POUR LA NATIVITÉ DE LA B. V. MARIE
Vous avez, dit l'Apôtre, votre fruit dans la sanctification, et la fin c'est la vie éternelle1; la vie éternelle, cette fontaine inépuisable dont les eaux arrosant tout le paradis. Elle n'arrose pas seulement , elle enivre, cette fontaine des jardins : c'est le puits des eaux vives qui se précipitent de la cime du Liban; c'est un fleuve impétueux qui réjouit la cité de Dieu. Hais quelle est cette fontaine de vie sinon le Christ, le Seigneur? Lorsque le Cfirtst paraîtra, dit saint Paul, le Christ votre vie, alors vous paraîtrez avec lui dans la gloire1. La plénitude s'est anéantie afin de devenir pour nous justice, sanctification, pardon. Elle ne s'est pas encore montrée vie ou gloire, ou béatitude. La source a été détournée vers nous ; ses eaux ont été dirigées sur les places, bien que l'étranger n'y boive pas*. Ce filet est venu du ciel par un aqueduc, il n'a pas l'abondance de la fontaine, il ne verse que des gouttes de grâce sur nos cœurs desséchés, gouttes plus ou moins nombreuses, selon les personnes. L'aqueduc est plein, afin qu'on puise à sa plénitude, sans y prendre pourtant la plénitude même.
4. Vous connaissez, si je ne me trompe, quel est l'aqueduc dont je parle, qui, prenant au cœur du Père la plénitude de la fontaine l'a amenée jusqu'à nous, sinon tout entière, du moins dans la mesure où nous pouvions la recevoir; car vous savez à qui il a été dit : Je vous salue pleine de grâce. Faut-il nous étonner qu'on ait pu trouver les éléments d'un aqueduc pareil, si haut, que l'extrémité supérieure semblable à l'échelle vue par le patriarche Jacob, touche au ciel*, que dis-je? le dépasse, et arrive jusqu'à cette source des eaux*vives placée par delà les deux ? Salomon s'en étonnait et, avec l'accent d'un homme qui désespère, il disait : Qui trouvera la femme forte5? Si durant tant de siècles les eaux de la grâce manquèrent au genre humain, la cause en était dans l'absence de ce précieux aqueduc dont nous parlons. On l'a attendu longtemps: n'en soyez pas surpris: rappelez-vous combien d'années Noé,un homme juste, a consacrées à la fabrication de l'arche, destinée à sauver seulement un petit nombre de personnes, huit, et encore pour un temps bien court.
5. Mais comment notre aqueduc a-t-il pu atteindre jusqu'à cette source placée si haut? Comment, je vous prie, sinon par la véhémence de ses désirs, la ferveur de sa dévotion, la pureté de sa prière ? Il est écrit en
1 Rom. vi, 22. — • • Coloss. ni, 4. — » Prov. v, 16, 17. — * Gen. xxviii, 12. — ' Prov. xxxi, 10.
To*. IV.
effet : La prière du juste pénètre les deux1. Et qui donc est juste si Marie ne l'est pas, elle de laquelle est sorti pour nous éclairer le soleil de justice? Comment a-t-elle atteint cette majesté inaccessible, sinon en frappant, en sollicitant, en cherchant? Et elle a trouvé l'objet de ses recherches, puisqu'il lui fut dit : Vous avez trouvé grâce devant le Seigneur*. Eh quoi! Elle est pleine de grâce, et elle trouve grâce ? Ah ! elle mérite de trouver ce qu'elle cherche, elle à qui ne suffit pas sa propre plénitude, qui ne se contente pas de son bien personnel. Mais, comme il est écrit, Celui qui me boit aura encore soif9, Marie demande que la source déborde pour le salut de tous. L' Esprit-Saint dit l'ange, surviendra en vous*: ce baume précieux coulera sur vous avec une telle abondance, et une si riche plénitude, qu'il débordera de toutes parts autour de vous. Il en est ainsi; déjà nous le sentons, déjà l'huile réjouit nos visages, déjà nous crions: Votre nom est une huile répandue, et votre souvenir s'étend de génération en généralion. Et ce n'est pas en vain; si l'huile se répand elle n'est pas perdue. Car telle est la cause pour laquelle les jeunes filles, le* âmes faibles aiment l'Epoux8, et l'aimenl fortement ; le parfum descendant de la tête ne découle pas seulement sur la barbe, mais jusque sur les bords du vêtement.
6. Considère, ô homme ! le plan de Dieu, et reconnais-y un dessein plein de sagesse et de bonté. Avant de couvrir l'aire de la rosée céleste, il commence par en remplir la toison '. Voulant racheter le genre humain il en met toute la rançon en Marie. Pourquoi cela? peut-être afin d'excuser Eve par sa fille, et d'apaiser désormais toutes les plaintes de l'homme à la femme. O Adam, désormais ne dis plus : La femme que vous m'avez donnée m'a présenté du fruit défendu1 ; dis plutôt : la femme que vous m'avez donnée m'a nourri d'un fruit béni. Quel conseil plein de bonté ! Mais peut-être cache-t-il encore autre chose que la bonté et n'est-ce pas là tout. Tout cela est vrai, mais ne suffit pas, si je ne me trompe, à vos désirs. C'est un lait plein de douceur; en le pressant un peu peut-être en tirerons-nous un beurre gras et onctueux. Considérons plus attentivement encore de quelle aflection Dieu a voulu que nous honorions Marie en qui il a placé la plénitude de tous les biens ; afin que tout ce que nous
« Eccli. xxxv, 21. — f Luc i, 30. — » Eccli. xxiv,29. * Luc i, 35. — • Cantiq. i, 2. — • Juges vi, 37. — ' Gen. m, 12.
ivons d'espoir de grâce, de salut, nous le rapportions à celle qui s'est élevée de cette terre au ciel, au milieu des délices. C'est un jardin de délices sur lequel n'est pas venu une fois seulement le souffle du divin midi ; il y est survenu, il y a soufflé encore, afin d'en faire couler et couler encore les parfums, c'est-à-dire toutes les richesses de la grâce. Otez ce corps lumineux qui éclaire le monde ; où est le jour? Otez Marie, cette étoile de la mer, de cette grande et vaste mer que reste-t-il que la nuit, l'ombre de la mort, les plus épaisses ténèbres ?
7. Vénérons donc Marie de toute la tendresse de nos cœurs, de toute notre puissance d'affection, de tous nos vœux; car telle est la volonté de celui qui a voulu que nous ayons tout par Marie. Telle est, dis-je, sa volonté ; mais elle n'a d'autre but que notre intérêt. Sa bonté vient dans toutes les rencontres et par tous les moyens en aide à nos misères : elle console nos craintes, elle réveille notre foi, elle fortifie l'espérance, elle chasse la défiance, elle relève rabattement. Vous craigniez d'approcher du Père ; en l'entendant seulement vous trembliez d'effroi ; vous fuyiez dans l'ombre du feuillage ; il vous a donné Jésus pour médiateur. Un tel fils que n'obtiendra-t-il pas d'un tel père ? 11 se verra exaucé à cause du respect qui lui est dû,car le Père aime le Fils. Tremblez-vous aussi devant lui ? C'est votre frère, votre chair, il a été éprouvé en tout, à l'exception toutefois du péché, afin de devenir miséricordieux. Ce irère c'est Marie qui vous l'a donné. Mais : peut-être qu'en lui vous redoutez la majesté divine, car encore qu'il se soit fait homme, il reste Dieu. Voulezvous un avocat aussi entre vous et lui ? Recourez à Marie : en Marie il n'y a que l'humanité pure, pure non-seulement parce qu'elle est sans tache, mais parce qu'en elle il n'y a qu'une nature unique. Je le dis sans hésiter, elle aussi sera exaucée à cause du respect qui lui est dû. Le Fils exaucera sa mère, et le Père son Fils. Mes petits enfants, voici l'échelle des pêcheurs, voici mon plus grand espoir, voici tout le londement de ma confiance, car enfin le Fils peut-il repousser ou endurer un refus, ne pas écouter ou n'être pas écouté? Assurément non. Vous avez trouvé, dit lange, grâce auprès de Dieu. Heureusement. Marie trouvera donc toujours grâce, et nous n'avons besoin que de la grâce. Cette vierge prudente n'a pas cherché, comme Salomon, sagesse, richesses, honneurs, puissance, maisuniqi amentla grâce.
Car c'est à la grâce seule que nous devotift notre salut.
8. Et nous, mes frères, pourquoi souhaitons-nous autre chose ? Ah 1 cherchons la grâce et cherchons-la par Marie ; parce que ce qu'elle cherche elle le trouve infailliblement. Cherchons la grâce, mais la grâce auprès de Dieu, car la faveur des hommes est trompeuse. Que d'autres poursuivent un mérite humain; pour nous travaillons à trouver la grâce. Mais quoi? Est-ce une grâce si nous sommes ici ? Oui, c'est à la miséricorde du Seigneur que nous devons d'exister encore. Et qui sommes-nous ? Des parjures, des adultères, des homicides, des ravisseurs, la fange de ce monde. Consultez vos consciences, mes frères, et voyez si la grâce ne surabonde pas là où avait abondé le péché. Marie n'allègue pas son mérite ; mais elle demande la grâce, et elle s'y confie au point de ne point s'enorgueillir mais de trembler devant le salut qu'un ange lui adresse. Marte, est-il dit, pensait quelle pouvait être cette salutation * . C'est qu'elle s'estimait indigne de ces hommages d'un ange, et peut-être se disait-elle: d'où me vient cet honneur qu'un ange du Seigneur vienne à moi ? Ne craignez pas, ô Marie, et ne soyez pas surprise de cette visite: un personnage plus grand encore que l'ange vient à vous. Que la présence de l'ange du Seigneur ne tous étonne pas. Le Maître de l'ange est avec tous. D'ailleurs pourquoi ne jouiriez-vous pas de la vue des anges, quand vous menez une conduite angélique? Et pourquoi l'ange ne visiterait-il pas celle qui partage sa vie ? Pourquoi ne saluerait-il pas la concitoyenne des sainte, et la servante de Dieu ? C'est une vie tout angélique que la virginité ; et ceux qui ne contractent point d'alliance terrestre ressemblent à ces espris célestes.
9. Ne voyez-vous pas que de cette façon encore notre aqueduc s'élève à la hauteur de la source? Ce n'est plus seulement par la prière que Marie pénètre les deux, mais par la pureté qui, au dire du Sage, nous rapproche de Dieu*. Or elle était une vierge sainte de corps et d'esprit qui avait tout spécialement le droit de dire : ftotre vie est dans les deux \ Oui elle était sainte de corps et d'esprit ; n'allez concevoir aucun doute au sujet de notre aqueduc. Il s'élève bien haut, et pourtant il reste intact. C'est le jardin fermé, la lontaine scellée, le temple du Seigneur,
' Luc i, S9. — » Sage* vi, 20. — »PMHpp. ni; M.