" S et 6t — •Gen. ttnr, 15, 20.
SERMON