SERMON XXI (A
Sur ces paroles de ta saffesse, ch. x, 10. Le Seigneur a conduit le juste par des voies droites.
1. H y a un juste qui commence par s'accuser lui-même l : un juste qui vit de la foi*, et un juste qui vit sans crainte 3. Le premier est bou, il approche de la route ; le second est meilleur, il est dans la route même ; et le troisième est très-bon parce qu'il touche au terme de la voie. Mais parlons ici du premier, puisqu'il se présente à nous le premier. Pieu seul l'a conduit, car il n'appartient qu'à Dieu de ramener des routes de l'iniquité dans les sentiers de la vérité, de nous guider dans ces sentiers, à travers des voies droites. Les voies de Dieu sont droites, elles sont belles, elles sont pleines, elles sont unies. Ce sont des voies droites qui n'égarent jamais et qui mènent à la vie ; elles sont belles, sans souillure, parce qu'elles enseignent la pureté ; elles sont pleines, la foule y abonde, car le monde entier est déjà pris aux filets de Jésus-Christ; elles sont unies, sans obstacle, parce qu'on y trouve la douceur. Son joug est suave, et son fardeau léger*. Et Dieu lui a montré son royaume. On donne le royaume de Dieu, on le promet, on le montre, on le reçoit. Il est donné dans la prédestination, promis dans la vocation, montré dans la justification, et reçu dans la glorification. De là cette parole : Venez, tes bénis de mon Père, recevez le royaume de Dieu*. Et saint Paul dit à son tour : Ceux quit a préaestinés, il tes a appelés ; ceux qu'il a appelés, it les a justifiés ; mais ceux qu'il a justi/irs, d les a glorifiés*. La prédestination donne la errâce, la vocation la puissance, la justification la joie, et la glorification la gloire.
* Trov. xviii, 17. — * Rom. i, 17. — 8 Prov. xxvin, 1. — * Malh, xi, 30. — » Id. xxv, 3i. — • Rom. vin, 30.
(/; Fcimonallribuô à Nicolas de Clairvaux, et composé r.ir lai pour l'Octave de saint André. Mais comme ce n'est pas un de.* dix-neuf envoyés par Nicolas à Henri comte <!c Troycs, il vantmieuxl'aUiibucrà S. Bernard*
2. Et il lui a donné la science des saints. La science des saints est de souffrir passagèrement ici-bas, pour jouir dans l'éternité. La science des méchants est toute différente. Autre est aussi la science du monde qui enseigne la vanité, et autre la science de la chair qui enseigne la volupté. La première nous tient lieu de père ; la seconde, de mère. Car, comme une mère désire toujours le repos pour son enfant, et éloigne de lui tout travail, ainsi la chair grasse, épaisse, chargée d'embonpoint, s'insurge et ne souffre pas qu'on la touche, même du bout du doigt. Et, comme un père veut que son fils aille sans cesse çà et là afin d'apprendre ce qui lui servira un jour à s'élever, ainsi le monde pousse l'homme en de grandes entreprises où il trouvera des aliments à son orgueil et dans le fol enivrement de la vanité. 11 y a deux filles, vraies sangsues, deux filles de la volonté propre qui en est la souche, la vanité et la volupté qui crient sans cesse : Apporte, apporte. Elles ne sont jamais rassasiées, jamais elles ne disent : Assez. Qu'on arrive à les anéantir totalement en soi-même, et on pourra s'approprier cette parole : Mon père et ma more m'ont aéiaisse; et vous, Seigneur, vous m'avez pris sous votre protection1.
3. Il ta honore aans ses travaux. Et ne sommes-nous pas, en effet, bien honoré3 dans nos labeurs, quand nous ramenons toutes nos actions au lien de l'unité, de sorte qu'on ne trouve pas en nous un poids et un poids, une mesure et une mesure, chose abominable aux yeux de Dieu. Eh quoil Cette vie basse en apparence que nous menons; ces vêtements étroits que nous portons, ne sont-ils pas honorés, vénérés par les princes de la terre? Aht malheur à nous si nous nous réjouissons autrement qu'en Jésus-
1 Pfl. XXVI| to»
Christ, et pour Jésus-Christ ; malheur à nous si nous lui vouons une pauvreté dont nous trafiquons ! Et il a donné l'accomplissement à ses travaux; ou par la persévérance en cette vie, restant jusqu'à la fin fidèle à la justice ; ou par la gloire dans l'autre, afin qu'il y goûte une félicité éternelle. Heureux
accomplissement de part et d'autre, puisqu'ici-bas le juste meurt plein de jours, et qu'au delà du tombeau, il se lève dans la plénitude des jours : il est vraiment rempli des deux côtés, de grâce snr la terre, de gloire au ciel, car le Soigneur donnera la grâce et la gloire. Ainsi soit-iL
SERMON XXII
D'une quadruple dette:
1. Mes frères, vous êtes sur le chemin qui mène à la vie; vous êtes dans la voie droite et pure qui conduit à la Jérusalem céleste, cité libre, notre mère. La montée en est, il est vrai, difficile, parce qu'elle est taillée dans la montagne ; mais cette route est plus courte ; elle adoucit, elle diminue la fatigue et la peine. Et non-seulement vous marchez dans cette voie, mais vous y courez avec une facilité égale à votre bonheur , vous êtes déchargés de tout fardeau céleste, vos épaules sont libres. Il n'en est pas ainsi de ceux qui traînent après eux des quadrige? pesamment chargés, qui cherchent des circuits dans la montagne, et roulent trop souvent le long des pentes, et c'est à peine s'ils peuvent trouver la fin de leur voie. Que vous êtes donc heureux d'avoir tout quitté, sans vous excepter vous-mêmes, et vous frayez la route à celui qui monte au-dessus du couchant; le Seigneur, voilà son nom * ! Mais ceux qui, ■ depuis leur sortie d'Egypte, soupirent après les vains plaisirs, n'ont pas trouvé la route qui mené à la cité permanente. Ecrasés sous le faix de leur volonté, ils succombent soit avec lui, soit sous lui, et atteignent difficilement leur but.
2. En effet (et grâces soient rendues à celui par qui les choses arrivent ainsi), notre vie ne rappelle-t-elle pas la vie des Apôtres1? Ils ont tout quitté, et, rassemblés dans l'é-
Ps. lxvii, 5. — » Voir aussi plus loin #era. XXVI, n° 3, et wp.. XXXVII, n° 7.
cole du Seigneur, ils ont puisé joyeusement les eaux de la fontaine du Sauveur, ou plutôt ils ont bu à sa source même cette fontaine de vie. Heureux les yeux témoins de ce spectacle ! N'avez-vous pas fait quelque chose de semblable non sous les yeux de Jésus-Christ, mais loin de lui ; non à sa voix, mais à celle de ses envovés? Revendiquez donc cette prérogative d'avoir cru, à la parole des messagers de Jésus-Christ, ce que les apôtres ont cru à la sienne. Restez, restez fermes dans la voie du Seigneur ; et comme les disciples, dans la faim et la soif, le froid et la nudilé, les travaux, les jeûnes, les veilles et les autres observances, ont tenu la royale route de la justice, marchez sur leurs traces, si vous n'égalez pasteurs mérites, et dites à votre Dieu,, quand vous arriverez au trône de sa gloire : Nous nous sommes réjouis en raison des jours d'humiliation que nous avons rencontrés, et des années où nom avons vu le malheur*. Je vous le dis en vérité, vous êtes vraiment dans le droit chemin, dans la sainte voie qui mène au Saint des Saints. Je mentirais (je dis cela pour votre consolation), si je n'avouais que des mains de ce pécheur, des âmes de religieux, de novices, de convers, se sont envolées aux joies éternelles, après avoir été délivrées du cachot de notre mortalité. Si vous me demandez comment je le sais , apprenez que j'ai de mon
' Ps. i*xxix, 15»
SUK DIVERS SUJETS:
affirmation des preuves certaines et évidentes.
3. Je n'ai donc pas lieu de craindre pour vous les forces de Satan, ni celles de ses ministres, puisque je sais que leur puissance a été détruite et anéantie par les plaies du Rédempteur. Plus fort que le fort armé, il Ta terrassé, il a brisé ses portes d'airain et ses barrières de fer. Mais, ce que je redoute pour vous, ce sont les ruses et les artifices dont il est rempli, grâce et à la subtilité de sa nature et à sa longue expérience de la fragilité humaine acquise par des milliers d'années. Aussi cet homicide insatiable n'at-il envoyé contre nos premiers parents.* ni des ours, ni des lions, ni les animaux les plus robustes de la terre, mais le serpent tortueux et adroit qui, dans ses plis et replis, cache tantôt sa tête sous sa queue, et tantôt sa queue sous sa tête. Le serpent n'était pas le plus fort, mais le plus fin de tous les animaux1 > dit l'Ecriture. Aussi, commence-t-il par interroger, sondant ainsi le cœur de la femme ; il savait bien qu'il fallait ici plus d'adresse que de force. Pourquoi, dit-il, le Seigiieur Dieu vous a-t-il défendu de manger du fruit de l 'arbre de la science du bien et du mal? La femme répondit: C'est de peur que nous ne mourions1. Dieu avait formellement dit : Le jour oii vous mangerez de ce fruit vous mourrez •. Et la femme dit sous forme dubitative : C'est peut-être de peur que nous ne mourions. Ecoutez maintenant la ruse et la malice du serpent : Non, vous ne mourrez pas*. Dieu affirme, le serpent nie, la femme doute. Et c'est pourquoi je crains que si le serpent a séduit Eve par ses artifices, vos cœurs aussi ne se corrompent, et ne perdent la pureté qui vient de Jésus- Christ \
4. Croyez-vous qu'il n'y en ait pas parmi vous à la pensée de qui le démon ne dise aussi quelquefois : pourquoi Dieu vous-a-t-il ordonné d'observer cette règle ? Car , selon les dispositions de chacun, il cherche à jeter le tiède dans le relâchement, et le fervent dans la tiédeur ; son but unique est de vous arracher à tout prix, à l'assemblée des justes et à leur société. Certainement l'esprit qui vous suggère de telles idées est un esprit de mensonge, un esprit puissant et jaloux de vous supplanter. Aussi, le sage éclairé sur ce point a-t-il dit : Si V esprit de celui qui a du pouvoir sfélève contre vous, gardez-vous de lui céder votre place V A Dieu
* Gen. m, i. — * Id. in, 1, 3. — » Id. m9 4. — * II Cor. xi, 3. — * Ecole, x, 4.
ne plaise que l'esprit de vérité qui vous a conduits ici veuille vous en retirer : sur ses lèvres on ne rencontre pas le Oui et le Non ; on n'y trouve que le Oui, comme l'atteste une autorité irréfragable. Personne , dit l'Apôtre, parlant sous Vinspiration de Dieu, ne dit anathème à Jésus l. Jésus signifie Sauveur et salut , et anathème veut dire séparation. Or, celui qui tente de vous séparer du salut n'est pas l'esprit de Dieu, il ne vient pas de Dieu, parce que le Saint-Esprit n'est pas venu pour diviser , mais pour réunir, et il ne cesse de rappeler dans la patrie les fils dispersés de la maison d'Israël.
5. Mais voilà un religieux qui cherche à mener une vie plus généreuse. Je vous le déclare, la nôtre est très-austère, et répond en tout point à la première école du Sauveur. Oseriez-vous bien songer à en embrasser une plus relâchée ? Ah ! si vous saviez, mes frères, ce que vous devez, et à combien de créanciers vous le devez , vous verriez bien que vous ne faites rien, et que vos actes comparés à vos obligations ne sont rien. Voulez-vous savoir ce que vous devez, et à qui ? Premièrement, vous devez à Jésus- Christ votre vie tout entière, parce qu'il a donné la sienne pour vous, et qu'il a enduré des supplices cruels pour vous soustraire à d'éternelles tortures. Que peut-il y avoir de dur et de pénible pour vous si vous vous souvenez que celui qui a été engendré avant l'aurore, dans le plein jour de l'éternité, au sein de l'essence divine, dans les splendeurs des saints, qui est lui-même et la splendeur et la figure de la substance du Père, est descendu jusqu'à votre cachot, s'est enfoncé jusqu'en votre limon, et s'y est, comme on dit, plongé jusqu'aux coudes?
Que ne trouverez-vous pas doux si vous recueillez toutes les amertumes du Seigneur, si vous vous rappelez les souffrances de son enfance, les labeurs de sa prédication, les fatigues de ses courses, ses tentations et son jeûne, ses veilles et ses prières, les larmes que la compassion lui arrachait, les pièges qu'on lui tendait, les questions insidieuses qu'on lui adressait, les périls qui lui venaient de faux frères, les injures, les crachats, les soufflets, les fouets, les dérisions, les insultes, les reproches, les clous et enfin mille choses semblables endurées et souffertes pendant trente ans pour notre salut (a)? 0
* I Cor. xn, 3.
(a) Voir 8erm.pourleMerc.-Sitot, n°ll; semuXLIII sur le Cantiq., et serai. I sur S. Malacbie, 5.
compn?sion merveilleuse et que nous ne méritions pasl 0 amour aussi gratuit qu'éprouvé ! ô bonté inconcevable I ô surprenante douceur ! ô mansuétude invincible ! Le Roi de gloire est crucifié pour un vil esclave, pour un ver de terre I Qui a jamais ouï ou vu rien de pareil? C'est à peine si on meurt pour un juste, et Lui est mort pour des impies, pour ses propres ennemis. Il s'est exilé des deux afin de nous y reporter, doux ami, conseiller prudent, et puissant protecteur.
6. Que rendrai-je au Seigneur, pour les biens dont il m'a comblé? Quand je réunirais en moi les vies de tous les enfants d'Adam, tous les jours des siècles, les travaux de tous les hommes qui ont existé, qui existent actuellement et qui existeront, tout cela ne serait rien en comparaison de ce corps que les Vertus célestes ne sauraient assez admirer, dans sa conception du Saint-Esprit, dans sa naissance d'une vierge, dans l'innocence de sa vie, dans l'excellence de sa doctrine, dans l'éclat de ses miracles et dans la révélation de ses mystères. Autant le ciel est élevé audessus de la terre, autant cette vie est supérieure à la nôtre, pour laquelle elle a pourtant été sacrifiée. Et comme il n'y a point de relation entre ce qui est et ce qui n'est pas, ainsi notre vie est sans proportion avec cette vie, puisqu'il n'en Qst pas de plus noble qu'elle, ni de plus misérable que la nôtre. Je n'exagère pas ; ici, toute langue est impuissante, et l'œil ne saurait sonder le secret de tant de condescendance. Quand donc je donnerais à Jésus-Christ tout ce que je suis, tout ce que je puis, qu'est-ce que cela? une étoile comparée au soleil, une goutte d'eau auprès d'un fleuve, une pierre auprès d'une tour, une poussière auprès d'une montagne, un grain auprès d'un monceau. Je n'ai que deux petites choses à moi, et qu'elles sont petites 1 Mon corps et mon âme, ou pour mieux dire, je n'ai qu'une chose bien chétive, ma volonté ; et je ne la soumettrais pas à la volonté de celui qui daigne, malgré sa grandeur, me prévenir dans ma misèie de pareils bienfaits, et qui m'a acheté au prix de lui-même? Si je retiens encore celte volonté, de quel front, de quel œil, de quel esprit et avec quelle conscience oserai-je me réfugier dans les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, percer ce puissant rempart qui protège Israël et détourner à mon profit non les gouttes, mais les ruisseaux de ce sang qui découle des cinq parties de ce corps ? O génération perverse I ô enfants infidèles I
Que ferez vous au jour où le malheur viendra fondre de loin sur vous ? A qui aurezvous recours?
7. Mais ne suis-je donc débiteur qu'envers Celui à qui je ne puis presque rien présenter? Mes péchés passés exigent que je consacre le reste de ma vie à faire de dignes fruits de pénitence, et à repasser mes années dans l'amertume de mon âme. Or, comment y réussirai -je? J'ai commis des fautes plus nombreuses que les grains de sable de la mer. Le nombre de mes crimes est infini, je ne mérite pas de regarder le ciel, j'ai irrité votre coK:ro et j'ai fait le mal devant vous. Mes offenses in' enveloppent de toutes paris, et je ne puis les nombrer. Mes iniquités nï assiègent, et je ne jmis même les distinguer1. Comment compter ce qui est sans nombre? Comment payer une dette dont on exige jusqu'à la dernière obole? Et qui peut donc connaître tous ses péchés? Saint Ambroise, celle trompette céleste, dit: J'ai trouvé plus facilement des âmes qui ont gardé leur innocence que des âmes véritablement pénitentes2. Et quelque pénitence qu'on puisse avoir, quelque austérité que l'on pratique, Seigneur, dit le Juste , Ce n'est que pour la gloire de votre nom que vous me pardonnerez mes désordres, car votre nom est grand '. Quand donc vous aurez consacré à cette œuvre votre volonté, votre puissance, toute votre industrie, qu'est-ce après tout que tout cela? Naguères vous aviez vendu à Jésus-Christ votre vie pour la sienne, et voilà que présentement le souvenir de vos péchés passés la réclame de nouveau. Pensez -vous donc (j'use ici d'un proverbe vulgaire) que vous puissiez avoir deux gendres quand vous n'avez qu'une fille ?
8. Mais que direz-vous si je vous présente un troisième créancier qui prétend avoir sur votre volonté autant de droit que les autres ? Vous souhaitez, je crois, posséder la Cité de laquelle il est dit : Cité de Dieu, on m'a dit de vous des choses glorieuses *? Vous souhaitez, dis-je, cette gloire que l'œil n'a pas vue, que l'oreille n'a pas entendue, dont le cœur humain n'a pas l'idée, ce royaume de tous les siècles, la vie éternelle, et l'éternel héritage; vous aspirez à devenir l'égal des anges au ciel, l'héritier de Dieu, le cohéritier du Christ et à entendre dans les places de Siou les mélodies angéliques, à contempler les merveilles d'une autre vie, alors que Jésus- Christ présentera à son Père l'hommage de
1 Ps. xxxix, 13. — » De la pénit. liv, II, ch. x, *~ • Pat aiv, li, — * Pa. lxxxyi, 3.
SUR DIVERS SUJETS
son royaume, et que Dieu sera tout en tous: à devenir enfin semblable à Dieu même et à le voir tel qu'il est. Je ne doute pas non plus que tous ne souhaitiez passionnément voir les ombres décliner, le jour poindre, ce jour solennel qui dissipera les ténèbres, et où régnera un éternel midi, ce jour plein de lumière et de chaleur où le soleil restera immobile sur notre horizon, chassant les ténèbres, desséchant les marais fangeux et faisant disparaître leurs exhalaisons infectes. Pour acheter cette félicité ne laudra-t-il pas vous donner vous-même tout entier avec tout co qu'il vous sera possible de réunir? Cela fait, ne devez-vous pas être convaincu que les souffrances de cette vie et de ce corps ne sont point comparables à cette gloire future que le ciel nous révélera ? Senez-vous donc assez impudent ou assez imprudent pour estimer que le peu dont vous disposez et qui déjà est dû à la vie de Jésus-Christ et à la pénitence peut entrer en considération, lorsqu'il s'agit de mériter des biens si élevés ?
9. Et si je vous montre maintenant un quatrième créancier qui prétend que les trois autres s effacent devant lui ? Le voici à votre porte; c'est celui qui a fait le ciel et la terre, c'est votre Créateur, vous êtes son ouvrage ; c'est votre maître, vous êles son serviteur ; il est le potier libre de disposer du rase qu'il a façonne. Vous devez tout votre état à celui de qui vous le tenez, au Dieu qui vous a tiré du néant, comblé de bienfaits, qui a disposé pour vous le cours des astres, la température de l'air, la fécondité de la
terre et l'abondance de ses fruits. Servez-le donc de tout votre cœur, de toutes vos forces, de peur qu'il ne vous regarde d'un air indigné, ne vous dédaigne et ne vous brise pour toujours. Je refuse de croire que vous poussiez la folie jusqu'à oser, non pas compter, mais nommer ce qui est à vous. Répondez, maintenant, auquel de vos quatre créanciers prétendez-vous payer voire dette, puisqu'ils peuvent tous vous étouffer? Ahl Seigneur, je souffre violence, répondez pour moi. Seigneur, je remets en vos mains le peu que je possède; payez mes dettes, délivrez-moi complètement, vousêtasunDieu et non un homme, et ce qui est impossible à l'homme vous est aisé. J'ai fait ce que je pouvais. Ecoutez-moi, vos yeux connaissent mon imperfection. Qui viendra murmurer et dire: Nous travaillons trop, nos jeûnes sont excessifs, nos veilles trop longues? Tout cela peut a peine satisfaire à la millième partie de nos obligations. Et c'est peut-cire là, mes frères, cette véritable quarantaine que vous faites, non pas extérieure mais intérieure et qui renferme non l'écorce mais la riche substance du froment. Si à chacun de ces créanciers vous devez toute la perfection du Decalogue, dix multipliés par quatre font quarante, et c'est la quarantaine que vous êtes obliges d'observer tous les jours de votre vie. Que celui qui vous a rassemblés en ce Heu vous y conserve toute votre vie dans une si sainte pratique, afin que lorsqu'il apparaîtra lui qui est votre vie, yous paraissiez avec lui dans la gloire.
SERMON XXIII
Du discernement des esprits, ou des Sept esprits.
I. Le docteur des nations, Paul, à l'occasion de cette nature spirituelle, principe de :;otre vie, excitant ses disciples à vivre d'une façon spiritueUe, s'écrie : Si nous vivons par l'esprit, marchons aussi en esprit1. Comme
i Galat. v,25*
s'il disait : Si la chair ne sert de rien, et si l'esprit la vivifie, ilestjustede séparerec qui est précieux de ce qui est vil, et de donner la préférence a la partie la plus noble, en sorte que nous marchions selon l'esprit, et non aclon la chair. La chair, en effet, doit être subordonnée à l'esprit, et le servir, au lieu
d'en être servie, de façon que l'esprit lui dise: Va, et elle va; viens, et elle vient ; fais ceci, et elle le fait. Alors notre épouse sera comme une vigne féconde, et elle trouvera son salut dans ses enfants, c'est-à-dire dans ses bonnes œuvres, si eUe demeure dans les coins de la maison, c'est-à-dire en un lieu humble et caché, et si Famé siège au milieu de cette maison, comme en étant la maîtresse, comme le père de famille, comme un juge, afin de réaliser ce qui est écrit : Mon âme est toujours en mes mains l . Maudit, au contraire, l'esprit qui s'amoindrit lui-même; maudit l'homme qui nourrit une stérile, et qui ne fait aucun bien à la veuve. Enfin, comme l'atteste saint Paul : Nous mourrons si nous vivons d'une façon charnelle, car ceux qui marchent selon la chair ne peuvent plaire à Dieu *, et ceux qui sèment dans la chair y recueilleront la corruption*. Mais si nous mortifions les œuvres de la chair par l'esprit, nous vivrons ; parce que ceux qui sont guidés par l'esprit de Dieu sont vraiment ses enfants*; et ceux qui sèment dans l'esprit recueilleront par l'esprit la vie éternelle5.
2. C'est donc avec sagesse, mes frères, que nous avons embrassé la vie spirituelle, pour y châtier notre corps, le réduire en servitude, et adorer Dieu en esprit et en vérité. Mais comme il y a divers genres d'esprits, il est nécessaire de les discerner, surtout quand l'Apôtre nous avertit de ne pas croire à toute sorte d'esprits4. Il se rencontre, en effet, des personnes peu instruites des choses spirituelles qui s'imaginent que toutes nos pensées sont le langage de notre esprit personnel, et non d'un autre, ce qui n'est pas, comme la foi et l'Ecriture nous l'apprennent . J'écouterai, dit le Prophète, non pas ce que je dirai, mais ce que le Seigneur dira en moi1. Et un autre prophète ajoute: Vange qui parlait en moi, etc8.EtlePsalmistenous enseigne qu'il y a en nous des suggestions qui sont V œuvre des mauvais anges*. Ce qui fait craindre à l'Apôtre que comme le serpent a séduit Eve par ses artifices, le cœur des disciples ne se laisse tromper10 par celui dont Paul n'ignorait pas les ruses. C'est pourquoi il disait : Nous n'avons pas à combattre contre la chair et le sang y mais contre tes princes et les puissances, contre les maîtres de ce monde de ténèbres n . Le même apôtre nous révèle l'existence d'un esprit de la chair qui n'est pas bon,
1 Ps. cxvm, 109.—» Rom. vin, 13,8.—» Galat. vi,8.— * Rom. vm, 13, 4.— * Galat vi, 8. — « I Jean iv,4. — 7 Ps. lxxxiv, Q. — » Zach. i, 9. — » Pa, lxxvii, 49. — » II Cor. xi, 3. — » Ephés. vi. 12.
quand il déclare qu'il y a des gens enflés par l'esprit de leur chair1. Il nous déclare aussi qu'il y a un esprit de ce monde, quand il se glorifie en Dieu, pour lui-même et pour ses disciples, d'avoir reçu, non cet esprit mais l'esprit qui vient de Dieu, afin que nous sachions, dit-il, les dons que Dieu nous a faits*.
3. Voici donc les deux ministres de ce prince des ténèbres; ils travaillent à assurer la domination de l'esprit du mal sur l'esprit de la chair et sur celui du monde. Gardonsnous bien de croire aucun de ces esprits, quelles que soient leurs suggestions. Ils sont altérés de notre sang, du sang de nos âmes. Or, comme leur nature est spirituelle, il nous sera facile de les connaître à leurs discours, et la suggestion elle-même nous indiquera quel est l'esprit qui nous parle. L'esprit de la chair parle de mollesse, l'esprit du monde de vanité et l'esprit de malice pousse aux choses amères. Toutes les fois donc qu'une pensée charnelle nous importune, quand nous pensons, par exemple, à boire, manger, dormir, aux satisfactions sensuelles, et que nous nous sentons portés à désirer ardemment ces choses d'une façon tout humaine, soyons sûrs que l'esprit de la chair nous parle en ce moment ; repoussons-le donc comme un ennemi en lui disant: Arrière, Satan, tu ne sais pas goûter tes choses de Dieu*, et ta sagesse est l'ennemie de Dieu. Hais au lieu de plaisirs charnels, notre cœur est-il occupé d'idées ambitieuses, de vaine gloire, et d'orgueil, ou d'idées analogues, n'en doutez pas, c'est l'esprit du monde qui vous parle; chassez-le, et avec d'autant plus de soin que cet ennemi est plus redoutable que le premier. Enfin, ces deux ministres sont mis en fuite. Le prince furieux comme un lion rugissant vient nous attaquer en personne, et ce n'est plus alors aux plaisirs charnels, aux vanités mondaines, mais à la colère, à l'impatience, àl'envie, àramertume du cœur que nous sommes portés. Ses importunités nous remettent sous les yeux tout ce qu'on a pu dire ou faire contre nous avec trop peu d'amitié ou de réserve; il nous représente tout ce qui dans un signe, un acte, peut exciter notre indignation ou prêter matière à soupçons. Résistez à ces pensées comme au démon lui-même ; éloignez-les de vous, elles vous perdraient, car il est écrit: Cesl dans la patience que. vous posséderez vos âmes \
4. Il arrive cependant que notre esprit vaincu souvent par l'un de ces trois esprits
1 Colon, h, 18.— * 1 Cor. n, 12. — ' Maro vin, 33. — * Loo xxi» 19.
SUR DIVERS SUJETS
dont il est devenu l'esclave, prend sa place, hélas ! pour son malheur, en sorte que débarrassé de toute obsession étrangère, il se forge à lui-même des pensées voluptueuses, vaines, amères. Et j'avoue qu'alors il n'est plus si aisé de distinguer si c'est notre esprit qui parle, ou bien s'il entend en lui-même les inspirations de l'un de ces trois démons. Hais peu importe qui nous parle si on nous tient un langage pernicieux. C'est votre ennemi, résistez énergiquement. C'est votre esprit, reprenez-le, déplorez sa misère et la servitude où il est réduit.
5. Hais toutes les fois que votre esprit s'occupe de châtier votre corps, d'humilier votre cœur, de conserver l'unité, de pratiquer la charité fraternelle, d'acquérir des vertus, de les conserver ou de les accroître, croyez qu'alors c'est l'esprit de Dieu qui vous parle en personne ou par son ange. Et nous pouvons dire de l'esprit de Dieu et de son ange ce que nous avons déjà dit, soit de l'esprit du mal, soit de celui de l'homme, qu'il est difficile de savoir qui nous parle, qu'il est dangereux de l'ignorer, d'autant plus que le bon ange ne parle jamais de lui-même, c'est Dieu qui parle en lui.
6. Considérons donc sérieusement désormais de quelle manière nous devons écouter les suggestions de ces esprits méchants, avec quelle horreur il faut les rejeter, et refuser nos oreilles à ces paroles sanguinaires, à cette sagesse charnelle et grossière ; saisissons les enfants de Babylone, c'est-à-dire nos pensées mondaines, saisissons-les à leur naissance et broyons-les contre la pierre. Expulsons de notre cœur l'esprit malin avec ses tentations, et anéantissons-les. Pour les pensées qui nous parlent de justice et de vérité, accueillons-les pieusement, et remercions la bonté divine qui nous les envoie. Souvçnons-nous avec reconnaissance qu'elle
seule nous tient un langage juste et vrai. Quelle témérité ou plutôt quelle folie, quand Dieu nous parle, de lui fermer des oreilks que nous prêtons à je ne sais quelles inepties ! Quelle injure criminelle et punissable qu'un misérable vermisseau dédaigne d'écouter le Créateur de l'univers 1 Mais en Dieu quelle bonté ineffable de nous voir détourner obstinément nos malheureuses oreilles, endurcir nos cœurs, et pou riant de nous poursuivre de ses appels jusque sur les pla ces publiques! Oui, sur les places publiques car c'est avec la plus vaste charité, mon Dieu. Vous n'avez pas besoin de mes biens, et cependant vous dites: Convertissez-vous à moi, ô enfants des hommes; et vous ne cessez de nous crier: Reviens, reviens, ô Sunamite, reviens afin que nous le considérions*.
7. C'est pourquoi je vous en conjure, vous mes frères bien-aimés, qui n'avez pas oublié Dieu, ne gardez pas le silence quand il vous parle; écoutez sans cesse ce qu'il vous dit au-dedans de vous-mêmes; il vous tiendra un langage pacifique. Heureuse l'âme qui écoute en silence celte douce \oi\ et qui lui répond souvent avec Samuel : Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute*. Hais il faut finir cet entretien nous taire , et écouter au-dedans de nous-mêmes ce que Dieu nous apprend de son royaume, enseignements d'autant plus utiles que Tin spirationqui les donne est plus subtile. Néanmoins, si Dieu nous inspire lui même quelque pensée nouvelle sur la manu re d'écouter sa voix, je vous la communiquerai dans un autre discours; je ne veux pas que la longueur excessive de celui-ci vous rende fastidieuse une matilre spirituelle qui est si utile.
* Gant vi, 12. — » I Rois ; t, m
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