‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 44 sur 179 · P* XXXV · texte numérisé non relu

P* XXXV

versé qu'il est par ceux qui le suivent ; car ia voie est étroite, et il devient un obstacle pour ceux qui prétendent marcher et avancer, ce qui fait que ces derniers l'assaillent de réprimandes et de reproches, fatigués qu'ils sont de sa lâcheté et de sa paresse ; ils le pressent , ils le poussent sans cesse : il faut donc que lui ou eux avancent ou qu'ils tombent. Ne nous arrêtons donc pas en chemin, ne regardons pas en arrière, ne prétendons pas nous égaler aux autres : courons plutôt avec humilité, et avançons toujours, de peur que celui qui s est élancé comme un géant dans la carrière ne nous dépasse infiniment, tandis que, si nous sommes prudents, nous l'aurons sans cesse devant les yeux, et, attirés par son odeur, nous courrons avec plus de facilité et de rapidité.

3. Du reste, la route du pont ne semblera point trop étroite à ceux qui voudront y courir, car ce pont est formé de trois sortes de bois qui préserveront de toute chute ceux qui y chercheront un appui. Ces trois bois sont les mortifications corporelles, l'abandon des biens de ce monde, et l'humble obéissance. Car, c'est par de nombreuses tribulations que nous entrerons dans le royaume des deux l ; ceux qui aiment les richesses en cette terre, tombent dans la tentation et dans les pièges du démon *. Celui que la désobéissance a éloigné de Dieu, n'y peut retourner que par le droitjsentier de l'obéissance. Aussi ces trois choses'doivent-elles être toujours unies. Car la mortification corporelle ne peut ni subsister au milieu des richesses, ni être discrète sans l'obéissance : et la pauvreté dans la volupté et la volonté propre, n'est digne devant Dieu d'aucun mérite, d'aucune considération, pas plus que l'obéissance n'est glorieuse ni durable au sein des richesses et de la volupté.

4. Ces choses ainsi réglées, voyez si vous n'avez pas parfaitement évité les trois dangers de cette mer, la concupiscence de la enair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la vie. Je dis réglées, de façon que vos mortifications soient exemptes d'impatience, votre pauvreté de toute cupidité, et que la volonté personnelle n'altère pas en vous l'obéissance ; car les antiques murmurateurs ont péri sous la morsure des serpents 3 : et ceux qui veulent être riches (l'Apôtre ne dit pas ceux qui sont riches, mais qui veulent l'être), tombent dans la tentation et les pièges du démon. Mais qu'importe si (ce qu'à Dieu

ne plaise 1) vous aimez passionnément non les richesses, mais les choses même qui sont de la pauvreté, si vous les désirez avec autant ou plus d'ardeur que les hommes du monde n'aiment les biens terrestres. Qu'importe la nature des objets que vous désirez, si l'affection que vous avez pour eux est corrompue ? Toutefois, il paraît plus tolérable de désirer vivement ce qui est dIus digne d'estime. Celui dont les efforts visibles ou secrets tendent à amener son père spirituel à lui commander ce qu'il désire le plus, celui-là s'illusionne en se flattant d'être obéissant. Son supérieur lui obéit plutôt qu'il n'obéit lui-même à son supérieur.

5. Hais comme, selon la parole du Sauveur, nous seront mesurés avec la mesure dont nous aurons mesuré les autres ' , il est de notre intérêt de combler de bienfaits notre prochain, afin d'être rangés parmi ceux à qui l'Evangile veut que l'on donne une mesure pleine, comble et débordante. Il suffit au salut de supporter patiemment toutes les incommodités du corps : la perfection consiste à les embrasser volontairement et avec ferveur. Il suffit peut-être de ne point rechercher le superflu et de ne point murmurer quand le nécessaire nous manque : mais la perfection est de se réjouir et de fournir aux autres le nécessaire, en s' imposant à soi-même des privations. Enfin, on peut arriver au salut en n'usant m de dissimulation ni d'empressement, pour onhger son supérieur à condescendre à nos volontés ; mais le comble de la vertu est de fuir, autant que notre conscience le permet, ce qui charme notre volonté personnelle.

6. Les prélats voguent sur la mer en des vaisseaux, us se livrent au négoce sur les grandes eaux. Us ne sont point resserrés dans les étroites limites dun pont ou d'un gué: ils ont la liberté d'aller de tous côtés, de veiller sur tous, de régler la traversée du pont et du gué, de guider ceux qui y marchent, de signaler les écueils et les éviter, d'exciter les tièdes et les lâches, et de supporter les faibles. Enfin ils montent jusqu'aux cieux, ils descendent jusqu'aux abîmes, tantôt traitant de choses spirituelles et sublimes, tantôt jugeant des crimes énormes et inspirés par l'enter. Mais qui pourra trouver un vaisseau capable de résister à des vagues si menaçantes, et de marcher sûrement au milieu de tant de dangers? Sans doute, ramour est fort comme la mort, et la passion inexorable

' Actes xiv, 21, — « I Tim. vi, 9. — * I Cor. x, 9. ; Mwo iy,2^

SUR DIVERS SUJETS

comme V enfer , puisqu'il est dit ailleurs : L'eaiij quelle qu'en, soit l'abondance, ne pourra éteindre le feu de la charité*. Les prélats ont absolument besoin d'un vaisseau à trois côtés, comme sont les vaisseaux ordinaires, afin que, selon la doctrine de saint Paul : La charité sorte d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère1. La pureté de cœur dans un supérieur consiste plutôt dans le désir d'être utile que dans celui de commander : qu'il ne cherche donc dans sa dignité ni son propre avantage, ni l'honneur mondain, ni rien de semblable, mais uniquement le bon plaisir de Dieu et le salut des âmes. Qu'à la pureté d'intention il joigne une conduite irréprochable, afin, modèle de son troupeau , de faire d'abord, puis d'enseigner ; et , selon la règle de notre maître8, de montrer par ses œuvres qu'il ne fait pas ce qu'il a dénoncé comme mauvais à ses disciples; le frère qu'il reprend, aurait alors sujet de murmurer et de dire : Médecin, guéris-toi toi-même*, ce qui trop souvent est la damnation du supérieur et la perte des inférieurs. Si je parle ainsi, ce n'est pas que je mette tout en pratique; mais c'est la Vérité qui nous prêche à tous, à vous comme à moi, que celui qui commande aux autres doit se montrer irrépréhensible dans sa conduite 5, afin de pouvoir répondre comme Notre-Seigneur à ses cen-

seurs : Qui de vous m'accusera de péché1 ? Non que, dans cette misérable vie, on puisse être tout à fait sans péché, mais un maître est tenu d'éviter ce qu'il reprend dans ses disciples.

7. Tout cela l'oblige à être au dedans ce qu'il paraît au dehors, de peur d'être humble à l'extérieur, mais au dedans orgueilleux, plein d'estime pour sa prudence, sa vertu et sa sainteté. La foi n'est pas sincère, lorsqu'on ne met pas toute sa confiance en la bonté de Dieu, comme l'humilité extérieure le donne à penser. Remarquez comment, à ces trois choses, la pureté du cœur, la bonne conscience et une foi sincère, s'appliquent merveilleusement ces autres paroles du même apôtre : Pour moi, je m'inquiète peu d'être jugé par vous ou par qui que ce soit, etc. Je ne méjuge pas moi-même, bien que ma conscience ne me fasse aucun reproche; mon juge, c'est le Seigneur1. L'apôtre veut nous apprendre qu'il ne met son espérance qu'en Dieu seul, et qu'il se trouve humilié sous sa main toute puissante. Jugez vous-mêmes si l'on peut appliquer ici les trois interrogations de Notre-Seigneur à saint Pierre : M'aimestu? m'aimehtu? m'aimes-tu*? As-tu la charité d'un cœur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère? A celui qui est destiné à être pêcheur d'hommes, n'est-il pas juste de demander si son navire est consolidé par la charité?

Page 1