‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 42 sur 179 · Et nous, nous laisserons-nous aller au · texte numérisé non relu

Et nous, nous laisserons-nous aller au

* Malh. xxii, 8. — ■ Ps. xrv, 1, 2. — • Job xiv, 4, selon le* scptanle.— * Lev. xxi, 1, 2, — » Jean ni, 13.

(a) Ce sermon ee trouve dans la bibliothèque des Pères, parmi ceux de l'abbé Guerric : il manque dans le manuscrit de Cologne, qui renferme les sermons de G u me; c'est le témoignage d'Horstius; on ne doit pas nier qu'il ne soit de S. Bernard, car il est cité au VIe livre des Fleurs, et la conclusion est tout à fait dans la minière du saint Docteur.

désespoir? Non, nous avons sujet d'espérer, et surtout de ce côté. Car, si Jésus-Christ a seul le droit d'entrer dans le royaume du ciel, il est certain qu'il y entrera tout entier; on ne brisera pas un seul de ses os, et le chef ne s'y trouvera point sans les membres, pourvu que les membres lui soient conformes et unis, conformes par les mœurs, et unis par la foi. L'enfance même a cette conformité et cette union avec lui, dans la limite possible, lorsqu'elle est greffée dans la ressemblance de sa mort, par les trois immersions du baptême, et qu'elle reçoit la foi d'une manière implicite, étant encore incapable d'une connaissance parfaite. En effet, l'esprit de sagesse est bon, et celui qu'avait lié le péché de ses premiers parents se trouvera délié par la justice qui lui est accordée. Hais Jésus-Christ n'affranchira pas de la même manière celui qui s'est maudit luimême et celui qui a été maudit par des lèvres étrangères : Car à celui qui pèche volontairement après avoir eu la connaissance de la vérité, il ne reste plus (thostie pour le péché1. Et même il ne le délivrera pas plus de la malédiction de ses propres lèvres, que de celle de lèvres étrangères. La malédiction, mes frères , est une très-grande tache , et nous le savons, ce ri est pas ce qui entre dans la bouche, mais ce qui en sort, qui souille r homme*. Voilà la source de nos souillures; c'est de ces lèvres que vient manifestement la malédiction, et non pas toujours des nôtres, car le petit enfant ne tire pas le péché originel de son propre corps, ni de son cœur, puisqu'il n'est capable ni de consentement, ,ni même de sentiment. Comment donc l'Esprit-Saint ne délivre-t-il point celui qui s'est maudit de ses propres lèvres, et ne reste-

* Hébr. x, 26. - • Matthieu xv, li.

SUR DIVERS SUJETS

t-il point de victime à ceux qui pèchent volontairement, sinon parce que Jésus-Christ n'est point une seconde fois crucifié pour eux, et qu'ils ne sont point entés en lui de nouveau dans le baptême par la ressemblance de sa mort. On exige maintenant du pécheur des larmes qui coulent de ses propres yeux ; il faut qu'il porte lui-même sa croix, mortifie ses membres et soit la victime immolée. Autrement il dirait en vain: Je crois. Il faut qu'il expie par ses propres lèvres la malédiction qu'il a encourue par ses lèvres mêmes. Car on n'entre dans le royaume de Dieu que par de grandes tribulations1 ; par des tribulations personnelles ou par celles d'autrui.

3. Certainement les tribulations seules du second Adam purifient les cœurs infectés par le péché du premier Adam. Non que la satisfaction de chacun soit suffisante. Car, pourquoi notre pénitence , si ce n'est parce que nous ne pouvons régneravec Jésus-Christ, si nous ne souffrons avec lui? Il supplée certainement à tout ce qui nous manque, mais il ne nous permet pas d'omettre le peu qui est en notre pouvoir. Si la foi n'est pas capable de sauver les adultes sans la pureté des mœurs, les œuvres sans la foi le pourront encore moins. Et il est bien plus aisé de corriger la difformité d'un membre uni à son chef, que d'y rattacher celui qui en est séparé, si ressemblant qu'il lui soit. Néanmoins, ce membre difforme doit devenir conforme à l'image de son Fis ou de son chef, ou bien en être arraché, et devenir anathème de Jésus-Christ, sous peine de laisser dans ce corps une partie difforme.

4. Là donc où se rencontre un péché personnel, il doit être l'objet d'une expiation personnelle aussi, et si la corruption est multiple, la tribulation destinée à la purifier doit avoir le même caractère. En effet, c'est une tribulation de combattre la concupiscence en résistant à la corruption de la nature. Hais que trouver en l'homme qui soit exempt de cette tache et de cette contagion? Le mal vient du dedans, ce poison mortel part du cœur, pour se répandre de là dans tout le corps; il remplit l'âme de désirs mauvais, il jette dans les membres rémotion de plaisirs sensuels ; de là cette démangeaison des oreilles, cette effronterie des yeux, ces voluptés de l'odorat, ces sensualités de la bouche, cette mollesse de tous les sens, ce dangereux plaisir du toucher. De là toutes les

passions déréglées de l'âme, cette exubérance de désirs , et ce foyer brûlant d'où s'échappent rambition,ravarice,Penvie,rarrogance, la malice et tous les vices. C'est pour cela que les jouissances dont le corps est susceptible, les charmes dont le monde est plein sont pour le juste le principe d'autant de tentations. Et de même que celui qui obéit à la chair met tout son plaisir dans les voluptés des sens, et trouve ses délices au milieu des épines ; ainsi celui qui est jaloux de semer dans l'esprit, s'efforce bien plutôt d'arracher, au lieu de les multiplier, les ronces et les chardons que sa terre produit sous la malédiction dont Dieu l'a jadis frappée; car toutes les fois qu'il sent la pointe de ces épines, la douleur qu'il en ressent l'oblige à rentrer en luimême.

5. Que de tribulations à résister à tous les sens particuliers attaqués de tous côtés par une si prodigieuse corruption? Des pieds à la tête, pas une partie saine en moi : la concupiscence a souillé mon être tout entier; la loi du péché a envahi tous mes membres ; la mort tente d'entrer par les fenêtres, et le mal exerce au-dedans ses ravages et fait sentir partout sa cruauté. Néanmoins, au milieu de tous ces combats, ne perdons ni l'espérance, ni le courage ; car s'il y a beaucoup à souffrir pour Jésus-Christ, ses consolations ne nous manquent pas. Et écoutez le sujet de notre consolation. Le péché est à votre porte, mais il n'entrera jamais chez vous, à moins que vous ne lui livriez l'entrée. La passion agite le cœur mais elle vous reste soumise1. Elle ne saurait vous nuire si votre volonté ne consent. Ecoutez donc une chose consolante. Retenez votre consentement, de peur que vos ennemis ne l'emportent sur vous; et vous resterez dans votre innocence; et étant sans tache vous entrerez dans le tabernacle du Seigneur, pour y habiter et \ous reposer sur la sainte montagne de votre Dieu. Si vos ennemis ne sont point vos maîtres, vous resterez purs, et vous serez exempts du plus grand des péchés1. Or, le plus grand péché est celui qui envahit tout l'homme intérieur et extérieur. Ecoutez encore un autre sujet de consolation : Vous serez délivré dans six tribulations, et te mal ne vous approchera point dans la septième9. Si vous êtes un véritable Hébreu, vous servirez pendant six années, et la septième, vous serez libre. Il y a six tribulations, contraires aux désirs de votre cœur, et aux plaisirs de vos

* Aetos xiv, tu

1 Génèfe, iv 7.- * Ps. xvin, 14»-» Jobv,i9#

cinq «eus; par a]les voua $crez délivrés de la septième, non qu'elle ne doive tous arriver, mais elle ne vous blessera point, elle ne vous causera aucun dommage, et le mal n'approchera pas de vous. Il est vrai que la mort viendra, et c'est la septième tribulation; mais cette mort ne sera qu'un doux sommeil pour les bien-aimés du Seigneur» et elle leur ouvrira l'entrée dans son héritage. Elle sera la porte de la vie, le commencement du repos, l'çchelle pour monter à cette montagne sainte, et entrer dans le tabernacle admira* ble façonné par la puissance de Dieu et non par la main de l'homme. Le mal donc ne vous approchera point dans la septième tri* bulalion: je parlç do ce mal réservé dans la septième à ceux qui ne travaillent point &

s'en délivrer dans tes six tribulations, ni à puiser la purification dans les six urnes da l'Evangile , afin do sa présenter sans iacbo m ride aux noces de l'Epoux, Or, ce tripla mal qui leur est réservé, c'est la frayeur au sortir de cette vie, c'est la douleur à l'entrée de l'autre, c'est m confusion eu présence de la gloire divine*

6. Mais d'où nous viennent, mes frères, cette malheureuse dissimulation, cette tié-r deur fatale et cette sécurité maudite ? Mal* heureux, pourquoi nous séduire nous-m4* mes? Peut-être sommes-nous dans Tabou* dance, et régnons-nous à notre aise. Hais ces esprits épouvantablesn'assiégent-ils pas notre demeure 9 Ces spectres hideux n'attendent* ils pas Incessamment notre sortie de ce monde ? 0 mon âme, quelle sera ta frayeur, quand, ayant quitté tout ce qui te charme maintenant, toutee qui est l'objet de tes complaisances, tout ce qui t'est si familier, tif entreras seule dans une région inconnue , et . que tu verras oes horribles monstres fondre impitoyablement sur toi! Qui te secourra dans ta détresse? Qui te défendra des attaque* de ces b^tes rugissantes, prêtes à te dévorer ? Qui te consolera ? Qui te sauvera ? Ah I mes chers enfants, pensons à nos fins der* nières, pour ne pécher jamais ; car c'est une vérité incontestable qu'il nous faudra passer par le feu, et que le feu éprouvera toutes nos œuvres. LA notre or sera changé en scories ; là, toutes nés impuretés seront mises à nu ; là , prenant son temps que nous avons mé-

prisé , la Vérité ift&me jttgêrà nos Justices qui ne seront plus qu'un linge immonde. Avec quelle sévérité la flamme vengeresse de la justice divine consumera tout ce que nous avons négligé ici -bas, tout ce que nous avons couvert de nos flatteries , et dissimulé par le mépris que nous en taisions ? Ah! donnez-moi plutôt maintenant une source de pleurs, et que mes yeux versent des larmes intarissables; car peut-être ce feu dévorant ne trouvera-t-ii rien à consumer de ce qu'aura effacé te torrent de mes larmes,

7, Mais après ce feu, restera-t-il quelqua chose que nous osions présenter à cette divine Majesté, et nui nous permette de rester devant elle? Quelle honte^ quelle confusion nour nous, de paraître si lâches, si imparfaits, et si vides de vertus devant la face de Dieu, après tant de bienfaits reçus de lui I Adam fuyait devant le Seigneur afin de se dérober à sa présence , après avoir goûté au fruit défendue Que ferons-nous donc aprèf tant de crimes et de péchés ? Quand sera purifié cet œil du cœur que nous négligeons tant ici-bas, et pourra-t-il contempler les ravons de ce véritable soleil de justice? Non, les pécheurs fondront en sa présence comme la cire devant le feu *. Que la nourriture pénètre mes q$, et quelle s'insinue dans mes membres, afin çueje trouve le rews^ au jour dç cette septième tribulation* y et que le mal ne m'approche point dans cette funeste journée, ce triple mal d'horreur, de douleur et de honte. Mais, heureuse l'aine qui ne craindra point de parler à son ennemi et de lui dire: Que fais-tu ici, cruelle bête? fu ne trouveras rien en moi, être malfaisant*. Plus heureuse encore celle dont les œuvres ne seront point consumées par le feu, et dont l'or, l'argent et les pierres précieuses seront reconnues vraies dans cette épreuve* Mais, souverainement heureuse l'âme qui, contemplant à découvert et sans nuage la gloire du Seigneur sera transformée à soi) image, et Jui deviendra oleinement semblable, le voyant tel qu'il est, un Dieu béni par-dessus toutes choses, loué et glorifié dans tçms Jçf siècles des siècles. Ainsi soit-il.

* Genèse m, 8. — • Pa. lxvu, 8. r*- * Hftta& m, (6t*r * Parole» 4e 3. Martin mourut, (Sulp. Se?,)

SERMON XXIX

r «Wf

wim

0* frofe #or te* d'amour de Dieui

l: N'aimez point te monde, ni tout ce qui est dans le monde; car, tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair ou convoitise des yeux, ou ambition du siècle, et tout cela ne vient point du Père1. Mais quoi? y a-t-il un bien qui vienne du Père, et qui nous dédommage de tout cela? Oui , H y a trois autres choses infiniment plus douces et plus aimables, mais on ne les confie pas aux serviteurs, et moins encore aux ennemis. Or, celui qui veut être ami de ce monde deviendra infailliblement l'ennemi de Dieu. C'est donc aux amis que Ton confie le secret et qu'il est dit ; Je vous ai révélé tout ce que j'ai appris de mon père t1 Selou saint Grégoire, l'amour c'est la connaissance, 11 y a donc trois sortes d'amour qui excluent les trois choses qui ne viennent pas du Père. Et c'est, je crois, pour cela, que Notre-Seigneur adressa à saint Pierre ces trois interrogations : AT aimes-tu? m' aimes-tu? m'aime$tu 5 ? Et peut-être sont-ce là les trois choses commandées par la loi ; Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces^, c'està-dire, vous l'aimerez avec affection, avec prudence et avec force. En effet, l'amour du cœur a quelque analogie avec l'amour char* nel; car les affections sont le propre du cœur, mais l'âme s'élève plus haut ; de là vient qu'elle est appelée à bon droit le siège de la sugesee ; et ainsi, c'est à elle qu'il appartient d'aimer Dieu prudemment.

S, Au reste, l'amour, que nous appelons l'amour du cœur, est plus particulièrement excité par la considération du mystère de l'Incarnation de Jésus-Christ, et par la méditation de la conduite qu'il a tenue dans la chair, et surtout des circonstances de sa passion. Dieu voyant les hommes devenus

1 Jean n, 15» 4i. <m « J«ao sv, ift. - « U, Ml, «, 17- — * Dealer, vi, 5.

tout à fait charnels, leur montra dans rincar*

nation une bonté si extraordinaire qu'il faut avoir un cœur plus dur que la pierre pour ne pas l'aimer de toute l'énergie de nos affections. Or, voulant conquérir une créature aussi noble que l'homme ; si je le contrains par violence, dit-il Je le traite plutôt en brute qu'en homme ; il ne viendra ni de son plein. gré, ni de son libre consentement, et ainsi il ne pourra pas dire ; Cest volontairement que je vous offrirai le sacrifice1. Mais donnerai-je mon royaume à des bêtes? Dieu s'inquiètet-ii des bœufs ■ ? Pour que l'homme vienne donc volontairement, je l'effraierai, et peutêtre se convertira-t-il et vivra- -il. Dieu le menace donc des châtiments les plus terribles , de ténèbres éternelles , d'un ver qui ne meurt jamais, et d'un feu inextinguible, Mais l'homme demeurant insensible à un si

fmissant moyen, Dieu se dit : Je sais que 'homme n'est pas seulement accessible à la crainte, mais qu'il se laisse aussi aisément gagner par l'intérêt ; je vais donc lui pro^mettre ce qui peut flatter ses désirs. Les hommes souhaitent passionnément l'or, l'argent, et les biens de cette nature; surtout ils souhaitent une longue vie, cela est évident. Mais s'ils désirent avec tant de passion une vie si misérable, si pénible et si courte, avec combien plus d'empressement aimeront-ils une vie douce, bienheureuse et sans fin ! Et

point conçu l'idée.

3. Voyant encore ce moyen inutile, il m'en reste un troisième . dit-il , et il est infaillible. L'homme n'est pas seulement capable de crainte et de cupidité, il est encore sensible à l'amour, et rien n'est plus puissant

* Ps. un, 8. — • II Cor. ix.

pour le gagner. Ce qui a contraint Dieu à Tenir lui-même dans la chair ; et il s'est rendu si aimable dans cet état, qu'il ne pouvait nous témoigner plus d'amour qu'en donnant sa vie pour notre salut. Certes, celui qui, après un pareil témoignage d'amour, refuse de se convertir, ne mériterat-il point d'entendre ces tendres reproches : Qu'ai-je dû faire pour toi, que je n'aie fait *? Jamais Dieu ne nous a mieux marqué son amour que dans les mystères de son Incarnation et de sa Passion. Rien ne nous découvre avec plus d'éclat ni d'efficacité sa bonté et sa miséricorde, que l'humanité dont il a voulu se revêtir, suivant ce témoignage de l'Apôtre : La bonté et l'humanité de Dieu notre Sauveur nous sont apparues11. 11 est vrai, sa puissance était cachée lorsqu'il est venu dans l'infirmité, ce qui faisait dire à Habacuc : La force s'est cachée, sans doute dans le mystère de la croix , dont les extrémités étaient en ses mains *. Sa sagesse aussi s'est cachée dans son incarnation, et Jésus-Christ a voulu sauver les croyants par la folie de sa parole. En effet, n'est-ce pas, en apparence du moins, folie à lui d'avoir donné sa vie pour des ingrats, de s'être chargé des péchés du monde, et d'avoir payé des dettes qui n'étaient pas les siennes ? N'était-ce pas être enivré du vin de la charité, s'oublier entièrement et agir contre le conseil de saint Pierre, disant : Ayez donc pitié de vousk?U est donc vrai que sa force a été cachée, et sa sagesse voilée dans l'Incarnation; mais il ne pouvait donner des preuves plus grandes de sa bonté, ni la déployer avec plus d'évidence et de certitude.

4. C'est donc à juste titre que nous avons rapporté toutes ces merveilles à l'amour affectueux du cœur. De là vient que nous voyons des chrétiens si attendris devant ces mystères qu'ils ne peuvent en entendre parler ou y penser sans verser des torrents de larmes. Et cet amour, opposé à la concupiscence de la chair, ne saurait plus trouver de douceur dans la chair, après les suavités qu'il ressent tendrement dans la passion de Jésus-Christ. Cette douceur sensible peut bien être sujette à l'illusion si elle n'est accompagnée de prudence, et il est quelquefois difficile d'éviter le poison dans le miel. C'est pourquoi la prudence est nécessaire pour sonder le secret de ces mystères avec tant de précaution que nous soyons prêts à en rendre raison à quiconque nous interroge.

1 haïe v, 4. — *Tite m, 4. — » Habacuo in, 4. — * Matthieu xyi, 22.

Cet amour prudent exclut la curiosité; l'esprit, en s'appliquant à ces considérations importantes, est incapable de s'amuser aux choses temporelles, et il dit avec le Prophète : Ah! Seigneur, j'ai pour votre loi un amour extrême; elle est tout le jour le sujet de mes méditations1.

5. Le troisième amour est cet amour qui nous attache fortement à Dieu, qui esta l'abri de la violence aussi bien que de l'erreur, et qui est constamment prêt à tout souffrir pour la justice. Qui ne sait que le roi du ciel rejette absolument les royaumes et les honneurs de la terre, loin de lesdésirer ? Heureux, dit-il, heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des deux leur appartient %. Saint Pierre fut interrogé par Notre-Seigneur sur ce triple amour : il en avait manqué auparavant. En effet, lorsqu'il entendit Jésus- Christ parler de sa passion, ce discours lui parut insupportable, parce qu'il aimait avec tendresse. A Dieu ne plaise, dit-il, que toutes ces choses vous arrivent I II n'aimait pas encore avec prudence, aussi le Seigneur le repritil : Retire-toi de moi, Satan, car tu n'entends rien aux choses de Dieu *. Les apôtres étaient aussi dans la même condition lorsqu'il leur disait: Si vous m' aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je m'en vais à mon Père * ; ou plutôt, c'est parce qu'ils aiment, qu'ils souffrent. Ces deux choses sont vraies : ils aiment et et ils n'aiment pas; ils aiment avec tendresse, mais ils n'aiment pas avec prudence. Mais la nuit où Notre-Seigneur devait être livré à ses ennemis, saint Pierre aimait et avec tendresse et avec prudence, quand il disait : Je suis prêt à aller avec vous et en prison et à la mort*; mais il n'aimait pas avec force ; puisqvtil tomba, U n'était pas ferme sur ses pieds •. Alors la vertu d'en haut n'était pas encore descendue sur lui ; à peine l'eut-il reçue, qu'il ne renia plus son Maître ; mais, dans un langage plein de liberté : Jugez vous-mêmes, dit-il aux prêtres de la synagogue, à qui Von doit obéir de préférence; à Dieu ou aux hommes 7? C'est donc avec raison que l'on exige l'amour de celui qui est établi le pasteur du troupeau ; et celui qui, enivré du vin de la charité, s'oublie complètement lui-même, est véritablement digne de conduire les autres. Il oublie ses intérêts personnels pour ceux de Jésus-Christ. Remarquez toutefois que saint Pierre, inter-

1 Ps. cxvm , 97. — * Matth. v , 10. — » Id. xvi , 22, 23. — 4 Jean xiv, 18. — * Luc xxii, 33. — • Bocco De la consolation livre I, 6. — 7 Actes v, 29.

SUR DIVERS SUJETS

rogé s'il avait pour Jésus-Christ plus d'amour que les autres, se borna à répondre simplement qu'il l'aimait, n'osant plus assurer ce qu'il rougissait d'avoir autrefois avancé té-

mérairement. C'est peut-être là ce qui le contrista(A), car il avait dit auparavant: Quand tous tes autres seraient scandalisés àvotre sujet, .oi je ne Le serai ja aïs V. ... (a)

SERMON XXX

Du bois, de F herbe et de la naîue.

I. Mes frères, point de sûreté, ni au Ciel, ni dans le Paradis, moins encore dans le monde. Au ciel Fange est tombé en présence Je la divinité : dans le Paradis, Adam s'est m expulsé du lieu de délices; et dans le monde, Judas s'est perdu à l'école du Sauveur. Je vous dis ces choses pour que personne ne se flatte d'habiter ici, dans un lieu ppelé saint, car ce n'est pas le lieu qui sanctifie les hommes, mais les hommes qui sanctifient le lieu. Il y a parmi nous trois classes de gens assez peu en rapport et avec l'Ordre et avec l'homme qui y est entré. Les uns ont bien commencé, puis ont perdu courage ; d'autres n'ont jamais commencé, et sont restés et restent toujours dans leur mollesse ; les troisièmes sont emportés par l'esprit de légèreté, paresseux à écouter, prompts à parler, toujours prêts à raconter le bien qu'ils font, si toutefois il leur arrive d'en faire. Dieu ne les rejettera-t-il pas? Non, s'ils demeurent fermes sur le fondement : ils seront sauvés, mais comme par le feu. Et par quel feu? L'Apôtre nous l'apprend. Personne, à\i~\\y ne peut poser d'autre fondement que celui qui a été établi et qui est le Christ Jésus. Si quelqu'un bâtit sur ce fondement avec du bois, de t herbe, de la paille, il souffrira dommage; il sera néanmoins sauvé, mais en passant comme par le feu ' . Jésus- Christ est le fondement. Le bois est fragile, le foin flexible et mou, et la paille est légère. Le bois figure ceux qui commencent avec énergie, mais qui; une fois brisés, ne revien-

'JCor. m, iJ, 12,45.

Tom. IV.

nent plus à leur premier état ; le foin , ce sont ceux qui, refroidis par la mollesse qu'ils devaient fuir, ne veulent pas même toucher du doigt, comme on dit vulgairement, les difficultés. La paille, ce sont ceux qui ne demeurent jamais dans le même état, toujours agités qu'ils sont par les souffles de la légèreté. 2. Certainement il faut craindre pour ces personnes, sans pourtant désespérer, parce que si elles s'appuient sur le fondement qui est Jésus-Christ , si elles persistent jusqu'à la fin dans la vie qu elles ont embrassée, elles seront sauvées, mais en passant par le feu. Or, dans le feu, il y a trois choses : la fumée, la lumière, la chaleur. La fumée excite les larmes, la lumière éclaire, et la chaleur embrase. Ainsi en est-il de celui qui se trouve dans l'état dont je parle : il doit avoir de la fumée, c'est-à-dire de l'amertume dans le cœur ; il est tiède, lâche et léger , et autant qu'il le peut il bouleverse et détruit l'ordre des choses. Il faut aussi qu'il ait la lumière sur ses lèvres, afin de se montrer dans la confession, et de se pleurer tel qu'il se reconnaît dans son esprit, afin que sa conscience lui délie la langue, et que sa langue reproche à la conscience ses crimes. Il est nécessaire aussi qu'il sente la chaleur en son corps, c'est-à-savoir les tribulations de la pénitence, en une certaine mesure du moins. Pensez-vous que celui qui veut le salut de tous et ne souhaite la perte de personne, rejettera des hommes ainsi contristés de cœur, qui auront confessé leurs crimes et exténué

* Matthieu wtvi, 33.

(a) Le reste manque dans le manuscrit de Clteanz*

leurs corps ? Enfin il est est d'autres qui bâtissent sur ce fondement avec de l'or, de l'argent et de* pierres précieuses ; dont les débuts sont pleins de ferveur, les progrès

plus fervents encore, et qui arrivent au but avec une ardeur parfaite, sans s'inquiéter de la faiblesse de la chair, mais uniquement préoccupés des exigences de l'esprit.

SERMON XXXI

Du soin extrême qu'on doit avoir de ses penses:

1. Saint Benoît nous exhorte, mes frères, à veiller sur nos pensées1, suivant en cela le conseil du Sage qui nous avertit de garder précieusement notre cœur parce qu'il est le principe de la vie *. Il y a donc trois sortes de pensées qui doivent éveiller la sollicitude de ceux qui se donnent à Dieu et qui sont jaloux de préparer en eux-mêmes un temple digne de sa majesté. Il y a des pensées absolument inutiles et sans but que l'àme peut rejeter aussi facilement qu'elle les reçoit, pourvu qu'elle habite avec elle-même en son cœur, et se tienne en présence du Maître de l'Univers.

2. Il y en a d'autres plus violentes, plus tenaces, qui se rapportent aux nécessités de la nature et qui semblent sortir du même limon que nous. Laissez-les poser un seul moment en vous, vous ne les en arracherez plus qu'avec douleur et blessure. Souvent, en effet, les idées toutes charnelles du man* ger, du boire, du vêtement nous occupent si fortement qu'on a peine à les déraciner du cœur; et la cause en est qu'étant terrestres, et, si j'ose dire, visqueuses, elles trouvent un sol limoneux et gluant comme elles. Aussi n'est-ce pas sans raison qu'on dit l'homme formé non d'une terre quelconque mais du limon \ Voyez donc combien son corps est limoneux puisqu'il est si fortement, si indissolublement collé à l'esprit que leur séparation ne s'opère que difficilement et avec douleur. Que faire donc, lorsqu'une pensée si tenace occupe notre esprit? Il faut nous

* Règle de & Ben. cb, Vir. — » Pitv, iy, 23. — G$fU M, 7.

écrier avec Jacob : Ruben, mon premier-nê, tu ne croîtras vas aavantage, parce que tu es entre dans la couche de ton père '• Ruben, c'est la concupiscenoe de la chair et du sang qui envahit notre couche, quand elle n'effleure pas seulement la mémoire par la pensée, mais qu'elle pénètre dans le lit de la volonté et le souille par une délectation mauvaise. Or l'app tit charnel est bien nom mé notre premier-né, car il parait en nous avec la vie, tandis que les autres vices ne se contractent qu'avec le temps, par la malice de ce monde ou par les occasions qu'on y rencontre. Réprimons donc l'appétit que nous ne pouvons étouffer entièrement; aussitôt qu'il entre en notre couche, arrêtons-le, ne lui permettons pas de grandir. Tenons-le sous notre empire, conformément à cette parole de l'Ecriture : Tes passions te seront soumises et tu les domineras f.

9. La troisième espèce de pensées ce sont les pensées impures et fangeuses que noua ne devons jamais admettre en nous, dont on doit pressentir de loin l'odeur infecte et qu'il fautrepousser énergiquement et de toutes nos forces. Recourons aussitôt aux gémissements et aux larmes, appelons le Saint-Esprit au secours de notre faiblesse. Ainsi l'esprit du mal s'éloignera tout confus et n'osera plus nous attaquer si nous lui résistons avec courage. Or, j'appelle impures et fangeuses les pensées qui nous portent à la luxure, à l'envie, à la vaine gloire et aux vices qu'on ne saurait trop détester. Voulons-nous conserver

» Geû* xwx, 3, 4, — » Gea, ivf 7«

nos Ames sans tache? ayons une horreur profonde de ces pensées de si loin qu'elles se montrent, écartons-les avec indignation, fermons-leur tout accès en nous. Les pensées oisives, qui n'ont aucune utilité, sont de la boue, mais de la boue simple, qui n'est ni adhérente, ni infecte, à moins que nous ne les nourrissions en nous, et que notre négligence et notre incurie nep changent Ici nature, ce que nous éprouvons tous les

jours. En dédaignant en effet les pensées oiseuses comme sans conséquence, on glisse dans les pensées honteuses et déshonnétes. La seconde espèce de pensées ne forme plus une simple boue, mais, comme nous l'avons dit, une boue tenace et visqueuse. Quant à la troisième espèce, il ne faut pas seulement l'éviter comme de la boue et du limon, mais comme un bourbier immonde et fétide,

8ERM0N XXXII

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