SERMON XXXVI(A
De F élévation et de la bassesse du cœur.
4 . Je vous disais dernièrement 6 que les uns portent leurs regards en haut et les autres en bas : j'ai encore quelque chose à dire à votre charité sur cettematière.Carbienquedesdeux
« Cant. vm, 6, 7. — » I Tim. i, 5.— 8 Règle de S. Benoit, chap. h. — * Luc iv, 23.— * I Tim. m, 2. — fl Sermons sur divers sujejs, XII, 2.
(a) Ce sermon avec les trois suivants, se trouve placé dans tous les mss. parmi les sermons du Temps, après les sermons pour le VI- Dira, après la Pentec. Mais une note
pensées qui nous occupaient alors, l'une soit plus noble que l'autre, toutes deux ont leur utilité. En effet, il en est dont le cœur est élevé, conformément à cette rectitude dont Dieu a doté l'homme en le créant, et qui peu-
1 Jean vin, 46. — * I Cor. iv, 3, 4. — * Jean xxi, 13, 17.
dums. de Cileaux, les range après le XXXIXe ser. de diversù, encore que toutes les éditions les mettent après le XXXV*.
vent répondre hardiment à la voix du prêtre qui les exhorte à élever leur cœur: Nous l'avons élevé vers le Seigneur. D'autres, toujours courbés vers la terre, sont le jouet des esprits immondes qui les insultent sans cesse et leur crient: Abaissez-vous, et hisseznous passer*. Vous savez bien qu'il est impossible dans une communauté que tous aient une égale force soit corporelle, soit morale, puisque notre règle elle-même1 nous exhorte à supporter patiemment cette double faiblesse, et que la charité nous commande la condescendance pour les infirmités spirituelles et physiques du prochain. Un frère voit cela et au lieu d'être touché de compassion, il se laisse aller à l'envie : 11 croit les autres bienheureux pour une chose qui le rend malheureux lui-même et qu'il ne peut supporter, ce qui dénote un cœur vraiment courbé vers la terre et attaché bassement à la chair, puisque la misère même est capable d'exciter en lui l'envie. Aussi observe-t-il toutes les dispenses que la charité du supérieur accorde à ceux qui souffrent quelque infirmité. Il désire pour lui les mêmes condescendances et murmure contre celui qui les refuse à ses demandes peu raisonnables : de là une source de soupçons, de médisances et de scandales.
2. Si je vous parle ainsi, mes très-chers frères, ce n'est point quej'ais sujet de me plaindre de vous, mais j'ai cru nécessaire de vous avertir d'avance et de vous prémunir : car il est parmi vous beaucoup de religieux jeunes et délicats, dont l'âge et la faiblesse demandent qu'on leur adoucisse la rigueur de la règle commune. Le Ciel en soit béni ! Il nous accurde d'en voir ici plusieurs dont l'âme, toujours attachée à Dieu, est si éloignée de ces basses pensées qu'ils ignorent les incommodités de leurs frères, et qu'ils se plaignent continuellement de faire beaucoup moins que tous les autres. Supérieurs à toutes ces misères, ils oublient avec l'Apôtre ce qui est derrière eux pour ne songer qu'à ce qui est devant5. Ah! j'admire, j'honore en mon cœur, j'embrasse avec la plus vive tendresse ces religieux qui paraissent ignorer le spectacle constamment placé devant leurs yeux, qui choisissent un ou deux de leurs frères, même davantage, parmi les plus fervents, et s'efforcent d'en imiter les exercices corporels et spirituels, les estimant bien au-dessus d'eux-mêmes, quand, peut-
1 IsiÏoli, 23. — 1Rôglodo S. Benoit, cb lxxii. — » Philipp. mf 73.
être, ils sont eux-mêmes plus parfaits devant Dieu.
3. Je vous ai rapporté, il m'en souvient, et je vous redirai encore bien volontiers lasublime méditation à laquelle un frère la consacra tout le temps des vigiles. Ce pauvre frère me prend à part le matin, me mène dans le parloir, et, se prosternant à mes pieds: Que je suis misérable! me dit-il, j'ai remarqué durant les matines un moine dans lequel j'ai compté jusqu'à trente vertus dont je ne trouve pas une seule en moi1. Peut-être que ce moine n'avait pas une vertu comparable à l'humilité de ce frère. Tâchons donc, pouriruit de cette conférence, d'estimer les autres plus que nous-mêmes ; c'est en cela que consiste la perfection de l'humilité. Vous croyez avoir reçu des grâces plus considérables qu'un autre en certaines occasions : croyez qu'en d'autres vous êtes bien au-dessous de votre frère. Vous travaillez, je le veux ; vous jeûnez plus que lui, mais il est plus patient, plus humble, mille fois plus charitable que vous. Vous vous nourrissez peut-être des jours entiers de la folle pensée de vos prétendues perfections, et vous devriez plutôt songer aux vertus qui vous manquent, ce qui vous serait mille fois plus utile. Plût à Dieu, mes frères, que nous fussions aussi jaloux des grâces spirituelles que les gens du monde le sont des richesses temporelles! Nous devrions cependant, oui, nous devrions vaincre le mal par le bien ; et nos désirs devraient être d'autant plus ardents que leur objet est plus précieux. Je souhaiterais seulement qu'il y eût égalité entre eux et nous ; c'est pour nous une honte extrême de voir des séculiers plus empressés à poursuivre ce qui les perd , que nous ce qui est utile : ils courent plus vite à la mort que nous à la vie. Qui pourrait, en effet, exprimer les tourments que la cupidité inflige à l'avare avide des trésors terrestres; la passion de la gloire à l'ambitieux, la violence du voluptueux pour jouir de ses vils plaisirs? Ils méprisent les biens qu'ils possèdent, ils n'ont aucun souci des peines que cette acquisition leur a coûtées ; tout ce qu'ils ont n'est rion pour eux en comparaisons des biens qu'ils enviont à leur prochain, encore que ces biens peut-être soient moins considérables que ceux qu'ils ont euxmêmes.
4. Songez donc moins aux vertus que vous croyez posséder, sinon peut-être pour remer-
VietleS. Bernard, Kv. VII, cb. xxm.
SUR DIVERS SUJETS
cier celui à qui tous les devez , pour tous consoler quand vous en avez besoin et pour ne pas vous laisser abattre par la tristesse. Soyez plus attentifs aux vertus que vous voyez dans les autres et que vous ne possédez pas vous-mêmes ; cette pensée vous tien* dra dans l'humilité, elle vous préservera de la lâcheté, elle vous inspirera le fervent désir de faire sans cesse de plus grands progrès. Reconnaissez au contraire le dommage que vous cause le retour que vous faites sur des talents que vous vous prêtez et dont vous croyez les autres privés. Si l'orgueil vous enfle, si vous vous préférez aux autres, si
vous négligez le progrès dans la vertu, c'est que vous vous estimez quelque chose de grand ; vous cessez d'agir parce que vous vous imaginez avoir plus fait que les autres ; vous tombez ainsi dans la tiédeur, et vous glissez dans le relâchement. Nous savons pourtant que Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles l ; nous n'ignorons pas que maudit est celui qui fait avec négligence l'œuvre de Dieu *. Tandis que ceux qui ont faim et soif de la justice sont bienheureux, parce que si nous mortifions la chair par l'esprit, nous vivrons ; mais si nous vivons selon la chair, la mort nous attend '•
SERMON XXXVII
Pour le Tems de la Moisson; (a) Surces paroles du Psaume xxui, 6: Voici la génération de ceux qui cherchent le Seigneur, qui soupirent après la vue du Dieu de Jacob.
4. Mon esprit est fatigué à la vue des hommes qui cherchent tant d'objets divers à des sources si diverses; avec quelle joie je viens le reposer en me mêlant à votre compagnie I Grâces à Dieu, mes désirs ne sont pas trompés, ni mes espérances déçues. Je brûlais de vous revoir, je vous vois et mon âme s'est fondue. Me voilà rempli de consolations, je surabonde de joie, mon cœur tout entier bénit le Seigneur, et du fond de mes os s'échappe ce cri : Seigneur, qui est semblable à vous '? En regardant de loin, à mesure que j'approchais d'ici, je vous l'avoue, je croyais voir des yeux du corps ceux que le Prophète vit jadis en esprit, et, sur-lechamp, je me rappelai les mots sortis de ses lèvres, et je me sentis pressé de chanter avec lui : Voici la race de%ceux qui cherchent le Seigneur.
* Pi. zxxiy, 40.
(i) Voir vie de S. Bernard n* 24, liv. I et Guerrtc, serai. III, pour l'Assomption, où U est parlé du travail de la moisson. Le début de ce sermon semble indiquer qu'il a été prononcé au retour d'un long voyage, celui de Rome, peut-être.
2. Il y a plusieurs races d'hommes, et si je ne me trompe, celle qui apparaît et vit en vous est la troisième. La première ne cherchait point Dieu et n'était pas non plus cherchée par lui ; elle se compose de ceux que leur mère a conçus dans l'oubli de l'âme et dans l'iniquité. La seconde est formée de ceux à qui a été appliqué sans délai le remède absolument nécessaire de l'eau et du Saint-Esprit, C'était la race de ceux non pas qui cherchaient Dieu, mais qui en étaient déjà cherchés. Cette race n'avait ni la connaissance, ni la puissance pour chercher ainsi : Dieu lui-même a fait les premières démarches. 11 nous a donc cherchés, il nous a acquis par la régénération afin que nous fussions pour lui un peuple d'acquisition. Si notre frère aîné murmure, s'il est jaloux, on lui dira : // fallait bien se réjouir et faire un festin, puisque votre frère était perdu et que le voilà retrouvé *.
3. Or Dieu nous a cherchés le premier, afin que nous le cherchions en temps favo-
1 Jacq. iv, 6.— * Jérém. xlvih, 10. — » Rom. vin, 13, — * L,uc xy, 32.
rable, lorsqu'on pouvait et le chercher et le trouver. Malheur à nous, d'avoir tant différé et négligé de chercher la vie, de chercher Celui qui seul est bon envers ceux qui le cherchent et envers l'âme qui met en lui son espoir ! Malheur à toi, race dépravée et errante, race méchante et adultère, qui jusqu'ici n'as poursuivi que le mensonge, n'as aimé que la vanité, qui n'es pas restée fidèle à la vérité à laquelle tu t'étais fiancée ! Une pareille race n'a-t-elle pas besoin de renaître et d'être engendrée une seconde fois? Oui, certes, elle en a besoin. Il faut que cette race de vipères rentre au ventre de sa mère, puise dans la grâce une nouvell naissance, et il le faut d'autant plus que ses dernières œuvres sont pires encore que les premières. Mais rendons grâces à cette même grâce, si on peut ainsi parler, à cette miséricorde plus que gratuite qui comble de ses bienfaits non-seulement ceux qui ne les méritent pas, mais les ingrats qui en sont indignes. Remercions Celui qui nous a rendu une seconde fois, dans la régénération, l'espérance de la vie et conféré l'adoption des enfants. Car c'est volontairement qu'il nous a engendrés par la parole de vérité. Si d'abord il nous a engendrés dans le sacrement de la piété, ça été aussi un effet de sa volonté, mais sans l'intervention de la volonté de ceux qui étaient engendrés ; ils n'avaient encore ni volonté, ni raison, ils ne connaissaient donc ni la génération qu'ils recevaient, ni la bonté de leur Père. Mais maintenant la génération volontaire constitue un sacrifice volontaire, selon cette parole : Je vous offrirai un sacrifice volontaire, et je rendrai gloire à votre nom, Seigneur, parce qu'il est plein de bonté1.
4. Voici la race de ceux qui cherchent le Seigneur. Dirai-je qu'ils le cherchent ou qu'ils le possèdent ? L'un et l'autre, car ils ne pouvaient le chercher sans l'avoir déjà. Mais qu'ont-ils, et que cherchent-ils ? Ou plutôt comment le possèdent-ils, et le cherchent-ils ? Engendrés par le Verbe ils possè. dent le Verbe. Et le Seigneur n'est-il pas le Verbe ? Ecoutez saint Jean. Et le Verbe était Dieu1. Que veut de plus la race de ceux qui cherchent le Seigneur? Remarquez la suitedu psaume : Voici la race de ceux qui cherchent le Seigneur, de ceux qui cherchent la face du Dieu de Jacob. Ils le cherchent donc et ils le possèdent tout ensemble, parce que le même est tout ensemble le Verbe du
Père et la splendeur de la gloire paternelle. Et on peut l'avoir sans le chercher, encore qu'on ne puisse le chercher sans l'avoir déjà. La Sagesse, en effet , dit en parlant d'ellemême : Celui qui me mange aura encore faim1. Et assurément le Dieu qui, nous l'avons déjà dit, cherche ceux qui ne peuvent encore le chercher, qui les prévient de ses bénédictions abondantes et douces, peut bien se montrer et se donner à l'âme qui ne le cherche point ; mais nul ne saurait le chercher avant de le posséder: Car, dit-il, nul ne vient à moi9 si mon Père ne r attire f. Celui qui attire est déjà là présent, sous un rapport, et sous un autre il ne l'est pas, puis que c'est à lui qu'il attire. Jamais, en effet, le Père ne se trouve présent quelque part par la foi, sans le Fils, pour attirer à sa vision. Comment donc mon esprit ne serait-il pas dans les transports? Comment ne goûterait-il pas une joie infinie au milieu de cette génération qui cherche Dieu ? Certes, cette faim si vive de la sagesse est une preuve évidente que déjà on l'a goûtée avec délices. Oui, c'est la marque la plus certaine que je puisse avoir, que vous possédez celui que vous cherchez avec tant d'ardeur, et que celui qui vous attire avec tant de force demeure en vous. Une pareille course est impossible à la faiblesse humaine, et il y a ici une vertu qui n'appartient qu'à la main vers laquelle il nous faut crier sans cesse : Attirez-nous après vous, nous courrons à Fodeur de vos parfums*. Non, cette conduite n'est pas l'œuvre de la nature, et le signe le plus clair que nous puissions vouloir de la présence de Jésus-Christ en vous, c'est l'ardeur que vous mettez à le chercher.
S. Car vous voyez, mes frères, <}uel esprit vous avez reçu , l'esprit qui vient de Dieu, afin que vous sachiez les dons que vous tenez de lui. Nous l'avons entendu, il y a trois degrés : l'apostolique, le prophétique et l'angélique, et il est impossible de rien rêver de plus sublime. Or, je trouve, ce me [semble, en chacun de vous quelque chose aussi de bien grand. Qui craindrait d'appeler céleste et angélique une vie vouée au célibat? et pourquoi ne seriez-vous pas dès aujourd'hui, ce que les prédestinés seront un jour après la résurrection, semblables aux anges du ciel, puisque comme eux vous ignorez les noces? Ah ! gardez, mes frères, gardez précieusement cette perle ; embrassez cette sainteté de vie qui vous rend
1 Ps. un, 8. — * Jean, i, I .
1 Eccli. xxiv, 29. — * Jean. vi. — 8 Cant. i, 3.
SLR DIVERS SUJETS.
semblables aux bienheureux, et qui vous place dans la maison de Dieu, selon ce mot de l'Ecriture: La pureté rapproche Vhomme de Dieu1. C'est donc par la grâce de Dieu, et non par votre mérite personnel que vous êtes ce que vous êtes ; des anges terrestres, des concitoyens du ciel, par la chasteté et la sainteté ; mais vous restez pèlerins ici-bas, car tant que nous habitons ce corps nous voyageons loin de Dieu.
6. Que dirons-nous de la prophétie? La loi et les prophètes ont duré jusqutà Jean f. C'est la Vérité qui le dit. Pourtant celui qui après saint Jean a dit : bous connaissons en partie y et nous prophétisons en partie, celuilà n'était pas un adversaire mais un disciple de la Vérité. La prophétie a cessé, parce que nous avons déjà une certaine science, et cependant elle n'a pas cessé totalement puisque nous prophétisons en partie. Or, ce qui est imparfait s'évanouira devant le parfait9. Les prophètes antérieurs à Jean ont prédit les deux avènements du Seigneur, et néanmoins les deux parties de notre salut n'étaient pas encore tout à fait connues ; elles restaient cachées dans la prophétie. Quant à vous, vous avez un genre de prophétie qui me semble grand, oui , bien grand. Et quel est-il? Le voici : il consiste, selon la doctrine de l'Apôtre, à considérer, non pas les choses visibles, mais les invisibles4, et c'est là vraiment prophétiser, marcher selon l'esprit, vivre de la foi, ne chercher que les biens du ciel, au lieu de ceux de la terre, oublier le passé pour s'appliquer exclusivement à ce qui est devant nous. Oui, c'est là prophétiser, en grande partie. Comment, en effet, notre vie peutelle être au ciel, sinon par l'esprit de prophétie? C'est ainsi que les prophètes autrefois franchissant les temps, par un élan de la pensée, s'élançaient dans l'avenir, se séparaient de leurs contemporains et tressaillaient de joie à l'idée de voir le jour du Seigneur; ils le voyaient, et cette vue les enivrait de joie.
7. Mais écoutons ce que l'Écriture nous dit de la vie apostolique. Nous avons tout quitté pour vous suivre 5. S'il est permis de se glorifier nous avons sujet de le faire,mais la sagesse nous exhorte à nous glorifier uniquement en Dieu. C'est la véritable gloire, Dieu seul a mis en nous ce qui s'y trouve. Le Tout-Puisssant a fait en nous de grandes choses, afin de donnera notre âme sujet de louer
* S'gesse vi, 20. — • Luc xvi, 16. — 8 1 Cor. xîii, 9. — * Id. x. — » H Cor. ix, 18. — • Math, xix, 27.