PAPE ET MARTYR
Des trois eaux.
i. La mort des Saints est précieuse devant lé Seigneur1. Que le pécheur entende et entre en fureur, qu'il grince les dents, qu'il sèche de dépit. Le voilà pris à ses propres pièges, tombé dans la fosse creusée par lui, enlacé dans les filets qu'il a tendus. C'est en effet la jalousie de Satan qui a introduit la mort dans le monde ; mais voilà que la mort des saints est devenue précieuse. Ecoute donc ennemi delà vie; auteur delà mort
sois attentif. Que peuvent désormais tesru ses? En quoi tes perfidies sauraient-elles nuire ? Elles ne servent qu'à accroître tes souffrances, puisque tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu8. C'est ainsi que le bienheureux Martyr objet de cette fête n'a triomphé qu'en endurant une mort qui fut ton ouvrage. Il a fait de nécessité vertu, il a converti en mérite et en gloire la peine du péché : il s'est montré fidèle dans les petites choses, afin
■ wkUh xvii, 4. — » Ps, ckv, !*•
1 Ps. cxvm, 60. — * Tbid. lvi, 8* — • Rom. vtn, 28.
POUR LÀ FÊTE DE SAINT CLÉMENT
de mériter par là d'être chargé de grands intérêts. Qu'est-ce en effet que tout ce que cette âme avait reçu auparavant, au prix de la gloire que lui a value sa passion? Les plaisirs du monde, sa gloire, tout ce qu'on peut désirer sur cette terre ne sont presque rien en comparaison de la félicité, de la béatitude dont elle jouit : disons mieux, tout cela n'est rien, rien qu'une vapeur qu'un moment dissipe. Saint Clémentavait une naissance illustre, de grands biens, un vaste héritage, une science étendue ; il passait pour le meilleur philosophe de son temps. Il tenait tout cela de Dieu, car tous ces avantages sont des dons d'en haut. Il se montra fidèle à celui qui les lui avait ménagés, en les méprisant pour son amour, en les estimant comme un fléau, un vil fumier, afin de conquérir Jésus-Christ
2. Mais peut-être que l'ennemi murmure encore et dit: L'homme donnera toujours peau pour peau, et il abandonnera tout ce gt/il possède pour conserver sa vie \ Eh quoi ! tu crois que cette vie corporelle qu'il a reçue de Dieu le rendra infidèle au Seigneur à qui il la préférera? Tu as tout pouvoir sur lui : jette-toi sur lui par le moyen de tes satellites: mets-le dans la nécessité de choisir, de quitter son corps ou de trahir son Dieu. Invente les plus affreux supplices, mais sache qu'ils ne font que préparer des couronnes au martyr; car il ne fait pas plus de cas de la vie que des biens et des vanités du monde , qu'il a méprisés. Il expose son corps à la mort, insulte à l'impiété des juges, il blasphème de sa bouche sacrée contre les idoles, et au plus fort des tourments, du milieu des flammes, il confesse librement le Seigneur son Dieu. Usera donc couronné, parce qu'il a bien combattu, parce qu'il a vaincu fidèlement, parce que ni les caresses des hommes, ni les horreurs de la mort, n'ont pu le séparer de la charité de Jésus-Christ. Dites-nous, je vous prie, âme sainte, qui abandonniez ainsi votre corps aux supplices ; vous ne l'aimiez donc pas? Si, je l'aimais, me répond-elle, puisqu'il n'est personne qui n'ait un amour naturel pour la vie * . Je l'aimais mais peu, mais comme on aime un esclave» L'amour de notre Dieu l'emportait sur tout autre. Pouvais-je le prouver plus manifestement que par mes œuvres? Voilà donc pourquoi j'acceptais si volontiers la mort de mon corps pour sa gloire.
3. Que dirons-nous à cela, mes frères ? Félicitons le saint martyr de son courage,
* Job» il» 4. — • Ephés. v9 29.
mais que la considération de sa gloire nous couvre de confusion. Car saint Clément était un homme semblable à nous , passible comme nous, sujet aux mêmes faiblesses que nous, attaché comme nous à sa chair par le lien de l'affection naturelle. C'est ainsi qu'il a glorifié Jésus-Christ dans son corps, et qu'il a participé à son calice salutaire. Que faisons-nous pour reconnaître tout ce que le Seigneur a fait pour nous? Formés à la même image, rachetés du même sang, nous sommes appelés à la possession du même héritage incorruptible, pur et éternel, qui nous est préparé dans le Ciel/ Pourquoi ne pourrions-nous pas , avec ce bienheureux Clément, boire le calice de Jésus-Christ ? Nous le pouvons, me dira peut-être quelqu'un, ce n'est que l'occasion qui nous manque, n'étant plus au temps des persécutions. Pour moi, mes frères, je vous avoue que je ne puis m'empêcher de taxer de présomption ce langage. Quoi! tous les jours vous ne pouvez souffrir la piqûre d'une épingle, et vous vous flattez de pouvoir affronter le tranchant de l'épée? Commencez par prouver, par votre constance dans les petits combats, le courage que l'on pourrait attendre de vous dans de plus grands. On ne vous dit pas aujourd'hui : Offrez des sacrifices aux idoles, sinon vous périrez ; le Seigneur, qui connaît votre faiblesse, ne vous expose pas à de si rudes épreuves. S'il a ménagé à saint Clément cette lutte pénible, c'a été pour lui faire remporter la victoire et lui montrer la force invincible de sa sagesse.
4. Mais quel est vôtre combat, mes frères? Tous les jours au-dedans de vous une voix importune vous dit: Trangresse la règle, murmure, va parler contre ton frère, relâche-toi un peu, affecte d'être malade, réponds à ceux qui te reprennent peut-être avec quelque sévérité, en un mot satisfais tes désirs. Cette voix n'ajoute pas ; si tu ne fais ce que j'exige de toi, tu mourras; mais seulement : combattre et résister sont choses bien difficiles. Quelle est votre réponse ? Hé 1 qui pourrait soutenir une si grande épreuve? N'est-ce pas là ce que vous avez coutume de nous dire , lorsque nous vous exhortons à prendre courage? ou ne le dites-vous pas intérieurement à r Esprit-Saint? Si donc nous courons des risques, dans unpareilcombat,sinous avons peine à résister, si nous succombons de temps en temps, que ferions-nous si nous étions mis à de plus rudes épreuves? Si notre faiblesse plie sous de fragiles roseaux, comment résisterait-elle à la violence des traits? Vous
voyez que nous oe sommes capables de rien. Semblables à des femmes et à des enfants, nous admirons la bravoure des combattants ; mais, pour nous, nous ne sommes pas en état de combattre. Que faisons-nous cependant? nous sommes tous appelés aux noces de l'Epoux, et il ne nous est pas permis de paraître en sa présence les mains vides. Considérons donc avec attention les exemples que l'Eglise nous met aujourd'hui sous les yeux; car c'est pour y conformer notre conduite. Le bienheureux Clément a considéré le vin que le Seigneur a présenté dans le festin des noces ; et parce qu'il était riche, il a porté à ces noces l'effusion de son propre sang. Hais nous qui sommes pauvres, nous pouvons dire au Seigneur que nous n'avons point devin; et il nous répondra : Remplissez les urnes <Teaul. Est-ce que l'eau sera reçue à ce banquet, si nous l'y portons? Oui, elle sera reçue ; car celui qui,sclonl'avis du Sage, considérera avec soin ce qui lui est présenté ', trouvera que l'eau et le vin ont été offerts ensemble par Celui qui n'est pas venu seulement dans l'eau, mais dans l'eau et le sang. Celui qui l'a vu a rendu témoignage que, aussitôt après l'ouverture du côté du Sauveur expiré sur la croix, il sortit du sang et de l'eau *.
5. Et nous, mes frères, montrons notre fidélité à Dieu sinon par le martyre du sang (et le martyre est un témoignage), du moins en cherchant le témoignage de l'eau que Dieu ne dédaignera pas. Il y en a trois qui rendent témoignage sur la terre, l'esprit, l'eau, le sang4. Heureux ceux qui peuvent rendre ce triple témoignage, car on rompt difficilement un lien triple5. Pour nous, à défaut du témoignage du sang, ayons celui de l'esprit et de l'eau, car sans l'esprit, ni le sang, ni l'eau ne sauraient suffire, tandis que le témoignage de l'esprit remplace celui du sang et de l'eau. Le témoignage de l'esprit est celui de la vérité ; ni le sang, ni l'eau n'ont de vertu par eux-mêmes : c'est l'Esprit qui se sert d'eux pour rendre témoignage. On ne rencontre même jamais, ou du moins on ne rencontre que rarement l'esprit sans l'eau et le sang. C'est pourquoi,
1 Jean n, 7.— * Prov. xxru, 1. — 8 Jc^n m, 84, 35. — * Jean v, 8. — »Eccîe. iv, 12.
mes très-chers frères, cherchons l'eau nous qui n'avons pas de sang. Et puisque j'ai plus haut parlé d'urnes, cherchons cesurnesd'une contenance de deux ou trois mesures. Jésus- Christ nous sert trois sortes d'eau, et qui* conque fera comme lui, et pourra avoir trois mesures sera parfait. Si le texte sacré dit en employant une disjonctive, deux au trois mesures, c'est parce que deux au moins sont nécessaires : la troisième n'est pas exigée de tous.
6. Or, apprenez quelles sont ces trois eaux que le Sauveur vous présente. Il pleure sur Lazare i et sur la ville de Jérusalem1; voilà la première eau. A l'approche de sa passion 11 sue : c'est la seconde sorte d'eau qui découle non-seulement de ses yeux, mais de son cœur. Elle est rouge, elle a la coueur du sang, comme il est écrit: Et il eut une sueur, comme des gouttes de sang qui découlaient jusqu'à terre*. La troisième sorte d'eau est celle qui sortit de son côté et en sortit mêlée de sang. Vous avez la première eau, si vous baignez de vos larmes le lit de votre conscience, et si vous lavez, dans la douleurdelacomponction,lestâchesdevospéchés passés. Vous avez la seconde si vous mangez votre pain à la sueur de votre front, si vous châtiez votre corps par les labeurs de la pénitence, et si vous vous efforcez d'éteindre en vous le feu de la concupiscence. Cette eau a la couleur du sang, soit à cause de la fatigue, soit même à raison de la concupiscence qu'elle amortit. Si vous pouvez aller plus loin, jusqu'à la grâce de la dévotion, vous boirez aux sources salutaires de la sagesse, et l'esprit du Christ plus doux que le miel deviendra en vous une fontaine qui rejaillira jusqu'à la vie éternelle. Et souvenez-vous que c'est là cette eau qui sort du côté de Jésus-Christ endormi sur la croix, et qui jaillit sans fatigue. Pour goûter les délices de cette grâce, il faut être mort au monde. Ainsi , pour me résumer rapidement, la première eau purifie la conscience de ses fautes passées, la seconde la préserve des fautes à commettre en éteignant la concupiscence : la troisième, si vous la méritez, rafraîchit l'âme brûlée de soif.
t Jean m, 55. *~ * Luc six, 44. — • Luo xxn, 4i.
POUIl LA VIGILE DE SAINT ANDRÉ.
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SERMON
POUR LA VIGILE DE SAINT ANDRE