‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 47 sur 179 · SERMON XXXIX · texte numérisé non relu

SERMON XXXIX

a* Pour la moisson. Des deux tables, ou des deux ruisseaux, le supérieur et t inférieur.

i. Mes frères, le travail auquel nous nous livrons nous rappelle no*re exil et notre pauvreté, et aussi le péché que nous avons commis. Car, pourquoi sommes-nous tous les jours en lutte avec la morts, dans des jeûnes continuels, dans les veilles, dans les travaux et les angoisses? Croyez-vous que nous soyons nés pour cela? non certes. Si l'homme est né pour le travail, il n'a pas été créé pour le travail; mais comme sa naissance est souillée par le péché, elle est aussi accompagnée de la peine. Nous som mes tous obligés de gémir avec le Prophète et de dire avec lui : J'ai été conçu dans V iniquité, et ma mère m'a engendré dans le péché. Notre première condition étant exempte de ces deux grands maux; et comme Dieu n'avait point créé le péché, il n'avait point fait la peine, ce que l'Ecriture nous marque expressément relativement au plus grand de tous les maux qui est la mort. C'est l'envie du démon qui a introduit la mort dans le monde. Et, en un autre endroit : Dieu n'a point fait la mort1. De même donc que le travail des mains n'empêche ni l'œil de voir ni l'oreille d'écouter, de même et encore plus, l'âme doit se rendre attentive à son œuvre pendant que le corps travaille, et ne point demeurer oisive. Il faut que, durant le travail, elle s'entretienne du motif qu'elle a de travailler, afin que la peine qu'elle ressent lui remette en mémoire le péché pour lequel elle endure cette peine, et que la vue de la ligature de ses plaies lui rappelle les plaies que ces ligatures recouvrent. Ces pensées nous tiennent humiliés sous la puissante main de Dieu, et notre âme, remplie de ces sentiments de dévotion, reconnaît sa misère et son état digne de pitié. C'est aussi pour cela que l'Ecriture nous donne cet avertisse-

ment : Ayez pitié de votre âme en vous rendant agréable à Dieu *. Or, ne doutons pas que la misère qui plaît à Dieu n'obtienne aisément sa miséricorde. Gardons-nous donc de dire : Quel sujet avons-nous d'avoir pitié de notre âme? Car, à moins d'un aveuglement extravagant, nous y trouverons des sujets infinis de compassion.

2. Je me borne à vous parler ici d'un seul, aûn de donner sujet de remarquer aisément les autres. N'est-il pas vrai que nous sommes présentement entre deux tables, que nous regardons, l'estomac affamé? Oui, assurément, voilà bien notre attitude. D'où vient donc que dans un état si triste, nous sommes encore portés à rire, à nous divertir, à nous abandonner à la légèreté, à la vanité et à l'orgueil? Quoi t ne reconnaissons-nous pas ces tables qui sont devant nos yeux? Ne voyons-nous pas ce festin et ces délices? D'un côté, des gens qui vivent dans les délices et l'abondance des biens de ce monde; de l'autre, ceux à qui Jésus-Christ a préparé un royaume, où ils mangeront et boiront à sa table dans le royaume de son Père. Des deux côtés je vois mes frères qui sont des hommes comme moi ; mais, hélas 1 il m'est défendu de porter la main vers une de ces tables; toutes les deux me sont interdites : la première, par l'engagement de ma profession; et la seconde, par l'obstacle que m'oppose mon corps, de sorte que je ne me puis approcher ni de celle d'ici-bas, ni de l'immortalité. Que me reste-l-il donc à faire dans cette situation, sinon de manger le pain de la douleur, de me nourrir de mes larmes le jour et la nuit, à moins qu'un de ces convives célestes, touché de compassion par les cris de ce petit chien placé sous sa table, ne lui jette quelques miettes de ces mets

1 Sagesse i, 19.

1 Eccli. xxx, 24.

SUR DIVERS SUJETS

délicieux. Pour la compassion que nous portons à ceux que nous voyons vivre dans les délices du siècle, c'est l'effet d'une âme encore faible, et je n'aime pas ce sentiment dans une âme spirituelle. Car il implique un jugement contraire à la vérité ; il nous porte à regarder comme heureux ceux dont il faudrait plutôt pleurer le malheur, lorsqu'ils pèchent sacs faire pénitence. On se trompe encore en se croyant malheureux, non par un jugement juste, mais par un sentiment de tendresse, parce qu'on ne ressemble pas à ceux qui devraient plutôt souhaiter de nous ressembler.

3. Tout ce qu'il peut y avoir de louable dans cette pensée, c'est de prendre le parti de supporter patiemment, soit par amour, soit par crainte de Dieu, ce qu'on regarde comme un malheur, et de dire à Dieu avec dévotion : J'ai suivi des voies âpres et dures à cause des paroles de votre bouche1. Cette parole appartient à ceux qui commencent, c'est comme le lait des petits enfants ; mais lorsque l'âme vient à avancer et à suivre, par

amour, le jugement de la raison, elle renonce atout. A ses yeux tout est méprisable comme le fumier : elle se lamente avec le prophète sur le malheur de ceux qui se sont plongés dans la fange '.Ce mépris lui est inspiré par un saint et humble orgueil; et, pénétrée d'un vif sentiment de sa grandeur, elle s'écrie : Non, le peuple qui possède ces biens n'est pas heureux. Heureux celui qui reconnaît Dieu pour son Seigneur. Or, si d'un côté, la comparaison que cette âme fait d'ellemême avec autrui lui inspire de la compassion pour ses frères, il est d'autres âmes à qui elle ne peut se comparer sans se prendre elle-même en pitié, à la vue de leurs richesses célestes et des délices qu'elles puisent à jamais dans la main du Seigneur. Et de la vient qu'après avoir pleuré sur les souffrances d'ici-bas, et s'être écriée : Nous sommes mortifiés tout le jour à cause de vous, elle répand des larmes plus abondantes à raison des consolations célestes dont elle est privée : Bêlas , dit-elle, que mon exil est long*/

SERMON XL

Des sept degrés de la Confession.

i. Vous m'avez fait connaître les voies de la vie, vous me comblerez de joie par votre présence ; les plaisirs de votre droite ne finiront jamais *. Seigneur Jésus ! c'est avec confiance que nous osons approcher de vous comme des disciples de leur maître, des malades de leur médecin, et des serviteurs de leur seigneur. Oui, vous le maître et le Seigneur dont l'école est sur la terre et le trône dans le ciel, vous êtes un excellent médecin, vous guérissez tout par votre seule parole. Montrez-nous donc vos voies, et enseigneznous votre chemin s. Car vos voies sont belles, et vos routes pacifiques*. 0 Dieu des ver-

* P*. xvi, *. — » Id.

Pro*. m, 17.

xv, 11. — * le. xxiv. 4. —

tus, heureux ceux qui marchent sur vos traces ; plus heureux ceux qui courent dans la voie de vos commandements et à l'odeur de vos parfums ! Vous vous élancez comme un géant ' dans votre carrière ; et non-seulement vous courez, mais vous bondissez à travers les montagnes, et vous franchissez les collines. Les anciens philosophes se sont plu, comme des géants, non pas à courir dans votre voie, mais à chercher la vaine gloire ; ils se sont évanouis dans leurs pensées et non dans l'humilité ou dans vos vertus, mais dans leurs mérites personnels. Us n'ont point connu la voie de la sagesse, ils en

1 Thren. iv, 5, - » Pi. cxix, 5. — » Pt. xviii, S.

ont oublié les routes. On tf a point entendu sa voix dans la terre de Chanaan, et on ne Ta point vue en Théman l. Maudits ceux qui ont dit à mon Seigneur Jésus : Retirez-vous de nous, nous ne voulons point de la science de vos voies *. Maïs pour nous, nous vous cherchons tous les jours, et nous désirons ardemment connaître vos voies.

2. Il y en a deux surtout, la confession et l'obéissance. La confessioh purifie toutes les taches, et l'obéissance affermit toutes les vertus. 0 que la confession est un bel ornement à l'âme, puisqu'elle purifie le pécheur, et qu'elle rend le juste plus juste encore! Vous confessez vos péchés ; les voilà lavés ; et si vous reconnaissez les biens que vous avez reçus de Dieu, l'aveu que vous en faites les rend encore plus considérables. Confesser ces péchés, c'est le sacrifice d'un esprit contrit et humilié ; reconnaître les bienfaits de Dieu, c'est un sacrifice de louange offert à la divine Majesté. Sans la confession le juste n'est qu'un ingrat, et le pécheur est mort ; la confession est donc la vie du pécheur, et la gloire du juste. Je remarque que David dit : fai péché, et qu'immédiatement après il s'entend dire : Le Seigneur a transféré ton péché, et tu ne mourras point9. Je vois Marie confesser publiquement ses désordres, sinon de bouche, du moins par ses œuvres, et j'entends aussitôt le Seigneur qui répond pour elle: Beaucoup dépêchés lui sont pardonnes parce qu'elle a beaucoup aimé*. Le prince des apôtres renie son maître par crainte ; il pleure son péché avec une amertume profonde, et Jésus-Christ en même temps le regarde d'un œil favorable. J'entends le larron s'accuser lui-même et défendre Jésus-Christ, et le Sauveur au même moment lui fait cette promesse: lu seras aujourd'hui avec moi en paradis*. 0 confession excellente i Le larron condamné et attaché à la croix monte du gibet au royaume, de la terre au ciel, de la croix au paradis. Confession glorieuse : elle a délivré l'apôtre saint Pierre du crime de ses trois reniements, et n'a pas permis qu'il descendit du suprême degré de l'apostolat où Jésus-Christ l'avait élevé. Institution puissante ; elle a beaucoup pardonné à Mane parce qu'elle avait beaucoup aimé, et elle l'a associée aux disciples, à raison de la vivacité de son amour. Miséricorde extraordinaire : elle purifia un roi et un prophète de crimes sans nombre et le rétablit dans l'honneur de sa

1 Barueh m, 22.— » Job xxi, 14.— 'IIRoiixn, 13. — * Luc vu, 47. — • Luc xxiii, 40, 43.

première dignité. C'est là, certes, la voie qui n'a jamais égaré celui qui l'a suivie, ni abandonné que celui qui s'en est retiré.

3. Plusieurs sentiers mènent à cette voie; ils sont difficiles à suivre, et il est presque impossible de les expliquer. Le premier sentier et le premier degré pour entrer dans cette voie est la connaissance de soi-même. C'est du ciel qu'est descendue cette leçon : O homme! connais-toi toi-même. C'est aussi le langage que l'époux tient à l'épouse dans le Cantique : Si vous ne vous connaissez pas, dit-il, vous la plus belle des femmes, sortez et allez, etc1 . Or, cette connaissance que l'homme a de luimême consiste en trois choses : à connaître ce qu'il fait, ce qu'il a mérité, et ce qu'il a perdu. O noble créature ! O image de Dieu ! O ressemblance du Créateur ! Quoi de plus vil que de déshonorer ta chair par les voluptés charnelles, et de perdre un torrent de plaisirs pour une émotion d'un moment! Quelle fureur de se livrer à la colère, de s'enfler d'orgueil, de se laisser dévorer par l'envie, et d'être son bourreau par d'éternelles inquiétudes ! Pourquoi vous plaisez-vous dans la fange, vous qui avez été élevé dans la pourpre? Souvenez-vous encore de ce que vous avez mérité; représentez- vous cette chaudière infernale, la fournaise d'airain de la grande Babylone, la maison de la mort, le domicile des chagrins, les globes de feu, la rigueur du froid et les ténèbres éternelles. Considérez la série des tourments, la physionomie des bourreaux, la succession infinie des peines, des maux insupportables ; contemplez tout cela des yeux de l'esprit, et vous pourrez dire : Mieux valait pour moi n'être jamais né. Enfin, songez un peu à ce que vous avez perdu; souvenez-vous des merveilles de la cité glorieuse, de la demeure céleste, du séjour de la vie, du palais de délices, de la splendeur de la gloire, de l'excellence de la grâce , et des clartés infinies ; voyez l'ordre des plaisirs et des joies, voyez le visage des bienheureux, la variété des récompenses, la multitude des satisfactions, et vous pourrez vous écrier : O mon Seigneur, ô mon Dieu! quiconque vous a perdu a tout perdu. Enchaînez votre âme de ce triple lien, et vous verrez, et vous comprendrez que la connaissance du péché est le commencement du salut s.

4. Le second degré est la Pénitence. Ces deux choses ont une telle liaison entre elles, qu'on ne peut se bien connaître sans être

4 Cantiq. i, 7. — * Scnèquc Ep. x.vviu*.

touché de regret, ni se bien repentir sans se connaître. Il faut donc que l'âme percée du trait de la componction éprouve le triple repentir, d'avoir perdu l'innocence, de ne pas l'avoir cherchée après l'avoir perdue, et d'avoir méprisé la patience de Dieu. Je sais, Seigneur Jésus, que dans le baptême vous nous avez rendu la première robe de l'innocence; je sais qu'après avoir été revêtus de la robe blanche et rétablis dans la justice, nous nous sommes bientôt après éloignés de la voie que vous nous aviez tracée et que nous avons dépensé, en une région éloignée, avec le prodigue, tous les biens qui nous avaient été donnée en partage. Les malheureux esprits gardiens des flammes éternelles, se sont présentés à nous; les esprits impurs se sont approchés denous, lorsque nous étions purifiés; eux qui sont condamnés, sont venus à nous qui devons être sauvés ; eux qui sont tous courbés à nous qui sommes rétablis dans la rectitude, et ils ont dit à notre âme1. Courbe-toi, afin que nous passions. Hélas ! nous les avons écoutés ; nous nous sommes inclinés devant eux ; ils ont passé sur nous et nous avons perdu l'innocence. S'il y a péché à l'avoir perdue, que sera-ce, dites-moi, de ne pas la rechercher après sa perte ? On perd un objet en ce monde ; aussitôt on va trouver les juges, on assemble ses amis, on intente un procès, on remue tout, jusqu'à ce qu'on ait recouvre cet objet ou qu'on nous ait rendu ce qu'on nous avait pris, ou qu'on ait mis en sûreté ce qui nous a été restitué. Hélas ! par les artifices de cet homicide insatiable nous avons perdu un héritage incorruptible, une couronne inflétrissable et immortelle ; et nous n'avons aucun souci de les chercher. Ce misérable nous a abaissés, et nous ne nous relevons point. Levons-nous donc, et allons à notre Père, et disons-lui : Mon père, j'ai péché contre Je ciel et contre vous. Parcourons tout le texte de l'Evangile, et offrons à notre Père la pénitence de l'esprit et la contrition du cœur, et peut-être notre Père nous regardera-t-il d'un œil favorable, bien que nous soyons éloignés de lui ; et ses entrailles étant émues de compassion, il viendra se jeter à notre cou pour nous donner un baiser de sa bouche ; peut-être même il commandera qu'on nous apporte notre première robe, et qu'on nous revête de l'habit des vertus et qu'on nous mette au doigt l'anneau mystérieux, aux pieds la chaussure de préparation

1 Itftîe u, S3.

à l'Evangile de la paix ; peut-être U ordonnera d'amener le veau gras, de le tuer pour se réjouir de notre retour, de faire grande chère, de nous conduire au bruit des symphonies harmonieuses dans les joies de la cite céleste, où les anges ressentent de la pénitence d'un pécheur une satisfaction particulière. Nous savons, seigneur Jésus, que vous ne priverez pas de ces biens ceux qui marchent dans l'innocence1. Vous n'en priverez pas non plus ceux qui suivent les voies de la pénitence. Encore qu'il n'y ait qu'un homme exempt de péché, bienheureux pourtant celui à qui Dieu n'impute point de crime *. Et tout ce qu'il a résolu de ne point m'imputer est comme s'il n'avait point existé. Considérez donc avec quel orgueil vous avez usé ou plutôt abusé de la patience divine. Il vous voyait pécher, et il dissimulait, comme s'il ne voyait point. U vous appelait, vous ne l'écoutiez pas ; il menaçait, vous ne trembliez pas ; il vous faisait de magnifiques promesses, vous y répondiez par le mépris, insensible aux charmes de ces promesses comme aux impressions de la crainte. Ignorez-vous que la patience de Dieu vous invite à la pénitence? Ah ! craignez, craignez d'amasser sur vos têtes des trésors de colère pour le jour de la vengeance et de la justice 8. Souvenez-vous qu'il est affreux de tomber dans les mains du Dieu vivant*. Bandez donc la plaie de votre âme sous cette triple ligature de la pénitence, et écriez-vous : Seigneur, ayez pitié de moi ; car je suis malade, guérissez

moi*, etc.

5. Le troisième degré est la douleur accompagnée elle-même de trois ligatures.

Après la connaissance de moi-même, après la pénitence, ma douleur s'est, en effet, renouvelée ; un feu s'est allumé en mon cœur, quand j'ai pensé que j'avais offensé mon Créateur, que je n'ai pas craint mon Seigneur, que j'ai méprisé mon bienfaiteur.

Eh ! quoi, dit le Seigneur, riêtes-vous pas entre mes mains comme V argile dans celles du potier*? Mais sïl a fait de vous un vase d'honneur, pourquoi êtes-vous devenu unvase d'ignominie î L'argile, dit-elle à celui qui Va façonnée, pourquoi m9avez-vous fait de la sorte 7. Quoi une créature a l'audace d'insulter son Créateur, un vase de terre d'outrager celui qui l'a formé, l'ouvrage d'irriter l'ouvrier ? Souviens-toi donc misé-

i Pb. lxxxiii, 13. — » Id. xxx, 2. — * Rom. u, 45. — * Hébr. x, 31. — ■ Pa. vi, 3. — « Jérém, xvm, 6. — ? Rom. ix, 20.

rable argile, que Bi tu tombes sur cette pierre, tu t'y briseras, et que si elle tombe sur toi , elle t'écrasera d'une manière si épouvantable qu'il ne restera pas de toi un vestige. Quoil vous avez mêlé le sang avec le sang en péchant contre votre Créateur, et en manquant de respect à votre souverain. Vous étiez au service de ce maître, à la vengeance duquel rien ne peut résister, vous connaissiez sa volonté par ses commandements; et cependant vous avez refusé de l'écouter et d'observer ses préceptes. Résistant aux lois de votre souverain vous vous êtes décidé à vivre au gré de vos caprices, sans vouloir reconnaître un supérieur audessus de vous. Mais n'avez-vous pas entendu la sentence portée contre le méchant serviteur de l'Évangile, qui sachant la volonté de son maître, et refusant de s'y soumettre, s'est vu condamner à un châtiment rigoureux1 ? Les anges se tiennent devant lui prêts à recevoir ses ordres *, il appelle les étoiles et elles répondent : Nous voici9; la mer et les vents obéissent à sa voix*, et toutes les créatures gardent inviolablement les lois qu'il leur a tracées; et vous, vous seul, sur la terre, dédaignez d'exécuter les ordres de cette majesté souveraine? Sachez donc qu'il a le pouvoir de vous jeter dans les ténèbres extérieures, où des pleurs et des grincements de dents croissent au sein d'un malheur qui ne finira jamais. Si ni l'offense faite au Créateur, ni la crainte du Tout-Puissant ne sont capables de vous émouvoir, soyez du moins touchés d'avoir méprisé ingratement les faveurs d'un si grand bienfaiteur. Où en trouverez-vous un semblable, qui assujétisse à votre usage le cours des astres, la température de l'air, la fécondité de la terre, et l'abondance des fruits ; qui, pour tout dire en un mot, n'a pas épargné son propre Fils, et l'a livré pour vous*, livrant ce fils unique pour des enfants adoptifs, le maître pour des esclaves, et le juste pour des impies? Que pouvait-il faire davantage pour vous? Si donc vous êtes pénétrés de cette douleur, vous pouvez dire avec le Prophète : Mes entrailles souffrent, mes entrailles souffrent, et tout mon cœur est troublé*.

6. Le quatrième degré est la confession de la bouche. En effet, après la connaissance de soi-même, après la pénitence de l'esprit, après la douleur du cœur, vient l'aveu des lèvres. Car si on croit du cœur pour la jus-

* S. Luc xn, 47. • — - * Math, vin, 27.

et x.

- * Ps. eu, 20. — • Baruch m, 35.

— • Rom. vin, 32. — ■ Jérém. iv,

tice, on fait la confession de bouché pour le salut1. Or, cette confession, pour obtenir la grâce du salut, doit avoir trois qualités, et être véritable, sincère, particulière. Le Très-Haut veut la vérité ; et comment celui qui ne veut point tromper, pourrait-il être trompé lui-même? Nous avons connu parexpérience des gens qui , après s'être présentés au sacrement de pénitence, sont retournés la conscience plus chargée qu'auparavant. Les clercs racontent leurs différends avec des gens de lettres ; les soldats ne parlent que de leurs combats singuliers, ils cachent leur orgueil sous le manteau de l'humilité, et ils trouvent leur condamnation dans ce sacrement destiné à sauver les hommes. Si bien qu'ils ne se confessent que pour faire connaître extérieurement qu'ils se sont confessés. Mais pensez-vous qu'une telle confession soit vraie, quand elle n'est faite que par crainte, et avec dissimulation? D'autant plus que le Saint-Esprit abhorre toute feinte, et que le Tout-Puissant demande une satisfaction purement gratuite. La confession véritable est donc celle qui sort d'une âme repentante, et qui n'est ni arrachée par la crainte, ni dissimulée sous les déguisements ; mais qui déclare avec un humble regret, les choses telles qu'on les ressent. Il faut encore que la confession soit franche, sincère et dépouillée de tout voile. Eh I à quoi servirait donc de dire une partie de ses péchés et de celer l'autre? de se purifier en partie et de rester en partie plongé dans la fange? Peut-on exprimer d'un seul et même vase la douceur et l'amertume, la saveur et l'insipidité? Tout est nu et sans voile aux yeux de Dieu*, et vous prétendez cacher quelque chose à celui qui tient la place de Dieu dans ce grand sacrement? Montrez et déclarez, sans restriction, tout ce qui déchire votre cœur, découvrez votre plaie, afin de trouver soulagement dans les secours du médecin. Cherchez le Seigneur dans la simplicité du cœur, cherchez-le sans duplicité *, car malheur à ceux qui parlent avec un cœur et un cœur, et qui marchent par deux routes*. Enfin la confession doit être particulière ; vous en trouvez qui racontent gravement les péchés des autres et qui déclament énergiquement contre les désordres de leurs compagnons; ils ne connaissent point leurs fautes personnelles et parlent éternellement de celles d'autrui. Malheureux et misérables 1 ils déplorent sans cesse les

* Rom. x. — ■ Hébr. iv, !*>. — • Stget t, I. — 1 Ecole, h, 14.

SUR DIVERS SUJETS

péchés de leur prochain, sans penser jamais qu'ils sont eux-mêmes coupables. Mais n'ayez-vous pas lu que /* juste s'accuse ai-mime au commencement de son discours1? L'Ecriture dit expressément qu'il s'accuse luimime, et non qu'il accuse les autres. Quoi ! avez-vous déjà oublié l'avertissement que nous donne l'Apôtre saint Jacques : Confessez vos péchés les uns aux autres*? Vos péchés et non pas ceux d'autrui. Je reconnais mon iniquité, et mon péché est toujours contre moi9. Le mien et non le vôtre, dit le Prophète. 7. Le cinquième degré est la mortification de la chair, qui se pratique aussi de trois manières : car il faut qu'elle soit secrète, permise et discrète. Vous devez punir d'un martyre continuel ces membres que vous avez entourés d'une délicatesse et d'une tendresse excessives, vous abstenir des choses permises, avec d'autant plus de sévérité, que vous avez usé avec trop d'indulgence de celles qui vous étaient interdites. Pratiquez ces mortifications en secret, que votre main gauche ne sache pas ce que la droite exécute4. Et de vrai, il ne faut pas confier la garde d'un si grand trésor à la bouche des hommes, mais le cacher au plus profond de votre cœur, afin quetoute votre gloire consiste dans le témoignage de votre conscience5. Je ne dis pas ceci pour empêcher votre lumière de briller devant les hommes, et les porter à glorifier votre Père qui est dans le ciel«; mais pour que vous ne fondiez pas votre intention sur cette gloire méprisable et passagère. Et quoi de plus misérable que de macérer ici-bas sa chair par des jeûnes et des veilles, d'être honoré en cette vie, si on doit gémir en l'autre au milieu des tourments? Que ces pénitences se fassent avec permission, car tout ce qui est autorisé par le supérieur devient plus agréable aux yeux de Dieu, et le Très-Haut reçoit avec une satisfaction spéciale, la victime qui lui est offerte par l'ordre du maître, plutôt que par le choix de la volonté propre. Aussi rien n'est plus efficace, pour repousser la superbe, que l'abnégation de la propre volonté ; mais celui qui est passionné pour la vanité de ce monde ne se corrigera jamais. Enfin, que la discrétion accompagne vos austérités, de peur qu'en nous affligeant avec excès nous ne compromettions notre salut, nous ne donnions la mort à un concitoyen, quand nous pensons dompter un ennemi. Considérez bien les dispositions de

1 Pot. vxni, 17. — » Jacq. v, 6. — • Ps. l, 5.— * Math, vi, 3. — • Cor. i. i«. — • Math, v, 16.

votre corps et ce qu'il est capable de supporter ; connaissez la force de votre complexion, et modérez discrètement l'ardeur de votre zèle; conservez la santé de votre corps pour l'employer au service de son Créateur. Nous en avons connu beaucoup qui ayant commencé par traiter leur chair avec une sévérité outrée et excédé les bornes de la discrétion, se sont rendus incapables d'assister aux offices ; il a fallu les laisser vivre doucement et délicatement le reste de leurs jours. 8. Le sixième degré est la correction de nos œuvres, qui a lieu aussi de trois manières différentes : en ne faisant point de mal à nous-mêmes, en ne nuisant pas au prochain, et en ne consentant point au péché des autres. Vous avez appris de l'expérience combien le plaisir passe vite, et cependant vous voulez en reprendre le chemin. Vous avez reconnu que la volupté fuit rapidement, tandis que le péché reste. Retenez donc vos pas, et ne vous laissez pas entraîner dans ces misérables routes des voluptés charnelles, soumettez-vous aux commandements du Très-Haut, que l'iniquité ne souille pas vos mains. Retranchez la bonne chère et les discours vains et inutiles : Détournez vos yeux, afin qu'ils ne voient point la vanité* ; bouchez vos oreilles afiin quelles ne se plaisent point à vos discours sanguinaires \ Et alors vous pourrez dire : Le Seigneur m'a utilement châtié9. Hais que vous servirait de retenir toutes vos actions dans la justice à votre égard, si vous voulez nuire à votre prochain ? Celui qui lia point fait de mal à son prochain, et qui n'a point écouté la médisance, celui-là, dit le Prophète, reposera sur la sainte montagne de Dieu, il recevra la bénédiction du Seigneur, et la miséricorde de Dieu son Sauveur. Enfin , ne vous croyez nullement innocent, si vous n'usez de toute votre autorité pour reprendre les méchants, les ennemis de la vertu, et si vous ne vous placez devant eux comme un mur d'airain, pour la Maison d'Israël, vous mortifiant vousmême, ne blessant personne , et ne consentant jamais aux criminels desseins des impies. C'est un principe incontestable que négliger de réprimer le mal lorsqu'on le peut, c'est se rendre coupable et participer au péché qu'on n'empêche point; quiconque n'use pas de son autorité, quand il s'agit de la cause de Dieu, et préfère le mensonge à la vérité, sera condamné par son propre silence.

1 Ps. cxvni, 37. — ■ Id. xxxviu, 15. — • Pa, cxvn, 1S.

9. Le septième degré est la persévérance, consacrée aussi par le nombre trois ; car trois choses la constituent : l'imitation des saints, la brièveté du temps et la fragilité du corps. En effet, que ne souffrirez-vous pas volontiers, quand vous voyez de jeunes enfants, des vierges, des femmes délicates, des vieillards au déclin de l'âge, non-seulement endurer, mais rechercher des tourments infinis? Considérez la faiblesse des enfants,, la vivacité des jeunes gens, la délicatesse des vierges et des femmes, l'infirmité des vieillards et l'impuissance des personnes décrépites. De quelque côté que vous portiez les yeux , vous trouverez , dans ces divers âges, une infinité de personnes qui ont marché courageusement aux supplices pour cueillir la couronne du martyre. N'avezvous donc pas été formés du même limon? N'avez-vous pas reçu la même âme qu'eux? Hais nous ne sommes pas au temps de la persécution, vous n'êtes pas exposés à un cruel martyre; et loin d'être condamnés' parce que vous servez Jésus-Christ, chacun vous loue et vous béatifie. D'ailleurs si la persécution arrive, méprisez-la , car sa durée est courte. Aussi la nature a sagement agi, en ne voulant pas que la douleur fût tout ensemble longue et violente. Fût- elle excessive, il est certain qu'elle passera vite, parce que les liens qui unissent le corps et l'âme ne sauraient supporter longtemps ces

supplices rigoureux; ébranlés par le saisissement et la stupeur, ils se rompent bientôt. C'est donc le propre d'un grand courage de mépriser les grands tourments, qui opèrent en nous un changement si avantageux, qui nous enlèvent en un instant du milieu de nos souffrances et nous emportent du travail au repos, et de la misère à la gloire éternelle. Considérez aussi la fragilité du corps, qui périt souvent en un instant, soit dans une chute imprévue, soit dans l'ardeur d'une fièvre qui le dévore. Ainsi faites de nécessité vertu, et vous acquerrez une récompense éternelle au prix d'un mal passager. Vous voyez combien il est difficile de courir dans la voie de la confession, et combien ses routes sont différentes , tant est vrai ce que le grand docteur de l'église, saint Ambroise, a dit dans son livre de la Pénitence : J'ai trouvé plus aisément des gens qui avaient gardé leur innocenee, que des pécheurs qui avaient fait de leurs désordres une pénitence convenable1. Voilà ce que j'avais à vous dire, dans la mesure de ma faiblesse, de la voie de la confession, réservant à de plus parfaits des considérations plus élevées. Dans un prochain entretien, je tâcherai de vous indiquer les routes de l'obéissance ; je craindrais, en m'étenâar.1 trop, de vous dégoûter des paroles de notre Sauveur, le Dieu béni dans tous les siècles des siècles.

SERMON XLI

De la vertu d'obéissance, et de ses sept degrés.

1. Nous ne pouvons pas avoir une bonne pensée de nous-mêmes comme de nous-mêmes, mais toute notre capacité vient de Dieu1. En effet, que pourrait penser, dans ce vase d'argile et dans la fragilité de la nature humaine, un esprit enfermé dans une prison,

1 Cor. m, 5.

corrompu par le péché et rabaissé par les choses de la terre ? Le corps sujet à corruption appesantit Vâme, et cette demeure terrestre abaisse t esprit par la multiplicité de ses soins1. Néanmoins f esprit de sagesse qui est plein de bonté1 éclaire cet esprit enfermé

i S. Ambr. liv. II de )• Pénit. x. — * Sagesse ix, 15. — » Id. i, 6,

SUR DIVERS SUJETS

dans les ténèbres, le guérit de sa corruption, et le relève de son accablement. Aussi est-ce l'esprit de piété qui le délivre de son esclavage, qui illumine sa cécité et qui le relève quand il est tombé. C'est l'Esprit de vérité qui nous apprend toute vérité1, et qui nous inspire : il nous inspire, afin que nous cherchions, et il nous enseigne afin que nous comprenions. C'est cet esprit que Notre- Seigneur Jésus-Christ, après avoir obéi à son Père, jusqu'à la mort de la croix, a envoyé à ses disciples obéissants. Ne vous semblent-ils donc pas avoir été élevés au plus haut degré de l'obéissance, eux qui, ayant reçu l'ordre de se réunir dans la ville, persévéraient tous ensemble dans la prière1 ', enfermés dans les murs d'une pauvre et étroite maison? Vous savez que les apôtres sortaient joyeux de rassemblée des prêtres de la synagogue, parce qu'ils avaient été trouvés dignes <V endurer des affronts pour le nom de Jésus9. Ah! sur quelles forces de l'obéissance ne sont point appuyés ceux qui se réjouissent d'être traînés devant les tribunaux juifs, qui estiment un bonheur d'être flagellés pour l'amour de Jésus, et qui brûlent de mourir pour son nom I 0 âmes bienheureuses et inondées de la majesté de l'Esprit ! ô merveilleuse transformation ! elles regardent l'abaissement comme une. élévation, les affronts comme une couronne de gloire et la patience comme un triomphe. Elles sont couvertes des insultes des riches et du mépris des superbes. Voyez-vous de quel front les apôtres se présentent devant les grands-prêtres, comme ils soutiennent gé néreusement l'orgueil des Pharisiens, bravent le peuple en tumulte et disent hardiment : 7/ faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes '. Considérez ces deux grandes lumières de l'Eglise, Pierre et Paul, et parcourez tous les rangs du sénat apostolique, et là vous trouverez que la fermeté de l'obéissance a résisté courageusement à tous les tourments. Mais le Fils même du Roi, le Roi de cette région plongée en des réjouissances continuelles, n'a-t-il pas été obéissant à son Père jusqu'à la mort, et à la mort de la Croix? n'a-t-il pas appris l'obéissance par la souffrance? Vous avez entendu sa misère, écoutez maintenant son triomphe ; vous avez vu ses combats, contemplez ses récompenses ; vous avez eu le spectacle de ses infirmités, considérez sa puissance. C'est pour cela y dit l'Apôtre, que Dieu Va exalté, et

» Jean xiv, 26. — » Act i, 14. - * Id. v, 41. — '♦ Act, v, 41. - * Philfpp. ii.

qu'il lui a donné un nom au-dessus de tout nom1.

2. Mais laissons là son obéissance, douée d'une prérogative particulière, et faisons paraître ici ce grand patriarche Abraham, lumière de la foi, modèle de l'obéissance et principe de la justice. Il entend le Tout- Puissant lui dire : Sors de ton pays, de ta

parenté et de la maison de ton père, et viens dans la terre que je te montrerai*. Au premier commandement de cette voix, il part, il quitte sa famille, il abandonne son héritage et il passe comme un pèlerin dans les pays étrangers. Chose étonnante et qui a été consacrée par le privilège de la première dignité en la personne du père de plusieurs nations ! il a le premier renoncé à ses richesses, il est entré sans délai dans la voie de l'obéissance. De plus, ayant reçu de la main de Dieu, et au temps de sa vieillesse, un fils en qui la bénédiction de toutes les nations était renfermée, Dieu lui dit : Prends ton fils unique, cet lsaac que tu aimes, et me F offre en sacrifice*. O Dieu, quelles paroles amères ! quelle séparation déchirante pour le cœur de ce père ! On lui commande d'égorger son fils, l'os de ses os, la chair de sa chair, cet enfant de la promesse, ce fils du miracle promis à la vieillesse du père et de la mère, ce fils si heureusement né et élevé avec tant d'innocence. Et afin que rien ne manque pour émouvoir la tendresse des entrailles paternelles, on se sert expressément du terme de fils unique : car s'il y a plusieurs enfants, il n'y a pas plusieurs uniques, et celui-ci est si bien le fils d'Abraham qu'il est son fils unique. Unique pour son père et uniquement né de sa mère, le seul qui doive recueillir l'héritage de ses parents. Car il ne peut être question d'Ismaël, né dans la servitude et d'une servante, il n'est ni libre ni héritier. Mais parce qu'on voit souvent des enfants et des fils uniques mêmes, moins chéris de leurs parents, afin d'ajouter encore à l'affliction du cœur d'Abraham et d'éprouver l'obéissance de ce juste, Dieu ajoute : Ton fils unique, ce fils que tu aimes; et pour que la tendresse du père fût encore plus vivement touchée par le souvenir d'un si aimable nom, que l'amour se ranimât au seul son d'un mot si doux, Dieu nomme lsaac; c'était le nom que le Seigneur lui avait donné avant qu'il fût conçu dans le sein de sa mère. Admirons les assauts livrés à la piété d'Abraham; on lui

PMHpp. u, 8, 9. — « Gen, su, 3. — • Oen. xxn, 2*

commande de prendre son fils, de faire mourir son fils unique, d'immoler l'enfant qu'il chérit, et d'ôter la vie à Isaac. Certainement, avouons-le, le patriarche a passé par de grandes épreuves, il a été merveilleusement exercé ut tenté d'une manière bien étrange. Douces sont les relations de fils et de père, de père et de flls. Cependant Abraham oublie cette douceur et ces sentiments de tendresse réciproque ; il prend sa monture, il dispose le bûcher, il allume le feu, il tire l'épée, sans même demander à Dieu la raison de son commandement. Pas un murmure ni une plainte ; la douleur ne parait même pas sur son visage, mais sachant parfaitement tout ce qui lui est commandé, il se hâte, par une cruauté pieuse, de donner la mort à son fils, et voilà ce qui rend l'obéissance d'Abraham si recommandable et si digne d'un éloge particulier.

3. Certainement la vraie obéissance possède une force extraordinaire dont le cœur humain n'est point capable, s'il n'est totalement purifié et dégagé de toute poussière mondaine. Mais afin de vous faire connaître plus clairement encore la route qu'elle suit, tâchons de vous montrer quelle obéissance particulière nous devons à Dieu, celle qu'on doit aux hommes, et celle qui est commune à Dieu et à l'homme. Sachez donc qu'il est des maux qui sont des maux suprêmes, et des biens qui sont des biens souverains. Les biens souverains sont l'amour de Dieu, la bonté envers le prochain, la vérité dans les paroles, la probité, la sincérité dans le témoignage, la pureté des mœurs et autres qualités semblables que la brièveté du temps m'empêche d'énumérer. Les maux suprêmes sont tout l'opposé. Or Dieu nous commande de pratiquer ces vertus et de nous abstenir de ces maux, et l'on ne peut rejeter l'autorité sainte et inviolable de ce commandement, puisqu'il porte le caractère et qu'il est scellé du sceau de Celui qui a dit : Je suis le Seigneur, et je ne change point i. Si donc l'homme que Dieu a placé sur nos têtes, s'égarant dans ses sentiments, prend les ténèbres pour la lumière et la lumière pour les ténèbres ; s'il nous ordonne de quitter ces biens souverains et de nous attacher aux maux suprêmes, repoussons avec une sainte hardiesse le commandement de ce supérieur et disons-lui avec liberté: On doit obéir à Dieu plutôt qu aux hommes *.

1 Malch. m, 6. — * Act. v, 29.

C'est en quoi consiste l'obéissance particulière que nous devons à Dieu ; elle ne peut jamais être limitée par la volonté humaine, elle exige un respect inviolable. Prenez donc pour règle assurée que jamais vous ne devez quitter les biens souverains, ni vous livrer aux maux suprêmes, fût-ce par un commandement de vos supérieurs. Mais entre ces biens et ces maux il en est d'intermédiaires qui, selon leurs relations avec les précédents, se nomment bien ou mal : par exemple marcher, s'asseoir, parler, se taire, manger, jeûner, veiller, dormir et autres choses analogues qui méritent une récompense, quand on les fait avec la permission du supérieur. Dans ces choses mitoyennes, soyons soumis et obéissants à la volonté des supérieurs, sans leur en demander la raison , par un principe de conscience *, parce que Dieu n'a rien déterminé sur ces divers points ; il a laissé à ceux qui tiennent sa place le soin de les régler. Ne vous inquiétez pas davantage de l'incapacité du supérieur, de l'indiscrétion de ses ordres. Souvenez-vous seulement que toute puissance émane de Dieu, et que résister aux pouvoirs c'est résister à Dieu même. Voilà l'obéissance particulière qui est due à l'homme à qui nous nous trouvons soumis. Il en est une autre *com m une à Dieu et à l'homme, parce que l'obéissance qu'on rend aux supérieurs remonte à Celui qui a dit : Celui gui nous écoute, m'écoute1. Or, c'est jians cette voie qu'il faut marcher avec précaution. Il y a là plusieurs degrés cachés dont on ne peut négliger un seul, sans se priver de récompense pour les autres.

4. Le premier degré de l'obéissance est d'obéir volontiers. L'homme est enclin au mal dès l'enfance9,etchacun suit l'inclination de son cœur dépravé. La première prévarication a mis en nous l'amour de la volonté propre qui, abandonnant la volonté du Créateur, trouve l'esclavage là où elle espérait régner. Il est donc très-difficile de renoncer à sa volonté pour se soumettre à celle d'autrui. Mais si difficile que soit cette démarche, jamais celui qui refusera de s'assujettir à son supérieur n'arrivera au premier degré d'obéissance. C'est avec sa volonté que le juste se glorifie de louer le Seigneur, ce qui fait dire à David : Je vous offrirai un sacrifice volontaire *. C'est donc la volonté seule qui rend nos actions agréables à Dieu : sans elle aucun bien réel n'est possible, il

1 1 Cor. x, 25. — * Luc x, 16. — s Gen. vin, 2t. — * Ps. un, 8.

SUR DIVERS SUJETS

n'y a qu'un bien apparent. C'est pour cela qu'il faut accepter de plein gré les ordres de nos supérieurs, et arracher notre cœur à ses réflexions jusqu'à ce que la volonté, totalement immolée, aime les commandements qui lui sont adressés. C'est là obéir volontiers et accomplir spontanément la volonté de nos supérieurs.

5. Le second degré de l'obéissance consistera à se soumettre avec simplicité. Celui qui marche avec simplicité marche avec assurance '. C'est dans la simplicité du cœur que Salomon offrit joyeusement tout ce qu'il avait, et l'Ecriture nous exhorte à chercher Dieu dans la simplicité du cœur*. Vous rencontrez des religieux qui font cent questions à propos des prescriptions du supérieur. Pourquoi? Dans quel but? A quel dessein? Par quel motif? Ils se plaignent, ils demandent : Pourquoi commander ceci ? D'où vient cela? Qui a inventé ces nouveautés? Et de là des murmures, des paroles pleines d'aigreur et d'irritation. Ons'excuse, on crie à l'impossibilité, on appelle ses amis à son secours. Abraham n'a pas agi de la sorte. Ecoutez le témoignage rendu par Dieu à la simplicité de son peuple. A peine m'at-il entendu qu'il a obéi 8, pour nous donner à entendre que Tordre de Dieu et l'obéissance de ses serviteurs se sont en quelque sorte confondus. Ah! ne vous trompez pas, on ne se moque pas de Dieu * / Vous murmurez, sous la tente de votre corps, contre votre supérieur? Dieu lève aussitôt la main sur vous pour vous écraser, comme autrefois lesmurmurateurs d'Israël.

Marchez donc simplement sous les lois de l'obéissance, ajoutant la simplicité à la spontanéité et la lumière à l'intention. La voie de Dieu, l'obéissance est la force de celui qui marche avec simplicité, et qui marche ainsi sera armé d'une vertu spéciale.

6. Le troisième degré consiste à obéir avec joie. Dieu aime celui qui donne joyeusement : ne donnons pas avec tristesse, dit TApôtre,m par nécessité*. La gaieté sur le visage, et la douceur dans les paroles donnent un grand charme à l'obéissance. Ci qui a fait dire à ce poète païen: Maïs surtout ils leur firent bon visage9. Quelle place en effet pour l'obéissance parmi les nuages de la tristesse ? Des signes extérieurs attestent habituellement la plénitude de la volonté, et il est difficile que la volonté change sans que les traits ne changent eux-mêmes. Une attitude

1 Prv. x, 9. — « Sage*»e i, I. — s * OaUt. vi, 7. — * II C>r. u, 7. des M étamorpb.

Pi. xvn, 4ï. — « Ovide liv. VIII

sombre, un physionomie triste et voilée indiquent que la dévotion s'est retirée du cœur. Voyez David danser joyeusement devant l'arche : comme il réprime avec sagesse l'indignation d'une femme orgueilleuse. Je danserai, dit-il, et je m'abaisserai davantage encore devant le Seigneur l / Vous voyez donc combien la joie est nécessaire à l'obéissance. Qui pourrait commander sans peine à celui qui ne montre que tristesse? Si donc vous voulez être parfait, accueillez gaiement les commandements de vos supérieurs, et à la volonté du cœur et à la simplicité de l'action , joignez l'épanouissement du visage.

7. Le quatrième degré consiste à obéir promptement. Prompte et rapide est la parole de Dieu *, et elle attend de ceux qui la suivent la même rapidité. Voyez avec quelle vitesse court celui qui a dit : J'ai couru dans la route de vos commandements 8. L'homme vraiment obéissant n'use jamais de délai : il ne remet rien au lendemain; il ignore les lenteurs; il prévient le commandement : ses yeux sont prêts à voir, ses oreilles à entendre, sa langue à parler, sa main à agir, ses pieds à marcher. Il se recueille en luimême pour recueillir la volonté qui commande. Voyez avec quelle promptitude le Seigneur commandent un homme lui obéit : Zachée, hâtez- vous, descendez. Je veux prendre aujourdhui l hospitalité dans votre maison. Et Zachée se hâte, descend, et le reçoit avec bonheur chez lui \ Remarquez-vous ces deux choses ? Il descend promptement et il le reçoit joyeusement. Voilà l'obéissance : écoutez comment elle est rémunérée. Le salut est entré aujourdhui dans cette maison. Considérez encore, à l'occasion de cette obéissance, le mystère de la conclusion et de la sentence scellée du sceau de la miséricorde. Car le fils de l homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu §. N'avez-vous paslu qu'ilavait été ordonné aux enfants d'Israël de manger à la hâte l'agneau pascal? Ceci vous marque que le manducation de l'agneau véritable doit s'accomplir rapidement; car les paroles qu'il a inscrites dans la loi qu'il nous a luimême donnée quand il était présent ici-bas, et qui nous est transmise par l'organe des prélats de l'Eglise, doivent être exécutées avec une prompte obéissance. C'est pourquoi quand vous aurez joint la volonté à l'affection, la simplicité à l'œuvre, la joieau visage, ajoutez à tout cela la promptitude, afin que, selon l'expression de l'Apôtre saint Jacques,

* II Reis vi, \ *, 22. — « Ps. cxlvii, 15. — • Ps. cxviii, 32.— * Luo xix, 5, 10. — ' Luc, ibld. — • Exode xn, 1.1

vous soyezpromptsd écouter, et plus prompts encore à exécuter.

8. Le cinquième degré de l'obéissance c'est le courage. Agissez virilement, et que votre cœur soit fort, ô vous tous qui espérez en Dieu *. Il n'est pas besoin de force pour désobéir : il en faut pour s'attacher à l'obéissance. Si la tribulation vous menace, si la persécution se montre, si les pécheurs vous dressent des pièges, si les malins esprits assiègent votre route, ne quittez pas le chemin de l'obéissance, mais dites: Me voilà prêt, je ne suis pas troublé, je suis disposé à garder vos lois f. En effet, quel profit tirer de ce qui précède, si la force nous manque, la force qui place les vertus dans la citadelle de la constance, et les abrite ainsi contre l'ennemi. Vous avez mis la mainà de grandes choses: continuez avec courage, et persévérez dans l'obéissance. Loin d'abandonner ce royal chemin, sous les coups de la langue et du fouet, restez-y avec énergie. Enfin, pour résumer d'un mot toutes les qualités du courage, c'est la vertu qui garde et défend toutes les vertus. Joignez donc la promptitude à la force, la constance à l'énergie, et alors vous pourrez chanter avec sécurité: La main du pécheur ne saura pas m9 ébranler*.

9. Le sixième degré de l'obéissance c'est l'humilité ; Celui qui nous a faits, est-il dit, s'est souvenu de nous dans notre humilité*. Quelle grande vertu que l'humilité ! Sans elle non-seulement la force n'est pas une vertu, mais elle dégénère en orgueil. Avec quelle force Saul courait lorsqu'il était petit à ses propres yeux! Combien de bataillons philistins il renversait! Avec quelle vaillance il tirait l'épée ! Mais dès que l'orgueil se fut emparé de son cœur, il faiblit, il languit, il succombe sous les coups des incirconcis. Considérez le Roi en qui éclatentune humilité sublime et une humble sublimité : Seigneur, dit-il, mon cœur ne s'est point élevé, mes yeux ne se sont pas portés vers les hauteurs *, et partout où il porte ses pas, vous trouvez sa route jonchée des fleurs de l'humilité. Ecoutez, en effet, ce qu'il dit dans un autre endroit : Ma force, je la réserverai pour vous •. Qu'il dit vrai ce juste observateur de la justice! Car, combien gardent leur force non pour Dieu, mais pour la vaine gloire 7 ! Ils se confient en leur force, ils se glorifient des vertus qu'ils ont reçues comme s'ils ne les avaient réellement pas reçues. Ils se

1 Jacq. i, 19. - * Id. xxxv, 23. - 7 Pa. Lxvnr, «0.

» Ps. xxx, 25. — » Ibld. cxxxv, 60.

1 Id. cxxxv, 23. — • Id. cxxx; 1.

montrent en cela injustes envers leur Créateur, puisque de lui seul vient tout don excellent et parfait '. Pour empêcher la force de dégénérer en orgueil, mêlons-y donc le sel de l'humilité; car il serait inutile d'obéir courageusement si on se laissait égarera un malheureux orgueil. Ceux-là donc gardent à Dieu leur force qui, ayant fait tout ce qu'ils doivent, peuvent dire: Nous sommes des serviteurs inutiles*.

10. Le septième degré de l'obéissance consiste à obéir toujours. Ce n'est pas, en effet, celui qui commence, mais celui qui persévère jusqu'à la fin qui sera sauvé '.Beaucoup commencent, très-peu persévèrent. La persévérance est la fille privilégiée du grand Roi, le fruit des vertus et leur perfection, l'assemblage de tous les biens: sans elle on ne verra jamais Dieu, on ne sera jamais vu de lui. C'est la fin de toute justice pour les croyants ; toutes les autres vertus ont établi leur demeure en celle-ci. Et que vous sert de courir, si vous faiblissez avant de toucher au but? Courez, dit l'Apôtre, courez mais de façon à arriverai terme*. Il avait couru, et avec persévérance celui qui s'écriait : J'ai achevé ma course ■. Quelle longue course avait fournie le larron du Calvaire. Sa vie fut courte et longue tout ensemble». Le Maître des Prophètes a dit lui-même par la bouche d'un prophète : Si le juste se détourne de sa justice pour se livrer à riniquité, j'oublierai toutes ses justices passées1. Ce qui vous montre clairement que toutes les vertus que la persévérance ne décorera pas resteront ensevelies dans l'oubli. Elle seule introduit l'ami de l'obéissance dans la chambre du Roi, il lui permet de contempler dans toute sa beauté celui que les anges aspirent eux-mêmes à contempler8. Or, sur cette voie où nous marchons, lej superbes m'ont tendu leurs filets9. Elle est difficile, pleine de détours, bordée d'épines, embarrassée d'obstacles et de pièges. Peut-il goûter le fruit de l'obéissance, le subordonné qui reçoit un ordre qu'il avait ardemment désiré, un ordre honorable, agréable, un ordre qui est pour lui un bonheur, et qui semble un acte de puissance? Et au contraire, ne reconnaissez-vous pas un grand mérite à l'obéissance qui, au sein de l'adversité, épouvante l'esprit de qui elle est exigée, qui est dure à entendre, et plus dure encore à exécuter ? Non, il n'en est pas ainsi. Il faut détacher

* Jacq, i, 17. — » Luc xvn, 10. — » Math, x 2*. — * I Cor. ix, 24. — 5 IITim. iv, 7. — « Sa*es. iv, 13. — 7 Ezéch. xvm, 24. — 8 I Pierre i, 12. — Pa. cxxxix, 6.

SUR DIVERS SUJETS

notre cœur de la prospérité, et embrasser généreusement l'adversité, si nous voulons imiter celui qui s'enfuit devant un trône1, mais il courut au devant de là Passion1.

11. Vous remarquez donc que ces routes sont des routes de la vie, et qu'elles y mènent. Bienheureux les doux8, car c'est à eux que Dieu enseignera ses voies4, et il leur arrivera ce qui suit : Vous me comblerez de joie par votre présence*. Tant que nous sommes dans ce corps nous marchons loin du Seigneur8, loin de sa vue, loin de son glorieux visage, de la contemplation de sa majesté ; seulement, quelquefois dans sa miséricordieuse compassion, il daigne nous favoriser de quelques rayons de sa lumière; ce. qui arrive lorsque, ayant écarté le nuage qui entravait le passage de notre prière, nous approchons de lui, et nous en sommes illuminés, et que nous contemplons sa gloire à découvert1. A découvert : Ne prenons pas cette expression dans sa signification étroite, puisqu'ici-bas nous voyons comme dans un miroir, en énigme, tant que nous sommes emprisonnés dans ce corps. A découvert, s'entend ici relativement aux ténèbres de ce corps. L'esprit créé s'élève quelquefois jusqu'au créateur de l'esprit; et, en s'unissant à lui, il devient avec lui un même esprit, Hais cette contemplation est momentanée : enfermé dans un corps comme dans une prison, Fesprit est comme souillé sous la corruption de la chair, et à peine essaiet-il de s'élever au-dessus de la créature, qu'aussitôt il est abaissé au-dessous des choses les plus viles. Il est vrai, l'Esprit créateur dont les œuvres sont magnifiques et adaptées à ses volontés8, tantôt s'approche de nous, sans que nous le connaissions, tantôt s'en éloigne à notre insu ; nous ne savons ni d'où il vient, ni où il va9. La plupart du temps, quand nous le cherchons, il nous fuit avec une rapidité proportionnée à notre empressement, selon le langage qu'il tient à l'Epouse : Détournez de moi vos yeux, ils m'ont fait fuiri0. Mais quelquefois il vient sans qu'on le cherche, et si on le cherche il se dérobe à nos poursuites, comme l'Epouse dans le même cantique déclare en avoir fait l'expérience «. Or, le voir ainsi n'est pas avoir trouvé la face glorieuse du Seigneur, du Dieu assis sur les Chérubins : cette vue pure et parfaite est le partage exclusif des anges ;

1 Jean vx, 15. — « Isaie lui, 7. — * Math, v, 4. —

* Pt. xxiv, 9. — • Ps. xv, 11. — • II Cor. v, 6. — 7 II Cor. m, 18. — » Ps. ex, 2. — » Juan m, 8. —

* Cantiq. vr, 4. — " Ibid. m, 2.

il ne se montre à nous que sous des images qui le voilent tout en le reflétant.

12. Parce que nous sommes incapables de voir ici-bas Dieu face à face, nous ne sommes pas arrivés au comble de la joie, jusqu'à ce qu'il nous attire à lui, que la tête s'approche du corps, et que Dieu soit tout en nous. Alors nous posséderons la plénitude dont nous n'avons aujourd'hui que le goût. Nous goûtons bien présentement combien le Seigneur est doux; mais nous ne buvons pas à cette coupe, nous l'effleurons des lèvres; car, encore que nous voyions Dieu en partie, néanmoins nous ne le pénétrons pas. 11 est suave au goût, mais il n'est admirable que dans sa plénitude. Or, les âmes des saints, détachées de leurs corps, et q ui se sont envolées dans les demeures célestes, bien que buvant sans cesse à votre coupe, ne s'épuisent pas, et n'en sont pas enivrées*. Bien quelles jouissent d'une félicité extrême, elles attendent pourtant la résurrection de leurs corps, afin que, possédant un double bonheur dans la patrie, elles soient inondées d'une félicité éternelle !. Elles sont revêtues actuellement d'une robe blanche : il leur a été dit d'attendre un peu de temps encore que les impies soient écrasés du poids d'une double affliction ; alors elles seront couronnées d'une double béatitude >. Gomme elles n'ont pas tout ce qu'elles désirent , leur félicité ne va pas jusqu'à l'ivresse : la vision qui leur est accordée est un simple breuvage. Elles le prennent sans travail ; elles se reposent sans peine, jusqu'à ce qu'elles arrivent à un rassasiement total, quand la gloire du Seigneur leur sera apparue. Or, quand nous ressusciterons à l'état d'hommes parfaits, à l'âge du Christ % que cette glorieuse cité sera ornée de pierres précieuses, qu'on y habitera au milieu de toutes les joies, alors Dieu nous comblera de bonheur en nous dévoilant sa face *, et nous le verrons tel qu'il est ' . Alors nous serons enivrés de l'abondance de sa maison, et il nous abreuvera au torrent de ses voluptés *, et il nous dira : Buvez, mes amis, enivrezvous'1? L'âme sera inondée de lumières, et le corps jouira d'une gloire éternelle.

43. Le Prophète ajoute : Les plaisirs seront dans votre main droite durant toute l'éternité*. La gauche de Dieu est la vie présente; et parce que nous estimons sinistre tout ce dont nous faisons peu de cas, la gauche nous

1 Isaïo lxi, 7, — * Apoc. vi, 11. — * Ephès. rv, 13. — * Ps. xv, 11. — * I Jean m, 2. — • Ps. xxxv, 9.— 7 Canttq. v, 1. — »Pb.xv, 10.

(a) Voir Ion. II, Traité de l'amour de Dieu ch. xx.

figure cette vie où Dieu souffre que les élus soient maltraités des méchants, à qui il permet même de les tuer. Ne semblent-ils pas oubliés ceux qui disent : Tous les jours nom sommes livrés à la mort pour vous : on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie. Pourquoi détournez-vous de nous votre visage? Pourquoi oubliez-vous notre détresse1 ? Mais la droite de Dieu désigne celte vie bienheureuse qui ne connaît que le bonheur, et de laquelle nous ne pouvons dire que ce que le Prophète dit lui-même : Cité de Dieu! on m9 a dit de vous des choses admirables i. Là on trouve ces délices que l'œil de l'homme n'a point vues, que son oreille n'a

point entendues, que son cœur n'a point comprises, et que Dieu a préparées à ceux qui l'aiment1. A gauche, afflictions; à droite, délices. Mais jusques à quand? jusqi/àla fin. Et quelle est cette fin? cette un qui aboutit à la justice, pour quiconque a la foi, c'est le Christ lui-même1. Il est cette fin dont la sagesse parle en ces termes: Son bras puissant atteint d'un bout à Vautre de F univers, et dispose toutes choses avec douceur 8. La vue de Dieu est la fin de toutes choses, fin à laquelle nous devons parvenir, et qui étanchera alors complètement notre soif, c'est Jésus-Christ lui-même, l'Epoux de l'Eglise, qui est béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

SERMON XLII

Des cinq négoces et des cinq régions de r Evangile.

1. Le Verbe du Père, le Fils unique de Dieu, le soleil de justice, ce souverain négociant, nous a apporté du plus haut des cieux le prix de notre rédemption. Quel marché précieux et au-dessus de toute estime que celui dont l'objet fut le Roi et le fils du Roi, et qui échangea l'or contre le plomb, le juste contre le pécheur! Quelle miséricorde gratuite 1 quel amour désintéressé et éprouvé 1 quelle bonté surprenante 1 quelle douceur inconcevable! quelle mansuétude invincible! quel marché disproportionné ! Le Fils dé Dieu est livré en échange d'un esclave. Le Créateur meurt à la place de la créature ; le Seigneur est condamné pour son esclave : voilà votre ouvrage, ô Jésus ! vous avez qu itté les splendeurs des cieux pour les ténèbres des enfers ; la droite de la divine majesté pour les misères de l'humanité; la gloire de votre Père pour le supplice de la croix, en éclairant l'enfer, en rachetant l'homme, en triomphant de la mort et de son auteur.

1 Ps. xmi, 22, 24. — * Pb. lxxxvi, 3.

Vous , et vous seul avez été attiré par la bonté, entraîné par la miséricorde à nous racheter; la vérité qui avait promis au monde votre venue, vous a seule poussé vers nous; la pureté d'un sein virginal vous a reçu, et la puissance vous en a tiré sans en blesser l'intégrité : l'obéissance vous a dirigé en tout, la patience vous a soutenu, et la charité a brillé dans vos paroles et vos miracles. Fuyez, fuyez, négociants de la terre de Théman; fuyez, fils d'Agar, qui avez cherché la sagesse ; éloignez-vous de moi, géants des siècles passés, remarquaDles par votre taille, et habiles dans la guerre. Dieu ne les a pas choisis, ils n'ont point mérité de connaître la route de la sagesse, et c'est la cause de leur perte. Mais Dieu l'a montrée, cette route, à Jacob son serviteur, à Israël son bien-aimé, 0 Seigneur ! vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents de ce monde, aux géants et aux guerriers illustres et grands, du moins à leurs yeux, tandis que vous les

I Cor. ii, 9. — » Rom. x, 4. — • Sag. vin, 1.

SUR DIVERS SUJETS

avez révélées aux petits et aux humbles l. J'accueille volontiers ce marché, car il fait mon affaire.Ce commerce est pour mon âme l'objet des plus douces réflexions. J'y songe, je me le rappelle sans cesse : je comprends ce que j'aime, et je garde la mémoire de ce que j'ai choisi. Vous voulez que, dans ce commerce, mon âme soit comme ce vaisseau marchand qui lui apporte du pain des régions lointaines. Je ferai donc fructifier mes richesses jusqu'à votre arrivée, alors je m'élancerai avec joie vers vous, et puissé-je entendre sortir de votre bouche ces paroles : Courage, bon serviteur ' ! Le ciel et la terre vous appartiennent ; dans vos domaines je me livrerai au négoce en toute sécurité; vous seul serez mon guide dans le chemin, mon protecteur dans les dangers, mon aide dans la tribulation.

2. Il y a cinq régions ouvertes au trafic de vos négociants, cinq régions où vos bienaimés vous cherchent, où vos élus vous trouvent. La première est celle de la dissemblance. Cette noble créature formée, dans la région de la ressemblance , et à l'image de Dieu, honorée de ces titres, n'a point compris son état, et est tombée de la ressemblance dans la dissemblance. En effet, quelle différence du paradis à l'enfer, de l'ange à la bête de Dieu au démon ! changement lamentable quinous mène de la gloire à la misère, de la vie à la mort, de la paix à la lutte et à la captivité perpétuelle ! Chute odieuse des richesses dans la pauvreté, de la liberté dans la servitude, du repos dans le travail 1 Que nous sommes malheureux, et que notre sort est triste ! Nous sommes condamnés à naître dans la douleur, à vivre dans la peine, à mourir dans les souffrances. Nous engendrons pécheurs, nous sommes engendrés pécheurs d'un autre pécheur, débiteurs d'un autre créancier, sortant corrompus d'un homme corrompu , et esclaves d'un autre esclave : nation pécheresse , peuple chargé d'iniquités,race perverse, enfants criminels, nous ajoutons les forfaits aux forfaits ! Devant Dieu, nous sommes comme si nous n'étions pas, nous ne comptons pas plus que le néant ■ ; nous nous croyons quelque chose, et nous ne sommes rien. Entrons-nous dans le monde, y restons-nous, en sortons-nous, nous sommes couverts de blessures et des pieds à la tête, il n'y a pas en nous une partie saine. Il savait tout cela, ce Prophète sublime qui déplorait en ces termes la misère de

1 Math, xi, 25. — ' Id. xxv, 21, 23. — » Isaîe xl, 17. Tom. IV.

l'homme : Un joug bien lourd pèse sur les fils d'Adam, du jour où ils quittent le sein de leur mère, jusqu'à celui de leur sépulture dans le sein de la mère commune '.

3. Dans cette région de la dissemblance, quel commerce faisons-nous, ô mon Dieu?

Du levant au couchant, je vois le genre humain courir de marchés en marchés ; les uns cherchent les richesses, d'autres s'abandonnent au doux souffle de leurs voluptés. Que dirai- je des richesses? N'y a-t-il point peine considérable dans leur acquisition, crainte perpétuelle dans leur possession, douleur extrême dans leur perte? Vous amassez, et vous ignorez à qui sont destinés vos trésors1. Que de peines vous vous donnez pour acquérir ces biens périssables ! Vous traversez les mers, vous voguez sur les flots vers un nouveau monde, séparez de la mort, selon la pensée d'un sage, de la seule épaisseur de trois doigts. Vous vous éloignez de votre patrie, vous quittez votre famille, vous abandonnez votre épouse, vous oubliez vos enfants, vous brisez les nœuds les plus étroits, vous cherchez pour acquérir, vous acquérez pour perdre, vous perdez pour gémir. Enfant s des hommes, jusques à quand votre cœur sera-t-il donc appesanti? Pourquoi aimezvous la vanité et poursuivez-vous des chimètrès? Quelle folie, fils d'Adam, de courir toutes les mers, de voyager par toute la terre et de sortir de ce monde au milieu de travaux considérables, de veilles continuelles, de jeûnes extraordinaires, de périls et de menaces de mort? Voilà pour les richesses. Que dirons-nous des honneurs ? Vous êtes élevé à une haute dignité, et placé à la tête des autres ; considérez si vous n'êtes pas en butte aux jugements, aux regards, aux censures de tous. Homme de guerre, il vous faut veiller à la porte du prince, pour obtenir une charge; et, quoique couvert de fer, vous êtes plus exposé aux blessures qu'aux honneurs, à la mort qu'à la vie, au danger qu'à la récompense, Vous êtes engagé dans la cléricature : l'évêque n' a-t-il pas à redouter le sou* verain Pontife, et l'archidiacre ou le diacre son évêque ? Voyez si vos mains sont pures de tout présent, de peur qu'il ne vous soit dit comme à Simon : Vous n'avez aucune part à cette œuvre, et vous n'y pouvez rien prétendre; parce que vous avez voulu acheter à prix (forgent le don du Saint-Esprit *. Il ne nous appartient pas de juger les pasteurs de l'Eglise. C'est aux amis de l'Epoux de voir ce

» Eccli. xl, 1. — * P». xxxviii, 7. — » Id. iv, 3. — Actes vin, 21.

qu'ils lui diront, quand il leur demandera compte de son Epouse, lui qui juge le monde en toute équité. Peut-on posséder les honneurs sans chagrins, les prélatures sans tribulations, les hautes dignités sans vanité ? Voilà pour les honneurs. Que dirai-je de la gloire? D'où tireras-tu cette gloire, fétide poussière, limon de la terre, vase d'ignominie? Non, non, elle ne t'appartient point; elle n'appartient qu'au Seigneur. Laisse la gloire à celui qui se glorifie au milieu de ses saints. Célèbre celui que célèbrent les anges au plus haut des cieux. N'est-elle pas frivole cette gloire qui n'est qu'un vain son pour l'oreille, et que l'on ne peut posséder sans exciter l'envie ? Jetez les yeux sur ceux qui sont derrière vous, et croyez-les tous remplis de jalousie contre vous. Tous vous regardent d'un œil farouche, ils souffrent de votre bonheur, ils s'irritent de votre gloire. Voici donc que votre gloire engendre la haine, que votre rang vous rabaisse, que votre sécurité est une cause d'ennui. Remarquez que chaque pas vers la gloire est un degré pour l'envie, et que votre bonheur sera la source de nombreux déplaisirs. C'est donc en vain que l'homme s'agite et se trouble '. Voilà le commerce qui se fait dans la région de la dissemblance. Aussi le négociant prudent qui voit dans les richesses, le travail, dans les honneurs, les ennuis, dans la gloire, l'envie, amasse une riche provision de mépris du monde et s'enfuit.

4. La seconde région est le paradis du clottre, car le cloître est vraiment un paradis, une région gardée par le rempart de la discipline, et qui renferme.en abondance des marchandises du plus haut prix. Il est glorieux à des hommes de demeurer ensemble dans une parfaite concorde * ; il est utile et agréable à des frères d'habiter sous le même toit •. Voyez : celui-ci pleure ses péchés, celui-là chante les louanges de Dieu ; l'un rend service à ses frères, l'autre les instruit; l'un prie, l'autre lit ; l'un gémit sur ses fautes, l'autre les expie; l'un est dévoré par la charité, l'autre brille par l'humilité ; l'un s'humilie dans la prospérité, l'autre s'élève dans l'adversité ; l'un s'exerce aux travaux de la vie active, l'autre se repose dans la vie contemplative ; et vous pouvez vous écrier : C'est ici le camp de Dieu *. Que ce lieu est redoutable/ Cest la maison de Dieu c'est T atrium du ciel*. Sur ce marché, ô âme fidèle, quel objet attirera vos yeux? Parcou-

1 Ps. xxxvm, J2. — * Id. lvii, 7. — » id. cxxxii, 1. — * Gen. xxxn, 2. — » ld. xxvm, 17.

rez les vertus de ceux qui habitent la maison du Dieu des vertus, et faites-vous un trésor de leurs pratiques. Vous qui habitiez auparavant la sombre région de la mort, passez dans la région de la vie et de la vérité.

5. La troisième région est celle de l'expiation. Il est trois lieux de résidence assignés aux âmes des morts, selon leurs mérites : l'enfer, le purgatoire, le ciel. Dans l'enfer vont les impies; dans le purgatoire, ceux qui gardent encore quelque souillure ; dans le ciel, les âmes parfaites. Ceux qui vont en enfer ne peuvent être rachetés, parce que là plus de rédemption. Ceux qui sont en purgatoire attendent la délivrance, mais il leur faut avant être torturés par les ardeurs du feu, la rigueur du froid, ou toute autre douleur sensible. Ceux qui sont au ciel trouvent la joie dans la vue de Dieu; ils sont les frères de Jésus-Christ par nature, ses cohéritiers dans la gloire et ses compagnons dans les joies de l'éternité. La rédemption, impossible pour les premiers, n'est pas nécessaire pour les troisièmes ; nous n'avons donc à nous occuper que des seconds, et cela par un sentiment de compassion, parce que nous leur avons été unis par les liens de l'humanité. J'irai donc dans cette région, j'y verrai en un spectacle admirable, comment le Père des miséricordes abandonne entre les mains du tentateur ces enfants destinés à sa gloire, non pas pour les perdre mais pour les purifier ; non par colère, mais par miséricorde ; non pour leur ruine, mais pour leur instruction. Ce ne sont plus des vases de colère, destinés au châtiment, mais des vases de miséricorde destinés au royaume des cieux. J'irai donc à leur secours ; je supplierai Dieu par mes gémissements ; je l'implorerai par mes soupirs; je lui offrirai mes prières et j'apaiserai sa justice parle sacrifice véritable; et peut-être le Seigneur le regardera d'un œil favorable, et ordonnera que les souffrances fassent place au repos, la misère à la gloire, les tortures à la couronne immortelle. Par ces bons offices la pénitence de ces âmes peut être diminuée , leurs souffrances terminées, leurs châtiments finis. Aussi, qui que vous soyez, âme fidèle, parcourez cette région de l'expiation, et voyez ce qui s'y passe, et dans ces lieux de commerce, faites provision de compassion affectueuse.

6. La quatrième région est celle de l'enfer. O région terrible et cruelle, région redoutable, région qu'il faut fuir avec le plus grand soin ! terre d'oubli, d'afflictions et de misères, où ne règne aucun ordre, mais un

SUR DIVERS SUJETS

chaos éternel ! Séjour de mort où brûle un feu dévorant, où glace un froid rigoureux, où vivent des vers immortels, où s'exhale une odeur fétide et insupportable , où on trouve des marteaux qui écrasent, des ténèbres palpables, la confusion des pécheurs, des chaînes, et les visages horribles des démons. Mon corps frissonne et tremble, mes os s'agitent et craquent au souvenir de cette région. Comment es-tu tombé, Lucifer, ô toiy l'astre dumatin i ? Des pierres précieuses étaient ton vêtement1, et voici que les vers vont être ton lit et ta couverture *. O mon Dieu ! quelle différence entre un vêtement de pierres précieuses et un de vermine ; entre les délices du paradis et les vers rongeurs de l'enfer ! Je sais que ce feu est préparé pour Satan, pour ses anges \ et pour les hommes qui leur ressemblent ; là ils finiront sans finir, ils mourront sans mourir, ils souffriront sans jamais cesser de souffrir. Descendez donc tout vivant dans l'enfer; parcourez des yeux de l'esprit ces lieux de tourments, fuyez les crimes et les vices qui ont causé la perte de ces hommes vicieux et criminels. Haïssez l'iniquité, chérissez la loi de Dieu, et sur ce marché effroyable, achetez, achetez la haine du péché.

7. La cinquième région est celle du paradis. O fortuné séjour des vertus célestes, où la bienheureuse Trinité se montre aux élus face à face, où les chœurs des anges, agitant leurs ailes en cadence, chantent éternellement cet hymne divin : Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu des armées ». Lieu de délices, où les justes sont abreuvés d'un torrent de plaisirs ; lieu de clarté, où les saints brillent comme les astres du firmament; lieu d'allégresse où leur cœur déborde d'une joie éternelle ; lieu d'abondance où rien ne

Iaaie xrv, 12. — * Ezécfa. xxxiii 43. — > haie xiv II.— * Math. xxv,4i. - » I«ïevi,8.

manque à ceux qui l'habitent; lieu de suavité, où le Seigneur montre sa douceur à tous les bienheureux; lieu de paix, où il a établi sa demeure; lieu d'admiration où les œuvres de Dieu déploient toutes leurs merveilles ; lieu de satiété, où la vue de la gloire divine nous rassasiera ; lieu de vision , où nous apparaîtra un spectacle admirable. O sublime région , remplie de richesses ! du fond de cette vallée de larmes, nous soupirons vers vous. Dans votre sein la sagesse brillera, dégagée de l'ignorance : la mémoire n'y a plus d'oubli, l'intelligence d'erreur, la raison d'obscurité. O région où le Seigneur servira ses élus en passant près d'eux, c'està-dire où il se montrera à eux tel qu'il est. Dieu sera pour nous tout en tous ; là toutes les créatures , magnifiquement ordonnées, rendront gloire au Créateur, et réjouiront la créature. Ame spirituelle, élancez-vous donc dans cette région, parcourez-la des yeux du désir, voyez le Roi de gloire dans toute sa splendeur, entouré des légions angéliques, accompagné du cortège des bienheureux, renversant les orgueilleux, exaltant les humbles et écriez-vous : Heureux ceux qui habitent dans votre maison, ô mon Dieu ; ils vous loueront dans les siècles des siècles* ! Après avoir parcouru des yeux ce brillant marché, ces marchandises précieuses , achetez - y l'amour de Dieu. Vous avez vu ces régions, parcouru ces marchés, formé votre trésor, et vous êtes heureux. Faites maintenant profiter vos richesses jusqu'à l'arrivée du Seigneur votre Dieu, afin que vous puissiez lui dire: Seigneur, vous m'aviez donné cinq talents : en voici cinq autres que j'ai gagnés : et qu'il vous soit répondu : Entrez dans la joie de votre Seigneur*, l'Epoux de l'Eglise, qui est béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

* Ps. lxxxiii, f. — Math, xxv, 20, 21.

SERMON XLIII(A

De la magnanimité, la longanimité et l'unanimité.

i. Il est trois vertus de la primitive Église qui nous sont recommandées en peu de mots par saint Luc, quand il nous dépeint * les Apôtres persévérant, après l'Ascension, d'un commun accord dans la prière, et attendant la céleste consolation qui leur a été promise. Elle est, certes, digne d'éloges, la magnanimité de ce petit troupeau qui, privé de la douce présence de son pasteur, ne doute cependant ni de sa bienveillance ni de sa sollicitude paternelle; qui, par ses prières, frappe pieusement à la porte du ciel, certain que l'accès en est ouvert aux prières du juste, et que les supplications du pauvre sont accueillies de Dieu, que jamais il ne renvoie sans d'abondantes bénédictions. Sa longanimité n'est pas moins grande, alors qu'il persévère sans se lasser , selon cette parole du Prophète : S'il tarde, attendez-le, parce qu'il viendra et ne différera pas *. L'unanimité est aussi clairement exprimée dans ce passage et cette vertu attire seule les dons du Saint-Esprit. Car Dieu n'est pas le Dieu de la division , mais de la paix ; et il veut qu'une parfaite union règne entre les habitants de sa maison.

2. C'est donc à bon droit que Dieu à prêté l'oreille à des cœurs ainsi disposés , et qu'il

1 Actes i, 14. — * Hatac. u, 3*

(a) Dana les éditions précédentes, ce sermon élait le cinquième sur la fête de l'Ascension.

n'a pas confondu dans leur espérance ceux en qui il trouvait cette magnanimité, cette longanimité, cette unanimité. Car ce sont là des témoignages invincibles de foi, d'espérance et de charité. Evidemment, c'est l'espérance qui produit la longanimité, et la charité qui engendre l'unanimité. Est-ce la foi qui donne la magnanimité? Oui, elle seule. En effet, toute confiance, sans la foi, n'est pas une solide grandeur d'esprit, mais une enflure pleine de vent, et une vaine tumeur. Cherchez-vous un homme magnanime? Ecoutez : Je puis tout, 'dit l'Apôtre, en celui qui me fortifie1. Imitons, mes frères, cette triple disposition, si nous voulons obtenir de l'Esprit-Saint une mesure surabondante de grâces. L'Esprit-Saint ne se donne à tous, excepté à Jésus-Christ, qu'avec mesure ; mais ici la mesure comble semble avoir débordé, et dépassé la mesure ordinaire. U y a eu dans notre conversion une magnanimité évidente : qu'il y ait aussi dans notre persévérance de la longanimité, dans notre conduite de l'unanimité. Ce sont de telles âmes que la Jérusalem céleste veut pour son rétablissement, des âmes à qui ne manquent ni la grandeur de la foi pour accepter le joug de Jésus-Chrsit, ni la durée de l'espérance pour persévérer, ni l'union de la charité qui est le lien de la perfection.

1 1 Cor. xiv, 33.

«ac;

SUR DIVERS SUJETS

SERMON XLIV

De ceux en qui les mystères de Jésus-Christ semblent n'avoir pas encore été accomplis.

i. Tous les passages de l'Écriture qui ont trait à notre Sauveur sont pour nos âmes autant de remèdes. Veillons donc à ce qu'on ne puisse pas dire de nous : Nous avons soigné Babylone, et Babylone n'a point été guérie1. Que chacun examine l'effet produit en lui par ces remèdes si salutaires. Il en est pour qui le Christ n'est pas encore venu en ce monde, d'autres pour qui il n'a pas encore souffert, d'autres enfin pour qui il n'est pas encore ressuscité. Il en est pour qui il n'est pas encore monté au ciel, d'autres qui n'ont point encore reçu le Saint-Esprit. Que produit l'humilité de celui qui possédant la nature de Dieu, n'a point cru injuste d'être égal à Dieu, mais qui s'est anéanti lui-même et a pris la forme et un esclave* ? Que produit, dis-je, l'humilité d'un Dieu sur l'orgueil de l'homme? Quelle trace reste-t-il de cette humilité en ceux qui s'attachent encore de toutes leurs forces aux biens et aux honneurs de ce monde? N'avez- vous pas, mes frères, la conscience joyeuse, de pouvoir dire : Un petit enfant nous est né? Il en est pour qui le Christ n'a pas encore souffert, qui fuient les tribulations, qui craignent encore la mort, comme si Noire-Seigneur n'avait pas vaincu les tribulations en les supportant, et la mort en mourant.

1 Jérera. xu, 0. — f Philipp. h, 6, 7.

(a) Dans les manuscrits, ce sermon est le troisième sur h Résurrection.

2. Il en est d'autres pour qui il n'est pas encore ressuscité, qui, au milieu des ennuis de la mortification, des afflictions de la pénitence, sont tout le jour dans la mort, sans recevoir aucune consolation spirituelle. Mais si ces jours n'eussent été abrégés, qui pourrait y résister ? Pour d'autres Jésus-Christ est ressuscité, mais il n'est pas encore monté au ciel : au contraire, par sa tendre douceur, il reste sur la terre avec ceux qui tout le jour se livrent aux exercices de la dévotion, qui pleurent dans leurs oraisons, soupirent dans leurs méditations; à ceux-là tout est doux et agréable, et ils chantent sans cesse un perpétuel alléluia. Hais il leur faut quitter le lait pour s'habituer à une nourriture solide ; il leur est avantageux que Jésus-Christ les quitte, et leur ôte ses consolations temporelles. Mais quand pourront-ils comprendre cela ? Ils se plaignent d'être abandonnés par Dieu, d'être privés de sa grâce. Mais qu'ils prennent un peu patience, qu'ils restent dans la cité, jusqu'à ce que le ciel les revête d'une vertu plus solide, et qu'ils reçoivent de plus grandes faveurs de l'Esprit- Saint ; à l'exemple des apôtres qui ont été élevés à un degré plus éminent, et sont entrés davantage dans la voie de la charité : ils n'ont plus songé aux larmes qu'ils verseraient, mais comment ils remporteraient sur l'ennemi commun une éclatante victoire, et fouleraient Satan aux pieds.

Suivent les Sermons vulgairement appelés Petits qu'Horstius a joints aux sermons sur divers sujets, en en rejetant quelques-uns parmi les sentences. Ce sont peut-être là ces Fleurs de S. Bernard que Jean de Salisbury, demandait à Pierre de Celles (lettres 96 et 97).

SERMON XLV

De deux trinités différentes , celle de Dieu et celle de l'homme.

1 . Cette trinité bienheureuse et éternelle, compesée du Père, du Fils et du Saint-Esprit, mais ne formant qu'un seul Dieu, souveraine puissance, souveraine sagesse, souveraine bonté, a créé à son image et ressemblance une autre trinité, qui est l'âme raisonnable. Celle-ci nous offre les traces de cette trinité souveraine, en ce qu'elle est composée de mémoire, de raison et de volonté. Dieu l'a faite de telle sorte que, demeurant en lui, elle participât à sa béatitude ; mais qu'éloignée de lui, elle fût malheureuse, partout où elle irait ailleurs. Cette trinité créée a préféré tomber par le mouvement de sa volonté propre, plutôt que de se maintenir par la grâce de son Créateur et son libre arbitre. Elle est donc, par suggestion, plaisir et consentement, déchue de cette haute et belle trinité, composée de la puissance, la sagesse, l'innocence, dans une autre honteuse et toutà fait opposée à la première, la faiblesse, l'aveuglement et la corruption. Sa mémoire est devenue impuissante et faible, sa raison insensée et obscure, sa volonté impure. La mémoire qui, prospère, contemplait la puissance de Dieu, précipitée de cette hauteur, a, si j'ose dire, donné dans sa chute contre des rochers, et s'est brisée en trois parties, à savoir les pensées naturelles, les pensées pénibles et les pensées oisives. J'entends par pensées naturelles celles qui l'occupent des soins nécessaires, comme du boire, du manger et d'autres choses semblables; par pensées pénibles, celles qui l'engagent dans les emplois extérieurs et les occupations fastidieuses ; par pensées oisives, celles qui ne l'occupent ni l'astreignent, mais la détournent de la méditation des vérités éternelles, et font qu'elle songe, par exemple, à la course d un cheval, au vol d'un oiseau.

(a) Ou 1" des Petits Sermons.

2. La raison a fait aussi une triple chute ; elle devait discerner le bien et le mal, la vérité et Terreur, l'utile et l'incommode; mais dans ce discernement, elle est enveloppée de tels brouillards, que son jugement s'égare souvent, et prend le mal pour le bien, Terreur pour la vérité, le nuisible pour l'utile ; erreurs qui lui eussent été impossibles, si elle n'eût jamais perdu la lumière qui Ta créée. Mais, tombée de ces clartés, elle n'a su trouver que les ténèbres et l'aveuglement. Aussi a-t-elle perdu le guide qui la dirigeait dans les trois sentiers de la sagesse, l'éthique, la logique et la physique, que nous pouvons encore appeler science morale, science d'observation et science naturelle. Par la morale elle choisit le bien, repousse le mal ; par la logique elle distingue la vérité et Terreur ; par la physique, l'utile et le nuisible, c'est-à-dire ce que, dans Tusage de la vie, elle doit adopter ou rejeter.

3. Vient maintenant la volonté qui, elle aussi, a subi une triple ruine. Elle qui devait s'attacher à la bonté, à l'innocence souveraine, et ne chérir qu'elles seules, est tombée par sa propre faute, de ces hauteurs dans des bas-fonds; la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, et l'ambition du siècle lui ont inspiré l'amour des choses terrestres. Quoi de plus malheureux que cette chute qui en perdant la mémoire, la raison, la volonté, atteint toute la substance de Tàme I

4. Néanmoins cette trinité bienheureuse oubliant notre faute pour ne se ressouvenir que de sa miséricorde, a réparé en notre nature une chute si lamentable, si honteuse et si ténébreuse. Envoyé par le Père, le Fils de Dieu est venu à nous et nous a donné la foi; après le Fils, est venu le Saint-Esprit qui nous a enseigné et donné la charité. Et ces deux choses, la foi et la charité, nous ont rendu l'espérance du retour au Père. Et c'est

SUR DIVERS SUJETS

par cette trinité, la foi, l'espérance et la charité, que l'immuable et bienheureuse Trinité nous a retirés du limon de la terre comme avec une sorte de trident, et nous a rendus au bonheur que nous avions perdu, nous, trinité inconstante, déchue et misérable. La foi a éclairé notre raison ; l'espérance, ranimé notre mémoire ; la charité, purifié notre volonté. Le Fils de Dieu étant donc, comme nous l'ayons dit, descendu sur la terre, et s'étant fait homme, lui qui était Dieu, semblable à un bon médecin, nous a donné des préceptes dont l'observation devait nous rendre la santé perdue. Pour autoriser ces préceptes, il a fait des miracles, et pour nous en persuader l'utilité, il nous a promis le bonheur éternel.

5. 11 y a donc une différence entre la foi aux préceptes, la foi aux miracles et la foi aux promesses ; entre croire en Dieu, croire Dieu et croire à Dieu. Par la foi aux préceptes nous croyons en Dieu ; mais croire en Dieu, c'est espérer en lui et l'aimer. Par la foi aux miracles, nous le croyons Dieu, capable d'opérer des prodiges, capable de tout faire. Parla foi aux promesses, nous croyons à Dieu qui accomplit toujours ce qu'il promet. De même l'espérance est triple, et découle des trois sortes de foi indiquées plus haut. Car la foi aux préceptes engendre l'espérance du pardon; la foi aux miracles produit l'espérance ; et la foi aux promesses l'espérance de la gloire. La charité est également triple ; elle procède cTun coeur pur , (ttme donne conscience et (furie foi sincère1. Nous devons la pureté du cœur à notre prochain, la bonne conscience à nous-mêmes , la foi à Dieu. La pureté du cœur consiste à ne rien faire que dans l'intérêt du prochain ou pour la gloire de Dieu. Mais il faut la témoigner surtout au prochain, parce que Dieu voit tout, tandis que le prochain ne la découvre qu'autant que nous lui ouvrons notre cœur. Deux choses produisent en nous

1 Tim. i, 5.

la bonne conscience : la pénitence et la continence, quand par la pénitence nous expions les péchés commis, et que parla continence, nous cessons de pécher, et nous nous devons cette vertu à nous-mêmes. Reste la foi sincère, qu'il faut montrer à Dieu avec soin, en ne l'offensant pas, même au profit du prochain, à qui nous payons notre dette de charité ; en ne refusant pas l'obéissance à ses préceptes, dans notre conscience que nous avons soin de garder dans l'humilité par la pénitence et la continence; telle est la foi sincère. Ce mot sincère la distingue de la foi morte et simulée ; la foi est morte, si elle est sans les œuvres ; elle est simulée, si elle ne croit que pour un temps, défaut au moment de la tentation ; c'est pourquoi on l'appelle simulée, c'est-à-dire fragile.

6. Résumons brièvement tout cela, afin de le mieux retenir. Disons donc : Il est une trinité créatrice, le Père, le Fils et le Saint- Esprit, de laquelle s'est éloignée une trinité créée, la mémoire la raison et la volonté. La cause de cette chute est une autre trinité, la suggestion, la délectation, le consentement. Le terme de cette chute est encore une trinité, faiblesse, aveuglement, impureté. Le principe de cette chute, une trinité, la mémoire, la raison et la volonté. Et chacune de ces facultés succombe à une triple chute. La mémoire est tombée en trois sortes de pensées : naturelles, pénibles et oisives; la raison est une triple ignorance, celle du bien et celle du mal, celle de la vérité et de Terreur, celle de l'utile et du nuisible. La volonté est tombée dans la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'ambition du siècle. C'est une trinité qui la relève, la foi, l'espérance et la charité. Et chacune de ses vertus à trois formes ; Il y a la foi aux préceptes, la foi aux miracles et celle des promesses; il y a l'espérance du pardon, de la grâce et de la gloire; il y a la charité procédant d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère.

SERMON XLVI

De la liaison entre la virginité et Fhumilité.

Je vous salue, Marie, pleine de grâces. La plénitude de la grâce ne pouvait être le privilège exclusif de la virginité, parce que cette vertu n'est pas accordée à tout le monde. Heureux ceux qui n'ont point souillé leurs vêtements et qui se glorifient, avec notre reine, d'avoir sauvegardé leur virginité! Hais, ô ma souveraine, n'avez-vous qu'une bénédiction? Je vous en supplie, bénissez-moi donc. Cette vertu a péri en moi, et je n'y puis plus aspirer. Me voilà plongé dans la fange et dans la pourriture, semblable à la bête de somme ; mais n'aurai-je plus aucune place près de vous? ne pourrai-je plus demeurer avec vous parce que je suis dans l'impuissance de vous suivre partout où vous irez? L'ange cherche la jeune fille préparée par le seigneur au fils de son seigneur. Lui-même boit à votre fontaine, charmé qu'il est par une vertu pareille à la sienne : ne permettrez-vous pas aux bêtes de somme de boire aussi à leur tour? L'ange puise à vos lèvres la connais-

(a) On 2« des Pclis Sermon*.

sance de votre virginité. Que les bêtes de somme y puisent celle de voire incomparable et glorieuse humilité. Dieu, dit-elle, a regardé l'humilité de sa servante '. Car la virginité sans l'humilité peut bien être glorifiée, mais non pas par Dieu. Le Très-Haut regarde toujours ceux qui s'abaissent, et dédaigne ceux qui s'élèvent ' ; il résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles \ Hais ces deux mesures ne remplissent pas complètement votre sein : il y a encore place pour une troisième, afin que le maître d'hôtel boive aussi, après l'ange et les bêtes de somme. Ce bon vin que nous avons conservé jusqu'ici, l'ange le puise, mais pour le porter au maître d'hôtel \ Je parle ici du Père, qui, étant le principe de la Trinité, mérite le nom de maître d'hôtel. Célébrant la fécondité de Marie, qui est la troisième mesure, l'ange dit : Le fruit de vos entrailles sera sainte et s'appellera le Fils de Dieu ■ , comme s'il disait : c'est avec Dieu seul que vous partagez cette génération.

1 Luc i, 28. 48. — » Ps. cxxxvii, 5.-3 Jacq. iv, fi. — * Jean u, 6, .0. — * Luci, 35.

SUR DIVERS SUJETS

SERMON XLVII

De quatre sortes d'orgueil.

1. Je vous salue, Marie, pleine de grâces. Oui, pleine de grâce, car elle est agréable à Dieu, aux hommes et aux anges. Aux hommes par sa fécondité, aux anges par sa -virginité, à Dieu par son humilité. C'est cette dernière vertu qui, d'après son propre témoignage, a attiré sur elle les regards de Dieu \ du Dieu qui regarde les humbles et méprise les orgueilleux ". De même que les yeux de Satan se complaisent en tous ceux qui s'élèvent, ainsi le regard de Dieu s'attache sur ceux qui s'abaissent. Aussi dit-il dans le Cantique : Revenez, revenez Sunamite ; revenez, revenez afin que nous nous voyions *. Il dit quatre fois revenez, à cause des quatre sortes d'orgueil qui l'avaient rendue odieuse au Seigneur, et avaient détourné d'elle ses regards. Car il y a l'orgueil du cœur, l'orgueil des lèvres, l'orgueil des œuvres et l'orgueil de l'extérieur. L'orgueil du cœur existe quand l'homme est grand à ses propres yeux. C'est contre cet orgueil qu'est dirigée cette prière du Sage : Ne souffrez donc pas que je m* exalte à mes yeux*. Et ailleurs : Malheur à vous qui êtes sages à vos yeux '/ L'orgueil des lèvres ou de la langue, que Ion appelle encore jactance, consiste non-seulement à s'estimer beaucoup, mais

1 Lac i, 28, 48. — * Ps. cxxxvn, S. — ' Cantiq. vi, 42. — * Eccll. xxin, 5. — • Isaie v, 2!.

(a) Ou 3e des Petit* Sermon?.

encore à parler de soi. Ce qui faisait dire à David : Que le Seigneur confonde les lèvres trompeuses et la langue présomptueuse1.

L'orgueil des actes consiste à étaler au dehors sa vanité et sa prétendue grandeur. C'est de cet orgueil que le Psalmiste dit : Celui qui agit avec orgueil, n'habitera point dans ma maison '. L'orgueil dans l'extérieur consiste à se parer de vêtements précieux,et à afficher la gloire. Ce qui faisait dire à saint Paul : Ne portez pas de vêtement précieux 8 : et au Seigneur : Ceux qui sont vêtus délicatement sont dans les palais des rois \ où abonde l'orgueil. A cette contagion dangereuse il est cinq remèdes proposés par Dieu à l'âme raisonnable : à savoir le lieu, le corps, la tentation du démon, les préceptes de Jésus-Christ et 6a vie ici-bas. Le lieu, la vie est un exil; le corps, il nous est à charge; la tentation, elle nous trouble; les préceptes de Jesus-Christ, ils nous édifient; sa vie, elle est notre modèle. Voilà, pour ainsi dire, cinq sens par lesquels Dieu opère en notre âme l'humilité. De même que l'âme est la vie du corps, ainsi Dieu est la vie de rame, et de même que le corps est mort quand les sens cessent d'être vivifiés par l'âme, ainsi l'âme est morte quand elle ne reçoit plus de Dieu l'humilité par ces moyens.

» Pb. xi, 4. — « Id. c. 7. — • I Tîm. ii, 9. — * Math, xi, 8.

SERMON XLVIII

De la pauvreté volontaire.

Jésus entra dans un château , et une femme nommée Marthe le reçut dans sa maison1. Le château où est entré Jésus-Christ, c'est la pauvreté volontaire qui met ses habitants à l'abri d'une double attaque,funeste aux amis du monde, je veux dire l'envie personnelle et celle d'autrui. Car la pauvreté étant regardée comme misérable, n'est pas pour le prochain un objet d'envie, et,comme elle est volontaire, elle n'envie rien à personne. Les deux sœurs de l'Evangile représentent les deux vies des amis de la pauvreté. Les uns, avec Marthe, s'empressent autour du Seigneur, ils lui préparent deux mets, à savoir l'amendement de la conduite

par la contrition, et les œuvres de piété rehaussées par la dévotion. Ceux qui, avec Marie, s'occupent uniquement de Dieu, méditent sur ce qu'est Dieu et dans le monde, et dans les hommes, et dans les anges, et en lui-même, et dans les réprouvés. Ils voient que Dieu est la Providence qui gouverne le monde, le libérateur et l'appui des hommes, la saveur et la beauté des anges, le principe et la fin de lui-même, la terreur et l'épouvante des réprouvés. Il est admirable dans les créatures, aimable dans l'homme, désirable dans les anges , incompréhensible en lui-même, insupportable dans les réprouvés.

SERMON XLIX(B

De trois sortes de Verbe.

Le jour annonce le Verbe au jour. Le jour qui s'adresse au jour, c'est l'ange à la Vierge. L'ange est le jour à cause de sa béatitude, la Vierge est jour à cause de sa pureté virginale. Et la nuit le fait connaître à la nuit. Le serpent est la nuit par sa malice; la femme est la nuit par son ignorance. Le

1 Luc x, 38.

(a) Oq 4* des Petite Sermons.

(b) Ou 6e des Petite Sermons.

jour annonce le Verbe au jour. La divinit s'unit à la virginité ; du sein de la majesté du Père, elle va dans le sein de la pureté maternelle : ou bien ce jour qui annonce le Verbe au jour, c'est Dieu le Père qui parle à l'âme raisonnable éclairée par la foi. Et la nuit le révèle à la nuit * ; c'est la créature raisonnable qui parle à l'âme raisonnable

1 Ps. xvui, 3.

SUR DIVERS SUJETS

qui n'est pas encore éclairée par la foi. Ce qui fait dire à l'Apôtre : Les œuvres de Dieu font connaître et comprendre à la créature ce qytily a en lui d'invisible *. Nous pouvons donc dire qu'il y a un Verbe exprimé, un Verbe inspiré, un Verbe engendré. Le premier nous a instruits» le second nous a convertis, le troisième nous a donné la vie. Le premier nous a été funeste, le second nous a été inutile , le troisième nous a sauvés. Le premier nous a été funeste , car bien qu'ayant la connaissance de Dieu , les hommes ne Vont ni adoré , ni remercié comme Dieu , mais ils se sont évanouis en leurs penr séest et leur cœur insensé s'est obscurci*. Le second nous a été inutile; car la loi qui nous a été donnée ne pouvait nous vivifier. Le troisième nous a donné la vie , car il nous a rachetés par la croix. Le premier est tout extérieur, le second extérieur et intérieur, le troisième exclusivement intérieur.

Mais, remarquez-le, ce qui nous vient du dehors nous arrive de la plénitude de Celui qui nous le communique avec un certain goût de sa propre substance. Aussi la Sagesse incarnée possède-t-elle en elle toute plénitude, en ses miracles toute connaissance, dans sa doctrine, tout pouvoir de conversion, dans sa passion toute source de vie. Ce qui fait dire au Prophète : Venez et retournons au Seigneur, car il a cvmmencé lui-même notre guérison, et il F achèvera; il nous frappera, mais il nous sauvera. Il nous rendra la vie après deux jours, c'est-à-dire après la connaissance et la conversion ; et le troisième jour il nous ressuscitera, par la voix du Verbe incarné dans sa première résurrection ; et nous vivrons en sa présence, vivifiés par sa passion, éclairés davantage par la connaissance de ses miracles ; et nous le suivrons afin de connaître le Seigneur S instruits par la conversion, fruit de sa doctrine

SERMON L

Qt/ il faut régler nos passions.

i . Sortez, filles de Sion , et voyez le roi Salomon. L'Ecriture ne dit pas : Voyez l'Ecclésiaste, ou Idida, deux autres noms du roi Salomon; elle désigne Jésus-Christ notre vrai Salomon : il est Salomon, c'est-à-dire paci* fique, dans l'exil; il est Ecclésiaste, c'est-àdire orateur au jugement; Idida, c'est-à-dire le bien-ahné du Seigneur, dans le royaume du ciel, et partant il est roi. Dans l'exil il règle notre conduite, au jugement , il discerne nos mérites, dans son royaume il distribue les récompenses8. Il est doux dans l'exil, juste au jugement , resplendissant de gloire dans son royaume ; aimable dans l'exil , terrible sur son tribunal , admirable dans son royaume. Voyez-le paré du dia-

1 Rom. i, 20. — t R0m. t> 20. 21. — 8 Voir serm. II. pour FEpiph. n°2.

(a) Ou !• des Petits Sermons.

dème dont sa mère ta couronné1. Cette couronne est celle de la miséricorde, et elle le rend noire modèle. Sa marâtre l'a couronné d'un diadème de misère qui en fait un objet de mépris. Je parle de la synagogue, qui s'est montrée non sa mère, mais sa marâtre. Sa famille le couronnera d'un diadème de justice, et sous cette couronne il sera terrible ; son Père le couronnera d'un diadème de gloire, qui le rendra digne de nos désirs. Que les pécheurs voient donc en lui la couronne de misère, c'est-à-dire la couronne d'épines, et qu'ils en soient touchés ; que les tilles de Sion, âmes pleines d'affection, voient en lui la couronne de miséricorde, et qu'elles l'imitent ; les impies verront en lui la couronne de justice, et ils périront ; les saints verront

1 Osée, vi, 1, 3. — •Cantiq, m, il.

en lui la couronne de gloire, et ils s'en réjouiront éternellement.

2. Sortez, filles de Sion, âmes délicates, quittez les sentiments charnels pour l'intelligence de l'esprit ; la servitude de la concupiscence charnelle, pour la liberté de l'intel ligence spirituelle ; et voyez le roi Salomon avec le diadème dont sa mère Fa couronné. Ses imitateurs eux aussi sont couronnés, mais c'est de leur propre volonté, et avec le secours de la grâce. Lqi seul a été couronné par sa mère, parce que seul il a quitté le sein maternel, avec l'ordre en ses affections, comme l'époux quitte la chambre nuptiale. Ces passions, connues de tous, sont au nombre de quatre : l'amour, la joie, la crainte et la tristesse1. Sans elles, l'âme humaine ne peut subsister ; mais elles sont pour les uns un sujet de gloire ; pour les autres, un sujet de confusion; purifiées et dirigées, elles remplissent l'âme de gloire et y mettent une couronne de vertus ; mal réglées, elles la remplissent de honte et d'ignominie. Et voici comment on les purifie. Si vous aimez ce qu'il faut aimer, si vous aimez davantage ce qui mérite un plus grand amour, si vous refusez votre amour à ce qu'il ne faut pas aimer , votre amour sera purifié. Ainsi des autres passions : et voici l'ordre dans lequel elles doivent marcher. D'abord la crainte, puis la joie, ensuite la tristesse, enfin l'amour. C'est là leur agencement entre elles. De* la crainte et de la joie naît la prudence, et la crainte est le motif de la prudence ; la joie en est le fruit. De la joie et de la tristesse natt la tempérance, la tristesse est le motif, la joie est le fruit. De la tristesse et de l'amour naît la force; la tristesse est la cause de la force, l'amour en est le fru it. Enfin voici comment se ferme cette couronne. De l'amour et de la crainte naît la justice : la

1 V, ser. II pour le commencement du jeûne, n° 3,

crainte en est le motif, l'amour en est le fruit. 3. Considérez donc comment ces passions bien ordonnées deviennent des vertus, et mal réglées , des désordres. Si la tristesse suit la crainte, elle engendre le désespoir ; si la joie suit l'amour, elle engendre la corruption. Que la ^crainte précède donc la joie , parce que la crainte veille sur l'avenir; tandis que la joie se réjouit du présent , et ainsi la joie est la fin d'une sage prévoyance. Que la joie éprouve donc la crainte. La crainte éprouvée n'est autre chose que la prudence. Que la tristesse accompagne la joie, parce que celui qui pense au malheur accueille la joie avec modération. Que la tristesse tempère la joie. La joie tempérée n'est autre chose que la tempérance. Joignons l'amour à la tristesse, parce que celui qui désire d'amour les choses dignes d'affection, est plein de force pour supporter les choses pénibles. Que l'amour fortifie donc la tristesse. La tristesse fortifiée n'est autre chose que la force. Joignons l'amour à la crainte, parce que celui qui ne méprise point les choses qu'il faut appréhender ne s'attache qu'avec mesure à celles qu'il faut aimer. Que l'amour règle donc la crainte. La crainte réglée n'est autre chose que la justice. Deux passions, la joie et la tristesse ne s'épanchent point au dehors; nous ne nous attristons qu'en nous-mêmes. L'amour et la crainte se traduisent au dehors. Car la crainte est une passion naturelle qui nous lie par la partie inférieure à celui qui est au-dessus de nous; elle n'a que Dieu pour objet. L'amour est une passion qui nous attache à nos supérieurs, à nos inférieurs et à nos égaux ; ses objets sont Dieu et le prochain. Hais la perfection de la justice consiste en ces deux choses , à craindre Dieu pour sa puissance, à l'aimer pour sa bonté, et à aimer le prochain, qui participe avec nous à une commune nature.

SUR DIVERS SUJETS

SERMON LI

De la purification de Marie et de la circoncision de Jésus-Christ.

Pourquoi disons-nous que la bienheureuse Marie a été purifiée et que Jésus luimême a été circoncis ? La mère n'avait pas plus besoin de purification que le fils de circoncision. C'est donc pour nous que l'un est circoncis, et l'autre purifiée; ils enseignent par là aux pénitents à s'abstenir d'abord du vice et à se circoncire par la continence, puis à se purifier parla pénitence des péchés commis. Mais pourquoi Marie portet-elle Jésus dans son sein, tandis que Joseph le porte sur ses épaules, en allant en Egypte, et en revenant? Pourquoi Siméon le portet-il dans ses bras ? Ceci est la figure de trois choses d'élus; Marie représente les prédicateurs ; Joseph, les pénitents et Siméon, les bons ouvriers. Car celui qui évangélise les autres, semble porter Jésus dans son sein, pour l'enfanter dans les autres, ou plutôt en-

fanter les autres à Jésus. C'est dans ce sens que parlait saint Paul, quand il disait : Mes petitsenfants, que f enfante de nouveau, jusqu'dce que le Christ soit formé en vous*. Ceux qui supportent pour Jésus-Christ de grandes fatigues, qui souffrent persécution, qui ne font de mal à personne, et endurent sans se plaindre le mal que leur font les autres, ceux-là, ont le dit avec raison, portent Jésus sur leurs épaules et c'est à eux que la vérité dit: Si quelqu'un veut venir après moi qu'il se renonce lui-même, e te2. Mais celui qui donne à manger à celui qui a faim, à boire à celui qui a soif, qui s'acquitte des autres œuvres de miser icode à l'égard des nécessiteux, celuilà ne semble-t-il porter Jésus en ses bras ? Le Seigneur lui dira au jour du jugement : Tout ce que vous avez fait au plus petit df entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait9.

SERMON LU

De la Maison de la Sagesse divine, c'est-à-dire delà Vierge Marie.

1. La Sagesse s9 est bâti une maison, etc1. Comme ce mot de sagesse a plusieurs significations, il faut savoir quelle est celle qui s'est bâti une maison. Car il y a une sagesse

1 Prov. ixf 1.

(a) Ou T et S* dus Petits Sermons.

(b) On 9« des Petits Sermons.

de la chaire qui est ennemie de Dieu s et une sagesse mondaine qui est une vraie folie devant Dieu». Ces deux sagesses, selon l'apôtre saint Jacques, sont terrestres, animales et diaboliques *. Sont sages de cette

» Galat. iv, 19. — - Luc ix, 23. — s Matb. xxv, 40. * Rom. vin, 7. — * I Cor. m, 19. — 6 Jacq. ni, 15. «

sagesse, ceux qui sont habiles à faire le mal, et qui ne savent pratiquer aucun bien ; il sont condamnés et se perdent dans cette même sagesse, ainsi qu'il est écrit : Je surprendrai les sages dans leur finesse et je perdrai la sagesse des sages, je réprouverai la prudence des habiles1. Il me semble que c'est justement à ces sages que l'on peut appliquer ces paroles de Salomon : J'ai vu un grand mal sous le soleil, un homme sage à ses propres yeux. Aucune de ces deux sagesses, ni celle de la chair, ni celle du monde, ne se bâtit une maison ; elle la. renverse plutôt entièrement. Mais il est une autre sagesse qui vient d'en-haut, qui est premièrement pudique, puis pacifique. C'est Jésus-Christ même la vertu et la sagesse de Dieu, dont l'Apôtre nous apprend que Dieu l'a fait notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption1.

2. Or cette sagesse qui était de Dieu, et qui était Dieu même, descendant vers nous du sein de son Père, s'est bâti une demeure, à savoir sa mère la Vierge Marie, dans laquelle il a taillé sept colonnes. Et qu'est-ce que tailler en elle sept colones, sinon se préparer en sa personne, par la foi et les œuvres, une demeure digne de lui? Le nombre trois se rapporte à la foi, à cause de la sainte Trinité, et le nombre quatre aux bonnes mœurs, à cause des quatre vertus principales. Or que la sainte Trinité ait été en Marie (par la présence de la Majesté) quand le Fils seul y était spécialement par la susception de l'humanité, l'ambassadeur céleste lorsque en dévoilant à Marie les mystères sacrés, il lui dit : Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. Et un peu après : Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre*. Vous y voyez donc le Seigneur, et vous y voyez la vertu du Très- Haut et le Saint-Esprit ; vous y voyez le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Aussi le Père ne peut être sans le Fils, le Fils sans le Père, ni le Saint-Esprit sans l'un et l'autre, dont il procède suivant cette parole du Fils : Je suis dans le Père, et le Père est en moi. Et plus loin : Le Père qui demeure en moi fait les mimes oeuvres que moik. Il est donc évident que la foi de la sainte Trinité a été dans le cœur de la sainte Vierge.

3. Mais maintenant recherchons avec soin si Marie n'a pas encore possédé les quatre

* ICor. n, 19. — » I Cor.i, 30. — » Luo i, 28, 35. — * Jean xiv, 16.

vertus principales, comme les quatre autres colonnes de cet édifice. Voyons premièrement si elle n'a pas eu la force. Et comment ne l'aurai t-elie pas eue, elle qui avait si fortement résolu en son cœur de vivre pour Dieu seul dans la virginité, après avoir méprisé les pompes du siècle, et renoncé à toutes les voluptés de la chair? Elle est, si je ne me trompe, cette vierge dont il est dit: Qui pourra trouver une femme forte? Elle est si précieuse qvton ne la trouve qu'aux extrémités de la terre1 ? Elle est cette femme assez forte pour briser la tête du serpent à qui Dieu dit dans la Genèse : Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, et entre sa race et la tienne, et elle te brisera la tête1. Il est plus clair que le jour, et par l'entretien que l'ange eut avec elle, et par la réponse qu'elle lui fit, qu'elle avait la tempérance, la prudence et la justice; car, lorsqu'elle se vit saluée avec tant de respect par ces paroles de l'ange : Je vous salue, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous9; non-seulement elle ne s'enorgueillit point de se voir bénie par un privilège singulier de la grâce, mais elle se tint en silence, et elle se demandait en elle-même quel était donc ce salut, et ce fut là l'effet d'une tempérance extraordinaire. Lorsque l'ange lui découvrit les mystères célestes, elle s'informa soigneusement de quelle manière elle pourrait concevoir et enfanter, elle qui ne connaissait point d'homme; et en cela elle fit paraître une grande prudence. Enfin, elle montra sa justice lorsqu'elle se dit la servante du Seigneur ; car la confession est le propre des Justes. Les Justes, estil dit, confesseront votre nom, et les cœurs droits demeureront en votre présence1". Et ailleurs, il est dit encore des Justes : Vous confesserez sincèrement l'excellence des œuvres du Seigneur*.

4. La bienheureuse Vierge Marie a donc été forte dans sa résolution, tempérée dans son silence, prudente dans ses demandes, et juste dans sa confession. Et c'est de la sorte que la Sagesse céleste s'est bâti en elle une maison soutenue des quatre colonnes des vertus principales, et des trois colonnes de la foi : elle a rempli son esprit de si riches bénédictions, que sa chair a été fécondée par cette plénitude, et qu'en demeurant vierge, Marie a, par une grâce singulière, enfanté cette même Sagesse incarnée, après l'avoir auparavant conçue dans la pureté de son esprit. Voulons-nous à notre tour devenir la

* Prov. xxxi, 10. — * Gen. tn, 15. — * Luo i, 38, 38. — * Ps. cxxxix, 1*. — Eooli* xux, M.

SUR DIVERS SUJETS

maison de cette Sagesse, établissons-nous sur ces fermes colonnes, et préparons-lui une demeure par la foi et les bonnes œuvres. Pour celles-ci, je crois que la justice suffit, pourvu qu'elle soit accompagnée des autres vertus. Mais afin qu'elle ne soit point sur-

prise par Terreur et l'ignorance, elle a besoin d'être précédée par la prudence, et il faut que la tempérance et la force soient à ses côtés, de peur qu'elle ne fasse une chute dangereuse, en s'inclinant trop à droite ou à gauche.

SERMON LUI

Des Noms du Sauveur.

i. Il sera appelé l'Admirable y le Conseiller, le Dieu, le Fort, le Père du siècle à venir, le Prince de la Paix1. Il est admirable dans sa naissance, conseiller dans la prédication, Dieu dans ses œuvres, fort dans sa passion, père du siècle à venir dans sa résurrection, et prince de la paix dans la béatitude éternelle . Or tous ces noms lui peuvent être attribués aussi dans l'ouvrage de notre salut. Car, premièrement, il est admirable dans la conversion de notre volonté dont le changement appartient à la main seule du Très-Haut. On rappelle conseiller dans la révélation de ses volontés, lorsqu'il découvre à ceux qui sont déjà convertis, ce qu'ils doivent pratiquer. Ce qui faisait dire à saint Paul, quand il fut converti -.Seigneur I que voulez-vous que je fasse**! Or il faut que les convertis aient une grande contrition des péchés qu'ils ont commis, et dont la rémission mérite à Jésus-Christ le titre de Dieu, à qui seul appartient de pardonner les fautes. C'est pourquoi les Juifs voyant le Sauveur remettre ici-bas les péchés, s'emportent contre lui et l'accusent de blasphème *, comme s'il usurpait une mission qui n'appartient qu'à Dieu seul. En quatrième lieu, il est appelé fort, suivant cette maxime de l'Apôtre : Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ, souffriront persécution \ 2. Hais qui pourrait la supporter sans le

1Iaaieix,6. — «Act.u6,— «Math .Dt,3.—*lTim. m. (▲) 10* des Petits Sermons.

secours de Dieu? Aussi David s'écriait : Si le Seigneur ne m'eût point secouru, mon âme serait déjà dans l'enfer1. Quand donc il nous protège dans la tribulation, et qu'il nous délivre des puissances de l'air, que dire sinon qu'il est fort ! Aussi le Psalmiste ajoute : Le Seigneur est fort et puissant II est puissant dans le combat * . Et parce que notre conversion ou plutôt toute notre vie doit se passer dans la conformité avec Jésus-Christ, non pas en vue des biens temporels, mais dans l'espérance des éternels, c'est avec raison qu'on l'appelle le Père du siècle futur ; car il est notre Père dans la résurrection de nos corps. Mais parce que nous ressusciterons toussons être pourtant tous changés9, afin de discerner la transformation des justes d'avec la résurrection des méchants, on le nomme le prince de la paix dont la possession constitue notre perfection, sans qu'il nous reste rien à désirer désormais. C'est cette paix dont la pensée fait dire au prophète roi : Jérusalem 1 louez le Seigneur; Sion! louez votre Dieu, parce quW a fortifié les serrures de vos portes et béni vos enfants en vous, en établissant la paix sur vos frontières *. Or range s'adressant à Joseph a résumé avec autant d'exactitude que d'élégance la suite de ces six noms en disant : Vous l'appellerez du nom de Jésus, et il en donne la raison, parce que, dit-il, il délivrera son peuple du péché1.

1 Ps. xciii, 17. — * Ps. xxih, 8. — » I Cor. v, 51. — * Ps. cxlvii, 12, 14. — » Math, i, 21.

SERMON LIV(à)

De l'apparition de Jésus-Christ.

Le Fils de Dieu s'est rendu visible à nous, afin de nous aider et de nous instruire, ce qui lui est facile puisqu'il est la Vertu et la Sagesse du Père. Or, le propre de la vertu est de secourir, et le propre de la sagesse est d'instruire. Aussi la faiblesse a besoin de secours, et l'ignorance d'instruction et de science. Certainement cette sagesse nous a donné des instructions salutaires, en nous arrachant à l'impiété et aux désirs du siècle, afin que nous vivions dans la sobriété, la justice et la piété1. L'impiété c'était l'incrédulité, nous ne croyons pas en Dieu, nous ne l'honorions point. Or, comme la piété consiste à l'honorer, c'est une impiété de le renoncer. Les désirs du siècle sont la concupiscence de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la vie, qui nous attirent à l'amour du siècle. Mais quand l'homme y renonce, il vit sobrement, réprimant la concupiscence de la chair, la convoitise des yeux, et la superbe de la vie. Or, lorsqu'on commence à devenir sobre, on oppose une double sobriété à une double ivresse. L'ivresse extérieure est un épanchement de

< Tite 11, 12

(a) Ou !!• des Petits Sermons.

voluptés, et l'intérieure [est une occupation continuelle aux choses curieuses. Au contraire, la sobriété extérieure consiste à réprimer les plaisirs, et l'intérieure à rejeter ces curiosités. C'est ainsi que l'homme est sobre relativement à lui-même, juste à l'égard du prochain, à qui il rend ce qui lui est dû. La justice consiste en deux choses, l'innocence et la libéralité : l'innocence donne naissance à la justice, et la libéralité la couronne. On doit ensuite se montrer pieux envers Dieu. Et la piété consiste aussi en deux choses : à ne rien présumer de nous-mêmes, et à espérer tout de Dieu, assurés que par sa grâce nous réussirons à vaincre tous les obstacles du monde. Il ne faut pas se défier de Dieu, mais agir avec confiance et avec fermeté. Médecin tendre et charitable, il a pris le premier le remède qu'il avait préparé à ses amis. Il a enduré la mort et la passion, et ainsi il a reçu le breuvage de l'immortalité et de l'impassibilité, apprenant i ses élus à prendre avec confiance un breuvage qui donne la santé et la vie ; et celui qui, après ses souffrances, vit d'une vie immortelle, nous permet d'espérer certainement la même destinée.

SUR DIVERS SUJETS

SERMON LV

Des six Urnes spirituelles.

1 . // y avait là six urnes de pierre qui servaient à la purification des Juifs1. Par ces six urnes, entendons six observances proposées aux serviteurs de Dieu, et dont ils doivent user pour se purifier, comme [les Juifs. Or ces six observances sont le silence, la psalmodie, les veilles, le jeûne, le travail des mains, et la pureté de la chair (b). L'urne du silence nous purifie des péchés que nous contractons en parlant trop : vice qui offre huit variétés : car il y a une parole extravagante, une parole vaine, une mensongère,une oisive, une trompeuse, une médisante, une impure, et une parole d'excuse. Or ce désordre est entièrement corrigé par la censure du silence, ou tellement réprimé qu'il ne peut faire un grand tort. La psalmodie renferme une double confession ; le pécheur y est touché de componction pour ses péchés, et il y chante les louanges de Dieu et les jugements de sa justice. Et c'est par cette urne que le Juif (c) qui fait une vraie confession, est purifié de l'esprit immonde du blasphème à qui il était assujetti avant sa conversion. Or, lorsqu'il se louait lui-même, et accusait Dieu de ses crimes, n'était-il pas vraiment un blasphémateur ? Et ceux qui disent que les voies du Seigneur ne sont pas justes *, ne sont-ils pas de véritables blasphémateurs ? Et celui qui dit dans son coeur : il n'y a point de Dieu *, n'est-il pas un blasphémateur insensé ? Mais quand il s'est converti, qu'il a fait sa confession, qu'il est façonné aux divins cantiques, qu'il a corrigé ses mœurs, il corrige aussi ses paroles ; il s'accuse lui-même, et s'attribue

* Jean n, 6. — « Eséch. xvm,.2S. — • Ps. ui, 1.

(a) On 12* des Petits Sermons.

(b) Voir au 11* Serm. après ÎOciav. de VEpiph. les mêmes Idées dans un ordre un peu différent.

(c) Jeu de mots -Judœus, Judas, en hébreu confession.

Page 1