‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 29 sur 179 · POUR LA NATIVITÉ DE LA B. V. MARIE · texte numérisé non relu

POUR LA NATIVITÉ DE LA B. V. MARIE

14. Que votre volonté soit faite, ô Père, sur la terre comme au Ciel, afin que Jérusalem soit affermie ici-bas. Hais quoi donc ? Dans la Jérusalem céleste l'ange ne demande pas la gloire à un autre ange, et sur la terre l'homme veut être loué par un autre homme? Exécrable perversité ! Ah 1 qu'elle soit le partage de ceux qui ne connaissent pas Dieu, ou qui l'ont oublié. Pour vous qui vous souvenez de Dieu ne cessez de le louer, jusqu'à ce qu'il ait afiermi ici-bas Jérusalem et l'ait perfectionné. Il y a un silence irrépréhensible, et même louable, comme il y a des paroles dignes de blâme. Autrement le Prophète ne dirait pas : i, est bon à l'homme d'attendre en Suenee te scua? ce Dieu '. Il est bon d'imposer silence à la jactance, au blasphème, au murmure, à la détraction. L'un irrité de la grandeur de son travail et du poids du jour murmure en lui-même. Il juge sévèrement ceux qui sont chargés de son âme et qui doivent en rendre compte. C'est là un cri, et ce cri d'un cœur endurci fait taire, mieux que tous les silences, la voix du Verbe. L'autre, dans la pusillanimité de son âme, se fatigue d'attendre, et c'est là cet aflreux blasphème qui n'est remis ni dans ce monde, ni dans l'autre. Un troisième s'exalte en ses pensées superbes, il se dit : ma main est puissante; il se croit quelque chose quand il n'est rien. Quel langage pourrait lui tenir Celui qui ne parle que de paix ? Cet homme dit: je suis riche, je n'ai besoin de rien. Or la vérité l'a déclaré : Malheur à vous gui êtes riches, car vous avez un-bas votre consolation, et elle a ajouté : Bevreux ceux gui 'Oteurent car ûs seronc conso * > \ Silence donc en nous à la langue médisante, blasphématrice, orgueilleuse : car il est bon d'attendre dans ce triple silence le salut de Dieu, afin que vous puissiez dire: Parlez, Seigneur, votre serviteur tcouie*. Ces voix en eflet ne montent pas vers Dieu, elles s'élèvent contre lui, comme le législateur l'a dit aux murmurateurs: Ce n'est vas nous, mais jt Seigneur que vos murmures atteignent*.

15. Toutefois en imposant silence à ces voix, gardez-vous de vous taire tout-à-fait et de ne parler à Dieu que par le silence. Parlez-lui contre la jactance dans la confession, afin d'obtenir le pardon de vos fautes passées. Parlez-lui contre le murmure, dans l'action de grâces afin d'obtenir dans cette vie des biens plus abondants. Parlez-lui dans la prière contre la défiance, afin d'obtenir la

1 Tbren. in, 26. — f Luc vi, 24. — • Math, v, 5. — Exode xvi, 8. — » I Rois m, 40.

gloire de la vie Mure. Confessez, dis-je, le passé, remerciez pour le présent, et priez désormais avec plus d'ardeur pour l'avenir, afin que de son côté Dieu ne garde pas le silence sur la rémission, le pardon, la promesse. Non, ne vous taisez pas, dis-je, et ne vous obstinez pas à demeurer en silence devant lui. Parlez, afin qu'il parle à son tour, et que vous puissiez dire: ion bienabnt est à mot et je suis à An1.1 Douce parole, langage délicieux I Ce n'est pas une parole de murmure ; c'est le suave roucoulement de la tourterelle. Et ne dites pas: Comment chanterons-nous le cantique du Seigneur sur une terre étrangère * ? On ne peut donner ce nom à une terre qui a fait dire à l'Epoux: La voix de la tour ter eLe a été entendue sur notre terre. L'Epouse l'avait entendu dire : Prenez-nous tes petits renards*. Et peut-être est-ce pour cela qu'elle 'éclate en cris d'allégresse et qu'elle s'écrie : Mon bien-aime est à moi, et ie suis à lui. Oui, c'est bien la voix de la tourterelle que celle qui, avec une pureté singulière, reste fidèle à son compagnon soit vivant, soit mort, et que ni la mort, ni la vie ne sépare de la charité du Christ. En effet voyez si rien a pu séparer ce bien-aimé de sa bien-aimée, à laquelle il reste attaché même quand elle s'est éloignée de lui par le pèche. Les nuages amoncelés cherchaient à offusquer ses rayons; nos iniquités mettaient une barrière entre Dieu et nous ; mais le soleil s'est embrasé, et ses feux ont fondu ces obstacles. Autrement quand fussiez-vous revenu à lui, s'il n'eût persévéré à crier : Reviens, reviens, 6 Sulamàe ! reviens, reviens, afin que nous puissions ie revoir k? A votre tour soyez-lui donc fidèle, et que ni les fatigues, ni le châtiment ne nous séparent de lui.

16. Luttez avec l'ange et ne succombez pas : le royaume du ciel souffre violence et les violents seuls l'emportent. N'y a-t-il pas ici une lutte : Mon bien-aimé est à moi et >e swfcdfotf*?Il vous a montré son amour; qu'il fasse épreuve du vôtre. Le Seigneur votre Dieu vous assujettit à de nombreuses épreuves. Souvent il s'éloigne, il détourne son visage, mais ce n'est pas qu'il soit irrité. C'est pour vous éprouver et non pour vous réprouver. Le bien-aimé vous a attendu : attendez-le aussi ; attendez le Seigneur, et soyez courageux. Vos péchés ne l'ont pas vaincu, que les châtiments qu'il vous inflige ne vous abattent pas % et vous obtiendrez

* Cantîq. n, 46, — * Ps. oocxvi, 1. — • Cantiq. n, 12, 15. — * Id. vi, 12 — » Math, xi, 12.

enfin sa bénédiction. Mais quand ? Quand paraîtra l'aurore, quand luira le jour, quand il aura consolidé sur la terre la gloire de Jérusalem. Voilà, dit l'Ecriture, qvlun homme luttait avec Jacob jusqu'au matin \ Ah I Seigneur, faites-moi entendre Totre miséricorde dès le matin, parce que j'ai espéré en vous. Je ne me tairai pas ; je ne resterai pas en silence devant tous jusqu'au matin.

Puissé-je aussi ne pas rester à jeun ! Vous daignez me nourrir et parmi les lis.

Mon bien-aimé est à moi, je suis à lui, à lui qui se nourrit au milieu des* lis. Déjà, plus haut, dans ce même cantique, s'il vous en souvient, il est dit en termes exprès que l'apparition des fleurs accompagne la voix de la tourterelle. Mais remarquez qu'on semble indiquer ici le lieu où reste l'Epoux et non sa nourriture ; on ne dit pas de quels aliments il se nourrit, mais seulement qu'il se nourrit au milieu des lis.Peut-êtrenese nourrit-il point des lis mais de leur entourage : il ne les mange pas, il réside au milieu d'eux. Les lis en effet plaisent plus par leur parfum que par leur saveur. Ils s'harmonisent mieux avec 1'ceil qu'avec le palais.

47. C'est ainsi qu'il se nourrit au milieu des lis, jusqu'à ce que le jour s'élève, et qu'au charme des fleurs succède l'abondance des fruits. En attendant, comme c'est l'époque des fleufrs et non celle des fruits, que nous sommes dans l'espérance et non dans la réalité, que nous marchons guidés par la foi, et non par la claire vision, nous nous félicitons de l'attente bien plus que de l'expérience. Considérez combien ces fleurs sont délicates encore, et souvenez-vous de ce mot de l'Apôtre : Nous avons un trésor en des vases d'argile*. Que de périls menacent les fleurs ! Avec quelle facilité le lis n'est-il pas déchiré par l'aiguillon des épines! Le bien-aimé a donc raison de chanter : Comme le lis au milieu des épines, ainsi ma bienaimée parmi les filles de la terre*. N'était-il pas un lis parmi les épines celui qui disait : Avec les ennemis de la paix je me montrais pacifique**! Du reste si le jiiste germe comme un lis, l'Époux ne se nourrit cependant pas

^Gcn." xxxn, 21. — » II Cor. iv, 7. — » Cantiq. n. 4. Ps. exix, 7.

d'un lis, il n'aime pas la Singularité. Etitèftdez en effet celui qui demeure au milieu de* lis. Là, dit-il, ou deux ou trois seront réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux1. Jésus a toujours aimé le milieu ; le Fils de Thotnme, le Médiateur de Dieu et des hommes réprouve les lieux écartés et solitaires. Mon bierniimé est à moi, et moi je suis à celui qui se nourrit au milieu des lis. Mes frères, ayons des lis, extirponsr-en les épines et les ronces; à la place plantons des lis ; un jour peut-être le bien-aimé daignera-t-il descendre et chercher sa nourriture en nous.

48. Il la trouvait en Marie et il l'y trouvait abondante ; chez elle les lis étaient si nombreux ! L'honneur de la virginité, une insigne humilité, une charité silréminente ne sont-ce pas là autant de lis? Nous pouvons avoir aussi les nôtres quoique moins brillants. Mais l'Époux né dédaigne pas de s'y nourrir, si la joie de la dévotion fait épanouir les actions de grâces dont j'ai parlé plus haut, si la pureté d'intention verse son éclat sur notre prière, si l'indulgence blanchit notre confession, selon ce qui est écrit: Vos péchés seraient rouges comme Fécarlate, qu'ils deviendront blancs comme la neige : ils seraient rouges comme le vermillon qtfils deviendront blancs comme la blanche laine*. Du reste quelle que soit l'offrande que vous prépariez à Dieu, souvenez-vous de la recommander à Marie, afin que la grâce remonte à son principe par le lit tnême qui nous l'a amenée. Dieu pouvait sans doute nous la communiquer sans l'intermédiaire de cet aqueduc, s'il l'avait voulu. Mais il a voulu nous ménager ce moyen de l'amener jusqu'à notis. Car peut-être vos mains sont-elles ou pleines de sang, ou souillées de présents, dont vous ne les avez pas déchargées. La modeste offrande que vous désirez lui présentet-, transmcttez-la par les mains si agréables et si dignes de Marie, si vous ne voulez pas essuyer de refus. Ces mains sont des lis étincfelants de blancheur: et le Dieu ami des lis ne se plaindra pas qu'une offrande déposée clahs les maiiis de Marie ne se trouve pas parmi les lis. Aiixsi soit-il.

1 Malh. xviii, 2. — * Isaïe î, 18.

POUR LA FÊTE DE SAINT MICHEL

POUR LA FÊTE DE SAINT MICHEL

SERMON PREMIER

Des offices que les anges remplissent à noire égara et du respect que pou? &wr faim:

4 . On célèbre aujourd'hui le soutenir des anges et tous attëhaez de mol le sermon qui tous est dû dans une aussi grande solennité. Mais de ces esprits àngéliques que peuvent donc dire de niisérables Termisseaux 1 Nous croyons, et c'est notre foi, qu'ils jouissent de la présence et de la vue de Dieu, qu'ils possèdent une félicité sans fin, dans ces biens du Seigneur que l'œil n'a pas tus, ni l'oreille entendus, et qui ne sont pas montés jusqu'au cœur de l'homme. Qu'est-ce donc que l'homme peut dire de ces choses à d'autres hommes, puisqu'il est incapable d'en concevoir une idée vraie, et qu'eux ne sauraient le comprendre ? Si la bouche parle de l'abondance du cœur, la langue est ici contrainte au silence par l'absence même de la pensée. Cependant si c'est pour nous une tâche trop difficile de parler de l'éclat et de la gloire dont jouissent en eux-mêmes les saints anges, ou plutôt dont ils dépassent nos cœurs en Dieu, parions au moins de la grâce et de la charité dont ils usent à notre égard. Car dans ces esprits supérieurs on ne trouve pas seulement une admirable dignité, on y rencontre encore une aimable condescendance. Il est donc juste que ne pouvant nous éleTer à l'intelligence de leur gloire, nous nous attachions plus étroitement à la miséricorde dont sont si riches, nous le saTons, ces familiers de Dieu, ces citoyens du ciel, ces princes du paradis. L'Apôtre lui-même ravi jusqu'au troisième ciel, qui a contemplé de ses yeux la cour céleste, et qui en a connu les secrets, nous atteste que tous les anges sont des esprits chargés d'un ministère, envoyés pour l'exercer en faveur de ceux qui doivent recueillir l'héritage du salut1.

* Hébr. i, 14*

2. Ne voyez ici rien d'incroyable, puisque le Créateur et le Roi des anges en personne est Tenu non pour être servi mais pour servir et donner sa Tie pour la rédemption du mande 1 . Quel ange dédaignerait un ministère dans lequel l'a deTancé le Dieu que les atiges serTent dans les cietix aTec empressement et félicité ? Si tous doutez, Toici le tériioignage d'un homme qui a tu et qui tous dit : Des millions d'anges le servaient et des centaines de fnillions se tenaient debout à ses côtés*. Et un autre prophète parlant aii Père du Fils dit à soit tour : Vous l'avez placé un peu au-dessous des anges9. Il couvenâit, ett effet, oui il convenait qu'il l'emportât aussi en humilité celui qui l'emporte en grandeur : qu'il fût autant au-dessous des atiges que le ministère accepté par lui est inférieur à leur ministère : et cependant il est d'autant plus éleTé qu'il a reçu un nom différent de leur nom. Mais tous me demandez peut-être eh quoi il parait abaissé au-dessotts des anges, puisqu'il Tient pour serrir, et que les angeâ, nous l'avons rappelé pllls haut, sont aussi enToyés pour exercer lin liiinistère? C'est qu'il a servi et été serri tout ensettibW, et que celui qui servait était le même que celui qui était servi. C'est donc avec raison que l'Epouse, dans le Cantique, s'écrie : Le voici l il vient en bondissant sur les montagnes et en franchissant les collines \ Quand il sert il bondit au milieu des anges : mais quand il est sem il s'élance au-dessus d'eux. Les anges servent, mais d'un fonds qui leur est étranger : ils offrent à Dieu des bonnes œu- Tres qui sont à nous et non à eux, et ils nous rapportent sa grâce. C'est pour cela que l'Ecriture en disant : La fumée du parfum

* Malh. xx, 28. — * Dan. vu, 10. — • Pa. vm, 6. -? ♦ Cantiq. u, 8.

s'élève devant Dieu en s'echavpant de la main de Ponge, à soin d'ajouter : On lui a donné de nombreux par/ums ! . Ce sont nos sueurs : ce sont nos larmes et non les leurs qu'ils présentent à Dieu : et les dons qu'ils nous rapportent ne sont pas leurs dons, mais bien ceux de Dieu.

3. Il n'en est pas ainsi du Ministre plus grand que chacun de ceux qui précédent, et plus humble que tous, qui s'est offert luimême comme un sacrifice de louanges, qui, présentant sa vie à Dieu, nous donne aujourd'hui encore sa chair. Est-il surprenant, si par égard pour lui, les saints anges daignent devenir ou plutôt se font volontiers nos serviteurs ? Ils nous aiment parce que le Christ nous a aimés. On dit vulgairement et c'est un proverbe : celui qui m'aime aime aussi ma chair. Mais pour nous, ô anges bienheureux! nous sommes comme les petits chiens de ce Dieu que vous entourez d'une afiection si vive : oui, des petits chiens avides de se rassasier des miettes qui tombent de la table de nos maîtres et vous êtes ces maîtres. Je vous dis ces choses, mes frères, afin que désormais vous ayez une confiance plus grande envers les saints anges, et que dans tous vos besoins vous réclamiez avec plus de familiarité leur appui, vous eûorçant en même temps de mener une vie plus digne de leur présence, de vous concilier de plus en plus leur faveur, de gagner leur bienveillance, et d'invoquer leur clémence. Pour ce motif je crois nécessaire d'exposer à votre charité les raisons qui inspirent aux saints anges une vive sollicitude pour nos faiblesses : si elle ne les jette pas dans l'anxiété elle ne nous est pas moins utile, et si elle n'ôte rien à leur félicité, elle contribue puissamment à notre salut.

4. Il est certain que les âmes humaines douées de raison et capables de béatitude sont, si j'ose dire, sœurs de la nature angélique : et il ne vous sied pas, ô bienheureux Esprits, de dédaigner de visiter, au mépris de la loi, votre espèce, encore qu'elle soit, vous le voyez, tombée dans un profond abaissement. Mais nous ne pensons pas que vous, citoyens du ciel, vous mettiez votre joie dans la destruction de votre cité, dans la ruine de ses murailles à demi renversées. Désirez-vous leur restauration, réitérez, je vous prie, vos supplications devant le trône de la gloire et dites : Ahl Seigneur, soyez bon pour Sion, et que les murs de Jérusalem

soient rebâtis ' . Si vous aimez la beauté de la maison de Dieu, ou plutôt parce que vous l'aimez vraiment, faites sentir votre zèle à ces pierres vivantes et raisonnables qui peuvent seules entrer avec vous dans la reconstruction de cette cité. Voilà, mes frères, le triple lien, qui du plus haut des cieux, attire la charité suréminente des anges et la porte à nous consoler, à nous visiter, à nous aider, pour Dieu, pour nous et pour eux-mêmes. Pour Dieu : ils imitent la grande miséricorde dont il nous entoure. Pour nous : notre ressemblance avec eux excite leur compassion. Pour eux-mêmes enfin ; ils souhaitent ardemment de nous voir remplir les vides formés dans leurs rangs, car les lèvres des petits enfants naguères nourris de lait et non d'aliments solides doivent achever le concert destiné à célébrer la majesté divine. Les anges l'ont commencé, et dans ces prémices ils goûtent déjà une douce félicité. Mais ils nous attendent avec une avidité d'autant plus vive que le désir de voir ce concert parfait les presse davantage.

5. Les choses étant ainsi, songez, mes frères, songez avec quelle sollicitude nous devons nous rendre dignes de leur compagnie, et vivre en présence des anges de façon à n'ofienser pas la sainteté de leurs regards. Malheur à nous, si provoqués par nos négligences et nos péchés, ils nous estimaient indignes de leur présence et de leur visite, et si nous étions réduits à pleurer et à redire avec le Prophète : Mes ama et, mes proches se sont tournts contre moi, ceux qm étaient près de mot se sont éloignés, et ceux qui cherchaient mon âme me fanaient, vtoience *. Puisque nous éloignerions de nous ceux dont la présence pouvait nous protéger et repousser l'ennemi, si nous avons tant besoin de la familière bonté des anges, gardons-nous de les oflenser, et exerçonsnous surtout aux œuvres qui les charment. Il est, en effet, beaucoup de choses qui leur plaisent et qu'ils aiment à trouver . en nous, la sobriété, la chasteté, la pauvreté volontaire, de fréquents gémissements vers le ciel, des prières mêlées de larmes et sorties d'un ôœur attentif. Mais par-dessus tout les anges de paix attendent de nous l'union et la paix. Et comment ne mettraient-ils pas leurs délices en des vertus qui leur retracent en nous une image de leur cité et qui leur permettent d'admirer sur terre une Jérusalem nouvelle ? Je vous le dis donc, comme

1 Apoc vn, 4, a.

» Pa. Lj 20* ^ » Ps. xxjvtt, 12, là.

POUR LÀ l ETE DE SAINT MICHEL.

ils ne font qu'un au sein de cette cité d'en haut1, soyons unis de notre côté : même sentiment, même langage: point de schisme parmi nous. Ne formons tous ensemble qu'un seul corps en Jésus-Christ ; soyons les membres les uns des autres.

6. Au contraire rien n'offense, rien n'indigne les anges comme les dissensions et les scandales qui se rencontrent au milieu de nous. Ecoutons le langage de saint Paul aux Corinthiens. Putsqufà y a entre vous jalousie e contention n'êtes-vous pas charnels ei ne marchez-vous pas d'une façon tout humaine*'{ Nous lisons aussi dans l'épître de l'apôtre saint Jude : Ce soni ces hommes qui se st parent, hommes charnels, qui n'ont pas FEsprt.Saùic \ Considérez comme l'âme humaine répand la vie dans tous les membres lorsqu'ils adhèrent entre eux. Hais séparezen un, n'importe lequel, détachez-le des autres, et voyez si elle lui communiquera encore la -vie. Ainsi en est-il de quiconque dit anathème à Jésus * ; impossible que ce langage soit l'inspiration du Saint-Esprit, parce que l'anathème c'est la séparation. Ainsi en est-il, dis-je, de quiconque se sépare de l'unité: ne doutez pas que l'Esprit de vie ne l'ait délaissé. Les hommes contentieux

qui se séparent de leurs frères, l'Apôtre a donc raison de les qualifier de charnels, d'êtres animalisés, privés du Saint-Esprit. Ces saints et bienheureux esprits, à la vue des scandales et des dissensions, s'écrient donc : Qu'y a-t-il de commun entre nous et cette génération déshéritée de l'Esprit de Dieu? S'il était en eux, cet Esprit y verserait la charité, et l'unité ne se trouverait pas scindée. Et ils ajoutent : Nous ne resterons plus avec ces hommes, car ils sont chair. Et quel rapport peut-il y avoir entre la lumière et les ténèbres? Nous appartenons à l'empire de l'unité et de la paix et nous espérions que ces hommes entreraient un jour au sein de cette unité pacifique. Mais comment donc s'uniraient à nous ceux qui sont divisés entre eux ? Vous voyez comment s'adapte à cette solennité le passage de l'Evangile qui nous défend de scandaliser les petits , puisque les scandales déplaisent tant aux anges. Celui gui scandaliseraundeces petits1 ... ce qui suit est bien dur. Hais déjà l'heure est avancée, et il nous faut aller à la messe. Ne vous choquez pas, je vous prie, d'un délai qui ne vous sera pas inutile, si nous continuons à développer plus soigneusement ce texte, dans un autre entretien.

SERMON II

Sur ces paroles: Celui qui scandalisera un de ces petits qui croient en moi, etc.

Math, xviii, 6, 9.

4. Vous àveî ehtendu, meS frères, le langage de l'Evangile contre ceux qui scandalisent les petits: il est terrible: il a les accents du tonnerre. La Vérité ne flatte personne, elle ne sait ni caresser,ni séduire: elle dit sans détours : Malheur à V homme par qui le scandale arrive! C'eût été un bienpour lui, de n'avoir jamais vu le jour *. Il s'agit de l'homme régénéré, né de l'Esprit-Saint, qui

* Pi. ceci, 3. — * I Cor. m, 3. — • Jade. m. — • Cor. xn, 3. — • Math, xxvi, 2*.

finit ensuite par la chair. Pour celui qui cause des scandales dans cette maison, dans cette assemblée sainte, agréable à Dieu, familière et chère aux anges, il vaudrait mieux qu'on lui suspendît au cou une meule de moulin; qu'à la place du joug suave et du fardeau léger du Sauveur, on lui mît sur les épaules la masse pesante des convoitises terrestres et qu'on le précipitât

i Math, xviii, 16.

dans le fotid de cette vaste et large mer du siècle et du inonde pervers. Il serait moins malheureux de se perdre dans le monde que dans un monastère. Or l'homme qui n'a pas la charité est condamné à périr, quand même il Htrerait son corps aux flammes. Si je tiens ce langage, mes frères, ce n'est pas que j'aie de tous une mauvaise idée, ou que ce vice funeste paraisse régner en vous : c'est afin que vous vous efforciez de persévérer dans la charité, l'union, la paix que vous possédez grâce au Seigneur, et que ces biens abondent de plus en plus en vous. Car quelle est notre espérance, notre joie et la couronne de notre gloire ? N'est-ce pas votre union, cette unanimité de Sentiments où j'ai la joie de vous trouver, votre affection fraternelle, et par-dessus tout, votre charité mutuelle, la charité, lien de la perfection? C'est pourquoi je vous conjure de rester unis dans le Seigneur. C'est à cette marque que tous, même les saints anges, reconnaissent que vous êtes les disciples du Christ, si vous vous aimez les uns les autres.

2. Si vous vous rappelez les trois motifs de la charité et de la sollicitude des anges par nous exposés dans le discours précédent, vous pouvez y trouver aisément de quoi relever magnifiquement l'utilité de l'amour fraternel. 11 est en effet facile de voir que l'homme qui n'aime pas son prochain ne possède aucun de ces motifs indiqués plus haut. Les anges nous aimeront-ils en vue du Christ, si notre défaut de charité leur prouve que nous ne sommes pas ëes disciples?^^ aimeront-ils pour nous-mêmes, c'est-à-dire à cause de la nature spirituelle par laquelle nous leur ressemblons, s'ils trouvent que nous n'aimons pas ceux qui partagent avec nous la nature humaine, si même nos contentions prouvent que nous sommes plus charnels que spirituels? Enfin nous aimeront-ils pour eux, en vue de la restauration de leur cité à laquelle nous devons contribuer, si (ce qu'à Dieu ne plaise !) la charité, le seul ciment capable de nous unir avec eux dans cette Côristruction, nous fait défaut? Comment espéreraient-ils voir relever avec nous les murs éternels de cette Cité, quand ils voient en nous, au lieu de pierres vivantes, capables d'adhérertee entre elles, une poussière jouet du vent qu'un mot emporte dans un tourbillon, et que le éouffle du moindre soupçon enlève et dissipe ? Mais c'est assez sur cette parole du Seigneur : Si quelqufun scandalise l'un de ces petits. Je suis convaincu que vous mettrez

désormais plus de sollicitude encore à vous préserver de cette peste.

3. Qui ne serait touché de la suite'du toxte évangélique : Si votre œil vous scandalise^ arrachez-le! Nous ordonne-t-on donc d'extirper cet œil de chair, ou de couper une de ces mains, et un de ces pieds? Loin de nous une idée aussi charnelle et partant aussi ridicule. Mais la parole divine, après nous avoir sévèrement détournés des scandales extérieurs, comme vous l'avez entendu, nous donne un conseil relatif à la conduite qu'il faut tenir à l'égard du scandale que nous éprouvons au-dedans de nous-mêmes, dans cette loi des membres opposée à la loi de l'esprit. Dieu qui connaît notre argile sait qu'il nous est moins aisé d'éviter ce genre de scandale. Or, comme une expérience quotidienne nous l'apprend, ce scandale peut arriver de trois façons. Quelquefois il y a en nous l'œil simple de l'intention spirituelle, qui appartient à la grâce plutôt qu'à nous : mais pour l'œil* qui est vraiment de nous, il nous scandalise, quand notre volonté nous suggère une autre intention moins pure. Nous avons sur ceci un conseil salutaire de Jésus-Christ : Arrachez cet œil, dit-il, et jetez-le loin de vous. C'est ce que vous ferez si vous ne consentez pas, si vous résistez, si vous luttez. Il faut en dire autant de la main et du pied. Car, pendant que nous sommes appliqués aux bonnes œuvres, la volonté propre s'efforce de nous entraîner à d'autres œuvres, et c'est là cette main qui nous scandalise : il faut la couper, la jeter loin de nous pour ne pas consentir.

4. C'est ainsi que malgré nos désirs d'avancer dans la sainteté, de gravir les degrés de l'échelle montrée à Jacob, d'aller, comme dit le Prophète, de vertu en vertu *, nous éprouvons un obstacle dans le pied de notre pusillanimité et de notre négligence qui tend plutôt à descendre et à se ralentir. Il faut le couper, afin que le pied de la grâce qui va droit puisse courir sans chute, sans scandale, sans empêchement. Mais quand Jésus dit : // vaut mieux entrer dans la vie avec un seul œil, une main, un pied, que d'aller avec deux au feu de l'enfer, il condamne ceux qui suivent également leur volonté qu'elle soit bonne ou mauvaise : qui marchent par deux chemins, cherchant tantôt le bien, tantôt le mal, selon la mobilité de leurs dé* sirs. Mieux valait pour eux s'attacher en tout à la grâce, renoncer à la volonté propre et

iPa, lxxxiii, 8.

POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

la rejeter loin d'eux. Mais après nous être longtemps exercés à ce retranchement de la volonté propre, il vient une heure où nous la domptons; nous apprenons à notre âme à ne plus s'enorgueillir, mais à se soumettre à Dieu, sans scandale, ni contradiction : alors il n'est plus nécessaire de rejeter notre œil loin de nous, puisque uni à l'œil simple il est devenu simple lui-même, ou assurément il n'est plus différent de cet œil mais ne fait qu'un avec lui: car au témoignage de l'Apôtre, celui qui est attaché au Seigneur ri est avec lui qu'un Esprit \ Ce qui est dit de

l'œil doit également s'entendre de la main et du pied. Car si entre votre volonté et la grâce il y aune cohésion résultant de l'affection et du désir, de sorte que la volonté ne souhaite ni faire le mal, ni rester dans la pratique du bien au-dessous des inspirations de la grâce, vous êtes un homîne parfait. Hais cette paix appartient plutôt à la félicité. Pour ce qui est du retranchement des scandales et de la victoire sur les tentations c'est l'œuvre de la force. Il y a gloire dans le premier cas, et vertu dans le second.

POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

SERMON PREMIER

Sur l'Évangile du jour: Jésus voyant une grande foule, etc. Math, v, f ê \%

1. La solennité de ce jour, la fête de tous les Saints, mérite qu'on la célèbre avec la plus vive dévotion. Si en effet la fête de saint Pierre, de saint Etienne, ou de tout autre saint nous parait grande, comme elle l'est en réalité, quelle doit être à nos yeux une fête qui a pour objet tous les saints réunis? Mais vous n'ignorez pas, mes frères, que les séculiers sont dans l'usage de préparer aux jours de fête des festins dont la splendeur répond à celle de la solennité même. Quoi donc ? Ceux dont le cœur est converti ne doivent-ils pas chercher les délices du cœur, et les spirituels se ménager des plaisirs spirituels? Aussi notre festin est-il prêt : tous les mets qui le composent sont cuits : voici le moment de se mettre à table. Il convient en effet de rassasier l'âme d'abord, puisqu'elle forme incontestablement la partie la

• 1 Cor. Vi, 17.

plus noble de notre être : il est d'ailleùrà évident que les fêtes des Saints se rapportent bien plus à l'âme qu'au corps, et leë âmes sotit plus avides des choses qui les concernent et qui ont avec elles des relations plus intimes. Voilà pourquoi les saints ont plus de compassion pour les âmes, désirent plus vivement leur bien, 6e complaisent davantage dans ce qui les nourrit. Us ont été passibles comme nous, comme nous ils ont déploré les peines de ce triste exil ; ils ont éprouvé la pesanteur de ce corps, les agitations du siècle, et les tentations de l'ennemi. Nul doute donc que cette fête ne leur soit plus agréable, puisqu'elle pourvoit à l'alimentation des âmes : ils la préfèrent à celle que les mondains célèbrent, en flattant la chair et ses voluptueux désirs.

2. Mais dans cette terre déserte, dans et lieu d'horreur, dans cette vaste solitude, où prendre le pain des âmes? Où trouver sous

ce soleil la nourriture spirituelle? Hélas ! on n'y rencontre que travail, douleur, affliction d'esprit. Mais je sais qui a dit : Demandez et vous recevrez, et encore : Si vous qui êtes méchants vous savez pourtant donner de bonnes choses à votre fils, à plus forte raison votre Père du ciel donnera-l-il un bon esprit à ceux qui le lui demandent1. Je n'ignore pas avec quelles instances, toute cette nuit et tout ce jour, vous avez sollicité du ciel le pain de vie, non pas le pain qui fortifie le corps, mais celui qui affermit le cœur de l'homme. Je n'oserais pas dire que nous sommes des convives ; nous sommes plutôt des mendiants qui tirent leur subsistance alimentée par la prébende de Dieu. Oui des mendiants, étendus devant la porte d'un roi très-riche, couverts d'ulcères, avides de se nourrir, ou plutôt de se soutenir à l'aide des miettes tombées de la table de nos maîtres dont nous célébrons aujourd'hui la fête. Us sont inondés de délices : ils reçoivent une mesure bonne, une mesure pressée, une mesure qui déborde. Nous l'espérons, une main se rencontrera pour nous distribuer ces miettes : car il y a un abîme, une distance infinie entre la bonté et la libéralité de Dieu et la cruauté du riche avare. C'est pourquoi notre Père nous a donné aujourd'hui du pain, car il faut bien que le Père des miséricordes soit aussi le Père des malheureux. Il nous a donné, dis-je, un pain venu du ciel, et des mets abondants : puissé-je en être auprès de vous le fidèle dispensateur ! Puisse mon âme tous les préparer d'une façon utile !

3. Toute cette nuit en effet mon âme s'est embrasée pour vous préparer ces aliments, et pendant que je méditais, un feu s'est allumé au-dedans de moi-même. C'est sans doute ce feu que le Seigneur Jésus a apporté au monde et qu'il souhaite si ardemment de voir tout consumer1. Car à ces aliments spirituels il faut et une préparation spirituelle, et un feu spirituel. 11 me reste, donc à servir ce que j'ai préparé. Pour vous, considérez plutôt le Seigneur qui vous donne ces mets que le ministre qui vous les distribue. Pour moi, en ce qui me touche, je ne suis qu'un serviteur comme vous ; je mendie avec tous et pour moi en même temps que pour vous, (Dieu le sait bien), le pain du ciel et l'aliment qui soutient la vie. Ce n'est donc pas moi, c'est votre Père lui-même qui vous dispense le pain vivant descendu des Cieux. C'est

1 Matlh. vu, 11 ; et Lnc xi, 9, 13. — * Luc xn, 49.

lui qui vous nourrit d'œuvres et de paroles, ainsi que de la chair de son Fils qui est vraiment un aliment. Au sujet des œuvres je lis: Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père l : et pour ce qui regarde les paroles, je lis aussi que Thomme ne vit pas seulement de pain, mats de toute parole qui sort de la bouche de Dieu1. Nous avons donc à nous nourrir maintenant de ses œuvres et de ses paroles : nous irons ensuite, s'il nous l'accorde, recevoir à la table sacrée de l'autel le sacrement immaculé de son corps.

4. Nous lisons aujourd'hui dans l'Evangile que Jésus voyant la foule monta sur une montagne. Le peuple sorti des villes et des bourgades le suivait pour entendre sa parole. Il sauvait leurs âmes et guérissait leurs corps. Les hommes s'attachaient à lui, attirés par sa voix et par sa vue, car sa voix était douce et son aspect plein de charmes, selon ce qui est écrit : Vous êtes supérieur en beauté aux enfants des hommes, et la grâce est répandue sur vos lèvres1. Tel est celui que nous suivons, à qui nous nous sommes attachés. Il est tout désirable, ce ne sont pas seulement les peuples, ce sont les anges eux-mêmes qui sont avides de le contempler. Quel mets plus doux pouvons-nous vous présenter?

Jésus est les délices des anges. Ah ! goûtez, et voyez combien le Seigneur est doux. A cette suavité, à cette saveur, à cette sagesse vraiment tirées des lieux les plus secrets rien ne peut être comparé. Eh quoi? Vous admirez la splendeur du soleil, la beauté de la fleur, le goût du pain, la fécondité de la terre. Mais tout cela vient de Dieu, et il n'est pas douteux qu'il ne se soit réservé mille fois plus que ce qu'il a donné à ses créatures.

5. Ne croyez pas que Jésus soit monté sans raison sur une montagne : il accomplissait ainsi ce qui avait été annoncé longtemps à l'avance, par le Prophète qui s'écriait: Monte sur une haute montagne, 6 toi qui évangélises Sion : élève la voix bien fort, 6 toi qui évangélises Jérusalem*. Dans cette ascension, je crois qu'il faut voir, (si vous no trouvez ici un sens préférable), ce que saint Luc rappelle au commencement des Actes des Apôtres quand il dit : J'ai commencé par parler ô Théophile, de tout ce que Jésus a fait et enseigné*. Conduite évidemment bien différente de celle des Pharisiens qui liaient des fardeaux pesants, impossibles à porter, les plaçaient sur les épaules des hommes, sans

* Jean, iv, 3#. . » Deutea, vm, 3. — • Pa. xliv, 3, — * îsaïe xl, 9.— * Aet i, !.'

POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

vouloir même les toucher du doigt *. N'y at-il pas ici un pain excellent pour l'âme, et riche en force pour le cœur? Je vous suis avec confiance. Seigneur, je vous suis partout où vous allez ; je marche sûrement dans la voie de vos préceptes, car je sais que vous m'y précédez. Oui, je cours avec sécurité dans la route de vos commandements, puisque je sais qu'afin de parcourir ce chemin vous êtes parti des hauteurs célestes pour aller jusqu'au point le plus opposé. Il ne m'est pas possible présentement, mes frères, de vous mâcher, si j'ose dire, chaque mtes en particulier ; soyez des animaux purs, sachez ruminer, afin de réaliser ce qui est écrit : Un trésor désirable repose sur les lèvres du sage1. La brièveté du temps et retendue des matières que je traite m'obligeront peut-être à la concision.

6. Jésus voyant la foule monta sur une montagne. Il la voyait d'un œil de compassion, car elle ressemblait à un troupeau errant, et sans pasteur. Pourquoi, avant d'enseigner, monte-t-il sur une montagne, sinon pour apprendre au prédicateur de la parole sainte à s'élever bien haut, par les désirs du cœur et la sainteté de la vie, à gravir les cimes de la vertu? Et après qu'il se fut assis , ses disciples s'approchèrent de lui. Après qu'Use fut assis, dit TEvangéliste. Autrement qui donc eût jamais pu approcher d'un géant de cette taille? Il s'est donc abaissé par bonté. Il s'est anéanti jusqu'à s'asseoir de façon à dire à son Père : Vous m'avez connu lorsque j'étais assis et vous m'avez aussi connu lorsque je me suis relevé9. Il s'est assis afin de permettre aux Publieains, aux pécheurs, à Marie-Madeleine, au larron en croix, d'approcher de Celui que les anges eux-mêmes ne sauraient atteindre quand il demeure debout. Et après q\Cil se fut assis ses disciples Rapprochèrent de lui. Ils en approchèrent, moins par les pieds que par le cœur et l'imitation de ses vertus. Que l'Evangéliste a raison de nous montrer non pas le premier venu, mais les disciples auprès de Jésus-Christ 1 Comme l'antique testament fut donné sur le mont Sinaï, où Moïse était monté seul, pendant que le peuple attendait à distance *, ainsi aujourd'hui les montagnes reçoivent la paix destinée au peuple, et les collines la justice : et les apôtres entendent, comme dans les ténèbres, et e secret, l'enseignement qu'ils devront ren-

dre ;à la lumière et proclamer sur les toits. Puis TEvangéliste poursuit :

7. Et ouvrant la bouche il les instruisait. Il ouvre la bouche après avoir jadis ouvert celle des prophètes. C'est pour cela que nous lisons dans un psaume : Seigneur, vous m'ouvrirez les lèvres, et ma bouche annoncera vos louanges1. Présentement celui qui mille fois, et en mille façons avait parlé par l'organe des prophètes, parle par sa propre bouche, comme s'il disait: Me voici, moi qui parlais1. Ah 1 Bienheureux ceux qui ont ainsi entendu la sagesse incarnée! Bienheureux ceux qui ont recueilli les paroles du Verbe de Dieu ! Toutefois ce qu'ils ont entendu nous est gardé : nous pouvons l'enten dre encore, bien que ce ne soit pas de ses lèvres. Et ouvrant la bouche il les enseignait disant: Bienheureux les pauvres en esprit. Oui! voilà ouverte la bouche de Celui en qui résident tous les trésors de la sagesse et de la science. C'est bien ici la doctrine de Celui qui dit dans l'Apocalypse : Voilà que je renouvelle toutes choses 8, qui avait jadis dit par un prophète : J'ouvrirai la bouche et je dévoilerai des secrets cachés depuis Vorigim du monde1. Et quoi donc de plus caché que le bonheur de la pauvreté ! Cependant c'est la vérité même qui parle, la vérité qui ne peut ni se tromper, ni tromper : c'est elle qui s'écrie .Bienheureux les pauvres en esprit. Et vous, fils insensés d'Adam, vous cherchez les richesses, vous les désirez avidement, après que le bonheur de la pauvreté a été proclamé par un Dieu, prêché au monde, et cru par les hommes! Que le païen qui vit sans Dieu les cherche; que le Juif les cherche aussi, lui qui n'a reçu en partage que des promesses terrestres. Mais de quel front, de fluelie conscience un chrétien poursuivra-t-il les richesses, quand le Christ a déclaré que les pauvres sont bienheureux ? Jusques à quand, fils étrangers, jusques à quand votre bouche parlerat-elle de vanité, et célébrerez-vous la félicité d'un peuple qui possède ces choses visibles et présentes, après que le Fils de Dieu a ouvert les lèvres pour vous enseigner la vérité, et vous crier : Heureux les pauvres ! malheur aux riches?

8. Mais remarquez que Jésus-Christ ne parle pas simplement des pauvres, des gens du peuple réduits à l'indigence par une nécessité malheureuse, plus que par un acte

«Maith.xiîii,4. — *Prov.xxi,20 — • Ps. cxxxvui, 2. ««Pa. l, 17. — » Isaie lu, 6. — » Apoc xxi 5 —

- * Exode xxiv, 12, 18. * Ps. lxxvif, 2; Mallh. 13, 35. ' '

louable de la volonté. J'espère bien que leur misère et leur souffrance leur profiteront auprès de la miséricordieuse bonté de Dieu. Je sais pourtant que le Seigneur n'a pas parlé d'eux en cet endroit, mais seulement de ceux qui, avec le Prophète, peuvent dire : Je vous offrirai un sacrifice volontaire l . Cependant» toute pauvreté volontaire ne mérite pas l'agrément de Dieu. Nous lisons que des philosophes ont tout quitté afin de se dégager de tout souci mondain, et de se livrer plus librement à leurs vaines études : ils ne voulaient pas être riches de biens terrestres afin de posséder abondamment ce qui, à leurs yeux, était sagesse. C'est pour les écarter que Jésus-Christ dit : les pauvres d'esprit, c'est-à-dire ceux qui sont pauvres par une intention spirituelle. Heureux donc lespauvres d'esprit, pauvres dans un but spirituel, par l'effet d'un désir spirituel, uniquement pour plaire à Dieu, et en vue du salut de leurs âmes ; car le royaume des deux leur appartient. Hais quel est celui qui tient ce langage, qui béatifie ainsi les pauvres, qui les enrichit de cette façon ? Croyez-vous que ceci puisse être vfai ? Assurément, puisque celui qui fait ces promesses a pour lui la vérité et la puissance. Si l'ennemi murmure 11 lui sera répondu : Ne ni est-il pas permis de faire ce que je veux ? Votre œil est-il méchant parce que je suis bon ■ ? Si tu as été justement humilié pour avoir voulu t'élever contre moi, ceux qui s'abaissent à cause de moi ne méritent-ils pas d'être exaltés? Et de vrai, mes frères, si ce malheureux a été

! précipité du ciel pour avoir ambitionné l'éévation et aspiré à la grandeur , ceux qui s'abîment spontanément dans la pauvreté volontaire n'est-il pas logique qu'ils soient heureux et que le royaume des deux perdu par cet ennemi de Dieu leur appartienne? Voyez comme la sagesse a bien réglé les choses en indiquant le remède au premier péché. C'est comme s'il était dit : vous voulez obtenir le ciel perdu par l'ange superbe qui a mis sa confiance en sa propre force, et dans l'abondance de ses richesses ? Embrassez la bassesse de la pauvreté : ce royaume est à vous. Hais voyons la suite.

9. Heureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre. Bien : très-bien. Il fallait, en eflet, après avoir loué la pauvreté, recommander la douceur, car la première tentation de ceux qui abandonnent tout est celle qui vient des souffrances physiques et

1 P*. un, 8. — » Math, xx, 15.

des afflictions auxquelles la chair n'est pas accoutumée. Hais de quelle utilité sera la pauvreté, si (ce qu'à' Dieu ne plaise?) le pauvre se laisse aller aux murmures, s'irrite, et devient impatient du joug de la discipline ? C'est donc fort à propos qu'après la promesse du royaume du ciel on nous donne un autre royaume moindre que le premier et qui en est le gage, afin que, selon l'expression de l'Ecriture, nous ayons les promesses de la vie présente et de la vie future !, et que des biens actuels nous garantissent des biens à venir. Heureux ceux qui sont doux car ils possèderont la terre. Par cette terre j'entends notre corps. Si l'âme veut le posséder, si elle désire régner sur ses membres, il faut qu'elle soit douce et soumise à son supérieur, car elle trouvera son inférieur tel qu'elle se sera montrée elle-même à l'égard de son supérieur. La créature s'arme, en effet, pour venger l'injure faite à son Créateur. Que l'âme qui subit les révoltes de sa chair sache donc qu'elle est elle-même moins soumise aux puissances qui lui sont supérieures. Qu'elle soit douce, qu'elle s'humilie sous la main puissante du Très-Haut: qu'elle soit soumise à Dieu et aux prélats qui tiennent sa place, et aussitôt elle trouvera son corps obéissant et docile. La Vérité l'a déclaré: Heureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre. Voyez si vous n'avez pas ici le remède qui convient à notre seconde blessure. Après la faute et la ruine de l'ange, Eve a péché la première : agitée par l'inquiétude de l'esprit elle rejette et le joug suave du commandement divin, et son fardeau si léger: elle ne veut pas attendre qu'elle mérite de la main de Dieu principe pour elle de tant d'autres biens, la perfection de la félicité : elle essaie de la ravir elle-même sur le conseil du serpent. Voilà pourquoi elle a perdu le paradis, cette terre des délices : voilà pourquoi elle a ressenti, jusqu'en son corps, une loi contraire à l'esprit. Hais peut-être que cette parole du Seigneur vous inspire un ardent désir de la douceur , vous gémissez de la rudesse de votre cœur, de ses mouvements empreints d'un caractère bestial, et de son indomptable dureté. Remarquez la suite de l'Evangile.

10. Heureux ceux qui pleurent car ils seront consoles. Le fouet dompte un coursier rebelle, et la contrition de l'esprit, les larmes fréquentes triomphent d'une âme sans

\ I Tina, iv, St

POUR LA FETE DE TOUS LES SAINTS

douceur* DftttS toutes vos (ouvres, souvenez* vous donc de vos fins dernières. Que votre cœur ne perde jamais de vue l'horreur de la mort, la redoutable séparation du jugement, la crainte de l'enfer et de ses feux. Songez aux maux de votre pèlerinage : repassez dans l'amertume de votre âme tos années écoulées : pensez aux périls qui assiègent la vie humaine» 60uvenez-vous de votre propre fragilité, et si -vous persévérez dans ces pensées, je vous le dis, vous sentirez peu les souffrances du dehors, votre cœur étant appliqué tout entier à celles du dedans. Mais Dieu ne vous laissera pas sans consolation, car il est le Père des miséricordes, et le Dieu de toute consolation : pour vous se réaliseront les promesses de la Vérité : Heureux ceux qui meurent car ils serons consolés. A cette pensée se rapporte ce que vous avez lu en Salomon : Mieux vaut aller à la maison ae deuu qità la maison du festin1. C'est pourquoi tu serais bienheureuse, ô Eve, si après ta faute tu cherchais la consolai ion des larmes, et tu obtiendrais vite ton pardon si tu avais recours à la pénitence. Hais tu vas demander une triste consolation à la chute de ton mari, et tu as de la sorte empoisonné ta postérité, en lui transmettant un vice affreux, de façon qu'aujourd'hui encore on trouve une consolation dans la perte d'autrui. Misérable consolation que la tienne» ô Evel Misérable aussi celle de tes imitateurs. Mais bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés. Et qu'est-ce que cette consolation sinon la grâce de la dévotion qui procède de l'espérance du pardon, la douceur infinie du bien, le goût de la sagesse si faible qu'il soit, toutes ces choses dont Dieu en sa bonté rafraîchit l'âme affligée? Hais ce goût n'est pas autre chose qu'une excitation de nos désirs, un aiguillon qui éveille en nous l'amour, selon ce qui est écrit: Ceux qui me mangent auront encore faim, e* ceux qui me boivent auront soif encore*'. Aussi est-il dit ensuite :

il. heureux ceux qui ont faim et soif de la Justice ; ils seront rassasiés. Que celui qui a cette faim l'ait encore à un degré plus grand : et que celui qui désire désire plus vivement encore, car il recevra dans la mesure de ses désirs. Je me trompe : il ne recevra pas selon cette mesureimparfaite, puisqu'on ne peut désirer parfaitement que dans l'état même de la perfection: et on ne parvient pas à cet état tant qu'on ne désire pas parfaitement t

1 Eocte* vn> S, — • Ecole» m?* 29;

mais alors vous recevrez une mesure bonne, pressée, entassée, qui débordera. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Au palais infirme de notre cœur, à notre âme languissante la Justice semble chose dure et insipide encore : mais ceux qui Font goûtée savent le bonheur des âmes qui en sont affamées, car elles sont rassasiées. O heureuse , 6 glorieuse satiété , A festin sacré! 0 banquet désirable! Là, nulle anxiété, point de dégoût, puisqu'on y Rencontrera, avec un rassasiement complet, un désir infini. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Ces paroles, je crois, vont frapper Adam qui semble bienavoir possédé une partie de la justice, quand il a éprouvé de la compassion pour sa femme : mais s'il avait été affamé de justice, il aurait eu soin de s'acquitter de ses obligations non -seulement envers sa compagne, mais surtout envers son Créateur. Car, à sa femme il devait, comme à son inférieur, compassion et discipline, puisque l'homme est le chef de la femme1. Mais il devait à Dieu obéissance et sujétion. Que penser, mes frères, de ces personnes si nombreuses qui condamnent sévèrement sa conduite, et qui poussent la folie jusqu'à limiter? Elles s'indignent contre Adam parce qu'il a écouté la voix de sa femme plutôt que celle de Dieu, et tous les jours elles écoutent elles-mêmes leur Eve, je veux dire leurchair plus que Dieu .Mes frères, si en ce moment nous voyions Adam à cette heure critique, placé par les pensées de son cœur entre les prières de sa femme et le précepte de son Créateur, ne lui crierions -nous pas? Malheureux, prends garde : ne fais pas cela : ta femme est séduite: ne l'écoute pas! Pourquoi donc, quand la tentation nous assaille à notre tour, n'essayons-nous pas de nous pénétrer de ces idées ? Car, bienheureux ceux qui ont faim et soir de la hisiice: ils seront rassasiés. Mais qu'est-ce donc que toute notre justice devant Dieu? N'est-elle pas, au dire du Prophète, comme un linge souillé*? Et si elle est soumise à un examen sévère ne sera-t-elle pas trouvée injuste, trop légère? Que sera-ce donc de nos péchés, si notre justice ne peut ellemême soutenir l'examen ? Crions donc avec le Prophète : Seigneur, n'entrez pas en Jugement avec votre serviteur1. Recourons Humblement à la miséricorde qui peut seule sauver nos âmes, et méditons sérieusement ce qui suit.

1 Epbte. v, 23. — • haïe xjhv, 6, — • P8.atut« 1

i2. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Remarquez comment Zachée embrasse à la fois ces deux choses quand il dit: Je donnerai aux pauvres la moitié de mes biens, et si foi fait tort à quelqu'un je lui rendrai quatre fois autant1. Vous voyez quelle faim a de la justice cet homme à qui il ne suffit pas de rendre ce qu'il doit, et qui restitue le quadruple. Il y a aussi une grande miséricorde à donner aux pauvres la moitié de ses biens. Toutefois je ne tairai pas ici mon sentiment. Ma bouche redira les louanges du Seigneur, les louanges du Seigneur et non les vôtres, car ce n'est pas à vous, c'est à Dieu que je dois rendre gloire. Zachée loué par l'Evangile a certainement donné aux pauvres la moitié de ses biens. Mais je vois ici beaucoup de Zachées qui n'ont rien gardé de ce qu'ils possédaient. Qui m'écrira l'Evangile de ces Zachées, ou plutôt de ces Pierres qui peuvent dire avec confiance au Seigneur : Voilà que nous avons tout quitté pour vous suivre *? Mais leur histoire est déjà écrite dans l'Evangile éternel, scellée au livre de vie: Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Cette parole est une censure de la cruauté d'Adam qui paraissait d'abord n'avoir péché que par amour pour sa femme. Nous savons en effet, ô Adam, que cette femme est l'os de tes os, la chair de ta chair, et que tu n'as cédé qu'à ton amour pour elle. Voyons donc à quel degré tu l'aimais. Le Seigneur vient armé d'un glaive de feu pour châtier votre crime : mets-toi entre Dieu et elle ; dis : Seigneur cette femme est faible, elle a été séduite : c'est moi qui ai péché, sa faute est mon crime; que la vengeance n'atteigne que moi seul. Mais il ne tient pas ce langage : La femme [que vous m'avez donnée, dit-il, m'a offert de ce fruit et j'en ai mangé1. O perversité! Tu ne veux pas être puni pour elle, après avoir partagé sa fautel O douleur l Tu confonds tout dans ta fatale miséricorde, quand tu devais te montrer plus sévère; et te voilà pernicieusement cruel quand il convenait de se montrer miséricordieux ! Il ne fallait en effet, à aucun prix, se rendre coupable pour elle; mais tu devais satisfaire volontiers pour elle. Ne jamais faire le mal pour personne, telle est la justice ; porter volontiers les péchés d'autrui, telle est la miséricorde. Heureux ceux qui ont faim et soi/ de la justice, car ils seront arssasies. Heureux les miséricordieux car iis

obtiendront miséricorde* L'Evangile poursuit:

13. Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. Om heureux, vraiment heureux, puisqu'ils verront celui que les anges sont avides de contempler, celui dont la vue constitue la vie éternelle. Mon coeur vous a parle, mon visage vous a cherché, je chercherai votre face, Seigneur1. Qu'y OrUil au ciel pour mot, et sur la terre que désiré-je? Mon cœur et ma chair ont défailli, ô Dieu de mon cœur, et mon partage à jamais* 1 Ah! quand me comblerez-vous de joie en me découvrant votre visage ? Malheur à moi à caust de l'impureté de mon cœur ! C'est elle qui m'empêche d'être admis à cette vision bien* heureuse. Ornes frères, quelle sollicitude, et quel zèle il faut donc mettre à purifier cet œil destiné à voir Dieu! Or Je me sens triplement souilléetparlaconcupiscencedelachairetpar la concupiscence de la gloire temporelle , et par la conscience de mes péchés passés. Il s'élève en effet en mon âme des mouvements qui ont leur source dans ces deux concupiscences et ni la raison, ni ma force personnelle ne sauraient les éteindre, tant que j'habite ce monde pervers , tant que je reste enchaîné dans ce corps de mort. Cependant à ces fanges j'oppose le remède de la prière; et, comme le serviteur tient ses regards fixés sur les mains de son maître, nos yeux s'élèvent vers le Seigneur notre Dieu, jusqu'à ce qu'il nous prenne en pitié, lui qui seul est pur, et qui veut purifier un être issu d'un germe immonde. Ainsi encore le remède delà confession a été établi contre la conscience du péché, car la confession eflace toutes les souillures. Tels sont donc les moyens qui purifient l'œil du cœur, la prière, la confession. Or, Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu. Ils le verront à la fin de la vie face à face; ils le verront aussi présentement, mais dans un miroir, en énigme : car aujourd'hui la connaissance qu'ils ont de Dieu est imparfaite ; plus tard ils le connaîtront parfaitement. Tout homme dans la conscience duquel le péché vit renfermé, ou pèche par espérance, ou s'imagine que ses péchés déplaisent moins à Dieu qu'ils ne l'offensent en effet : ou il pèche par désespoir, en se représentant Dieu sans miséricorde. Dans ces deux cas il mérite d'entendre ce langage : Homme d'iniquité tu as cru que je te ressemblerais1. Cet homme ne voit pas Dieu, l'iniquité se ment à elle-même,

» Luc six, 8. — « Math, xix, 27, — * Gen. m. 12.

* F», xxvi, 8. — » Pb. xux, 21. — » Ps. xux, 2i,

POUR LA FETE DE TOUS LES SAINTS

elle se forge une idole à la place de la réalité. Mais bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car seuls ils voient Dieu : seuls ils ont de lui une idée conforme à sa bonté. Dieu est véritablement bon, et nul n'est bon que lui. Heureux ceux qui ont le cœur pur car ils verront Dieu. Malheureux donc Adam et Eve qui ont cherché dans des paroles de malice une excuse à leurs péchés; en fuyant la confession et la purification qui en est la suite, ils restent le cœur immonde, et les voilà rejetés loin de la face du Seigneur. Continuons.

14. Heureux ceux qui sont pacifiques, car ils seront appelés tes enfants de Dieu. Ils mériteront ce nom d'enfants puisqu'ils accompliront l'œuvre de son Fils. C'est par lui, en effet, que réconciliés avec Dieu nous avons la paix, puisqu'il a pacifié dans son sang le ciel et la terre, lui le Médiateur entre Dieu et les hommes, lui le Christ Jésus Dieu et homme. Remarquez comment les trois premières béatitudes réconcilient l'âme avec elle-même, les deux suivantes la réconcilient avec le prochain, et la sixième avec Dieu, et comment la septième réconcilie les autres entre eux , se trouvant ellemême reçue dans la grâce de Dieu et gratifiée de son heureuse familiarité. La pauvreté, la mansuétude, les larmes impriment dans l'âme une ressemblance, une image de l'éternité qui embrasse tous les temps. En effet la pauvreté conquiert l'avenir, la douceur s'assure le présent, le deuil de la pénitence recouvre le passé, selon ce qui es* écrit : Je repasserai toutes mes années dans ramer tune de mon âme1. La justice et la miséricorde nous unissent parfaitement au prochain, puisque tandis que la justice nous empêche de faire au prochain ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fi t à nous-mêmes, la miséricorde nous porte à le traiter comme nous voudrions être nous-mêmes traités. Réconciliés avec nous mêmes, réconciliés avec le prochain, nous sommes aussi réconciliés avec Dieu, parla pureté du cœur .Mais heureux ceux à qui la reconnaissance de se voir réconciliés avec Dieu inspire une pieuse sollicitude pour leurs frères, et qui s'efforcent, dans la mesure de leur pouvoir, de les réconcilier eux-mêmes soit entre eux, soit avec Dieul Quelles louanges ne mérite pas, de quelle affection ne faut-il pas entourer l'homme qui, non content de vivre paisible parmi ses frères, veille constamment sur lui-même pour n'exercer en rien leur patience et supporte

* Info xxxviii, 15.

Tom. IV.

avec douceur tout ce qu'il y a en eu a* de pénible; qui estime siens les scandales des autres et qui dit avec l'Apôtre : Qui est scandalisé sans que je brûle? Qui est infirme sans que je partage ses faiblesses f ? Bienheureux les pacifiques car ils seront appelés enfants de Dieu. Dieu n'est pas un Dieu de division mais de paix : c'est pourquoi les enfants de la paix méritent le nom d'enfants de Dieu.

15. La huitième béatitude qui vient ensuite est le privilège des Martyrs: mais le martyre et la force de l'endurer n'appartiennent plus au temps où nous vivons. Aujourd'hui on honore davantage la justice, du moins en apparence. Peu de gens, si même il y en a, souffrent persécution pour elle. Heureux toutefois ceux qui ont cet avantage, car le royaume des cieux leur appartient, et personne ne les y persécutera. Les persécutions se multiplient : que notre joie grandisse avec elles, ne regardons pas les souffrances visibles, mais les récompenses qui sont invisibles. Ce qui est visible passe : l'invisible seul est éternel. Vous serez bienheureux, est-il dit, quand les hommes vous haïront, vous relégueront à part, vous chasseront, et diront du mal de vous, à cause de moi. Réjouissezvous en ce jour-là, et tressaillez d'allégresse: car une grande récompense vous est réservée au ciel, plus grande que votre travail sur la terre. Mais pourquoi la même promesse estelle faite aux pauvres et aux martyrs, sinon parce que la pauvreté volontaire est une espèce de martyre ? Heureux, dit le prophète, heureux l homme qui n'a ni couru après l'or, ni mis son espoir dans l'argent et les trésors. Quel est-il celui-là? ISious le louerons, corsa vie est une merveille?. Quoi de plus merveilleux en effet, et quel martyre plus grand que d'endurer la faim devant une table abondamment servie, le froid sous des vêtements nombreux et précieux, la pauvreté au sein des richesses que le monde nous offre, que le démon nous présente, que nos désirs naturels convoitent? Ne sera-t-il pas justement couronné celui qui aura soutenu une. pareille lutte, qui aura repoussé les promesses du monde, qui se sera raillé des tentations de l'enfer, et ce qui estplus'glorieux encore, qui aura triomphé de lui-même, et crucifié sa concupiscence et ses appétits ? Si donc le royaume des Cieux est également promis aux pauvres et aux martyrs, c'est que la pauvreté achète ce que le martyre enduré pour Jésus-Christ obtient sans délai.

1 II Cor. xi» 29. — * Eccli. xxxi, 8, 9.

SERMQNS m SAINT BERNARD.

SERMON II

De Pétât des saints après la Résurrection.

1. Puisque nous célébrons aujourd'hui le souvenir des saints, souvenir joyeux et digne de toute notre dévotion, je crois opportun de vous parler, avec l'aide du Saint-Esprit et de la félicité qui leur est commune, et de la consommation future qu'ils attendent, en suivant toutefois l'autorité des livres saints plutôt que des conjectures personnelles : je ne veux pas puiser ici dans mon fonds, mais m'appuyer, autant que je le pourrai, sur des témoignages tirés des Ecritures. Si Dieu nous en fait la grâce, ce discours aura un triple avantage. La connaissance, même partielle , de la félicité réservée aux saints, nous animera à marcher sur leurs traces avec une sollicitude plus vive, à soupirer plus ardemment après leur compagnie, et à nous recommander plus dévotement à leur protection . Il convient, il faut en effet que les saints, objet de notre vénération, le soient aussi de notre imitation . Nous les proclamons bienheureux : courons donc avidement vers leur félicité : nous aimons à les louer : que leur protection serve à nous élever. Non , le souvenir des saints n'est pas pour nous sans fruit, s'il sert à dissiper nos langueurs, notre tiédeur, nos erreurs. Leur intercession vient en aide à notre faiblesse , la considération de leur félicité excite notre négligence , et notre ignorance trouve un enseignement dans leurs exemples. Je ne doute pas que l'Evangile qui vient de vous être lu , et les paroles mêmes du Seigneur ne vous aient bien appris à suivre les vestiges des saints, en dressant sous vos yeux l'échelle le long de laquelle est monté le chœur que nous vénérons aujourd'hui: et je n'ignore pas non plus que vous avez religieusement consacré cette nuit et ce jour à implorer leurs suffrages. Essayons donc de parler un instant de leur félicité, de dire ce que daignera nous suggérer le Dieu qui les élève et les glorifie après les avoir appelé et justifiés.

2. Nous lisons dans le Prophète : O mon âme , entre dans ton repos, parce que le Seigneur fa comblée de biens: il a arraché mon âme à la mort , il a soustrait mes yeux aux larmes, et mes pieds à la chute1 ; et ailleurs: Notre âme, comme le passereau, a été sauvée du filet des chasseurs " . J'ai lu dans la suite des divines Ecritures beaucoup d'autres paroles semblables d'hommes étonnés et joyeux d'avoir été délivrés, paroles de parfaite se curité, de félicité immense, de joyeuse action de grâces, qui à mon sens , ne conviennent pas à ceux qui habitent encore des demeures d'argile et mangent leur pain à la sueur de leur front. Qui d'entre eux pourrait donc se glorifier d'avoir le cœur parfaitement pur ? Qui oserait se vanter que ses pièges sont brisés, que ses pieds sont soustraits à toute chute, quand l'Apôtre réclame et s'écrie : Que celui qui est debout prenne garde de tomber1. Et il ajoute en parlant de lui-même: Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mortk ? et ailleurs : Mes frères, je ne crois pas avoir encore atteint le but. Mais j'oublie ce qui est derrière moi, je tends vers ce qui est devant Je marche vers la palme etc ( . Et encore : Je cours mais non pas au hasard :je lutte, mais non pas comme si je frappais Voir '.je châtie mon corps et je le réduis en servitude de peur qn'aprè avoir prêché les autres je ne sois reprouvé9. Ces paroles sont la trompette du combat : ce sont les accents d'un chef intrépide qui lutte vaillamment. Celles qui précèdent sont plutôt d'un triomphateur, ou du moins d'un vainqueur revenant du combat et dont la conseience heureuse et sûre attend le jour prochain d'un triomphe magnifique.

3. Mais quel est le langage de ce vaillant soldat, de ce serviteur fidèle qnand il revient du combat? O mon âme, dit-il, entre dans ton

* Pi. cxnr, 7, 8 . — » Pd . cxxiu, 7.- — • I Cor. x, 12. — * Rom. vu, 84. — • Philipp. m, U, 14. — • I Cor . ix ,

POUR LA FETE DE TOUS LES SAINTS

lepos. Pendant que tu combattais pour Dieu, dans un corps de mort, les fatigues du combat ne te laissaient pas de relâche, et le péril te jetait dans d'incessantes incertitudes. D'un côté les tentations t'assiégeaient de leur tumulte ; de l'autre la crainte de succomber te causait des sollicitudes plus vives encore. Pourtant même alors, mes frères, le soldat du Christ, à défaut de repos, avait de la gloire. En effet ce vaillant et intrépide champion dont nous avons fait tout-à-1'heure mention, s'est écrié : Voici notre gloire : Cesi le témoignage de notre conscience1. Il ne faut pas entendre par ce témoignage de la conscience un témoignage qu'elle se décerne à ellemême, car ce n'est pas celui qui se recommande qui est approuvé, mais celui que Dieu recommande lui-même1. Ce témoignage de la conscience qui est la gloire de l'Apôtre ne vient donc pas de la conscience. C'est le langage que fait entendre en elle l'Esprit de Vérité qui rend à notre esprit le témoignage que nous sommes les enfants de Dieu '. C'est un témoignage que la conscience reçoit mais ne rend pas. En effet quand la vérité nous applaudit, quand la justice dépose en notre faveur, c'est assurément la voix de Dieu qui nous recommande, du Saint-Esprit qui nous rend témoignage:

c'est un vaillant roi qui acclame un soldat combattant pour son amour et pour son honneur, qui l'encourage de sa présence, qui loue ses belles actions, qui lui crie que la victoire est prochaine, que la récompense est prête et qui lui promet l'éternelle couronne. Voilà le témoignage dont se glorifie un soldat éprouvé et intrépide. Cependant loin de chercher le repos il combat avec un redoublement de courage et d'énergie. Tant qu'ils sont condamnés à la lutte, les élus de Dieu se réjouissent donc, mais leur joie naît des prémices de l'Esprit qui vient en aide i leur faiblesse, et qui soutient de son témoignage leur pusillanimité. Aussi l'Apôtre dont nous parlions dit-il: Le royaume de Dieu n'est ni le manger, ni le boire, mats la justice, la paix et la joie dans le Saint- Esprit*.

4. Mais le temps de leur milice écoulé, les saints trouvent la joie dans leur esprit, en attendant le jour où ils mériteront d'en- \ >r dans la joie de leur maître, pour goût~r la joie jusque dans leur corps. C'est ce que nous lisons dans le psaume : Seigneur \ ta lumière de votre visage est empreinte sur

* Il Cor. i, 12. — • Id, z, 18. — • Rom. vin, 1G. — * Rom. xiv, 17.

nous ; vous avez donné la joie à mon cœur *. Et d'où vient-elle ? De ce qui suit : par f abondance de leur froment, de leur vin et de leur huile *. Et cette âme avait aussi entendu une voix dire : Donnez-lui le fruit de ses mains et que ses œuvres le louent aux portes de la cité*. C'est pour cela que saint Jean reçoit, dans l'Apocalypse, l'ordre d'écrire que bienheureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur. Pourquoi bienheureux? C'est que l Esprit leur commande de se reposer désormais de leurs travaux \ Aussi dans le psaume dont nous parlions un peu plus haut, aux paroles que nous avons citées, il est ajoute : Je dormirai et je me reposerai en paix '. Et au sujet des œuvres nous lisons dans l'Apocalypse: Leurs œuvres les suivent*. Et pourquoi les suivent-elles, sinon pour les louer aux portes de la cité? Pourquoi les suivent-elles, sinon afin de multiplier leurs fruits, afin que ces fruits de leurs mains engraissent les victimes, qui, le Prophète nous l'apprend, doivent être offertes sur l'autel du Seigneur, quand les murs de Jérusalem seront rebâtis 7? En attendant cette heure, les âmes des saints sont sous l'autel, comme nous l'apprend le témoignage véridique de celui qui, dans l'Apocalypse, déclare avoir entendu leurs voix sous cet autel même s. La lumière du visage du Seigneur reste donc scellée (*) pour eux: mais encore que leur

(a) Scellée, c'est-à-dire cachée, non manifestée comme il résulte de textes qu'on trouve plus loin (Serai. IV, n° 2) où l'auteur dit que les âmrs des bienheureux ne voient que l'humanité de Jésus-Christ et non sa divinité. On rencontre dans les écrits du saint Docteur plusieurs passages analogues dans lesquel il semble partager l'opinion que les âmes des saints, après cette vie, ne sont pas admises, avant la résurrection et le ingénient universel, à la vision béatifique. Elles jouiraient jusque-là d'une félicité imparfaite qui exclurait toute souffrance sans combler tons leurs désir*. C'était, dit-on, l'opinion de Jean XXII qui aurait <^onné aux théologiens de Paris de l'enseigner, '"-..u Bernard semble favoriser cette opinion en certains endroits auxquels il faut opposer id l'antidote. Danslein* sermon pour la Toussaint, comme dans celui-ci, il distingue trois états de l'âme: l'âme dans le corps assujetti à la corruption, l'âme sans le corps, l'âme dans la béatitude consommée. L'âme: i» sous la tente ; 2» sous le) parvis ; 3° dans la maison de Dieu oà il assure qu'elle n'entrera qu'avec son corps* Au germon IV, il dit que les âmes des Martyrs sont sous l'autel, parce qu'elles ne voient que l' humanité de Jésus-Christ ; qu'après la résurrection elles seront élo-

i Ps. iv, 7. — » Ps. iv, 7. — • Prov. xxxi, 31. — * Apoc xiv, 13. — » Ps. iv, 0. — • Apoc. xrv, 13. — » Ps. l, 20, 21. — • Apoc. vi, 0, 10.

joie ne soit pas pleine elle est grande pourtant, en attendant le jour qui les comblera de félicité en leur dévoilant la face de Dieu. En attendant, dis-je, ces âmes entrent dans leur repos jusqu'à ce qu'elles méritent d'entrer dans le repos de Dieu même. Leurs œuvres les louent aux portes de la cité, en attendant le moment où Dieu lui-même les

véea sur l'autel pour voir sa divinité. On trouve un pas* sage semblable au rv« serm. pour la Dédicace.

Or le sentiment commun des Pères et des Docteurs c'est que les âmes des justes dégagées du corps sont non-seulement reçues au ciel, admises à régner avec Jésus-Christ, mais sont heureuses dans toute la simplicité de ce mot. On a prétendu que saint Augustin avait hésité sur cette question, soit dans la Cité de Dieu (liv. XII) soit dans VEnchiridion, soit dans ses Rétractations (ch. xiv) etc. et qu'il semble croire que les justes ne seront pas admis à la vision béatiflque avant le dernier jugement.

Mais le dtfuto de saint Augustin porte moins sur le jieu où sont les âmes que sur leur état. Il pense qu'elles voient Dieu face à face, mais qu'elles le verront plus parfaitement encore après la résurrection, parce que l'attrait qui les porte vers leur corps entrave leur plein élan vers Dieu. Do cette façon lenr félicité n'égale pas encore celle des anges dont rieu ne gêne le vol vers Dieu. Du reste saint Augustin ne parait pas avoir été fixé sur cette question.

concile de Florence s'en occupe aussi sans toute- .ois la trancher absolument. Il dit que les âmes des Dienheureux voient Dieu parfaitement dès maintenant, mais qu'elles goûteront une félicité plus complète quand la résurrection les aura réunies à leurs corps. Selon certains théologiens ceci ne doit pas s'entendre de l'intensité de la félicité mais de son extension qui résultera de l'adjonction du bonheur du corps à celui de l'âme. C'est dans le même sens qu'il faut entendre les paroles de saint Bernard, et toute sa pensée sa réduit à ceci : Les âmes des saints ne voient pas Dieu actuellement aussi parfaitement qu'elles le verront un jour, quand elles seront réunies à leurs corps. (Voir serm. ni pour la Toussaint et Serm. LXXXVll* sur divers sujets.) Ici saint Bernard suit saint Augustin et tous les deux ont été suivis à leur tour par saint Bonavcnture, saint Thomas, Richard, etc. Cependant saint Thomas changea de sentiment plus tard, car (I, II. q. iv, 5,) il enseigne nettement quc~par la reprise du corps l'âme verra sa félicité croître non pas intensivement mais extensivement.

Du reste relativement à l'état des âmes saintes après cette vie saint Bernard enseigne : 1° Qu'elles sont au Ciel : 2° Qu'elles ont reçu une robe, mais pas les deux qni doivent leur revenir: l'une de ces robes est la félicité de l'âme, la seconde est l'immortalité glorieuse du corps; 3° Que ces âmes jouissent de la vue de Dieu.

Le Concile de Florence a défini ce dernier point ; Les âmes une fois purifiées, dit-il, sont à l'instant même reçues dans le Ciel et voient le Dieu trine et un tel qu'a est. Et le Concile de Trente, sess. 25«, dit que les saints régnent avec Jésus-C/trist et jouissent d'wxe félicité parfaite*

louera. Vous voyez, mes frères, comme l'Ecriture est une; lorsqu'il s'agit de la béatitude des âmes elle n'a qu'un sentiment et presque qu'un langage.

5. Mais gardez-vous de déprécier le repos et la félicité de ceux qui, libres de toute souffrance, repassent dans la douceur de leur âme leurs années écoulées: ils goûtent la joie en retour de ces jours où ils ont été humiliés, et de ces années où ils ont vu tant de maux. Pénétrés d'une douce admiration ou d'une merveilleuse douceur, ils songent aux périls qu'ils ont évités, aux fatigues qu'ils ont endurées, aux combats dont ils sont sortis vainqueurs: en échange, ils attendent avec une foi inébranlable la bienheureuse espérance et l'avènement du grand Dieu leur Sauveur qui ressuscitera et reformera leur corps sur le modèle de son corps glorifié.

6. Que leur félicité est grande ! Que leur joie est immense! Trois choses éveillent leurs transports, le souvenir de leur vertu passée, la vue de leur repos actuel, l'attente assurée de leur consommation future. Au sujet de cette consommation nous avons le cri des saints, à la fin du psaume cité plus haut. Car, chacune des âmes à qui il a été donné de parvenir à ce repos s'écrie: Je m'endormirai et je me reposerai: car vous, Seigneur, vous m* avez établi dans t espérance d'une jaçon particulière. Dans l'espérance, et non plus entre la crainte et l'espérance où je flottais en proie à l'inquiétude et à l'anxiété. Ainsi encore, à propos du repos actuel dont jouissent les saints, nous trouvons écrit dans un autre psaume : O mon âme 9 entre en ton repos , car te Seigneur t'a fait du bien. Il t'a fait du bien, encore qu'il ne t'ait pas comblée de ses faveurs. Et écoute le bien qu'il t'a fait : il a arraché mon âme à la mort, mes yeux aux larmes et mes pieds à la chute x ; c'est-à-dire, il t'a délivrée de tout péché, de la peine du péché, de la crainte et du danger de retomber : voilà ce très-doux lit de l'âme qu'elle ne lavera ni n'arrosera plus de ses larmes, puisque Dieu essuiera toutes ses larmes. Voilà le lit où l'âme ne sent plus aucun aiguillon, sur lequel elle ne se retournera plus sous la pointe perçante de l'épine. Elle est sortie de la terre qui produisait pour elle des ronces et des épines. Voilà cette couche qu'il ne faudra plus retourner pour adoucir les infirmités de l'âme ; puisque ses infirmités ont disparu.

* Ps. exiv, 7, 8#

POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

Voilà, dis-je, pour lame le repos le plus suave, le plus salutaire ; c'est une conscience pure, calme, pleine de sécurité. Que cette âme fortunée ait donc pour matelas la pureté de la conscience, pour oreiller la tranquillité, pour couverture la sécurité, et que sur ce lit, elle dorme d'un sommeil délicieux, qu'elle y trouve un heureux repos.

7. En ce qui touche le souvenir des vertus passées vous avez, au psaume cent vingttrois, les paroles des saints, que j'ai déjà rappelées plus haut. Us considèrent, ils se rappellent avec une vive admiration à quels pièges, à quels dangers le secours de Dieu les a arrachés, et dans leurs transports ils s'écrient : Si le Seigneur n'avait été avec nous, qu'Israël dise maintenant: si le Seigneur ri avait été avec nous, lorsque les hommes € élevaient contre nous, ils auraient pu nous dévorer tout vivants : lorsque leur fureur s? est irritée contre nous, ils auraient pu nous engloutir. Aotreâmeapassé un torrent, et peut-être ri eût-elle pu en franchir les eaux; et ils ajoutent : Béni soit le Seigneur qui ne nous a pas livrés comme une proie à leurs dents1. Et les paroles de l'Apôtre à l'heure voisine de sa dissolution, paroles qui étaient une allusion anticipée à l'état qui lui donne présentement un heureux repos, paraissent mieux lui convenir aujourd'hui:

car c'est aujourd'hui qu'il peut dire sûrement : J* ai combattu le bon combat, fai gardé la fidélité, il ne me reste plus qrià attendre la couronne de justice que le Seigneur , comme un juste Juge, me rendra en cejour-là%. Telles sont donc, mes frères, je vous le dis, telles sont présentement les occupations des saints,

telle est leur nourriture, tel est leur sommeil. Et si TEsprit-Saint a voulu que les paroles que nous avons citées fussent écrites, c'est afin qu'elles nous donnent une idée de leur état.

8. Toutefois, ces pensées les touchent et les charment bien mieux que notre esprit ne saurait le concevoir, ni notre parole le redire. Ecoutez, en effet, les efforts laborieux du Prophète, les répétitions qu'il emploie, sans réussir pourtant à rendre dignement sa pensée. Quelle est grande la multitude de votre douceur que vous avez réservée, Seigneur, à ceux qui vous craignent! Mais, qu'ajoute-t-il ? Vous l'avez rendue pleine et parfaite pour ceux qui espèrent en vous à la vue des enfants des hommes1. Cette abondance de douceur ici réservée est donc grande, très-grande, sans être cependaut parfaite : elle recevra cette perfection dans la lumière, et non dans l'ombre , quand les saints ne reposeront plus sous l'autel, mais siégeront sur des trônes en qualité de juges. Car les âmes saintes fouillées de leurs corps sont admises sur le champ au repos, mais elles ne sont pas admises immédiatement à la gloire : Les Justes m'attendent, dit le Prophète encore retenu dans la prison de ce corps, ils tri attendent jnsqxi à ce que vous me récompensiez1. Et une voix divine dit aux âmes saintes qui sollicitent la résurrection de leurs corps : Attendez un peu que le nombre de vos frères soit complet*. Mais il faut finir cet entretien : la messe solennelle nous appelle : réservons pour un autre discours ce qu'il nous reste à dire sur cette matière.

SERMON HT

Comment les âmes saintes sont sans tache et sans ride.

4. Vous avez pu, si je ne me trompe, remarquer par ce que j'ai dit dans le précédent entretien, qu'il y a pour les âmes saintes trois états ; le premier dans un corps sujet à

* P*. cuiîî, if 6. ■— * U Tim, iv, 7, 9*

la corruption, le second quand elles en sont dépouillées, et le troisième quand elles habitent un corps glorifié. Le premier état est un état militant, le second un état de repos,

* PSt XXX, 80, — « P* ÇXU, 8, ~ » ApOC. YI, 11.

le troisième une félicité consommée. Elles commencent par vivre sous la tente, puis elles sont introduites dans le vestibule, et enfin elles entrent dans la maison de Dieu. Que vos tabernacles sont aimables, 6 Dieu des vertus ! Mais plus aimables encore sont les portiques du Seigneur, selon ce que le Psalmiste ajoute : Mon âme soupire et défaille après les portiques du Seigneur*. Mais comme sous ces portiques il se rencontre des défaillances, (vous venez de l'entendre) heureux et pleinement heureux ceux qui habitent votre maison, ô mon Dieu ! Aussi, mes frères, je me suis réjoui quand on m'a dit : nous irons dans la maison du Seigneur. Si vous cherchez la raison, qui m'inspire cette confiance , la voici : c'est qu'un grand nombre des nôtres sont déjà sous le portique attendant que leurs corps leur soient rendus et que le nombre de leurs frères soit complet. Car ils n'entreront pas dans cette bienheureuse maison sans nous, ni sans leurs corps: c'est-à-dire que les saints n'y pénétreront pas isolément, ni l'esprit sans la chair. Il ne peut y avoir, en effet, de félicité parfaite qu'à la condition que l'homme lui-même à qui elle est destinée soit entier: une Eglise imparfaite ne saurait recevoir le don de la perfection. Aussi quand les âmes sollicitaient la résurrection de leurs corps, comme je l'ai dit dans le discours précédent, leur fut-il répondu : Attendez un peu que le nombre de vos frères soit complet*. Toutefois, elles ont déjà reçu chacune une robe : mais elles ne seront couvertes d'un double vêtement que forsque nous le serons nous-mêmes, selon ce que l'Apôtre dit des patriarches : Dieu a voulu, par bonté pour nous, qu'us ne reçussent qu'avec nous ta consommation de leur félicité9. La première robe est cette félicité et ce repos des âmes dont nous avons parlé : la seconde est l'immortalité et la gloire des corps ; ce qui tait dire aux saints : Vengez le sang de vos saints qui a ett répandu \ S'ils tiennent ce langage ce n'est pas qu'ils désirent être personnellement vengés ; ils souhaitent plutôt la résurrection et la glorification de leurs corps, reculée , ils le savent, jusqu'au jour du jugement.

2. Mais, ô chair misérable, défigurée, fétide, d'où te vient un pareil honneur? Des âmes saintes que Dieu a décorées de son image te désirent 1 II les a rachetées de son sang, et elles t'attendent ! Sans toi leur félicité est in-

» Ps. lxxxiii, 2, 3.— « Apoc vi, 11.— » Hébr. xi, 40. — • Apoc. vi, 10.

complète, leur gloire inachevée, leur bon* heur tronqué ! Ce désir qu'elles tiennent de la nature est si énergique en elles, qu'il empêche leur cœur de s'élancer librement vers Dieu, il le contraint, pour ainsi dire, à se contracter en lui-même, il lui imprime comme des rides, en l'inclinant vers toi. Aussi saint Jean, qui, inspiré du Saint-Esprit, nous a révélé bien des secrets relatifs à l'état dans lequel les âmes saintes reposent heureusement, nous dit : Elles sont sans tache devant le trône de Dieu ' . Sans tache et non sans ride, jusqu'au jour où le Christ se donnera une Eglise toute glorieuse, sans souillure, ni ride. Car, dans ceux qui combattent en, core, l'Eglise n'est pas exempte de tachepuisque personne n'est pur, pas même l'enfant qui n'a vécu qu'un jour*, sur cette terre où l'existence n'est qu'un comba éternel, ainsi que Job l'atteste. Hais dans ceux qui reposent sous l'autel du Seigneur l'Eglise est déjà sans tache, comme vous le lisez dans le psaume : Seigneur, qui donc habitera vos tabernacles? Ou qui se reposera sur votre sainte montagne ? Celui qui y entre sans aucune tache*. Celui-là donc trouvera le repos sur la montagne du Seigneur qui y entre sans tache : mais celui qui sera sans ride sera élevé sur cette montagne. Mais si vous voulez savoir quand les âmes saintes seront sans ride, à l'heure où les cieux se développeront comme les peaux d'une tente bien tendue et sans pli, ce sera certainement quand ces âmes suivront l'Agneau partout : il faut que les âmes appelées à suivre l'Agneau s'étendent et se dilatent. Car, où va-t-il ? Il atteint avec force, d'une extrémité du ciel à l'autre, et il dispose tout avec douceur.

3. Voulez-vous savoir encore où va l'Agneau et où les âmes bienheureuses le doivent suivre ? Toi cherche le repos en tout*. Voilà le repos du Seigneur, repos que rien n'interrompt, ne restreint, car Dieu se réjouit en tout, goûte en tout ses délices, cherche en tout son repos et l'y trouve. Le bien lui plaît par lui-même d'abord, il lui plaît aussi par rapport au mal. 11 aime la miséricorde et la justice : il se complaît et dans la gloire des bons, et dans le supplice des méchants, parce qu'il est juste. Eh quoi ? Pensezvous que l'âme humaine puisse entrer ainsi dans la joie de son Seigneur, dans son repos, y trouver aussi ses délices en tout, sans qu'aucune affection personnelle la ramène

i An c. xiv, 5. — * Job. vu, 1. — * Ps. xiv, 1, 2. —

* Eccii. xxiv, 2.

POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

sur elle-même et lui imprime des rides? Ppurra-t-elle ainsi se répandre en un amour universel et divin ? Oui, elle le pourra certainement, si elle a été trouvée fidèle dans les petites choses qui lui ont été confiées au temps de sa vie militante, fidèle dans ses membres, dans ses sens, dans les appétits qu'elle a reçus pour les diriger, et si elle â prouvé par là son attachement au Seigneur. Que le serviteur du Christ sache donc garder dans la sainteté le vase de son corps ; qu'il glorifie, qu'il porte Dieu en sa chair : et le Dieu libéral et riche préposera au soin de grandes choses un serviteur fidèle dans les petites. Oui, il lui confiera de grands intérêts puisqu'il rétablira le mattre de sa maison et l'administrateur de tous ses biens* Mes frères, ne voyez rien d'incroyable dans ce langage : il n'est pas de moi. Nous avons sur ce point les promesses de la Vérité même, promesses dont il n'est pas permis de douter: Heureux, dit-elle, heureux le serviteur qtfà son arrivée le maître trouvera agissant de ta sorte! En vérité, je vous le dis, il l établira sur tous ses biens ' . Et le serviteur fidèle est établi sur tous les biens de son maître quand il mérite d'entrer dans sa félicité, et de se réjouir avec lui en toutes choses. En effet, celui qui s'attache à Dieu, au dire de l'Apôtre, ne fait plus avec lui qu'un esprit*, et sa volonté unie à la volonté divine se fond avec elle, de sorte qu'au lieu de rencontrer dans les créatures rien qui lui soit opposé, tout se passe* tout demeure à son

gré.

4. Telle est donc l'espérante fortunée qu'attendent les âmes saintes : et encore qu'elles remercient Dieu de la félicité au sein de laquelle elles goûtent le repos , elles prient, elles crient vers le Seigneur, elles appel-

1 Mil*, «IV, 40, 41. — * 1 Coi. vi, 17.

lent le couronnement du bonheur qu'elles attendent; aussi ai-je dit que si le passe n'a laissé en elles aucune tache, elles ne sont pas sans ride : parvenues jusqu'à l'action de grâces, elles ne sont pas encore arrivées jusqu'aux cris de louanges : les parfaits seuls peuvent louer le parfait, et le louer avec son héritage à l'heure où ils le loueront, et seront, à leur tour, l'objet des louanges de Dieu. C'est pourquoi le Prophète a dit , au futur : Heureux, Seigneur, ceux qui habitent votre maison, ils vous loueront au siècle des siècles1. Et saint Jean, dans l'Apocalypse, n'a pas entendu des cris de louanges, mais des prièies : car voici ce que vous y trouvez : J'ai entendu sous l'autel de Dieu les voix de ceux qui ont été tués. Quelles voix, et que disaient-elles ? Vengez, Seigneur, le sang de vos saints qui a été répandu '. Or, ce sont bien là les accents de la prière et non ceux de la louange. Mais jusques à quand entoureronsnous de loin cet autel et craindrons-nous d'en approcher? Si je ne me trompe, votre charité souhaite entendre le mystère de cet autel et en connaîtra l'auguste secret. Mais, qui suis-je pour oser pénétrer témérairement dans l'asile retiré des saints? N'ai -je pas lu que celui qui veut sonder la majesté périra foudroyé sous son éclat8? Arrêtons-nous donc ici, si vous le voulez bien, mes frères ; peutêtre les âmes saintes qui habitent cet autel daigneront-elles, si nous frappons, nous en ouvrir le mystère, non pas à cause de nos mérites, mais à cause de Celui qui nous a aimés et qui nous a purifiés de nos péchés dans son sang: elles nous reconnaîtront pour des concitoyens, des familiers de la maison de Dieu, au lieu de nous écarter comme des étrangers du séjour retiré qui les abrite.

* P». lxxxiii, 5. — * Ayoc. vi, 10. — » ProYê »tv«&7«

SERMON IV

Du setn d Abraham et de V autel sous lequel saint Jean a entendu les âmes des saints: des sept pains dont on a recueilli sept corbeilles pleines de morceaux.

i. La suite démon discours m'ayant amené à vous parler de cet autel du Ciel sous lequel saint Jean entendit la voix des saints1, je n'ai pas voulu aborder ce su jet (il vous en souvient, je crois) avant que la prière ne m'eût préparé l'entrée d'un asile si retiré et si sacré. Il est temps de vous dire les idées qui m'ont été inspirées sur ce point, sans préjudice, cependant, de celles qui auraient été révélées à d'autres. Et d'abord, on peut se demander comment saint Jean a entendu sous l'autel du Ciel la voix des âmes saintes, quand le Sauveur, dans l'Evangile, parlant de l'âme de Lazare, la dit portée par les anges dans le sein d'Abraham, et non sous l'autel de Dieu1. Il ne semble pas non plus que Job ait jamais osé aspirer après cet autel : il disait en effet : Qui m'accordera que vous me protégiez dans le tombeau et que vous m'y cachiez, jusqu'à ce que votre fureur soit passée, jusqu'au jour où vous vous souviendrez de moi* ? Mais il était venu ce jour appelé par Job, ce jour du souvenir et de la miséricorde, où Jean entendit la voix des Saints sous l'autel de Dieu. Jusqu'à l'arrivée du Désiré qui devait dans son sang effacer la cédulede notre condamnation, éteindre le glaive de feu et ouvrir aux croyants le royaume des Cieux, les Saints n'étaient pas admis dans ce royaume. Dieu leur avait ménagé dans l'enfer même un lieu de repos et de rafraîchissement^), mettant toutefoisun abîme entre ces ârnes saintes et les âmes des impies. Les unes et les autres étaient dans les ténèbres, mais non pas toutes dans les châtiments. Les impies étaient tourmentés, les justes consolés. Que toutes ces âmes fussent dans les ténè-

(a) Saint Augustin émet un sentiment contraire au liv. XII de Genesi ad UtL ch. 33, n° 63. II pense que es anciens justes n'ont jamais été détenus dans les enfers, et que le mot enfer, dans les Ecritures, exprime exclusivement un lieu de châtiments.

Apoc. vi, 9, 10. — *Luc xyi, 22* — *Job xxv, 43*

bres, le témoignage de Job nous l'apprend, quand il déclare qu'il va descendre bientôt dans un lieu obscur et couvert des ombres de la mort ' . Ce lieu obscur, mais tranquille, le Seigneur l'appelle le sein d'Abraham, parce que, selon moi du moins, on y reposait dans la foi et l'attente du Sauveur. La foi d'Abraham fut si bien éprouvée et prouvée que, le premier, il mérita de recevoir la promesse de l'Incarnation du Christ. Le Sauveur, en descendant dans ce lieu, en a brisé les portes d'airain, les barrières de fer; il a tiré de ce cachot les captifs qui y étaient assis, c'est-à-dire qui y jouissaient du repos, assis pourtant dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort: puis il les a placés sous l'autel de Dieu, les cachant dans le secret de son tabernacle au jour du méchant, en attendant le moment où le nombre de leurs frères, enfin complet, leur ouvrirait le royaume préparé pour eux dès l'origine du monde. Si maintenant le sein d'Abraham désigne le repos des Saints M, il est certain que l'Evangile autorise lui-même ce langage. Il n'est pas douteux qu'autrefois ce mot désignait un autre endroit, puisque l'un est dans les ténèbres, et l'autre dans la lumière ; l'un dans l'enfer et l'autre dans le Ciel. Toutefois, il n'y a aucune singularité à dire, même aujourd'hui, que les enfants des patriarches sont reçus dans le sein de leur père quand ils méritent de passer de ce monde en leur société.

2. Or l'autel dont je dois vous parler n'est, à mon avis, que le corps même du Sauveur (B). Je crois avoir pour moi dans cette interprétation le sentiment de Jésus-Christ lui-même,

(a) Voir liv. V,de ia Considération, n° 9.

(b) Ce n'est ici qu'une simple opinion de saint Bernard, comme il résulte du n° 1, où il expose son sentiment sans préjudice d'un autre,

1 Job. x, 2i.

POUR LA FETE DE TOUS LES SAINTS

puisque je l'entends dire dans l'Evangile : Partout où sera le corps, les aigles s'assembleront1. Les Saints se reposent donc sous l'humanité du Christ que les anges mêmes aspirent à contempler, en attendant l'heure où ils seront élevés sur l'autel, et non plus cachés dessous. Hais qu'ai-je dit? Quel homme, quel ange même pourra non pas dépasser, mais seulement atteindre la gloire de Jésus-Christ ? Comment donc les Saints, aujourd'hui cachés sous l'autel, seront-ils un jour exaltés dessus? Par la vision, par la contemplation et non par leur position. Car le Fils se montrera lui-même à nous, selon sa promesse ; il se montrera, non point sous la forme de l'esclave, mais sous la forme de Dieu1. Il nous montrera aussi son Père ainsi que l'Esprit-Saint, vision sans laquelle rien ne saurait nous satisfaire , puisque la vie éternelle consiste à connaître le Père Dieu véritable et Celui qu'il a envoyé, Jésus- Christ*, et avec eux, n'en doutons pas, le Saint-Esprit qui procède de l'un et de l'autre. D passera, il nous servira les délices nouvelles pour nous et inconnues de sa parfaite contemplation. C'est ce qui fait dire à saint Jean, dans une de ses épîtres : Maintenant nous sommes bien les enfants de Dieu : mais ce que nous deviendrons ne paraît pas encore : et il ajoute : Mais nous savons que lorsque Dieu nous apparaîtra, nous lui serons semblables, parce que nous le verrons comme il est \ Ecoutez l'Epouse dans le cantique : elle parle avec confiance, et l'espérance la met d'avance sur l'autel. Samain gauche,d\t-e\\e, (c'est la main gauche de l'Epoux) est sous ma tête, et sa main droite me tiendra embrassée *. Cette âme bienheureuse s'élève au-delà de l'Incarnation et de l'humanité de Jésus- Christ qui est justement nommée la gauche de l'Epoux, afin de contempler, en une vision plus sublime, sa Divinité, sa Majesté, qu'elle a raison de désigner par sa main droite.

3. Dans cette éternelle et parfaite béatitude nous jouirons de Dieu en trois manières : nous le verrons dans toutes les créatures, nous l'aurons en nous-mêmes (ce qui est plus doux et plus heureux encore) : nous connaîtrons la Trinité en elle-même, et nous contemplerons sa gloire sans voile avec l'œil purifié du cœur. En effet, la vie éternelle et parfaite consistera pour nous à connaître le Père, le Fils et l'Esprit-Saint, à voir Dieu tel qu'il est, non pas tel qu'il est en nous ou dans les autres créatures, mais tel qu'il est

1 Lac zvii, 37. — f Jean xrv, 21, — (Jean xyii, 3.— * 1 Jean m, 2, — • Cautiq. u, 6.

en lui-même. Les deux autres vues de -Dieu dont nous avons parlé plus haut sont comme l'écorce qui entoure le froment, et cette troisième vision est le comble de la béatitude, la moelle du blé, la fleur destinée à nourrir la Cité sainte de Jérusalem1. Mais plus cette béatitude est grande, plus elle est cachée à nos yeux : car l'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, le cœur de l'homme n'a pas senti, les claités, la suavité, les délices que nous réserve cette connaissance. C'est la paix de Dieu qui surpasse toute intelligence; à plus forte raison défie-t-elle notre langage. Que personne donc n'essaie de rendre ce que personne n'a éprouvé. On versera dans votre sein, dit le Seigneur, une mesure pleine, serrée, entassée, une mesure qui débordera*. Pleine de toutes les créatures réunies, serrée dans notre homme intérieur, entassée dans l'homme extérieur, et elle débordera en Dieu même. Là est le comble delà félicité ; là une gloire suréminente; là une béatitude qui déborde.

Page 1