Ï<>M. IV
SERMON XXIV
'Avantages multiples de la parole de Dleui
J; Vous vous souvenez, je pense, comment hier je vous ai montra la nécessité do dis-» cerner les esprits, afin de tenir continuellement vos oreilles fermées aux sifflement* empoisonnés du serpent, aux chants mortels de la sirène, aux suggestions de la chair et à son langage énervant, à l'esprit du monde qui sans cesse nous sollicite à la vanité, enfin à l'esprit de malice qui excite en nous l'amertume et sème les scandales. Mais s'il vous est nécessaire de connaître les artifices de cet esprit rusé, il vous importe aussi de ne pas ignorer les pensées qu'il suggère à votre cœur, car il se transforme quelquefois en ange de lumière *, afin de vous nuire plus sûrement sous les dehors de la vertu. Et même dans ce cas, si nous n'y prenons garde, il ne jette en nous que des germes d'amertume et de discorde. Il persuade à certains religieux des jeûnes particuliers qui scandalisent les autres, non pas qu'il aime le jeûne, mais parce qu'il fait ses délices du scandale. Il a coutume encore de conseiller mille choses que la sagesse divine distingue fort aisément, si nous avons sous les yeux la définition que nous en donne l'Apôtre saint Jacques qui la décrivant nous dit : La sagesse qui vient de Dieu est premièrement pudique, ensuite pacifique \ Toute pensée donc où ces deux caractères ne se rencontrent pas, ne procède pas, croyez-le, de la sagesse de Dieu. Mais pour celle qui vous semble pudique, et qui ne vous porto pas ouvertement au péché, qui a les dehors de la vertu, sachez qu'elle vient de Dieu, si elle est pacifique, et si elle est approuvée par le jugement du supérieur et de vos frère» spirituels ; Dieu ne vous inspirera rien qu'il n'ait révélé à ses serviteurs.
2. Je vous ai dit hier, en partie du moins, et je veux essayer de vous dire mieux encore
* II Cor. t}, 14,-- • Jacq. m. 17.
aujourd'hui la dévotion, l'humilité et le zèle avec lesquels on doit accueillir une bonne pensée, comme étant la parole même de Dieu. Car bienlwureux ceuv qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent l . Voulez-vous savoir à quel degré ils sont bienheureux? Premièrement la voix divine en retentissant eux oreilles émeut, épouvante et juge ; mais bientôt, si vous lui continuez votre attention, elle vivifie, elle attendrit, eUe échauffe, elle illumine, elle purifie. Elle est tout ensemble un aliment, un glaive, un remède, une force, un repos, la résurrection, et la consommation. Et ne vous étonnez pas si je dis que la parole de Dieu devient ainsi tout en tous, en ce qui concerne notre justification , puisqu'elle sera un jour tout en tous en ce qui touche à notre glorification. Que le pécheur l'écoute et aussitôt ses entrailles seront trou* blées ; ces accents remueront son âme charnelle. Car ce verbe vif et efficace pénètre le fond des cœurs, les pensées les plus intimes, scrute et examine sévèrement ce qu'il y a en nous de plus secret. Aussi seriez-vous mort par le péché, vous vivrez si vous écoutez la voix du Fils de Dieu , car sa parole est esprit et vie. Si votre cœur est endurci souvenez-vous de ce que dit l'Écriture : Il enverra sa parole et il les fera fondre*. Et ailleurs : Mon âme s'est fondue à la voix de mon bienaimé*. Si vous êtes tiède, si vous craignez que Dieu ne vous rejette, ne vous éloignez pas de sa parole, elle vous échauffera, parce que cette parole est de feu. Gémissez-vous d'être plongé dans les ténèbres de l'ignorance, soyez attentif à ce que le Seigneur dit en vous ; et sa parole sera un flambeau pour vos pieds, une lumière sur votre route.
3. Mais peut-être votre douleur est-elle d'autant plus vive que vous avez de vos péchés une connaissance plus claire. Le Père
? Luo xi, 29. ~ ?«• mmt fa* * QwUg. v. c.
tttt DIVERS SUJETS.
▼Mis saftétfflerà dans la vérité qn! est sa pa* rôle et vous mériterez qu'il vous soit dit comme aux ApAtres ! Vous êtes déjà purs 4 cause de la rnrole que je vous ai rfiw*. Et quand tous aunee lavé vos mains parmi les innocents, vous trouvères une table dressée devant vous , afin que vous ne vivies pas seulement de pain mais de toutes les paroles qui sortent de la bouche de Dieu, et que fortifié par cette nourriture vous couriee dans la route des commandements de Dieu. Et là, si l'ennemi dresse contre vous ^n camp, s'il vous attaque de ses tentations, saisisses le glaive de l'esprit, qui est la pa* rôle de Dieu, et vous en triompherez facilement. Peut-être, comme H arrive à la guerre, receviwvous quelque blessure ; Dieu vous enverra sa parole qui vous guérira et vous arrachera & la mort, de sorte que pour vous se réalisera ee mot du centenier dont la fol a reçu de si grands éloges : Seigneur, diteê taie parole seulement, et mm serviteur sera guert V Si vous chancelez encore confessez • votre faiblesse et criez : Mes pieds ont presque glissé, et fai failli tomber*, et Dieu vous affermira par sa parole, et l'ex-»
périence vous apprendra que les eieux ont
été consolidés var la parole du Seigneur, et que toute lew vertu émane du souffle de sa bouche1*
4. Persévères donc dans toutes ces pratiques, exercez -vous-y constamment, jusqu'à ce que l'Esprit vous invite à vous reposer de vos travaux. Dans cette parole vous pui» serêfs un doux repos, un sommeil suave, en attendant l'ûeure où ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix de Jésus-Christ et en sortiront. Hais où iront-ils? Les uns au jugement, les autres à la vie éternelle. Or, qui sait s'il est digne d'amour ou de haine? Àhl Seigneur, souvenez-vous de la parole que vous avez donnée à votre serviteur, et qui est mon espérance contre les paroles sévères» Que j'entende de votre bouche cette douce parole qui conduit à la vision ; venez, direzvous, venez les bénis de mon t)ère, etG 8, car celui qui me confessera devant les hommes, dit Jésus-Christ lui-même, je le reconnaîtrai en présence de mon Père et des anges saints •. Puisse-t-il nous accorder cette grâce Celui qui est constitué juge des vivants et des morts 1 Ainsi soit-il.
8ERM0N XXV
Sfl? <K6 paroles de l'Apôtre : Je veux qu'avant tout vous fassiez cfe$ svimliçciioM^
des prières, etc. I Tim. h, i*
f i: Quatre maqtères de prier me semblent indiquées dans ces paroles de l'Apôtre : Je veux qit avant tout on adresse à Dieu des applications, des prières , des demandes, des actions de grâces. En effet, il y a des personnes effrayées et tourmentées par la conscience de leurs péchés, qui n'ont pas encore la force d'y résister, quand l'esprit de vérité commence à les éclairer daps leur fange, excite en elles la honte et la crainte
* Jean xv, ?. — » Math. vmâ 8, — » ps, lxxii, 2*
âe Dieu à la vue de Ténôrmité de leurs Crimes et de la petitesse de leurs mérites ; elles redoutent les flammes de l'enfer allumées devant elles, et ne trouvant en elles aucun bien, elles cherchent ailleurs de quoi se protéger. Car elles savent qu'il n'est pas sûr de paraître devant Dieu les mains vides, contre les prescriptions de la loi \ Elles osent moins encore s'y présenter avec des mains impures. Craignant donc et avec raison de
* Ps. xxxn, 6. — * Math, xv, 3*1 ^ » Matb. x, 32s ot Luc xii, 8. — * Exode xxw, 15.
s'approcher elles-mêmes , elles cherchent à confier à d'autres leurs supplications. Tel est le genre de prière dont nous avons coutume d'user quand nous disons: Saint Pierre priez pour nous, et autres formules analogues. Mais une vraie supplication est celleci: Par votre croix et votre passion délivreznous, Seigneur, etc. Supposez un voleur surpris sur le fait, il est condamné à la potence; désespérant d'être délivré, et ne voyant rien en lui qui l'autorise à compter sur un pardon, il étend les bras et il se met à crier: Voilà comme Jésus-Christ a souffert: afin d'exciter la pitié de-ceux qui le tiennent. 2. Je crois qu'on peut dire de ces gens-là que le royaume des deux souffre violence, et que la violence seule l'emporte1. Il faisait violence au royaume des cieux ce publicain qui, n'osant lever les yeux au ciel, eut assez de pouvoir pour incliner les cieux jusqu'à lui. Elle tint la même conduite cette femme qui, affligée d'une perte de sang,et craignant d'approcher de Jésus-Christ fit sortir de lui une vertu qui la guérit. Elle toucha furtivement la frange de sa robe, et se trouva débarrassée de son infirmité, ce qui fit dire au Seigneur, comme s'il eut été fâché: Qui nia touché? et il ajouta : J'ai senti une vertu sortir de moi1. Personne ici n'est dans ce cas. Mais peut-être en est-il qui, sous l'habit séculier, ont pu au moment de leur conversion expérimenter ce que je dis, et qui ont enduré malgré eux une perte de sang, de ce sang qui ne possédera jamais le royaume de Dieu3. Car celui qui commet le péché devient V esclave du péché* , et il ne pourra, le voulût-il; se contenir par sa seule volonté. Or, à un homme ainsi disposé, il n'est pas utile d'approcher lui-même de Jésus-Christ. Il doit se borner à toucher la frange de son vêtement, c'est-à-dire s'adresser au membre le plus humble , au dernier de l'Eglise qui est le vêtement du Christ. Oui, qu'il s'adresse à celui qui est par choix le dernier dans la maison de Dieu; celui-là est vraiment une frange mise au bord du vêtement, une frange sur laquelle découle en abondance le parfum spirituel qui descend du chef. Touchez-le par une bonne œuvre, une humble prière, un aveu sincire, inspirez-lui compassion pour vous : ayez de la loi et vous serez indubitablement guéri. Néanmoins, que cette frange, que cet homme sache bien que cette guérison n'est pas son ouvrage mais celui de Jésus-Christ, qui proteste qu'on le touche
« Math, xi, i2. — * Luo xvm, 13, 44. — * Id. Vin 48, 46. -• * I Cor. vm, 34. — • Jean vnr, 34.
quand on touche sa robe. Je vous ai exprimé de mon mieux quel est le genre de prière qu'on appelle supplication et à quelle âme elle est nécessaire.
3. Mais maintenant celui dont le passé est coupable ayant reçu la vertu de se contenir approche en toute sûreté, cherchant son pardon ; il recourt à la prière . qui est la raison de la bouche, quand il se sert de sa bouche pour parler à son Dieu. C'est pour cela que Marie-Madeleine quoique aussi humble que l'hémorrhoïsse ne craint pas pourtant d'approcher de Jésus-Christ; elle arrose ses pieds de larmes, elle les essuie de ses cheveux, et les oint de ses parfums, et elle les baise de ses lèvres dévouées1. Ce qui nous prouve assez qu'elle avait déjà formé en son cœur la résolution de s'abstenir du péché; le flux si j'ose dire, s'arrêtait. Yousenêteslà;adres sez-vous à Notre-Seigncur lui-même, parlez lui dans la prière, et repassez dans l'amer tume de votre âme vos années écoulées.
4. Puis, après avoir persévéré quelque temps dans les larmes de la pénitence, et conçu la joyeuse espérance du pardon , vous passerez aux demandes, et, rentré dans les bonnes grâces du Seigneur, vous oserez lui demander avec assurance ce qui est nécessaire pour vous et pour le prochain. Mais, direz-vous, à quel signe puis-je reconnaître que j'ai reçu ce pardon? Car pour sauver en nous l'humilité, la bonté divine veut que plus une âme progresse dans la vertu, plus elle s'en estime éloignée, et fût-elle parvenue au plus haut degré de vie spirituelle, Dieu lui laisse pourtant un peu de l'imperfection du précédent afin qu'elle se persuade à peine qu'elle a commencé. Je sais ce qu'on a lu aujourd'hui dans l'Évangile (a). Jésus avait dit au paralytique ; Mon Hls, ayez confiance, vos pèches vous sont pardonnes. Il est sur-lechamp taxé de blasphème. Mais lui à qui la pensée de l'homme rend hommage, pourquoi, demande-t-il, pensez-vous le mal en vos cœurs? Vous blasphémez vous-mêmes quand vous m'accusez de blasphème et quand vous me reprochez de ravir une vertu invisible, pour expliquer les guérisons visibles que j'opère. Il m'est bien plus aisé de vous convaincre de blasphème en prouvant par un prodige visible mon invisible puissance. Afin donc que vous sachiez que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de re-
1 Luo vu, 38.
(a) Ce sermon a été prononcé le 18* DUxu eprèt la Pentecôte.
SUR DIVERS SUJETS
mettre les péchés, lebe£bôùsf dit-il au paralytique, emportez votre lit et marchez '. Et tous, si le désir des choses célestes vous soulève un peu, si vous prenez votre grabat, si vous arrachez votre corps aux plaisirs terrestres, de sorte que votre âme cesse d'être le jouet de ses passions, et les gouverne, comme il est juste, au lieu d'en être l'esclave ; si enfin vous marchez, oubliant ce qui est derrière vous, et tendant toujours en avant par vos désirs et vos résolutions, ne doutez pas de votre guérison. Car vous ne sauriez vous lever si votre fardeau n'était allégé, et vous n'eussiez pas emporté votre grabat si on ne vous eût déchargé : impossible de marcher dans la ferveur sous le pesant fardeau du péché.
5. L'homme ainsi disposé peut prier avec confiance ; qu'il ne demande pas toutefois ce qui n'est pas à demander, qu'il ne sollicite pas trop instamment ce qu'on peut demander, qu'il ne mette pas de tiédeur ni de iâcheté à demand.T ce qu'il faut chercher de toute l'ardeur de l'âme, et en tout temps. Vous demandez et vous ne recevez pas, dit saint Jacques, parce que vous demandez mal et dans t intérêt de vos passions *. Telle est la conduite de celui qui cherche les biens d'icibas dans une mesure qui excède le nécessaire, et qui poursuit avidement la gloire et les voluptés mondaines. C'est ainsi que les gens du monde demandent dans leurs prières la mort de leurs ennemis et d'autres choses pareilles. Ce n'est pas qu'on ne puisse demander des faveurs temporelles , si la nécessité l'exige. Mais, selon saint Grégoire, il convient de porter de la modération dans ces sortes de prières. J'en dis autant des choses spirituelles sans lesquelles le salut est absolument possible, comme les talents. la science, l'éloquence, le don de guérisou et tous les autres avantages dont l'utilité n'est pas évidente. Par exemple, les tentations vous deviennent insupportables, il vous est permis d'en solliciter la fin ; toutefois faites-le avec modération, évitez ici l'excès, vous souvenant toujours de ce mot de l'Apôtre : Nous ne savons pas demander comme il faut \ Mieux vaut tout remettre entre les mains de Dieu que de choisir nous-mêmes d'une façon téméraire. Mais ce que nous devons demander de tout notre cœur, en tout temps, ce qui doit être l'objet de nos continuelles instances, c'est la grâce de Dieu ; c'est de lui plaire, c'est de vivre et
• tfath. ix, 2, 7. — * Jacq. iv, 3. — » Rom, vin, 26.
de mourir en lui, en sorte qu'un jour nous méritions de voir sa gloire et de jouir de sa bienheureuse présence dans l'éternité. C'est de ces biens qu'il a été dit : Priez sans relâche '. Et c'est ce qui faisait dire au Prophète : Seigneur, mon visage vous a cherché^ et moi je chercherai votre visage. Et ailleurs : J'ai demandé une grâce à Dieu et je la cher* cherai encore : c'est de demeurer dans sa maison tous les jours de ma vie *.
6. Pour la quatrième sorte de prière qui est l'action de grâces, bien peu (a) y arrivent selon moi ; mais plus elle est rare plus elle est précieuse. Car il trouvera auprès de Dieu un facile accès celui qui (selon la promesse du Ciel), est exaucé avant d'avoir demandé *, et l'esprit qu'il a reçu de Dieu rendra à son propre esprit le témoignage que ses désirs sont exaucés, en sorte qu'au lieu de prier il peut remercier la divine bonté. C'est ce que nous remarquons dans la résurrection de Lazare, où le Seigneur, avant d'avoir rien demandé, dit à son Père : Mon Père, je vous rends grâce de ce que votes m'avez exaucé \ Il faut donc que la supplication soit profondément respectueuse, que la prière soit accompagnée d'un cœur pur et sincère, qui ne dissimule pas ses fautes, qui ne se flatte pas, se souvenant que plus nous mettrons de sévérité à nous condamner, plus nous avancerons dans l'amitié de Dieu. En troisième lieu, la demande doit partir d'une âme pleine de charité et de confiance, suivant ce qui est dit dans les Ecritures ; Qu'il demande avec foi et sans hésiter §. Et c'est en ce sens qu'il est dit ailleurs : Tçule terre que votre pied aura foulée seravotre partage •. Nous n'obtiendrons que ce que nous aurons touché du pied de la foi. Enfin l'action de grâces doit être pénétrée de sentiments de dévotion et abonder en délices spirituelles.
7. Quant au respect à apporter dans l'oraison, la règle de saint Benoît que nous venons de lire au chapitre 7, est une autorité, et elle m'a fourni l'occasion de m'étendre sur ce sujet. Je n'ajouterai plus qu'une courte observation. A mon sens, la sécheresse et l'insensibilité de quelques religieux dans l'oraison n'ont d'autre cause que celleci : ils ne prient que du bout des lèvres, sans attention aux paroles qu'ils prononcent, sans songer à qui ils s'adressent. Ils ne prient que par routine, sans respect sérieux,
1 1 Thcss. v, 17. — * P*. xxvi, 8, 4.— 8 Isaïe lxv, 24. — * Jean xi, 41. — l Jacq. i, C. — • Jos. I, 3. — 7 Rè^le de S. Bon. ch. xx.
(a) Voir plus loin sermon XXVI I,n" 5 et 6,
sanq application. Un frèra qui sa met à prier ne devrait penser qu'à ces mois du Prophète : J'entrerai aans te lieu où est ie tabernacle admirable au Seigneur, et jusque dans sa maison l. Par l'oraison, en eflet, nous en* trons dans la cour céleste, dans cette cour où le Roi des rois est assis sur un trône semé d'étoiles, environné d'un nombre infini et ineffable d'esprits bienheureux. Spectacle qui a fait dire à celui qui l'avait vu, et qui ne pouvait exprimer ce nombre \ Des millions d'esprits le servaient et des millions se tenaient en sa présence*. Avec quel respeot, par conséquent, avec quelle crainte4 avec quelle humilité une chétive grenouille sortie en rampant de son marais, doit-elle s'approcher d'un lieu si auguste! Avec quel saisissement, dans quelle altitude soumise et suppliante, avec quelle attention un homme doit -il paraître en présence d'une si glorieuse majesté, se mêler aux anges, à l'assemblée des justes et à la compagnie des saints 1
8. Nous avons besoin d'une grande attention dans toutes nos actions; mais cette attention est particulièrement nécessaire dans la prière ; car, comme le porte notre règle 8 : Bien que les yeux du Seigneur nous suivent en tout lieu, et à toute heure, c'est principalement durant la prière qu'ils sont
fixés sur nous. Cet œil août voit toujours; mais dans l'oraison nous nous présentons à Dieu, nous nous montrons à lui; lui parlant pour ainsi dire face à face. Et bien que Dieu soit partout présent c'est au ciel qu'il faut lui adresser nos prières, c'est là qu'il le faut voir durant l'oraison, sans que notre esprit soit arrêté ni par le toit de notre oratoire, ni par l'espace étendu de l'air, ni par l'épaisseur des nuées, conformément à la méthode que Jésus-Christ nous a tracée m ces terpies : Voici comme vous prierez ; Notre Pèr$ gui êtes aux deux, etc., etc. 4. ta Ciel a le privilège d'être le siège ou le trône de Dieu ; c'est que relativement à la façon dont les saints auges et les âmes bienheureuses voient t)ieu dans le ciel, îlous, misérables pèlerins ici-bas, nous n'en retenons que Je nom. Que celui qui prie, prie donc comme s'il ét^it
ftorté et présenté à Celui qui siège sur un rône sublime, dans les anges restés fidèles, et snr un trône élevé dans les hommes, dans les indigents qu'il a tirés de la fange ; quç celui-là, dis-je, se considère comme présenté au Seigneur de majesté, et qu'il dise avec le patriarche ; Je ne suis que cendre et poussière et je parlerai à mon Dieu M Et je prends cette liberté, Seigneur, source de toute bonté, je la prends d'après YQlf e ordre même, et formé par vos leçons?
««■tr
SERMON XXVI
De ta soumission de noire volonté d celle de Dieu:
î. Votis fêtiez d'entendre, mes frères, par la lecture de la règle *, ce qu'elle nous prescrit sur la vertu d'humilité. Toutes les fois qu'on lit ce chapitre, je désire de vous une attention particulière. C'est être totalement dépourvu de sens que de s'appuyer sur d'autres mérites et sur une autre sagesse que l'humilité. Nous n'avons, mes frères, aucun
Ps. xli, 1,5. —* Dan. vu. iO, — • Règlo de S. Bti* nard ch. xix, •— * Ibid. ch, vu.
droit devant Dieu, nous qui l'offensons ton» en tant de points. Impossible de le tromper; il pénètre jusqu'au plus profond de nos cœurs; à plus forte raison voit-il ce qui est visible à tous les yeux. Enfin, nous sommes incapables de résister à soa pouvoir, parce qu'il est tout puissant. Quelle ressource nous reste-t-il dope, sinon de recourir 4e tout
1 Math, yi, 9. — f Gqû, xvm# 27,
SUR DIVERS SUJETS. J99
notra eaur à la vertu d'humilité, et de sup* même proclaûie hautement dans nos cœurs,
pléer par là à tout ce qui nous manque comme la charité, l'humilité, la chasteté, d'autre part ? Mais, ô étrange vanité I 0 pro- l'obéissance et les autres vertus que nous digieuse folie d'un cœur dont l'orgueil ne peut être entièrement réprimé, ni les sentiments superbes abattus, malgré tant de
sujets que nous avons de nous humilier !
3. Or, toute l'humilité consiste à soumettre parfaitement notre volonté à celle de Dieu, suivant cette expression du prophète : Quoi! mon âme ne sera-t-elle point soumise à vieu x ? Ja sqis que. bon gré, mal gré, toute créature est soumise au Créateur ; mais on demande à la créature raisonnable une soumission volontaire : on veut qu'elle fasse au Seigneur le sacrifice de son libre arbitre, et qu'elle rende spontanément ses hommages à son saint nom. La raison n'est pas que ce nom est saint, terrible, tout puissant, ;c'est qu'il est plein de bonté. On doit s'acquitter de cette dette de soumission en trois manières : il faut vouloir absolument ce que nous sommes certains que Dieu veut : détester ce qu'il ne veut certainement pas; et dans les choses où sa volonté ne nous est point absolument connue, demeurer indifférents à les vouloir ou à ne les vouloir pas. Or, c'est dans ce milieu, mes Irères, que se trouve le danger des âmes religieuses, lorsque nous nous flattons, et qu'en nous flattant, nous nous trompons nous-mêmes. Il arrive de là que nous négligeons de chercher la volonté du Seigneur, pour faire la nôtre, et couvrir notre ignorance de quelque excuse. Car, quel est le moine assez malheureux pour ne pas vouloir ce qu'il sait voulu de Dieu, ou pour vouloir ce qu'il est assuré que Dieu ne veut pas? Ici est le danger pour ceux qui, ayant déjà quitté le siècle, demeurent dans le lieu de leur conversion comme dans le paradis de délices : ainsi, au milieu du jardin où nos premiers parents transgressèrent le commandement de Dieij, était planté l'arbre de la science du bien et du mal ; non-seulement de la science du bien ou de la science du mal; mais tout à la fois de la science du bien et du mai.
ô. C'est pourquoi, mes frères, f emftf queH, je vous prie , qu'il ne me vient à l'esprit aucune pensée qui puisse vous être pliis utile. Quand la volonté de Dieu nous est connue d'une manière certaine, la nôtre doit nécessairement s'y conformer, surtout dans les - choses dont 1 Ecriture nous donne une connaissance claire, ou que VEsprit-Saint lui-
sommes tenus de pratiquer. Nous devons donc approuver et désirer sans hésitation ce que nous savons absolument agréable à Dieu ; et aussi délester entièrement ce que nous savons, à coup sftr, haï de Dieu, comme l'apostasie, la fornication, l'iniquité, l'impatience, etc. Mais dans les choses où nous ne pouvons trouver la certitude, que notre volonté ne décide rien ; qu'elle reste plutôt en suspens; qu'elle ne s'attache m d'un côté ni de l'autre, qu'elle ait toujours cette pensée, que le parti contraire pourrait être plus agréable au Seigneur, et qu'elle SG tienne toujours disposée à suivre la volonté de Dieu vers le point où elle la verra Incliner. Donc, pas d'ncsitntion pour nous dans les choses certaines, ni de certitude dans les douteuses. N'essayons point de décider ni de juger avee précipitatiou, et nous éprouverons alors ce qui est écrit : Seigneur, la paix de ceux qui aiment votre loi est grande, et pour eux il riy a voint de scandale *. D'où viennent, en effet, et le scandale et le trouble, sinon de ce que nous suivons notre propre volonté ? Nous déterminons avec témérité dans nos cœurs ce que nous voulons; nos désirs rencontrent-ils quelque empêchement, quelque obstacle, nous tombons dans l'impatience, le murmure et le scandale, sans songer que tout contribue au bien de ceux que le bon plaisir de Dieu a appelés à la sainteté ; ce qui nous paraît une contrariété est souvent la parole de Dieu qui nous montre sa volonté. Ainsi encore le cœur qui ne prend aucun parti , de quelque façon que tournent les choses , ne sera point scandalisé. Le religieux qui fait ce qui ne lui est pas commandé, mais tient sa volonté en suspens, jusqu'à ce que la volonté de son supérieur lui soit connue, et qui demande la volonté du Seigneur aux lèvres de celui qui en tient la place , celui-là sera exempt de trouble, quoi qu'on lui puisse ordonner, parce que, nous venons de le dire, La paix de ceux qui aiment la loi du Seigneur est grande, et pour eux il n'est point de scandale.
4. En disant qu'on doit tenir sa volonté en suspens, ou là soumettre à celle de Dieu, je n'ai pas entendu parler de la concupiscence de nos désirs, ni des affections de noire cœur. Ç$r cela est impossible, tant que nous
* Ps. xv, t.
* pi, mm, tel.
sommes dans la chair de péché et que notre âme habite ce corps de mort. La vie éternelle est-elle autre chose que l'accomplissement cordial delà divine volonté? Aussi faut-il que notre consentement soit parfaitement soumis àectte volonté suprème,si nous voulons jouir de cette paix éternelle dont il est écrit : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix *. Seigneur, dit le Prophète, ils marcheront à la lumière de votre visage, et ils se réjouiront tout le jour en votre nom •. Il en est qui marchent à la lumière de leur visage ; ce sont ceux qui ne pensent qu'à faire leur volonté et à satisfaire les désirs de leur cœur. D'autres marchent à la lumière du visage des hommes ; ce sont ceux dont tout le souci est de faire ce qui peut plaire davantage aux hommes et sourire au jugement du monde : c'est de ceux-là que le prophète a dit : Je ri ai point recherché le jour de F homme, Seigneur, vous le savez 8. Il n'y a que malheur et affliction dans leurs voies; as ri on. point connu le chemin de la paix, et riont point eu devant tes yeux la crainte de Dieu \ Celui qui ne perd jamais de vue la crainte de Dieu suit
toujours des routes belles et pacifiques1. Venez à moi, dit Jésus-Christ, vous tous qui travaillez et qui êtes surchargés, vous qu'accable la dure servitude de votre volonté ou de la volonté d'autrui, et vous trouverez le repos de vos âmes. Car mon joug est doux et mon fardeau léger1. Plus la bonté et la miséricorde de Dieu l'emportent pour nous en douceur sur celle des hommes, plus aussi son joug l'emporte en légèreté sur tous les jougs. Aussi tous ceux qui n'ont cherché qu'à plaire aux hommes ou à se plaire à euxmêmes sont-ils tombés dans la confusion. Mais ceux qui marchent à la lumière de votre face, 6 mon Dieu, uniquement occupés de votre volonté, exclusivement soucieux de vous plaire de tout leur cœur, se réjouiront dès maintenant en votre nom, et ne rencontreront aucun scandale. Et plus tard ils trouveront en votre justice toute leur joie, lorsque se débarrassant de leurs faiblesses, ils entreront en vos puissances; alors ils n'auront plus qu'un souvenir, celui de votre justice qu'ils posséderont sans travail, après avoir ici-bas beaucoup travaillé pour la suivre.
SERMON XXVII
Contre te détestable vice de ^ingratitude.
1. Je ne puis assez vous exprimer, mes frères bien-aimés, la grandeur de la miséricorde dont Dieu a usé envers nous, en nous arrachant, par la puissance ineffable de son esprit et par l'inestimable don de sa grâce, à la vanité de ce siècle : de ce siècle, où nous vivons quelquefois comme s'il n'y avait pas de Dieu, et même, (conduite plus détestable encore) où nous péchons non par ignorance, mais par mépris. Plaise à Dieu que nous ayons toujours devant les yeux l'image affreuse de cette vie, ou plutôt de cette mort, (car l'âme qui péchera mourra *,) et que nous
1 Jean xiv, 27. — » Ps. lxxxviii, 16, 17. — «Jérémîe xvn, 16. — * Pe. xiii, 3. — » Ezéch. xviti, 4, 20.
songions sérieusement à l'excès de notre aveuglement et de notre perversité : la considération attentive de notre misère nous porterait à estimer, sinon aussi parfaitement qu'elle le mérite, du moins autant que nous en sommes capables, la miséricorde qui nous a délivrés d'une si lamentable condition. Oui, pensons sérieusement au lieu d'où nous avons été retirés et à celui où nous avons été placés, aux dangers que nous avons évités et aux faveurs que nous avons reçues, à l'état dont nous avons été appelés et à celui où nous sommes destinés, et, j'en suis con-
• Prov. m, 17. — » Matth. xi, 28, 30.
SUR DIVERS SUJETS
vaincu, cette miséricorde nous paraîtra infiniment supérieure à la première. Dieu en effet n'a point agi de la sorte envers tout le monde, il n'a pas dévoilé ses jugements et ses conseils à tous les hommes ; à nous seuls il a voulu faire cette grâce, nous recevant au nombre de ses serviteurs, et même nous choisissant pour ses amis. Car, nous ne l'avons pas choisi ; il nous a choisis les premiers, pour marcher dans ses voies et y porter des fruits; non des fruits de mort menacés du jugement et connus même des serviteurs, mais des fruits éternels de vie, privilège réservé aux amis.
2. Nous sommes donc établis ici, afin de ne plus être les esclaves du péché, (œuvre de mort), ou du monde , comme ceux que nous voyons assujettis aux soins de la terre, encore qu'ils ne le soient pas au péché, embarrassés dans les nécessités du corps, sans l'être pourtant dans les vices, occupes sans cesse, dans ce monde qui passe, et à leurs propres besoins, et aux besoins de ceux qui dépendent d'eux. Si leur travail, il est vrai, ne les condamne pas, néanmoins il ne les sauve pas non plus; de sorte que, s'ils conservent le fondement du salut, ils voient périr ce qu'ils ont édifié sur cette base, bieu qu'ils soient eux-mêmes sauvés comme par le feu. Mais à nous qu'est-il dit? Quel conseil donne-t-on aux amis? Travaillez, non pour une nourri' ture qui périt, mats pour celle qui subsiste éternellement1. Nous travaillons pour cette nourriture, même lorsque nous nous livrons aux travaux terrestres, par obéissance ou charité fraternelle ; car nous différons complètement d'intention avec ceux dont le travail est passager et périssable : le même travail inspiré par un motif différent ne périt pas comme l'autre, il a ses racines dans l'éternité qui ne passe pas.
3. Mais enfin je le suppose, en évitant les choses illicites nous ne faisons rien d'utile au salut; nous avons quitté les désordres de notre vie passée, et nous sommes demeurés dans la chasteté conjugale, sans suivre pour cela le conseil du célibat; nous fuyons le larcin et la fourberie du siècle ; nous usons légitimement de ce qui nous appartient, sans nous élever jusqu'à cette perfection évangélique dont il est écrit : Si vous voulez être partait, allez, vendez tous vos biens, et venez a ma suite2. Quelle grâce déjà de nous trouver dans un état inférieur, délivrés de crimes qui nous tenaient presque tous, nous don-
îeap vi, 27. « * Matb; xix, 12, 21;
nant du fond de nous-mêmes une réponse de mort, une sentence certaine de damnation! Le prodigue de l'Evangile n'osait plus aspirer au rang des enfants, il s'estimait assez heureux d'être admis au nombre des serviteurs; mais l'amour paternel ne fut content qu'en lui accordant toute la miséricorde possible, bien qu'elle dût exciter la jalousie du fils aîné1 qui jamais n'avait quitté son père. Ainsi, 6 mes frères bienaimés, nous avons été comblés des dons de la miséricorde divine, qui, non-seulement nous a reçus au nombre de ses élus, au lieu d'enfants de colère et de perdition que nous étions, mais nous a rangés parmi les parfaits. Si la mollesse de quelques-uns les empêche de parvenir à la perfection, de quelle excuse peuvent-ils couvrir leur lâcheté, puisque nous avons tous promis de mener une vie apostolique et de pratiquer les vertus des apôtres? Je ne parle pas de cette gloire de sainteté que les apôtres ont méritée pour eux-mêmes et pour le monde entier, selon qu'il est écrit : Que les montagnes reçoivent la paix pour le peuple, et les collines la justice * ; je parle de cette profession formulée par saint Pierre au nom des autres apôtres : Voilà que nous avons tout quitté, et que nous vous avons suivi*.
4. Mais une pensée me préoccupe, mes frères. Pourquoi la divine miséricorde estelle maintenant pour nous moins libérale qu'alors? Après nous avoir accordé tant de grâces extraordinaires, quand nous ne les lui demandions, ni ne les désirions, quand peut-être nous les refusions, à présent avec toutes nos prières, nos instances, et nos fréquentes supplications, nous n'en recevons que de fort minces si on les compare aux autres. La main du Seigneur est-elle raccourcie, ou les trésors de sa grâce sont-ils épuisés? Croirions -nous que sa volonté change, ou que son pouvoir diminue? Non, n'ayons pas de Dieu un sentiment si désavantageux; c'est un crime de penser une chose si peu digne d'une majesté toute-puissante et immuable. D'où vient donc qu'il n'exauce point nos nrières incessantes, lui qui nous a déjà accordé la grâce de la conversion? Si on répond comme à saint Paul, que la grâce de Dieu nous suffit4, on se trompe puisque nous avons surtout en vue dans toutes nos oraisons, nos supplications et nos demandes, cette grâce qui nous empêche de nous enorgueillir ou de nous élever au
* Luc xv. il, 32. — » Ps. ucxi, 8. — » MatUi. xrx, 27, — * II Cor, xji, 3.
dessus de ûous-mèmeè. C'est elle que nous sollicitons avec VbuipiHté qui convient, nonseulement à deç âmes justes, mais à des moines pécheurs, avec la patience, non celle cl: s martyrs, mais celle qui doit se trouver dans les personnes de notre profession; avec ta chante que l'Ecriture nous montre et dans les anges, et dans nos pères qui étaient des hommes semblables a nous, passibles comme nou#- et pécheurs aussi bien que nous.
5. Malheur à cette misérable génération l elle est si imparfaite . au'elle se contente de sa propre misère et d'une pauvreté telle que celle qu'elle endure. Et où est celui oui ambitionne la perfection à laquelle les livres saints nous invitent? J'ai sujet de parler de la sorte, puisque si les commencements de notre conversion ressemblent aux débuts de nos pères, il y a si peu de rapport entre leurs
Ïirogres et leâ nôtres. Ahl quelle diflérenccl Is avançaient tous les Jours, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au terme de ta perfection ; et c'est beaucoup, si l'on en trouve un parmi nous, qui conserve la lerveur de son noviciat, qui ne soit pas moins humble et craignant Dieu, moins soigneux et circonspect, Inoins patient, moins lervent, moins docile qu'au commencement de sa conversion (a). Combien paraissent avoir entièrement oublié et leurs péchés et eux-mêmes et le souvenir de Dieu et celui de ses bienfaits! Combien perdent ainsi le temps, au lieu de racheter celui qu'ils ont perau, et n'ont plus de mémoire de leurs passions m de leurs désordres passés ! Et que dire de ceux qui n'ont aucun scrupule de leurs légèretés, de leurs médisances, des paroles de vanité et d'impatience qui, a tout moment, contristent leur prochain, ainsi que l'esprit de Dieu qui habite en eux? Ils ne s'inquiètent guères s'ils scandalisent les petits ; on les dirait insensibles aux réprimandes, ou bien ils s'irritent contre les remontrances du devoir, ils portent à l'église l'attitude des justes, ils psalmodient avec les autres, mais sans aucune attention; durant l'oraison, ils s'entretiennent uniquement de bagatelles et de frivolités ; et enfin ils s'approchent sans crainte du sacrement du corps de Notre-Seigneur, si redouté des anges eux-mêmes? Que fontils ceux-là ï Ils sont en sécurité relativement à la grâce de Dieu, ils s'appuient, par une présomption criminelle, sur la grande familiarité qu'ils ont depuis longtemps avec
(a) Pensée qui se retrouve dans l'Imitation, livre I, chap. ii: C'est beaucoup si ton a conservé une partie de sa ferveur premitrt*
la divine Majesté. C'est ce quo dit U proverbe : La familiarité du maître entretient l'insolence du serviteur. Cependant, mes frères bien-aimés, comment pourrez-vous vérifier ce que vous chantez si souvent dans les psaumes ; Je suis auprès de vous un étranger et un passant, comme tous mes pères1? Hélas I cet étranger seul est revenu sur ses pas pour remercier pieu ! Les dix n'ont-ils pas eié guéris? où sont donc les neuf autres*? Ce sont, vous vous en souvenez, je pense, les
fiaroles du Sauveur, se plaignant de l'ingraitude des neuf lépreux par lui guéris. Us avaient bien prié, supplié, usé de vives instances, criant de toutes leurs forces : Jésus, fiis de David, ayez pitié de nous9. Mais il leur manquait une quatrième chose, dont parle l'apôtre, la reconnaissance, puisqu'ils ne revinrent pas remercier le Seigneur.
6. Nous en voyons tous les jours, il est vrai, qui deviennent importuns à force de demander les biens qui leur manquent; mais nous en trouvons fort peu qui expriment leur reconnaissance et leur gratitude. Je ne blâme pas les instances dans la prière, mais on a raison de nous refuser ce que nous demandons, parce que nous manquons totalement de reconnaissance. Peut-être même est-ce miséricorde de ne pas accorder à des ingrats l'objet de leurs demandes ; notre ingratitude serait condamnée avec une sévérité d'autant plus grande que nous serions convaincus d'oubli après des grâces abondantes. Oui, c'est la miséricorde qui retranche ici la miséricorde, de même que c'est la colère et l'indignation de Dieu qui exerce envers nous Cette miséricorde dont parle le Père des miséricordes, quand il dit par la bouche de son prophète : Ayons compassion de Vfmpie, et ic n'apprendra point la justice*. En effet, combien voyons-nous, combien pleurons-nous de frères qui croient tout sauvé pourvu qu'ils conservent l'habit et la tonsure? Malheureux! tls ne songent pas que le ver de l'ingratitude ronge l'intérieur de leurs actions, sans toutefois se montrer au dehors, de peur qu'ils n'y fassent attention, n'en rougissent, et que la honte ne les corrige. D'autres fois aussi ce ver croit l'intérieur si corrompu chez quelques-uns, qu'il ne craint point d'avancer Jusqu'au dehors sa tête envenimée; à moins de penser que ceux que nous voyons abandonner publiquement le service de Dieu, et apostasier, sont tombés brusquement dans cet abîme. Il est bien plus vraisemblable qu'ils
i Ps. xxxvm, 13. — * Luc xvti, 18, 17. 13, ~ • t«o xvlx, 13.~ * ïsaïo xxyi| 10|
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sont arrivés là graduellement, en laissant l'ennemi miner insensiblement leurs forces.
7. Vous le voyez donc, ce n'est pas toujours un avantage d'être purifié de la lèpre de cette vie séculière dont les désordres sont manifestes ; il est des âme* rongées par l'ulcère de l'ingratitude, mal d'autant plus dangereux qu'il est intérieur. C'est avec raison que le Sauveur, dans l'Evangile, demande où sont les neuf autres, car le salut est loin des pécheurs. Ainsi encore Dieu demande au premier homme après son péché, où il est '. Ainsi au jugement dernier, il dira hautement aux ouvriers d'iniquité, qu'il ne les connaît pas, suivant ce que nous lisons dans le Psalmiste : Le Seigneur connaît la voie des pistes, mats la voie des pécheurs aboutit à tabîme*. Ce n'est pas sans mystère que les lépreux ingrats envers le Sauveur sont au nombre de neuf. Ce nombre, composé de cinq ajouté à quatre nous montre le triste mélange de la sensualité corporelle avec les maximes de l'Evangile. Et nous tombons dans ce désordre en prétendant obéir aux lois des quatre Évangiles , et jouir tout ensemble des plaisirs des cinq sens corporels.
8. Mais heureux ce samaritain qui sut reconnaître qu'il n'avait rien qu'il n eût reçu ; il garda son dépôt avec fidélité, et retourna rendre grâces au Sauveur. Heureuse l'âme qui, à chaque grâce reçue, est reconnaissante envers le bienfaiteur, en qui est renfermée la plénitude de toutes les grâces, et à qui nous ne pouvons témoigner notre reconnaissance sans mériter de nouvelles et plus hautes faveurs. Oui, notre ingrati-
tude seule entrave nos progrès spirituels, car le bienfaiteur croit perdre les grâces qu'il concède à un ingrat, et il ne veut pas s'exposer à des pertes proportionnées à l'excellence de ses faveurs. Heureux donc celui qui, se regardant comme un étranger, se montre reconnaissant des moindres grâces, et avoue sincèrement que le bienfait accordé à un étranger et à un inconnu est purement gratuit. Mais nous, misérables, dignes de pitié, au commencement de notre conversion, nous nous regardons comme des étrangers ; nous sommes pleins de dévotion et d'humilité dans notre conduite ; puis bientôt nous oublions la gratuité de ce bienfait, présumant trop de la familiarité de Dieu, sans nous apercevoir que nous méritons ce ireproche : tes ennemis du maître sont tes gens de sa maison1. Car nous l'offensons en toute liberté , oubliant que nos péchés seront condamnés avec plus de sévérité, selon ces paroles du Psalmiste 2 A la vérité, si mon en- Hemi m'eût chargé d'injures, je t aurais supporté patiemment*.^ Je vous en conjure donc, mes frères, humilions-nous de plus en plus gous la main puisante de Dieu. Evitons soigneusement ce criminel et funeste vipe de fingratitude j que notre cœur soit occupé constamment à rendre grâces à Dieu, afin d'attirer sur nous ses bienfaits avec plus d'à* bondance, c'est le vrai moyen de sauver nos ames. Etnc soyons pas seulement reconnaissants de la bouche et des lèvres ; soyons-le par les œuvres et en vérité. C'est l'amour plus Encore que l'action de grâce qu'attend notre bienfaiteur et Seigneur, lui qui est béni dan* tous les siècles des siècles» Aansi soit-U,
* Gcoèeo m, 9. — * ps. 1, e»
IJatk x, 36. — * Ps. uv, s,
SERMON XXVIII w
Sur ces paroles de Job: // vous délivrera de six tribulations, et le mal ri approchera
point de vous dans la septième. Job v, 10.
1. Il est juste et l'équité demande que ceux a qui un royaume est préparé dès la création du monde, mettent tous leurs soins à se rendre dignes d'y arriver, de peur que, destinés à y régner un jour, ils ne manquent des dispositions nécessaires. C'est ainsi, lisons-nous, qu'il en fut du festin dont parle Notre-Seigneur : Le festin est tout prêt, mais ceux qui avaient été invités rien étaient pas dignes1. Nous cherchons maintenant quels rois il faut préparer à ce royaume déjà tout prêt. Mais de quelque piété que notre recherche soit accompagnée, nous n'avons pourtant pas la hardiesse de dire avec le Prophète : Seigneur, qui habitera dans votre tabernacle, ou qui reposera sur votre sainte montagne? Ce sera celui qui marche sans taclie f. Cette ex-* cellente disposition n'appartient, direz-vous, qu'à Jésus-Christ seul. Aucun homme n'est exempt de souillure, pas même l'enfant d'un jour*. Ainsi, le seul Agneau sans tache y entrera, lui qui seul n'a pas été accusé de péché, parce qu'il n'en a jamais commis, et que sa personue n'en a jamais été capable. Seul, mon Souverain Pontife n'a reçu de tache, ni de son père, ni de sa mère, comme il est écrit dans la loi \ car son père était Dieu, et sa mère vierge. Aussi, il a seul le droit d'entrer dans le saint des saints, et personne ne monte au ciel que le Fils de Vhomme qui est dans le ciel et qui en est descendu *.