TOM. IV
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est vrai, mourir, aux yeux des insensés, mais il jouit maintenant de la paix. Uni à la société des saints, habitant de la maison de Dieu, il chante avec eux des cantiques d'action de grâces, en disant: Nous avons passé par le feu et F eau, et vous nous avez fait entrer dans un lieu de rafraîchissement1. Et certes il a passé courageusement, il a passé heureusement. Vrai Israélite, il a célébré la Pâqueen esprit, et en passant il nous disait: J'ai ardemment désiré de manger cette Pâque chez vous. Il a passé par le feu et l'eau lui qui n'a pu être découragé par les peines de cette vie, ni séduit par ses douceurs. Car, au dessous de nous, il est un lieu tout entier au pouvoir du feu, et où le riche malheureux n'a pu recevoir du doigt de Lazare même une goutte d'eau. Et, au dessus de nous, il y a la cité de Dieu réjouie du fleuve impétueux et du torrent des célestes voluptés, où l'àme boit un beau et enivrant calice. Entre ces deux séjours, il en est un où l'on a l'expérience du bien et du mal, de la jouissance et de la tribulation. L'infortunée Eve nous a condamnés à ces alternatives. Ici régnent tout ensemble le jour et la nuit, car dans l'enfer on ne rencontre que la nuit, et au ciel que le jour. Heureuse donc l'âme qui a traversé ce double milieu sans s'attacher au plaisir, sans succomber à la tribulation.
6. Parmi les actions mémorables de ce grand homme, je me contenterai de vous en rapporter, en peu de mots, une qui nous fera assez connaître qu'il a passé courageusement par le feu et l'eau. Le siège métropolitain du grand saint Patrice, apôtre de l'Irlande, était devenu comme héréditaire. Le pontife se créait lui-même son successeur, et le sanctuaire du Seigneur était possédé par voie d'héritage. Les fidèles impatients d'un si grand abus supplièrent Malachie de s'y opposer. Notre saint s'armant de courage, s'approcha sans rien craindre, reçut le fardeau de Tépiscopat, et s'exposa à tout ce qui pouvait en résulter de fâcheux pour lui, afin de faire cesser un si grand désordre. Il gouverna donc cette église au milieu d'un nombre presque infini de dangers, et lorsqu'ils furent tous dissipés, il pourvut canoniquement à se donner un successeur: car il n'était monté sur ce siège, qu'à condition que la persécution finie, on en élirait un autre à sa place, qui resterait paisible possesseur , pendant que lui retournerait au siège qu'il occupait auparavant. Ce fut là que, sans au-
1 Pb. txv, I*
os
cun revenu ecclésiastique ou séculier, habitant dans les maisons religieuses qu'il avait fondées lui-même, il vécut jusqu à ce jonr dénué de toutes propriétés. C'est ainsi que le feu de la tribulation a éprouvé l'homme de Dieu, sans le consumer; c'est ainsi que les charmes du monde n'ont pu le séduire, ni l'amollir, et que dans le cours de son pèlerinage il n'a point perdu de vue le but où il tendait, pour considérer pendant sa route les objets capables de fixer sa curiosité.
7. Qui de vous, mes frères, ne désire, s'il le pouvait, imiter sa sainteté ? je crois donc que vous me saurez bon gré de vous dire quelque chose des vertus qui ont sanctifié Malachie. Pour donner plus de poids à mes paroles, j'emprunterai celles de l'Ecriture : C est par la foi et la douceur que Dieu Va sanctifié*. 11 foulait aux pieds le monde par la foi, selon les paroles de saint Jean: C est par la foi que nous remportons la victoire sur le monde * ; c'est par l'esprit de douceur qu'il a supporté, avecune égalité d'âme inaltérable, toutes les adversités de cette vie. D'un côté, à la suite de Jésus-Christ , sa foi foulait aux pieds les eaux de la mer, pour se soustraire aux séductions : de l'autre il possédait son âme dans la patience , pour ne point se laisser abattre aux persécutions. Car c'est au sujet de ces deux points que vous lisez dans les Psaumes , que mille tomberont à votre droite et dix mille à votre gauche8: car les séductions de la fortune renversent bien plus d'hommes que les coups de l'adversité. Que personne de nous donc , mes frères , n'aille se laisser séduire par l'apparence plus unie et plus douce de la route, et ne s'imagine que le chemin est plus aisé sur cette mer. Ce vaste champ de l'Océan a de grandes montagnes, il est vrai, mais par là même plus dangereuses. Le trajet semble peut-être plus laborieux à traverser les collines escarpées et les rochers ardus. L'expérience montre qu'il est plus sûr et préférable. Il savait que des deux côtés on rencontrait fatigue et péril Celui qui disait : A travers les armes de la
justice, à droite et à gauche *. Félicitons donc celui qui après avoir passi»par le feu et l'eau, est cuire aujourd'hui dans un lieu de rafraîchissement. Et voulez-vous connaître ce lieu de rafraîchissement? Plût au ciel qu'un autre vous en entretînt! Car je suis impuissante redire ce que je n'ai pas éprouvé.
8. Il me semble entendre Malachie s'écrier de ce jour de paix : Mon âme, jouis maintenant de ton repos, parce que le Seigneur t'a comblée de ses biens : il (a arrachée à la mort1, etc. Que dois-je entendre par ces paroles? Je vais le dire brièvement, car le jour baisse, et j'ai été plus long que je n'espérais l'être : il m'est si pénible de m'arracher à ce doux nom de Malachie, mon père, et ma langue craignant de n'en pas dire assez se refuse à finir. La mort de l'âme, mes frères, c'est le péché. Le prophète n'a-t-il pas dit: Lame qui péchera mourra9 ? Félicitons donc Malachie d'être délivré de ces trois choses, du péché, des peines, du danger. Désormais il ne péchera plus, les larmes de la pénitence sont pour lui taries à jamais, et il n'a plus à se mettre en garde contre sa propre faiblesse. Elic a quitté son manteau, il n'a plus à redouler qu'une adultère vienne le toucher ou le saisir. Il est monlé sur son char; il n'a pas à craindre d'en tomber; il s'élève doucement, sans avoir besoin d'effort pour voler, car il est assis sur un véhicule rapide. Courons, mes frères, avec tout l'empressement et l'avidité dont nous sommes capables, vers ce lieu de rafraîchissement, à l'odeur du parfum des vertus de notre bienheureux père, dont la mémoire a dû exciter aujourd'hui notre ferveur et enflammer nos désirs. Courons, dis-jc, après lui, en lui criant souvent : tirez-nous après vous, et de toute l'affection de nntre cœur, et par la régularité de notre conduite, rendons à la miséricorde du Tout-Puissant, des actions de grâces de ce que, pour suppléer à l'insuffisance de ses indignes semieurs, il leur a ménagé des suffrages étran^rs.
1 Bccli. xvl, *.— ■ I Jean v, 4. — • Ps. xc, X
1 II Cor. vi, 7. — * Ps. ex iv, 1, 8. — • Ezécb. xvin, 4«
SUR LA MOHT DE H. 'MALACHIE
SERMON II
1. D est constant, met frères, que notre captivité dans ce corps nous tient éloignés de Dieu1* Nous trouvons plutôt un sujet de deuil qu'une occasion de joie dans ce triste exil, ainsi que dans la conscience de nos fautes. Cependant l'Apôtre nous invitant à nous réjouir avec ceux qui se réjouissent', le temps et les circonstances où nous sommes demandent de nous une vive allégresse. Si, au dire du prophète, les justes se réjouissent en présence de Dieu §, Halachie partage certainement leurs transports, lui qui aux jours de sa vie, plut à Dieu et fut trouvé juste. Il a servi le Seigneur dans la sainteté et la justice : si son ministère a été agréable, le ministre ne Tétait pas moins. Pouvait-il en être autrement? Il a établi avec désintéressement le règne de l'Evangile, rempli sa patrie de la parole sainte, et dompté la barbarie et la férocité de ses Irlandais ; armé du glaive de l'esprit il a soumis au joug suave du Christ les nations étrangères, il a rétabli le Seigneur en son héritage jusqu'aux extrémités de cette terre. 0 le ministère fécond ! 0 le ministre fidèle I Par lui la promesse faite du Père au Fils n'est-elle pas accomplie ? Et Dieu ne l'avait-il pas en vue lors qu'il disait à son fils : Je te donnerai les nations en héritage, et ta possession détendra jusqu'aux bouts du monde*? Avec quelle complaisance le Sauveur recouvrait ce qu'il avait acheté, acheté au prix de son sang, par l'ignominie de sa croix et les tortures horribles de sa passion 1 Quel plaisir pour lui de recevoir ces conquêtes des mains si désintéressées de Malachie 1 Ce qui lui agréait c'était dans le ministre un service gratuit, et dans le ministère la conversion des pécheurs: il aimait du premier son œil simple, et dans l'autre le salut du peuple.
2. Ce ministère aurait été moins efficace, que Malachie et ses œuvres eussent été encore et ajuste titre, un objet de complaisance devant celui qui aime la pureté et la simplicité ; dont la justice juge des actes d'après l'intention, et apprécie le corps en-
1 II Cor. v, 6. — * Rom. xii, 15. — • Ps. ucyii, 4. — Pft. n, 8.
tier d'après les dispositions de Pœil. Biais maintenant les œuvres du Seigneur sont
{>leines de grandeur, et appropriées aux volonés et aux vues de Halachie; elles sont grandes et nombreuses, elles son* excellentes, bien que la chaste intention qui a les inspirées leur donne un degré supérieur de bonté. Quelle œuvre de piété Malachie a-t-il négligée? Pauvre pour lui-même il était riche pour les pauvres. Il servait de père aux orphelins, d époux aux veuves, de protecteur aux opprimés. Il donnait avec joie, demandait avec réserve, recevait avec modestie. Il avait autant de sollicitude que d'adresse à rétablir la paix entre les cœurs divisés. Qui fut plus compatissant, aussi empressé à secourir, aussi libre dans la correction? Il était plein d'un zèle auquel ne faisait pas défaut la science sa modératrice . Faible avec les faibles, et néanmoins puissant avec les puissants, il résistait aux superbes, il flagellait les tyrans, maftre à la fois des rois et des princes. Sa prière ôta la vue à un roi méchant, et la lui rendit quand il se fut humilié. Il trompa dans leurs criminels desseins les violateurs d'une paix qu'il avait faite, et les livra à l'esprit d'erreur : puis il les obligea de nouveau à respecter cette paix, confus et stupéfaits de ce qui leur était arrivé. Une rivière l'assista contre d'autres prévaricateurs, violateurs aussi de leurs engagements, et s'interposant merveilleusement entre lui et eux, elle déjoua leurs projets impies. Il n'y avait ni pluie, ni cours d'eau, ni nuages amoncelés, ni fonte de neiges, et voilà que soudain un faible ruisseau se transforme en un grand fleuve, qui allait toujours croissant, Inondant ses bords et fermant toute issue à des hommes mal intentionnés.
3. Quels prodiges n'avons-nous pas ouï raconter du zèle de cet homme, de la vengeance qu'il a tirée de ses ennemis, lui si doux pourtant et si miséricordieux envers la souffrance ! Père de tous il vivait aussi pour tous ; comme la poule abrite ses poussins, ainsi entourait-il de ses soins toutes ses ouailles, et les mettait-il à l'ombre de ses ailes. Point de distinction ni de sexe, ni
d'âge, ni de condition, ni de personne; il ne se refusait à personne, et ouvrait à tous le sein de sa bonté, Toute tribulation qui criait vers lui devenait la sienne : avec cette différence, que patient pour ses propres maux, il compatissait tendrement à ceux d'autrui qu'il ne pouvait souffrir. Quelquefois, son zèle le portait à épouser la cause des uns contre les autres, à sauver la faiblesse, en réprimant la force, afin de pourvoir ainsi au salut de tous. Il s'irritait alors, mais de peur de pêcher en demeurant calme, selon cette parole du psaume ; Mettez-vous en colère et ne péchez pas1 . La colère ne le dominait pas, mais lui dominait son cœur, car il était maître de lui-même , vainqueur de luimême il ne pouvait être l'esclave de la colère, elle était sous sa main. Il l'appelait et elle venait , elle sortait à son ordre, mais sans éclater , réglée par la volonté du saint, et non emportée par sa propre violence. Elle ne brûlait pas, elle le servait ; sur ce point, comme dans la direction ou la répression des mouvements des deux bommes qu'il portait en lui, sa diligence était grande, et son attention vigilante et sévère. Car en étendant ses soins à tous, il ne se négligeait point m ne s'exceptait pas de cette sollicitude universelle. Il l'exerçait à l'égard de luimême, il savait se garder. Il était à la fois tout à ses intérêts et tout entier à ceux des autres, de façon que la charité ne l'empêchait pas de se conserver, pas plus que le soin de sa personne n'entravait l'attention qu'il portait au bien de ses frères. Voyez-le plongé si j'ose dire, au milieu des peuples et cmnarrassé de mille soucis: vous diriez qu'il est né pour son pays et non pour luimême, et en le voyant seul avec lui-même, vous auriez cru qu'il ne vivait que pour Dieu et pour lui.
A. On le voyait calme au milieu des foules tumultueuses, et il ne passait pas dans l'oisiveté le temps qu'il donnait au repos. Quelle oisiveté possible, puisqu'il s'occupait alors de la loi du Seigneur? Si les besoins des peuples lui laissaient quelques heures de liberté, il les consacrait aux saintes méditation, à la prière, et à la contemplation. A ces moments de repos, il ne parlait point, ou son entretien était sérieux. Son visage exprimait ou la bonté, ou l'humilité, ou le recueillement; ses yeux, etcen'estpasici,d'après les sages un médiocre éloge, ses yeux étaient dans sa tête*, et ils n'en sortaient que
sur l'ordre de la vertu. Riait-il, c'était pour exprimer ou provoquer la charité, encore était-ce rarement. C'était quelquefois un sourire jamais, un éclat bruyant, qui annonçait la joie de son cœur, et au lieu d'amoindrir la grâce de son visage, il y ajoutait encore. Ce sourire était si modeste qu'il était impossible de le soupçonner de légèreté : quoique faible, il suffisait à écarter de sa douce physionomie l'ombre même de la tristesse. 0 offrande parfaite I 0 le riche holocauste 1 0 le sacrifice agréable et dans la pensée qui l'inspire et dans la main qui le présente 1 Quel suave parfum portait vers Dieu la prière échappée au recueillement de ce contemplatif I et quelle délicieuse odeur exhalait devant les hommes la sueur de cet ouvrier !
5. Celui que tant de vertus rendaienteher à Dieu et aux hommes, Malachie, est donc à juste titre reçu aujourd'hui dans la société des anges, et son nom devient une réalité. Jusque-là il était ange par la pureté autant que par ce nom. Mais aujourd'hui il le devient en un sens plus complet, puisqu'il partage la gloire et la félicité des esprits célestes. Félicitons donc, mes frères, félicitons notre Père, comme il le mérite : pleurer Malachie est un pieux devoir, mais c'en est un plus pieux encore de partager la joie de Malachie vivant. Et ne vit-il pas en effet , et d'une vie bienheureuse? Aux veux des insensés il parait mourir, et il est au sein de la paix. Devenu désormais concitoyen des saints et admis dans la maison de Dieu, il chante et il rend grâce tout ensemble, s'écriant : Nous avons traversé l'eau et le feu, et vous nous avez introduits dans lieu du repos*. lia traversé courageusement et il est arrivé heureusement. Véritable Hébreu il a célébré spirituellement la Pâque, et à son passage il nous disait: J'ai désiré d'un grand désir de manger cette Pâque avec vous. 11 est passé à travers le feu et l'eau, lui que la tristesse n'a pas fait fléchir, lui que la mollesse n'a pas su retenir. Réjouissons-nous que notre ange soit remonté vers ses compagnons, remplissant les fonctions d'ambassadeur pour les fils de la captivité, nous réconciliant les cœurs des bienheureux, et portant à ceux-ci les vœux des infortunés. Oui, réjouissons-nous, soyons dans les transports, car la cour céleste a reçu de nous un homme oui so souviendra de nous, dont les mérites nous protégeront après que nous
1 Ps. iv, 5. «•- * ficelé, il, 14.
5 Ps. lxv, 12
SUR LA MORT DE S. MALACHIE
avons été formés par ses exemples et affermis jjar ses miracles.
6. Le saint pontife qui avait tant de fois offert à Dieu en esprit d'humilité l'hostie pacifique est entré aujourd'hui en personne à l'autel de Dieu, prêtre et victime tout ensemble. Le départ du prêtre a changé heureusement les rites du sacrifice ; la source des larmes est séchée ; et l'holocauste s'achève dans la joie et les transports. Béni soit le Dieu de Malachie qui a visité son peuple par le ministère d'un si grand pontife, et qui, après l'avoir repris dans la sainte cité, ne cesse de consoler notre captivité par un souvenir si doux ! Que l'âme de Malachie tressaille dans le Seigneur , d'être enfin déchargée du fardeau de la chair, et d'une matière fangeuse et terrestre, libre désormais de s'élever rapidement au-dessus de toute créature corporelle ou incorporelle. Qu'elle se plonge tout entière en Dieu, qu'elle s'attache à lui pour ne plus être avec lui qu'un esprit durant l'éternité !
7. La sainteté convient à une maison où on honore une si haute sainteté. Saint Malachie, conservez-la dans la sainteté et la justice, nous prenant en pitié nous qui, au milieu de tant et de si dures misères, racontons les douceurs dont vous jouissez. Que les desseins de Dieu sur vous ont été miséricordieux ! 11 vous a rendu petit à vos yeux, ec grand aux siens : par vous il a opéré des prodiges et sauvé votre patrie: il en a aussi opéré pour vous, en vous introduisant dans sa gloire. Que votre fête justifiée par vos vertus nous devienne salutaire, grâce à vos mérites et à vos prières. Les anges continueront à célébrer votre sainteté objet de nos hommages , et elle sera pour vous une source de joie si elle l'est de grâces et de bienfaits. Qu'il nous soit permis, à votre départ, de garder ces restes des fruits spirituels dont vous êtes chargé en montant au ciel 1 Que cette faveur nous soit accordée à
nous rassemblés aujourd'hui autour d'un festin si délicieux! Soyez -nous, nous vous en conjurons, ô saint Malachie, un autre Moïse, ou un autre Elie, qui nous accorde une portion de son esprit: car vous êtes venu avec l'énergie et la force de ces personnages. Votre vie est une loi de vie et une règle : votre mort port de la mort est la porte de la vie; votre mémoire est pleine de douceurs et de grâce, et votre présence est une couronne de gloire dans la main du Seigneur votre Dieu. O fertile olivier planté dans la maison du Seigneur! O huile de joie qui éclaire et qui oint, qui brille par ses miracles, et qui soulage par ses bienfaits ! Rendez-nous participants de la lumière et de la suavité qui sont votre partage. O lis embaumé, qui croît à jamais devant Dieu, qui fleurit, qui répand partout une odeur vivifiante et douce, dont la mémoire est bénie parmi nous, dont la présence est honorée au milieu des habitants du Ciel , faites que ceux qui vous louent aient part un jour à votre plénitude! Luminaire majestueux, lumière au sein des ténèbres, qui inondez ce cachot de l'éclat de vos prodiges et de vos mérites, et qui réjouissez la Cité , chassez de nos cœurs par la splendeur des vertus, les ombres des vices! Etoile du matin, qui effacez les autres astres parce que vous êtes plus près du jour, et plus semblable au soleil, daignez marcher devant nous afin que nous aussi nous marchions dans la lumière, comme des enfants de lumière, au lieu de marcher comme des enfants de ténèbres ! O Aurore qui donnez le jour à la terre, midi qui inondez les plages du Ciel, admettez-nous au partage de cette clarté qui vous environne au dehors, qui vous embrase au dedans, avec l'aide de Notre-Scigneur Jésus-Christ, qui uni au Père et à TEsprit-Saint, règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
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SERMON
POUR LA FÊTE DE SAINT MARTIN
Exemples d'obéissance.
1. Votre réunion, aussi bien que la présence de ces personnes honorables venues de si loin à notre grande joie exigent de moi un discours. Il me serait plus agréable d'écouter nos visiteurs. Mais comme ils préfèrent ou plutôt comme ils exigent que je prenne la parole, s'il m'est refusé d'être leur auditeur, ils sont condamnés à devenir les miens. Il y a déjà un éloquent enseignement dans cette bonté, qui malgré la [supériorité de leur sainteté, de leur dignité, et de leur science, les porte à daigner nous écouter. Oui il y a là une leçon efficace , et digne d'être recueillie. Ce n'est pas de bouche ni par la langue, e'est par les œuvres et en vérité qu'ils nous exhortent à devenir leurs imitateurs, comme ils sont eux-mêmes les imitateurs du Christ, et à apprendre d'eux les vertus qu'ils ont puisées à l'école du Sauveur, la douceur et l'humilité. Ainsi Marie alla trouver Elisabeth ! : une Vierge, une reine , la Mère du Souverain Juge, la Mère de Dieu daigne visiter une femme mariée, une servante, la mère du précurseur, la mère d'un serviteur obscur. Ainsi plus tard Jésus lui-même alla vers Jean, pour en recevoir le baptême, et pour accomplir toute justice \ Et vous, mes révérends pères, vous êtes à la hauteur de ces exemples, en préférant écouter plutôt que d'adresser la parole à des religieux qui avaient si grand besoin de vos instructions. Pour nous, empêchés de remplir à notre tour toute justice, nous voulons du moins vous montrer notre déférence, car nous savons que des inférieurs doivent obéir à leurs supérieurs.
2. Mais de quel sujet vous entretenir ? Celai qui est de la terre parle de la terre •. Par-
lons donc de la terre, puisque nous en sortons et que nous y vivons. Ecoutez, fils de la terre: enfants des hommes, nous nous adressons à vous, et nous traitons de vous. Nous naissons sur cette terre, nous y demeurons, nous y mourons, et nous retournons dans son sein d'où nous avons été tirés. Nous y entrons par une porte étroite, nous y faisons notre séjour éphémère, la mort seule est certaine. Adam tout entier est contraint de subir le jugement qu'il a mérité. Il s'est dilaté et multiplié jusqu'à couvrir la terre. Cependant degré ou de force, tout le monde est sous le poids de cette sentence qui Ta frappé: Tu es terre et turetourneras en terre ' . Sentence formidable mais qu'une grande miséricorde a tempérée. Elle est dure, mais indulgente pourtant, vu ce que nous méritons. Car Dieu aurait pu dire justement au pécheur : Tu es terre, et tu retourneras sous terre. En cela Dieu n'eût pas cessé d'être équitable et de mériteruntributde louanges, que j'aurais été impuissant à lui payer. Sinon j'aurais pu m'écrier encore avec vérité. Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement est plein de droiture \ Mais ni le tombeau ni la mort ne vous loueront : c'est à nousqui vivons de bénir Dieu. Vous avez donc épargné votrecréature, la gloire de votre nom, et vousn'avez pas laissé entraîner jusqu'à Jéricho le voyageur descendu de Jérusalem. Resté à demi mort sur la route, je puis vous louer encore, bien qu'avec de faibles accents, quand la vie me sera rendue totalement. J'éclaterai aussi tout entier en bénédiction, et mes os vous diront: Seigneur, qui est semblable à vous8 ? Voilà pourquoi, après votre indignation, vous vous êtes souvenu de votre miséricorde, et au lieu
* Luo i, 29, 40. — * Math, m, 13, 15. — * Jean m, 3, 1. " Oen. m, 19. — * Ps. cxvra, 137. — » Ibid. xxxiv, 10,
POUR LA FÊTE DE SAINT MARTIN
de condamner l'homme au séjour de la perdition vous vous êtes borné à l'humilier dans le lieu de l'affliction. 0 homme , qu'aslu à répliquer ? Pourquoi te plaindre de la dureté de la sentence ? Tu es renvoyé à la terre, toi sorti de son sein, et tu as pour patrie l'élément même dont tu es fait.
3. Mais, dites-vous, j'aimerais mieux qu'il me fût dit : Tu es esprit, tu retourneras à l'esprit. En effet par mon âme je suis esprit, et je le sais, c'est ici la partie supérieure de moi-même. J'ai appris de l'Apôtre * et du Seigneur f même que Dieu est Esprit. 11 est plus, il est le Père des esprits. Pourquoi donc la roèrede ma chair s'empare-t-elle de moi, parce que je suis en partie chair, et le Père des esprits ne me reçoit-il pas, quand je suis pourtant esprit aussi sous un rapport ? Je le sais, c'est moins ici l'effet de la substance que celle de la faute. De même que les esprits coupables occupent, entre le ciel et la terre, ce milieu où régnent les vents, ce qui les fait appeler puissances de l'air • ; ainsi nos péchés s'interposent entre Dieu et nous, entre le Créateur, le Père des esprits, et la créature spirituelle. Le corps entraîne l'âme en sa région, et plus fort qu'elle il accable cette pauvre étrangère. Il devient lourd comme un talent de plomb, parce que l'iniquité pèse dessus. Le corps appesantit l'âme, mais le corps corruptible*: or il se corrompt, ou plutôt, au témoignage de l'Apôtre.;? me ur ta cause du péché *. C'est pourquoi bien que sous un rapport, l'homme soit un ciel, ayant une substance et une forme semblables aux esprits célestes : une substance, parce qu'il est spirituel, une form puisqu'il est raisonnable, cependant ces deux choses ne peuvent le soulever assez haut pour qu'il puisse s'entendre dire: Tu es ciel, tu retourneras au ciel. En vain se glorifie-t-il de la liberté, qui réside dans l'àme, il est captif sous la loi du péché quiesten sa chair. 11 semblerait qu'un double lien doit l'emporter sur un autre lien également double, et qu'un être que la terre revendique, parce qu'elle est sa patrie, la matière dont il est formé, peut être également réclamé par le ciel comme un être céleste. Mais le lien inférieur qui le tire en bas se trouve triplé par l'adjonction du péché, et la grâce seule est capable de le rompre. Mais avec elle se trouve aisément brisée cette lourde chaîne du péché que nous traînons ou plutôt qui nous traîne. La grâce en effet n'intervient pas entre Dieu et nous pour nous
1 II Cor. m, 17. — » Jean iv, 24. — » Ephéa. n, 2. •• 4 Sag. œ, 15. — * Rom. mi, 10.
séparer de lui, mais pour nous unir à lui en nous guérissant.
4. J'irai donc à la montagne de la grâce , aux collines de la miséricorde, dont tous les trésors , je le sais, sont au pouvoir de Jésus- Christ. J'irai à celai qui est plein de grâce et de vérité, pour recevoir de sa plénitude, ou plutôt afin d'être moi-même absorbé en elle, et d'atteindre ainsi, avec les autres membres, la mesure de l'âge parfait du Christ, car nul ne monte au ciel que celui qui en est descendu f. Quel fidèle et bon médiateur Au lieu de diviser, il a réuni les extrémités éloignées, et il a détruit le mur de séparation *, nous remettant tous nos péchés, déchirant la cédule dressée contre nous, l'attachant à sa croix, dépouillant les principautés et les puissances, en triomphant publiquement5 et pacifiant, par son sang, le ciel et la terre *. Pour réaliser le salut qu'il devait opérer ici-bas, il n'a pas placé tout d'un coup riiomme sous la terre, comme son péché l'avait mérité, mais sur la terre. 11 nous est permis de respirer, et d'espérer tant que nous sommes ici-bas, que nous pouvons considérer le ciel, et en attendre les dons excellents et parfaits qui viennent du Père des lumières et des esprits, du Père des miséricordes. Car si Dieu a fait l'homme droit jus qu'en son corps, s'il lui a donné une tête élevée, quand tous les animaux rampent sur le sol, c'est afin que la vue des cieux lui inspire le désir de ce séjour d'une éternelle félicité.
5. Quand nous contemplons en effet, avec foietpiété,cesrégionsbrillantes,notre amour, ne s'enflamme-t-il pas, et ce spectacle n'allume-t-il pas en nos cœurs de brûlants désirs ! Les astres du ciel ne ressemblent pas à la poussière de la terre. Entre la splendeur du soleil et les ombres de cette région quelle distance énorme ! Cependant ici même il se rencontre des choses belles en leur genre, et mêlées à d'autres qui ne le sont guère . comme de l'or à la fange, une perle au fumier, un lis parmi les épines. Pour toi, ô ma patrie, tu es toute belle, et sans tactie : oui toute belle, sans parler des secrets que tu nous dérobes. Quels sont-ils ces secrets ? Ce sont ces bienheureux esprits Angéliques et les âmes des saints qui ont déjà mérité d'entrer jusque dans le tabernacle ad mirable. dans la maison de Dieu. Car, comme il est des corps tei . . sires, il en est de célestes dont la gloire est bien supérieure à celle des pre-
* Jean ni, 13. — * Ephés, n, 14. — • * Coloas. n, 13, 15. — * Ibid. i, 20*
miers : ainsi il y a des esprits célestes, et des esprits terrestres que ne sépare pas une moindre distance. 11 y a des Anges, des Archanges, des Vertus, des Principautés, des Puissances, des Dominations des Trônes, des Chérubins et des Séraphins J'en sais bien les noms, mais peut-être est-ce tout. Fils de la terre, homme de chair, que puis-je savoir de plus touchant ces êtres célestes, spirituels et divins ?Mais si j'ignore ce que cachent ces grands noms, je sais, à n'en pas douter, que souscette majesté des expressions estcéléquelque merveilleux mystère. Ce n'est pas vainement que tout cela se nomme Ciel, car là est celée une chose excellente. Celée, dis-je, mais non refusée complètement à la foi. Car sur la terre, il nous est donné de voir la beauté extérieure du Ciel, sans que nous puissions y atteindre. Et pour les glorieux secrets qu'il nous dérobe, si je ne les comprends pas, il m'est permis d'en entendre parler. Nous apercevons la patrie, mais nous la saluons de loin, nous respirons le parfum de ses délices sans y goûter encore.
6. Ce n'est pas sans raison en effet que le Fils unique qui est dans le sein du Père nous a lui-même, dans cette région couverte des ombres de la mort, enseigné par la foi la gloire des esprits célestes, et manifesté, par la vue, celle des corps. Ecoutez, ma fihe, et voyez y dit le Prophète, inclinez l'oreille et oubliez votre peuple ei ta maison de votre Pfre *. 11 veut que renonçant à toute obstination, nous apprenions l'obéissance et la discipline. Il veut nous voir oublier le passé , mépriser ce qui est au dessous de nous, quitter le vice, aimer les choses célestes, et soupirer après les biens placés devant nous. It veut que sa noble créature ambitionne uniquement cette beauté qui la transforme de clarté en clarté, comme sous l'action de l'Esprit-Saint, afin qu'à son tour le Roi soupire après sa beauté toute spirituelle. Mais vers quel objet m'invite-on à diriger mon regard ou mon attention ? Car que cette invitation éveille le désir, c'est évident.
7. Considérez donc toute cette splendeur des corps célestes. Voyez comment ils obéisscntauxloisdivines.sans franchir jamais,dans leurs mouvements ine^ants, les limites d'esp-> -vïO'.i '1(î tein jisqui icursonttracées,apprenez qujies Esprits sublimes eux-mêmes sont des serviteurs chargés d'un ministère de bonté et indigne peut-être de leur grandeur. Eh bien vous ne trouverez nulle part dans les Écritu-
'PS.ZL1V, il.
res, qu'aucun d'eux ait jamais résisté à celui qui les députe, ou se soit impatienté contre les êtres inférieurs au profit desquels s'exerce leur ministère. Ce sont là des exemples d'obéissance, d'autant plus remarquables, si vous y faites attention, que ceux qui les donnent nous sont supérieurs. Mais je sais ce que répond le sens humain et un esprit toujours enclin au mal. Pourquoi me proposezvous l'exemple d'êtres placés au dessus de nous? Us sont insensibles, incapables de raisonner ou de délibérer : ils sont conduits, et n'ont par eux-mêmes aucune puissance d'action. Pourquoi me tant louer la soumission des Anges! S'ils sont sensibles, ils ne rencontrent que des choses pleines d'attraits. Us obéissent au Créateur, mais avec autant de facilité que de bonheur. Peut-il en être autrement ? Us voient sans cesse la face du Père dont la vue est la félicité parfaite, l'éterneUe gloire, et le plaisir souverain.
8. Montrez-nous, Seigneur, les Patriarches et les Prophètes, ces hommes soumis à vos préceptes, volontairement obéissants, jusqu'à l'immolation de leur propre volonté. Les voici. Voici donc (pour abréger je passe les autres sous silence) voici Abraham sortant de son pays, à la voix de Dieu, expulsant Agar sa servante avec son fils, et tout prêt à immoler son très-cher lsaac. Sur quoi la finesse humaine peut-elle, épiloguer ici? Peut-être dira-t-elle que Dieu s'est montré à Abraham souvent et en diverses manières, qu'il a accepté son hospitalité, s'est assis à sa table, l'a encouragé par ses entretiens, lui a donné des enfants, Fa glorifié par des victoires et l'a comblé de richesses. Mais que direz-vous à la vue du Christ devenu obéissant à son Père jusqu'à la mort, et à la mort de la croix? C'est là, direz-vous, un grand et difficile exemple. Comment aurais-je la présomption d'imiter le Fils unique de Dieu, le Christ, la force et la sagesse de Dieu ? Il s'est offert parce qu'il Ta voulu, il a souffert quand et autant qu'il lui a plu, comme un homme véritable, mais comme un homme vraiment Dieu. Je ne veux pas même que vous me citiez l'obéissance des Apôtres, qui, selon la promesse du Prophète, ont vu leur maître de leurs yeux et l'ont ouï de leurs oreilles1. Aussi l'un d'eux a-t-il dit : ftous vous annonçons ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos mains ont touché, le Verbe de vie1. Comment n'auraient-ils pas
* Isaïe xxx, 20 21. — • l Jean u
POUR LA FÊTE DE SAINT MARTIN
tout quitté pour suivre partout la présence d'une si grande majesté? Que ne ferais-je pas moi-même, si j'avais le même bonheur? Hais Dieu n'a pas ainsi traité toute nation, ni avant Jésus-Christ, ni après. Beaucoup de rois ont désiré le voir, et leurs vœux n'ont pas été exaucés : ainsi des jours sont venus où nous souhaitons voir un seul jour le fils de l'homme, et nous n'obtenons pas cette faveur.
9. Que Martin paraisse ici bien à propos afin de ménager aux pécheurs une heureuse occasion. Aujourd'hui cet homme en tout semblable à nous , sensible et passible cornme nous , venu longtemps après ces âges des visions patriarcales et prophétiques, n'ayant que l'humanité, et rien de la divinité, croyant en celui qu'il ne voit pas , plein des fruits de l'obéissance et riche de vertus, a quitté la terre pour monter au ciel. Il a rendu à la terre ce qu'il tenait d'elle, et il a rendu son esprit au Père des esprits qu'il a servi fidèlement dans l'esprit d'adoption. Ce n'était ni un corps céleste, ni un esprit céleste, c'était un être raisonnable et mortel, un fils de la terre et de l'homme. 11 est né sur cette terre, il y a été élevé, exercé et éprouvé, et enfin il y a achevé sa course. Ce n'était ni un patriarche, ni un de ces prophètes dont la Vérité a dit, en l'Evangile: La loi et les prophètes ont prophétisé jusqu'à Jean\ Encore moins était-il le Christ qui cependant habitait en lui par la foi.
10. C'est en cette manière encore qu'aujourd'hui la Parole est près de vous, en. votre cceur, et sur vos lèvres*, si vous la cherchez avec un cœur droit. Car selon l'interprétation de l'Apôtre, cette parole de foi* est celle dont Moïse a parlé, ce qui fait dire ailleurs au même Apôtre : Jésus-Christ était hier, il est aujourd'hui, il sera à jamais \ Hier, c'està-dire depuis l'origine du temps, jusqu'à l'ascension du Seigneur; aujourd'hui, c'està-dire depuis l'ascension jusqu'à la consommation des siècles; à jamais, c'est-à-dire après la résurrection générale. Le Christ ne fait défaut à aucune époque ; Jésus est présent à toutes : toutes ont l'onction et le salut. II a été présenté aux patriarches et aux prophètes en vision, et aux Apôtres dans l'humanité, à Martin dans la foi, et aux anges dans sa beauté. Beauté qu'il promet de montrer à tous ses élus, non pas aujourd'hui seulement mais éternellement. Hier était déjà passé: aujourd'hui avait brillé pour
« Math, xi, 13. — » Dcutër. xxx, 14. — • Rom. x, 8. • Hôbr. «il, 8.
nous, quand les apôtres disaient : Si nous avons connu Jésus-Christ selon la chair, maintenant nous ne te connaissons plus de la sorte1. Il semble pourtant qu'on ait réservé pour le matin un peu de la chair de l'Agneau ; le reste a été livré au feu, puisque celte même chair nous est offerte, non pas matériellement, mais d'une façon spirituelle.
11. Et nous ne pouvons nous plaindre que notre temps ait été privé soit des apparitions dont furent honorés les pères du vieux Testament, soit de la présence corporelle accordée aux Apôtres. A y bien réfléchir ces deux bienfaits ne nous sont pas refusés. Dans le sacrement nous possédons indubitablement et substantiellement la chair de Jésus-Christ. Nous avons aussi des révélations accomplies d'une manière spirituelle, attestées par des miracles, et réalisées comme il convient au temps de la grâce. En un mot, l'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, le cœur n'a pas senti ce que Dieu prépare à ceux qui l'aiment, ce qu'il nous a dévoilé par son divin Esprit. Ne soyez pas surpris s'il a ménagé des révélations toutes charnelles à ceux qui attendaient son avènement dans la chair. Pour nous, il nous fallait une grâce d'autant plus efficace, et une révélation d'autant plus haute, que l'objet de notre attente était plus excellent.
12. C'est pourquoi, comme nous l'avons dit plus haut, Martin n'était pas le Christ, et pourtant il le posséda, non dans sa présence, comme les anges; non dans la vue de son humanité, comme les Apôtres; non comme les saints à qui il parlait jadis en vision ; mais comme l'Eglise le possède elle-même présentement, dans la foi, et les sacrements. // n'était pas la lumière \ mais un flambeau ardent et brillant9 , comme il est dit de Jean. Mais si je l'expose à vos regards, vous direz sans doute que c'est le plus grand des hommes, qu'il est plus qu'un Prophète, que c'est un Ange de Dieu, selon le témoignage qui fut rendu du même Jean-Baptiste : Voilà que j'envoie mon ange*. Martin a été une lampe ardente et brillante : empressons-nous donc de l'imiter ; mais de l'imiter dans ce qu'il a d'imitable, et non dans ce qu'il a d'admirable. Vous êtes aujourd'hui assis à la table d'un riche; considérez attentivement ce qui vous est présenté. Discernez entre les mets et les vases qui les contiennent. Vous devez prendre les uns, et laisser les autres. Martin est riche ; riche en mérites, riche en miracles,
* II Cor. v, 16. — » Jean i, 8. — » Id. v, 35. — * Luc. vu, 27*
riche en vertus, riche en prodiges. Faites donc attention à ce que Ton vous présente ; voyez ce qui doit vous porter à l'admiration, ou exciter votre émulation. Martin a ressuscité trois morts, autant que notre Sauveur en a ressuscité lui-même ; il a rendu la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets ; il a fait marcher le boiteux, et rétabli les membres desséchés et destitués de mouvement ; par une vertu divine, il a échappé aux plus grands dangers: en présentant son corps aux flammes il en a arrêté le progrès; par une colonne de feu qu'il fit descendre du ciel il a renversé une énorme machine construite par des mains sacrilèges; d'un baiser il a guéri un lépreux ; un paralytique avec un peu d'huile; il a vaincu les démons, il a vu les anges, il a pénétré les secrets de l'avenir. Or que sont à votre égard ces prodiges, et une multitude d'autres de même nature ? Pour me servir toujours de la même comparaison, ce sont des vases magnifiques de cet homme riche, des vases d'or, éclatants de pierreries, d'un travail et d'une composition sans prix. Contentez-vous d'en admirer la beauté, sans les désirer. Qu'il brille sous nos yeux ce flambeau, afin que nous puissions y voir cette lumière que nous sommes encore incapables de contempler dans toute sa pureté. Car lui n'est pas la lumière, il en rend simplement témoignage. Que Dieu vous révèle dans son saint une gloire que vous ne sauriez admirer en lui-même. N'allez pas croire cependant que la lampe de Martin était ornée mais vide : il n'est pas une de ces vierges folles à qui l'huile fait défaut. Il a du vin dans ses coupes: sa table ost couverte de mets, et offre même des délices spirituelles : en sorte que les pauvres y peuvent manger et se rassassier, et non-seulement voir et admirer : ils y trouvent à la fois de quoi louer Dieu, et entretenir la vie en les cœurs. Autrement comment, les morts vous loueraient-ils, Seigneur? Dans l'admiration on trouve un doux sujet de louange, et dans l'imitation une source de vie ; le spectacle ravissant de ces richesses rend plus avide de goûter ces délices. Ainsi nos sentiments doivent tour à tour aller de la splendeur à la chaleur de cette lampe, qualités qui se relèvent mutuellement, et dont le contraste jette sur elle un agrément de plus. Car Martin a été humble et pauvre en esprit, comme le prouve clairement l'effet même de la grâce divine que Dieu ne lui eût pas prodiguée en une pareille mesure, s'il n'eût été profondément humble.
44. Je rapporterai quelques traits de ses vertus. Hilaire eut une preuve de sa pauvreté d'esprit, quand il essaya d'imposer à Martin l'office de diacre ; Martin résistait, Martin criait qu'il était indigne d'un pareil honneur : Hilaire le fit exorciste. Il semblait y avoir là une sorte d'injure, car Hilaire savait bien que Martin ne refuserait pas d'accepter un ordre inférieur. Il fut pauvre, négligé en ses vêtements; sa chevelure était inculte, son extérieur méprisable : toutes choses dont on lui fit un crime dans son élection, et auxquelles il ne changea rien, même étant évêque, comme l'écrit son historien1. Et parce qu'il était vraiment pauvre d'esprit, il mérita d'être appelé pauvre et petit. Apprenez de Sulpice Sévère, quelle fut sa mansuétude : «Il endurait les injures avec une telle » patience, que tout évoque qu'il était, il se » laissait impunément outrager par les » moindres clercs, et jamais il n'en destitua » un seul, jamais il ne lui ôta son amitié *. C'est ce qu'il a prouvé manifestement par sa conduite à l'égard de Brice, comme tous vous vous en souvenez. Car il le choisit pour son successeur, en l'avertissant des grandes adversités que l'avenir lui réservait: enfin il le sandifia par sa foi ci sa bonté, quand il l'entendit de ses oreilles répondre à un homme qui le questionnait à son sujet:
Si c'est ce fou que vous cherchez, regardez, le voici : comme à son ordinaire il lève les yeux au ciel à la façon des insensés. En effet l'homme de Dieu dans son dédain de la terre regardait souvent le ciel. Il savait qu'à cette fin il avait reçu un corps droit, comme nous l'avons dit plus haut. Il savait que là était son trésor, que là à la droite du Père, siégeait son Christ ; il savait que ses désirs resteraient incomplets tant qu'il ne serait pas pas venu à ce terme. Il ne fit donc pas attention à cette qualification d'insensé qu'on lui donnait sur la terre; sa conversation était au Ciel, et ses yeux dans sa tête. Là aussi s'adressaient ces larmes dont son visage était habituellement inondé. Elles étaient si abondantes, qu'il avait coutume de pleurer pour ceux mêmes qui l'insultaient.
15. A quel degré avait-il soif de la justice, c'est ce que montrent toutes ses actions, et spécialement son zèle à poursuivre l'idolâtrie, à en détruire les temples, à en renverser les idoles, et à en raser les bois sacrés. Il exposa sa vie sans hésiter, pour faire disparaître un culte criminel. Le Sauveur se
1 Sulp. Sévère. Vie de S. Martin» ch. vii#— * Sulp. Sév. Dialog. m, ch. xx,
POUR LA FÊTE DE SAINT MARTIN
glorifia datant ses anges d'avoir lui-même éprouvé la miséricorde de Martin, et il leur montra la moitié du manteau qu'il en avait reçu. Aht qu'il daigne un jour exercer à notre égard, devant le souverain Juge dont l'admirable tabernacle lui a ouvert ses portes, cette miséricorde qui a délivré des hommes condamnés à mort, ou réservés à divers supplices, et pour lesquels on rapporte qu'il est resté une nuit entière à la porte d'un juge terrestre ! Dieu pourrait-il ne pas l'écouter, après l'avoir alors fait écouter ? Ce qui montre surtout la pureté de sou cœur c'est qu'il a pu sans confusion dire à son ennemi aux portes de la mort: Méchant, tu ne trouveras rien en moi; le sein d'Abraham me recevra. Il couronna heureusement ses travaux par un acte pacifique ; bien qu'il sût toucher au terme de ses jours, il alla trouver des clercs divisés, et après avoir rétabli la paix entre eux, il s'endormit lui-même en paix.
40. Quant aux persécutions qu'il endura pour la justices il serait long; de les énumérer. Ainsi servant sous Julien Auguste, dans
la ville de Worms, intrépide, et sans crainte, il se laisse saisir par des gardes, pour être
le lendemain exposé sans armes aux coups des barbares. Dans les Alpes, il conserve sa tranquillité sous la hache qu'un voleur lui brandit sur la tête. A Milan l'Arien Auxence le persécute et l'accable de mauvais traitements, et finit par le chasser de la ville. Ailleurs il lutte obstinément contre la perfidie des prêtres ; il est condamné au supplice, battu publiquement de verges, et contraint de s'éloigner. Dans la destruction d'un temple, un païen tire le glaive contre lui; Martin présente sa tête, et cet homme levant le bras pour frapper tombe à la renverse. Un autre veut lui porter un coup de couteau; mais soudain le fer lui tombe des mains et disparaît. 11 n'est pas douteux que toutes ces épreuves ne lui méritent une couronne multiple, et s'il n'a pas subi un martyre réel, il a été mille fois martvr par la volonté et le désir. Mangez donc, amis , et buvez ; enivrez-vous, mes bien-aimés. Voilà la vie véritable, et l'aliment de votre esprit. A moins que la parole divine ne proclame heureux ceux qui ressuscitent les morts, éclairent les aveugles, guérissent les malades, purifient les lépreux, raniment les paralyti-
?ues, commandent aux démons, prédisent avenir et opèrent des miracles éclatants, et non pas les pauvres d'esprits, les âmes dou- \, affligées, affamées et altérées de justice,
miséricordieuses , chastes , pacifiques , et victimes de persécutions souffertes pour la justice.
17. Pardonnez-moi, mes frères: j'ai passé sous silence l'exemple de l'obéissance de saint Martin, le seul que, selon mon plan, il convenait, de vous montrer en lui. Je vous retiens longtemps : mais il lait si bon ici. Nous sommes arrivés lentement à Martin. Seigneur, dit-il, je ne refuse pas le travail, si je suis encore nécessaire à votre peuple, que votre volonté se fasse1! 0 la sainte âme! 0 charité inestimable ! Obéissance sans pareille ! Vous avez vaillamment combattu, vous avez consommé votre course, vous avez conservé la foi, il ne vous reste phwqu'à recevoir de la main de votre Juge, la couronne de justice qu'il vous a promise ; et cependant vous dites : je ne refuse pas le travail; que votre volonté se fasse 1 Vous avez offert Isaac, vous avez égorgé ce premier né, Tunique objet de votre amour; par un dévouement aussi généreux, vous sacrifiez ce qui peut seul mettre le comble à votre joie. Vous êtes prêt à courir de nouveaux dangers, à vous exposer à de nouveaux combats, à soutenir le poids du travail, à souffrir la tribulation, à être en butte à de nouvelles épreuves ; vous consentez à différer d'entrer en possession de cette félicité sans borne des esprits bienheureux, après laquelle vous soupirez depuis longtemps; à laisser le séjour de la gloire, où vous êtes sur le point d'être admis, pour reprendre le joug des peines et des misères de cette vie mortelle; et, pour tout dire en un mot, vous consentez à vivre encore dans l'éloignement de Jésus-Christ votre Dieu, si c'est sa volonté ; quelle plus admirable et plus parfaite obéissance ! N'en doutons pas, celui qui est prêt à exécuter tout ce qu'on voudra lui commander, est bien plus estimable que celui qui attend le commandemert poar s'y soumettre. Anges saints, votre obéissance est grande, mais j'ose le dire* sans crainte de vous offenser, je ne crois pas qu'il y en ait aucun parmi vous qui soit prêt à embrasser un ministère qui le priverait nécessairement de voir la face du Seigneur. Pierre, vous avez sans doute fait une grande chose, en vous dépouillant de tout pour suivre Jésus-Christ; mais si je prête l'oreille à vos paroles, lorsque vous fûtes témoin de sa Transfiguration sur la montagne, je vous entends lui dire : Seigneur, il est bon pour nous d'être ici; fcUsans-
* SuJp* Sôv. Epitro m, a BaisuL
y trois tentes1. Ce n'est pas là le langage de notre Saint. Seigneur, dit-il, si je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse pas le travail. 0 Martin, votre cœur est prêt; oui, il est prêt, ou à rester dans votre misérable corps, ou à en être séparé pour jouir à jamais de Jésus-Christ.
18. Qui de nous n'admirera une si grande sécurité aux approches 'des horreurs de la mort? Qui n'enviera l'ardeur avec laquelle ce grand saint soupirait alors après la vue de Jésus-Christ? Mais ce qui est plus admirable encore, c'est que celui qui ne craint pas la mort, qui soupire avec tant d'empressement après la possession de son Seigneur, ne refuse pas cependant de vivre et de languir ici-bas dans l'attente de son bonheur. Jugeons de là jusqu'où saint Martin a dû porter l'obéissance pendant sa vie, puisque, dans une telle extrémité, il s'écriait avec tant de dévotion : Que votre volonté se fasse, ô mon Dieu 1 Que ce soit
donc là, mes frères, notre portion dans le festin auquel nous participons aujourd'hui. Assis à la table de ce pauvre déjà comblé de richesses, appliquez-vous à y considérer attentivement son obéissance. Puisque c'est la principale vertu que Ton exige de nous, ce doit être aussi celle que nous devons avoir le plus à cœur d'acquérir, afin que nous puissions tous dire au Seigneur, avec le prophète : Je suis prêt, et je ne suis point troublé, pour garder vos commandements \ non-seulement une fois et seulement en quelques points, mais mon cœur est prêt, il est prêt* à tout ce que vous exigerez de moi, sans manifester même ma propre inclination. Si j'écoute ce qui m'entraîne, je me sens violemment porté pour telle chose; mais aussi je ne refuse pas cette autre : que la volonté seule du Ciel se fasse. Je désire le repos, mais je ne refuse pas le travail; que votre volonté s'accomplisse l
SERMON
POUR LA FÊTE DE SAINT CLÉMENT